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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Ernest d’Hervilly

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 377-382).

ERNEST D’HERVILLY


1839


Ernest d’Hervilly, né à Paris le 26 mai 1839, est bien fils de cette capitale de l’esprit et du goût. Il sait rire et pleurer, il sait railler sans blesser, comme il sait garder au fond du cœur l’émotion sans la gaspiller. Ce fantaisiste charmant a beaucoup écrit en prose et en vers, pour les journaux comme pour les théâtres. Citons, parmi ses recueils de poésies, La Lanterne en verres de couleurs (1868) ; Les Baisers (1872), Jeph Affagard (1873), Le Harem (1874). Rien de plus élégant, de plus spirituellement voluptueux que ses esquisses de galanterie et d’amour. Au théâtre, La Belle Saïnara, comédie en un acte et en vers, joint, comme certains de nos plus charmants tableaux de genre, la couleur locale japonaise à la couleur locale parisienne. C’est une figurine du boulevard sculptée sur jade. Le Bonhomme Misère, trois actes en vers, montre, dans un cadre de légende moyen âge, que ce poète est aussi un philosophe à ses heures, mais qu’en somme c’est chez lui la poésie qui l’emporte.

Les œuvres de M. Ernest d’Hervilly ont été publiées par A. Lemerre.

A. L.



TÎMA



Bizarre comme un singe, et pareille aux Houris,
Tîma riait, Tîma croquait une praline ;
Son pied émergeait, nu, d’un flot de mousseline,
Sur des carreaux épais, brodés d’or, et fleuris :

Petit pied gras et fin, blanc comme un grain de riz !
Chaque ongle étroit semblait fait d’une cornaline.
Tîma berçait son pied d’une façon câline,
Et, riant, grignotait un bonbon de Paris.

Le dur soleil d’Alger brûlait sur les terrasses ;
Mais Tîma souriait au voyageur roumi :
Heure passée à l’ombre, ô souvenir ami !

Et lorsque, fils-de-chien, de mes lèvres voraces
Je baisai son pied nain, pour la première fois,
Tima rit largement, une dragée aux doigts…

(Les Baisers)



À LA LOUISIANE



Sous l’azur enflammé, le vieux Mississipi
Fume. — Il est midi. — Les tortues
Dorment. Le caïman aux mâchoires pointues
Bâille, dans le sable accroupi.


Les cloches ont sonné le breakfast dans la plaine,
Et l’on n’aperçoit plus, là-bas,
Dans les cannes à sucre et dans les verts tabacs,
Les nègres aux cheveux de laine.

Tandis que, sur les champs où gisent les paniers
Des noirs étendus dans leurs cases,
Le soleil tombe droit et dessèche les vases
Nourricières des bananiers,

Chez Jefferson and C°, dont le coton, par balles,
Gorge le Havre et Manchester,
On siffle le petit Africain Jupiter,
Un rejeton de cannibales !

Jupiter, négrillon vorace et somnolent,
Qui chérit l’éclat blanc du linge,
Un large éventail jaune entre ses doigts de singe,
S’avance d’un pas indolent.

Or, préférant, selon toutes les conjectures,
La cuisine à la véranda,
Il évente, rêveur, sa maîtresse Tilda,
En digérant des confitures.

Et, cependant qu’il suit de son gros œil d’émail
Les zigzags sans fin d’une mouche,
L’ivoire de ses dents brille au bord de sa bouche
Entre deux croissants de corail.

Un jour discret emplit la véranda tranquille,
Filtré par les feuillages verts ;
Les stores de rotin au hasard entr’ouverts
Laissent passer des fleurs par mille.


Nul bruit. — L’éventail bat l’air tiède et parfumé
Avec un soupir monotone ;
Un griffon de Cuba, muet, se pelotonne
Ou s’étire, ingrat trop aimé !

Deux splendides aras, de leur perchoir d’ébène
Lancent, assoupis, des clins d’yeux
Sur l’enfant noir, objet de leur secrète haine,
Et sur le Havanais soyeux.

Un macaque chéri, jeune mais blasé, grave
Comme au Sénat le président,
Crève, plein d’insolence, et du bout de la dent,
La peau jaune d’une goyave.

Au dehors les crapauds se taisent dans les joncs
Mystérieux des marécages.
Les Moqueurs alanguis ont cessé, dans leurs cages,
De contrefaire les pigeons.

Miss Tilda Jcfferson, une enfant, paresseuse,
Paresseuse créolement,
Abandonne son corps au tangage charmant
Et doux de sa large berceuse ;

Elle est pâle, très pâle, avec des cheveux bruns,
Dans son peignoir de mousseline :
On voit à la blancheur de l’ongle à sa racine
Que son sang noble est pur d’emprunts.

Le balancin de canne où miss Tilda repose
Obéit à son poids léger ;
La chère créature au doux nom étranger
À l’oreille porte une rose.


Sa suivante Euphrasie, en madras jaune et bleu,
Aux grosses lèvres incarnates,
Rit, sans savoir pourquoi, dans un coin, sur les nattes,
Humant sa cigarette en feu.

Miss Tilda Jefferson fait la sieste ; elle rêve ;
Elle pense à son doux ami ;
Ses admirables yeux sont fermés à demi ;
Son nègre l’évente sans trêve.

L’œil clos, miss Tilda suit Davis Brooks, son amant,
Sur les houles de l’Atlantique,
Tandis que Jupiter, harcelé d’un moustique,
La contemple piteusement.

Elle voit son Davis, tête hâlée et fière,
Sur le pont du schooner Dolly,
Qui fume, accoudé sur l’habitacle poli,
En casquette à longue visière ;

Le schooner roule et tangue, et ses mâts gracieux
Jettent leurs ombres sur les lames,
Et l’ombre des huniers, des espars et des flammes…
Davis Brooks paraît soucieux.

Miss Jefferson sourit ; — le fin navire lofe
Et s’éloigne ; — ses doigts mignons
S’agitent faiblement, délicats compagnons
Du sein qui tremble sous l’étoffe.

Ainsi, sur l’Océan où croise son amour,
La blanche miss Tilda s’égare,
À laquelle ce soir, en brûlant un cigare,
Trente planteurs feront leur cour.


Mais, hélas ! insensible à tant de poésie,
Jupiter pousse un cri plaintif,
Et dans son coin obscur, toujours sans nul motif,
Rit la mulâtresse Euphrasie ;

Autour d’eux le chien blanc, les perroquets pourprés
Et le singe roux, tout sommeille ;
Le vent qui passe apporte, avec un bruit d’abeille,
L’odeur des ananas dorés.

(Le Harem)