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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 158-164).




FÉLIX JEANTET


1857




Félix Jeantet, né à Saint-Claude-sur-Bienne (Jura), a publié en 1887 un remarquable volume de vers, Les Plastiques. M. Jeantet doit être rangé parmi les poètes de la Femme. Ce qu’il exalte surtout en elle, — justifiant ainsi le titre de son ouvrage — c’est la splendeur des lignes et des couleurs, la gloire des beaux corps tels que les ont évoqués les grands peintres de la nudité, Titien, Rubens, Henner, dont les noms reviennent volontiers sous sa plume. Mais ses vers font plutôt songer, par leur naturalisme hardi, aux belles courtisanes des artistes de la Renaissance qu’aux nymphes si divinement chastes du maître contemporain. M. Jeantet est de ceux que la Femme obsède plus qu’elle ne les émeut ; ses émotions, du moins, sont plus souvent esthétiques et sensuelles que morales. — Toutefois, en quelques poèmes écrits sous la dictée du Souvenir, cette sensualité se tempère d’un sentiment exquis ; ainsi dans ces Yeux de Velours dont la tristesse mystérieuse enveloppe et fascine comme l’Antonia d’Hoffmann ou la Ligeia d’Edgar Poë. — Et c’est encore en ces pages, nous semble-t-il, que le poète rend son plus profond hommage à la Beauté.

Les poésies de M. Félix Jeantet se trouvent chez G. Charpentier et Cie, éditeurs.

Auguste Dorchain.




PAYSAGE ANTIQUE




Il est des jours de rêve où d’un poète éteint
Le souvenir chantant sous le front vous bourdonne,
Air démodé, vieil air à qui l’on s’abandonne :
Ma mémoire aujourd’hui parlait grec et latin,

Et, tandis que j’allais en rêvant de Virgile,
Mâchonnant par lambeaux des vers inachevés,
J’ai vu soudain germer aux fentes des pavés
Les vertes floraisons d’une riante idylle.

— C’était la mer d’azur et le blanc Archipel,
Une île, fleur de marbre, étroite et peu profonde,
Comme un bijou serti dans l’anneau bleu de l’onde,
Et — plus bleu que les flots encor — c’était le ciel !

C’était un frais gazon et des grottes ombreuses
Où la source bavarde égrenait ses refrains,
Et, dans l’or cru du jour, sous les astres sereins,
Les fières nudités des Nymphes amoureuses.

Jusqu’à leurs pieds bénis apportant ses baisers,
Le flot, le flot sonore éclaboussait la rive,
Cependant que leurs seins à la pointe rétive
Rayonnaient au soleil de perles arrosés.

Des couplets alternés la vague mélodie
M’arrivait en dansant sur la cime des flots,
Des couplets qu’au lointain chantaient les matelots
Sur les rythmes légers de la molle Lydie ;


Et, tandis que l’écho des vers, l’écho menteur,
Endormait doucement mon oreille charmée,
Il me semblait sentir, dans la brise embaumée,
De ces divines chairs l’odorante moiteur :

Car des corps alanguis et des lèvres mi-closes,
De l’épaisse toison des cheveux blonds et bruns,
S’exhalait à l’entour l’ivresse des parfums,
L’ivresse assoupissante où dort l’oubli des choses !





LES SIRÈNES




Bleue à peine et laiteuse, étincelante et pâle,
Sous les claires blancheurs qui tombent de la lune,
Tu gonfles, ô Thétys, ton beau ventre d’opale
Qui se prête aux vaisseaux des chercheurs de fortune.

Vers des bords insondés ils iront faire escale,
Poussés par l’avarice et la brise opportune ;
Et puis, ils reviendront, chargés à pleine cale
Des perles, des coraux dérobés à Neptune...

Cependant, à l’avant, j’interroge les vagues,
Moi dont le cœur, Déesse, est plein de choses vagues,
Moi que charment la lune et la musique tendre,

Je me penche, la nuit, sur l’onde, et m’évertue,
Écoutant, écoutant, car mon rêve est d’entendre
La Sirène aux yeux verts qui si longtemps s’est tue !




LES YEUX DE VELOURS




Ceux dont le court destin doit borner la jeunesse
      À la fuite de quelques jours
Ont souvent des yeux doux dont le regard caresse,
               Diamants qui seraient velours !...


*
*       *


Clairs et troubles pourtant comme un flot trop profond,
               — Ciel renversé tout plein d’oiseaux,
               Où, las de traverser les eaux,
Le soleil absorbé se disperse et se fond, —

Ces yeux inquiétants des êtres condamnés,
               Vos yeux timides, vos yeux fous,
               Vos grands yeux turbulents et doux,
Si bleus quand vous viviez, la Mort les a fanés !

Si bleus, ma chère amour, ah ! que je les aimais,
               Limpides sources de clarté,
               Comme en ses jours de pureté
L’azur nouvel éclos des avrils et des mais !

Ouvrant sous les cils d’or leurs corolles de fleurs,
               Parmi la moisson des cheveux,
               C’étaient comme des bleuets bleus
Qu’une rosée à peine eût humectés de pleurs.

Si bleus quand vous viviez, la Mort les a flétris,
               Ces yeux, ces chers yeux fleurissants,
               Que j’ai fermés et dont je sens
Peser encor sur moi les regards défleuris !


Pauvres yeux maintenant muets et sans couleur,
               Oh ! combien tristes les voilà,
               Élargissant dans l’au-delà
Le mystique secret de leur fixe pâleur !

Car la Mort n’éteint pas les yeux qu’elle a fermés :
               Ils se rouvrent dans l’infini,
               Mais leur éclat reste terni...
Peut-être du regret de ceux qu’ils ont aimés ;

Et dans le morne empire où vont les cœurs élus,
               Parmi l’espace inhabité,
               Remplis de vague éternité,
Ils nous voient, et c’est nous qui ne les voyons plus !


*
*       *


Tes yeux, ou seulement l’image de tes yeux,
                    Ô chère amante morte,
Il me semble qu’ainsi dans le lointain des cieux
               Un triste et doux rayon en sorte.

Astres pâlis, déteints, effacés, je les vois,
                    Je les rêve peut-être :
La nuit, on entend bien les morts avec des voix
               Que l’oreille croit reconnaître !

Tes yeux, ou seulement cette âme de tes yeux,
                    (Qu’importe que je rêve ?)
Mon cœur est comme un firmament silencieux
               Où leur reflet tremble et s’élève :

Ils sont là, toujours là, tendres languissamment,
                    Oh ! tendres et si tristes,
Tels qu’ils étaient, et plus semblables seulement
               À de très pâles améthystes ;


Et toute la douceur de leurs effluves lents
                     Me caresse et me couve :
Tels que jadis, troublés et plus encor troublants,
                Oui, tout pareils je les retrouve !

Chers yeux, miroirs plaintifs, quelle ombre habite encor
                     Vos dolentes prunelles,
Alors que maintenant s’est ouvert le décor,
                Pour vous, des choses éternelles ?

Toujours ce regret vague ou cet arrière-effroi
                     Qui les emplit vivantes !...
Chers yeux, je vous contemple, à présent, et c’est moi
                Qu’envahissent des épouvantes :

Puisque la Mort n’a pas changé votre regard,
                     Sous vos paupières lasses
Était-ce donc déjà son fantôme hagard
                Dont l’ombre ternissait leurs glaces ?

Est-ce elle, ô mon amour, que j’ai vue en tes yeux,
                     Veloutant leur caresse ?
Est-ce elle, en les voilant, qui m’a fait chérir mieux
                Les yeux profonds de ma maîtresse ?

Ô Mort fatale, écrite en ces yeux que j’aimais,
                     Une angoisse me hante :
Si c’était toi, secrètement, qui me charmais,
                Mort dormant sous leur eau dormante ?

Et quand si tendrement sur eux tant de baisers
                     Descendaient de mes lèvres,
Si j’y baisais déjà tes tourments déguisés
                Et la menace de tes fièvres ?


Comme de doux oiseaux dans leur nid dérobés
                     Et qu’un souffle effarouche,
Je les sentais, sous l’or des longs cils recourbés,
               Remuants et chauds sous ma bouche :

Ah ! follement, oui, follement, sans rien prévoir,
                     Mes baisers extatiques,
Loin de le détester, cherchaient le spectre noir
               En leurs langueurs énigmatiques,

Et toujours, dans les nuits, je me repentirai,
                     Toi qui dors sous le chêne,
D’avoir obscurément en toi-même adoré
               Le charme de ta mort prochaine !...


*
*       *


Ah ! cest horrible, et le Destin est trop cruel
                     Dont les lois ténébreuses,
Voilant et trahissant le mal éventuel
               Au fond des prunelles heureuses,

Se plaisent à donner ce regard de velours,
                     Doux comme une caresse,
Aux êtres condamnés dont s’envolent les jours
               Et qui n’auront qu’une jeunesse !