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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 368-372).




HENRI CHANTAVOINE


1850




Henri Chantavoine, fils d’un officier supérieur, est né à Montpellier le 6 août 1850. Après de solides études commencées au lycée de Troyes et achevées à Paris au lycée Henri IV, lauréat plusieurs fois couronné au Concours général, il entra en 1869 à l’Ecole normale, et il en sortit, en 1873 , premier agrégé des classes supérieures.

Professeur en province pendant trois ans, M. Chantavoine est aujourd’hui professeur de rhétorique à son ancien lycée Henri IV et maître de conférences de littérature française à l’École normale de Sèvres.

En 1877 l’Académie lui décerna une mention honorable pour un éloge d’André Chénier (Concours de poésie). La même année, il publia les Poèmes sincères, dont un poète a écrit : « Pas un mot que nous n’entendions, pas une idée qui nous passe. Tout est simple, aisé, pris dans la bonne et franche nature, » En 1880 il a fait paraître les Satires contemporaines, qui devraient plutôt s’appeler les « Satires inoffensives, » et qui ne sont guère que des fantaisies plus malicieuses que méchantes ; puis, en 1884, Ad Memoriam, œuvre de poésie personnelle et intime, qui exprime la tristesse d’un rêve brisé.

Ces divers volumes ont été publiés à la librairie Calmann Lévy. Un recueil de nouvelles poésies sera prochainement édité par A. Lemerre.

A. L. SONNET


Ne redire qu’un nom, vivre d’une pensée,
Avoir songé tout bas ce beau songe, pareil
Aux douces visions des anges du sommeil,
De mettre à votre doigt l’anneau de fiancée ;

Passer ainsi les jours, l’âme toute bercée,
Murmurer jusqu’au soir et reprendre au réveil,
Comme fait l’alouette au lever du soleil,
La joyeuse chanson toujours recommencée ;

Puis marcher dans la vie à ce rayon divin,
Écarter de vos pas les pierres du chemin,
Prendre pour moi la peine et me vouer sans trêve

À vous récompenser par un amour sans fin,
D’avoir laissé tomber votre main dans ma main,
Voilà ce que j’ai vu, tout enfant, dans un rêve.

(Poèmes sincères)


PRIÈRE

C’était un doux esprit, comme on n’en voit qu’en rêve,
Un doux visage, aux grands yeux noirs, profonds et doux,
Sa douce voix n’était ni fâcheuse ni brève,
On l’aimait, comme on prie, en restant à genoux.


Toute jeune elle était sérieuse et pensive,
Elle faisait sa tâche avec sérénité,
Distraite, quelquefois, et, sur une autre rive,
Voyant déjà sans doute un jour plus enchanté.

Blanche et droite elle était le lis de ma vallée,
Rien d’amer ne germait dans cette âme de miel,
Rien de faux ne souillait sa lèvre immaculée,
Elle oubliait la terre en regardant le ciel.

Aussi le ciel l’a prise et la mort la cueillie,
Elle a croisé ses mains sur son cœur doux et pur, ’
Dans la paix du Seigneur elle s’est recueillie,
Calme, elle est retournée à l’éternel azur.

Elle nous laissera l’exemple de sa vie,
Si nous ne l’avons plus, nous l’aimerons toujours;
Elle ne nous est pas tout entière ravie,
Le parfum de son âme embaumera nos jours.

Et nous dirons comme elle : « Il est un autre monde,
Où Fair est plus léger et le jour plus subtil,
L’âme plus radieuse et la paix plus profonde,
Et c’est là que nous pourrons vivre. Ainsi soit-il ! »

(Ad Memoriam)


ESPÉRANCE

Ô faible esprit, troublé par les doutes suprêmes,
Qui cherches la lumière en ton obscurité,
Arme-toi de croyance et de sécurité,
Cesse de raisonner sur les derniers problèmes.


La raison plonge en vain dans le gouffre éternel
Où s’agitent sans fin les effets et les causes ;
Pour comprendre les lois qui régissent les choses,
Il faut un sens plus pur et plus surnaturel.

Il faut, au lendemain des dernières épreuves,
Avoir interrogé le mystère du sort,
Et, dans cette leçon sinistre de la mort,
En face du néant, cherché les grandes preuves.

Il faut avoir versé le plus pur de son sang
Et de ses propres mains élargi sa blessure;
Si l’amour est plus doux, la douleur est plus sûre ;
C’est dans la nuit du cœur que la clarté descend.

Oui, l’homme est un fantôme et la vie est un rêve ;
À peine nous avons essayé d’être heureux
Que la fleur de nos jours se fane sous nos yeux
Et que dans un tombeau notre songe s’achève.

Mais l’amour immortel survit au noir tombeau,
Et, lorsque nous avons perdu la bien-aimée,
Celle par qui notre âme avait été charmée
À son cierge de morte allume le flambeau,

Le flambeau merveilleux de vie et d’espérance,
Dont le rayon divin nous éclaire ici- bas,
Étoile de salut qui ne s’obscurcit pas
Et dont la flamme d’or luit sur notre souffrance.

Il faut, le cœur percé du glaive des douleurs,
Avoir offert ce cœur sanglant en sacrifice,
Avoir porté sa croix et vidé son calice,
Et bu, jusqu’à la fin, l’amertume des pleurs.


Il faut avoir plié les genoux sur la pierre
Où celle qu’on aimait dort son dernier sommeil ;
Il faut avoir — longtemps — dans des jours sans soleil
Regardé devant soi d’un regard sans lumière.

Il faut avoir marché longtemps, longtemps gémi
Dans le recueillement de cette solitude,
Ayant pour seule joie et pour seule habitude
De vivre avec une ombre et d’en rester l’ami,

L’ami toujours fidèle et pour qui rien ne passe
La cruelle douceur de ces chers entretiens,
Qui voit toujours deux yeux attachés sur les siens,
Et qui songe... en dehors du temps et de l’espace.

Alors, alors le vrai resplendit à nos yeux,
Le verbe enveloppé déchire tous ses voiles,
Au delà de la tombe, au delà des étoiles,
Notre foi reconnaît un monde radieux ;

Une clarté nous guide, une voix nous appelle,
Et, comme un beau lis blanc fleuri sur un cercueil,
L’âme que nous aimons apparaît sur le seuil,
Blanche et pure, et reçoit notre âme tout près d’elle.

(Ad Memoriam)