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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 446-451).




CHARLES FRÉMINE

1841


Charles Frémine, né à Villedieu (Manche) le 3 mai 1841, a publié deux volumes de poésies intitulés : Floréal (1870) et Vieux Airs et Jeunes Chansons (1884).

M. Auguste Vacquerie a dit de M. Charles Frémine : « C’est un poète et un vrai. Ses vers sont pris sur le vif de la vie et de la nature, vécus et vus. Ils ont la chaleur pénétrante de la sincérité. Par moments, il semble qu’on se promène sous des pommiers en fleurs et qu’une brise tiède fait pleuvoir sur nous ce que Victor Hugo a si admirablement appelé « la neige odorante du printemps. »

À cette juste appréciation il faut joindre celle d’un autre poète, M. Maurice Bouchor, qui s’exprime ainsi : « Il y a un grand charme dans le livre de M. Charles Frémine, la note y est juste, le paysage vu et rendu avec une émotion délicate. De jolis profils de femmes traversent ces pages où l’auteur a su traduire les fraîches impressions de la jeunesse en ouvrier consciencieux et habile. Le style est simple, et l’image, toute naturelle, a souvent la saveur de l’imprévu. »

Les poésies de M. Charles Frémine se trouvent che A. Lemerre.

A. L



RETOUR



Je viens de faire un grand voyage
Qui sur l’atlas n’est point tracé
Pays perdu ! dont le mirage
Derrière moi s’est effacé.

Le cap noir de la quarantaine
Met son ombre sur mon bateau
Couvert d’écume et qui fait eau,
Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverné ?
Encor n’ai-je point fait naufrage :
Sur maint bas-fond si j’ai donné,
J’ai vu de haut gronder l’orage.

Enfin, me voilà de retour
Du beau pays de l’Espérance,
Si vaste, au moins en apparence,
Et dont si vite on fait le tour.

C’est fini ! Ma riche bannière
Et ma voilure sont à bas !
Plus de fleurs à ma boutonnière,
Et plus de femmes à mon bras !

Vieillir ! C’est la grande défaite,
C’est la laideur et c’est l’affront,
C’est plus de rides à mon front
Et moins de cheveux à ma tête.


Oui, c’est la chose, et c’est mon tour.
Ô temps où bouillonnaient les sèves,
Où mes seuls dieux, l’Art et l’Amour,
Traversaient l’orgueil de mes rêves !

D’avoir suivi leur vol vainqueur,
Je n’ai rapporté, pour ma peine,
Qu’un tout petit brin de verveine
Avec un grand trou noir au cœur ;

Et seul, au coin de la fenêtre
Où j’accoude mes longs ennuis,
Sachant ce que je pourrais être,
Je pleure sur ce que je suis.




LES POMMIERS



Quand les récoltes sont rentrées
Et que l’hiver est revenu,
Des arbres, en files serrées,
Se déroulent sur le sol nu ;
Ils n’ont pas le port droit des ormes,
Ni des chênes les hauts cimiers ;
Ils sont trapus, noirs et difformes :
Pourtant qu’ils sont beaux mes pommiers !

Leurs rangs épais couvrent la plaine
Et la vallée et les plateaux ;
En droite ligne et d’une haleine
Ils escaladent les coteaux ;

Tout leur est bon, le pré, la lande ;
Mais s’il faut du sable aux palmiers,
Il faut de la terre normande
À la racine des pommiers !

Quand Mai sur leur tête arrondie
Pose une couronne de fleurs,
Les filles de la Normandie
N’ont pas de plus fraîches couleurs ;
Leurs floraisons roses et blanches
Sont la gloire de nos fermiers :
Heureux qui peut voir sous leurs branches
Crouler la neige des pommiers !

Les matinales tourterelles
Chantent dans leurs rameaux touffus,
Et les geais y font des querelles
Aux piverts logés dans leurs fûts ;
Les grives s’y montrent très dignes
Et tendres comme des ramiers ;
Elles se grisent dans les vignes,
Mais font leurs nids dans les pommiers !

L’automne vient qui les effeuille ;
Les pommiers ont besoin d’appuis,
Et leurs longs bras, pour qu’on les cueille,
Jusqu’à terre inclinent leurs fruits ;
Ève fut prise à leur caresse ;
Ils la tentèrent les premiers :
Gloire à la grande pécheresse !
L’Amour est né sous les pommiers !


Leurs fleurs, leurs oiseaux, leurs murmures
Ont enchanté mes premiers jours,
Et j’ai, plus tard, sous leurs ramures,
Mené mes premières amours.
Que l’on y porte aussi ma bière ;
Et mon corps, sans draps ni sommiers,
Dans un coin du vieux cimetière
Dormira bien sous les pommiers !




LE PHARE



Pour un poète errant que l’avenir effare
Et qui songe à finir ses jours dans un couvent,
Pour un rêveur, quel rêve ! être gardien d’un phare,
Vivre sur un écueil, dans l’écume et le vent.

Loin des villes de plâtre où l’ennui me talonne,
Loger dans une tour de granit et de fer,
Être, comme un héros, l’hôte d’une colonne,
Et la nuit, comme un astre, illuminer la mer.

Au lieu des bois, des champs, des cités, des visages,
Dont l’âge et les saisons altèrent le tableau,
Contempler à loisir d’éternels paysages
À jamais composés de ciel, de pierre et d’eau.

Tourner le dos au monde, et hors de ma poitrine
Chasser tout ce qui fut ma haine ou mon amour ;
N’avoir d’autre horizon que la houle marine,
N’avoir d’autre souci que la couleur du jour.


Prisonnier de l’abîme et des rochers qu’il cerne,
Rêver, dormir, gardé par les flots verts ou noirs,
Et n’oublier jamais d’allumer ma lanterne…
Mais voilà bien l’ennui : l’allumer tous les soirs !