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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Isabelle Nivière La Roche-Guyon

Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 283-285).




MADAME DE LA ROCHE-GUYON


1836




Isabelle-Nivière, Duchesse de la Roche-Guyon, a publié plusieurs recueils de vers qui se distinguent par l’originalité du sentiment et la force de l’expression.

La Volière ouverte montre tout d’abord l’intérêt passionné que l’auteur éprouvait pour l’enfance, pour ses sentiments naïfs, pour ses paroles ingénues et souvent profondes. La source de cet intérêt est dans son cœur maternel. Aussi, lorsque la mère ardente et tendre vit se flétrir toutes ses joies par la mort d’un fils bien aimé, elle ne put se défendre d’exhaler sa plainte dans un volume intitulé In Memoriam, où sa douleur se présente sous les aspects les plus multiples. Le désespoir, s’attaquant à tous les motifs de vivre, fait le fond du troisième livre de Madame la Duchesse de la Roche-Guyon, La Vie sombre, livre d’un pessimisme grandiose où se manifestent l’énergie et la variété de la souffrance. L’immortel moraliste qui a donné à la noble famille des La Rochefoucauld un si haut renom littéraire verrait continuer sa tradition et revivre la puissance de sa pensée par cette alliée de sa race, mère de ses descendants.

Ch. de Pomairols.




LE VISAGE DE L’ENFANT




Plus que tous j’ai vécu de l’éclat du soleil,
Ce grand révélateur du maître sans pareil.
Plus que tous j’ai connu les montagnes de neige,
Le printemps, son azur et son riant cortège ;
Plus que tous j’ai bravé la foudre et les éclairs ;
Plus que tous j’ai pensé, rêveuse, au bord des mers ;
Mais ce que j’ai trouvé de plus beau dans ce monde,
De plus sublime encor que la vague profonde,
Que l’ouragan qui court, la déchire et la fend :
C’est le visage pur d’un tout petit enfant.

(La Volière ouverte)







DÉPART





Lheure où l’immense amour d’une mère s’immole,
C’est l’heure où loin du nid le jeune oiseau s’envole.
Je l’avais pressentie… et, tout tremblant, mon cœur
Avait d’un temps trop court ajourné la douleur.
« Un enfant, me disais-je alors, n’est pas un homme. »
C’était en vain ! — Il part, il doit juger la somme
Des maux et des bonheurs que contient l’avenir.
Va, mon fils ! mais au moins puisses-tu retenir
Qu’être aimée et t’aimer, c’est trop peu pour ta mère :
Souviens-toi qu’il te faut encor la rendre fière.

(La Volière ouverte)



RÉVOLTE



Moi qui ne redoutais ni luttes ni combats,
Je n’ai plus de courage, il me faut bien le dire :
J’avais un bouclier, il glissa de mon bras,
Et je me suis lassée alors de mon martyre.
Aussi j’ose crier : C’est trop, trop de malheurs ;
J’ose crier : Je veux que se sèchent mes pleurs ;
J’ose crier : Je veux à mon tour être heureuse.
Oui, je veux du bonheur, ne serait-ce qu’un jour,
Ou je veux à la mort inspirer tant d’amour
Qu’elle m’arrachera de ma croix douloureuse.

(La Vie sombre)



L’ÈVE MAUDITE



Serais-je sous les doigts ailés des séraphins
Qu’hélas ! je ne serais qu’une harpe muette,
Et serais-je au milieu des prodiges divins
Que je serais toujours, sous une ombre secrète,
Un fruit flétri tombé dans l’Eden merveilleux
Où l’azur clair pour moi semblerait ténébreux.
Là je ne serais rien, rien qu’une Ève maudite,
Sans soleil à l’aurore et sans lune le soir,
Une Ève inconsolée, une Ève au désespoir
De ne pas être morte étant encor petite !

(La Vie sombre)