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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 237-240).

CHARLES DOVALLE


1807 – 1829



Charles Dovalle, né à Montreuil-Bellay (Maine et Loire) le 23 juin 1807, fit ses études au collège de Saumur ; ses premiers essais enrichirent le Mercure de 1827. Sa famille le destinait au barreau, mais un penchant invincible l’entraînait vers les lettres. Venu à Paris en 1828, il écrivit dans le Figaro et le Journal des Salons. À la suite d’une polémique de journal, il fut tué en duel à 22 ans. La balle avait traversé son portefeuille et déchiré la lettre qui devait porter ses adieux à sa famille.

« Ce manuscrit du poète réveille de si douloureux souvenirs ! Tant d’émotions se soulèvent en foule sous chacune de ces pages inachevées ! Et d’abord ce qui frappe en commençant cette lecture, ce qui frappe en la terminant, c’est que tout dans ce livre d’un poète si fatalement prédestiné, tout est grâce, tendresse, fraîcheur….. Rien de sombre, rien d’amer, bien au contraire, une poésie toute jeune, et famine, parfois ; tantôt les désirs de Chérubin, tantôt une nonchalance créole : un vers à gracieuse allure, trop peu métrique, trop peu rythmique, il est vrai, mais toujours plein d’une harmonie plutôt naturelle que musicale ; la joie, la volupté, l’amour….. et puis partout des fleurs, des fêtes, le printemps, le matin, la jeunesse, voilà ce qu’on trouve dans ce portefeuille d’élégies déchirées par une balle de pistolet….. »

Victor Hugo.


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LE SYLPHE




Laile ternie et de rosée humide,
Sylphe inconnu, parmi les fleurs couché,
Sous une feuille, invisible et timide,
                 J’aime à rester caché.

Le vent du soir me berce dans les roses ;
Mais quand la nuit abandonne les cieux,
Au jour ardent mes paupières sont closes :
               Le jour blesse mes yeux.

Pauvre lutin, papillon éphémère,
Ma vie à moi, c’est mon obscurité.
Moi, bien souvent, je dis : c’est le mystère
               Qui fait la volupté.

Et je m’endors dans les palais magiques,
Que ma baguette élève au fond des bois,
Et dans l’azur des pâles véroniques
                Je laisse errer mes doigts.

Quand tout à coup l’éclatante fanfare
À mon oreille annonce le chasseur,
Dans les rameaux mon faible vol s’égare,
                Et je tremble de peur.

Mais si parfois, jeune, rêveuse et belle,
Vient une femme à l’heure où le jour fuit,
Avec la brise, amoureux, autour d’elle
                 Je voltige sans bruit,


J’aime à glisser, aux rayons d’une étoile,
Entre les cils qui bordent ses doux yeux ;
J’aime à jouer dans les plis de son voile
                  Et dans ses longs cheveux.

Sur son beau sein quand son bouquet s’effeuille,
Quand à la tige elle arrache un bouton,
J’aime surtout à voler une feuille
                 Pour y tracer mon nom.

Oh ! respectez mes jeux et ma faiblesse,
Vous qui savez le secret de mon cœur !
Oh ! laissez-moi, pour unique richesse,
                De l’eau dans une fleur ;

L’air frais du soir ; au bois, une humble couche ;
Un arbre vert pour me garder du jour…
Le sylphe après ne voudra qu’une bouche,
                Pour y mourir d’amour !


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PREMIER DÉSIR




Une femme ! jamais une bouche de femme
N’a soufflé sur mon front, ne m’a baisé d’amour.
Je n’ai jamais senti, sous deux lèvres de flamme,
Mes deux yeux se fermer et s’ouvrir tour à tour ;
Et jamais un bras nu, jamais deux mains croisées,
Comme un double lien, autour de moi passées,
N’ont attiré mon corps vers un bien inconnu.
Jamais un œil de femme au mien n’a répondu.
Une femme ! une femme ! oh ! qui pourra me dire

Si jamais une femme, avec son doux sourire,
Avec son sein qui bat et qui fait palpiter,
Avec sa douce voix qu’il est doux d’écouter,
Si jamais une femme, aimable, prévenante,
Amie aux mauvais jours, aux jours heureux amante,
Si cet ange du ciel un jour me sourira,
Si sa main à ma main quelquefois répondra ?…



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