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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Auguste de Villiers de L’Isle-Adam

Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 452-461).




VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

1841


Le Comte de Villiers de l’Isle-Adam (Mathias-Philippe-Auguste), l’auteur de l’Ève future, d’Axël, d’Akëdysséril, des Contes cruels, de l’Amour suprême, du Nouveau-Monde, — drame couronné par les jurys de l’Académie française et de la Critique théâtrale de Paris au concours de 1876 — et de bon nombre d’autres ouvrages qui l’ont mis au rang des premiers prosateurs contemporains, a éparpillé un peu partout des vers d’un sentiment des plus élevés. Variant de l’Ève future, que M. Catulle Mendès a jugée être l’un des rares livres immortels de cette fin de siècle, M. Émile Bergerat l’a déclarée « l’œuvre d’un styliste sans pair, d’un sage et d’un penseur, où, sous le voile d’une ironie si glaçante, qu’auprès d’elle le ricanement de Voltaire semble un sourire ingénu d’enfant, le grand bon sens des Maîtres nationaux chante, dans une langue superbe et digne d’eux, l’Hymne de vérité aux strophes amères. » À propos du Nouveau-Monde, M. Francisque Sarcey a écrit que « plusieurs traits en étaient absolument cornéliens, » et M. Huysmans a nommé Akëdysséril, Véra, Vox populi, « d’incontestables chefs-d’œuvre de l’Art moderne. »

Les poésies de M. Villiers de l’Isle-Adam ont été publiées en deux volumes : le premier, intitulé Isis, a paru chez Perrin, de Lyon ; le deuxième, Contes cruels, a été édité par M. Calmann Lévy.

Gustave Guiches.



CONTE D’AMOUR

I

ÉBLOUISSEMENT



La Nuit, sur le grand mystère,
Entr’ouvre ses écrins bleus :
Autant de fleurs sur la terre
Que d’étoiles dans les cieux !

On voit ses ombres dormantes
S’éclairer, à tous moments,
Autant par les fleurs charmantes
Que par les astres charmants.

Moi, ma Nuit au sombre voile
N’a, pour charme et pour clarté,
Qu’une fleur et qu’une étoile :
Mon amour et ta beauté !


II

L’AVEU

J’ai perdu la forêt, la plaine
Et les frais avrils d’autrefois…
Donne tes lèvres : leur haleine,
Ce sera le souffle des bois.


J’ai perdu l’Océan morose,
Son deuil, ses vagues, ses échos ;
Dis-moi n’importe quelle chose :
Ce sera la rumeur des flots.

Lourd d’une tristesse royale,
Mon front songe aux soleils enfuis…
Oh ! cache-moi dans ton sein pâle !
Ce sera le calme des nuits.


III

LES PRÉSENTS


Si tu me parles, quelque soir,
Du secret de mon cœur malade,
Je te dirai, pour t’émouvoir,
Une très ancienne ballade.

Si tu me parles de tourment,
D’espérance désabusée,
J’irai te cueillir seulement
Des roses pleines de rosée.

Si, pareille à la fleur des morts
Qui se plaît dans l’exil des tombes,
Tu veux partager mes remords…
Je t’apporterai des colombes.


IV

AU BORD DE LA MER

 
Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves ;
Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
Nous allions : une fleur se fanait dans sa main ;
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.

Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outre-mer épandait sa lumière mystique,
Les algues parfumaient les espaces glacés ;

Les vieux échos sonnaient de la falaise entière !
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.

Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.

Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils :
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.

Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphinx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.


Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.

Le danger la revêt d’un rayon familier :
Même dans son étreinte oublieusement tendre
Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.

Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lis enfermé dans un coffret d’ébène.

Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers :

« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
« Des vivants, — leurs amours, sous les pâles flambeaux
« Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,
« Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.

« J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser :
« Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,
« Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
« Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.

« Je suis donc insensible et faite de silence,
« Et je n’ai pas vécu ; mes jours sont froids et vains :
« Les Cieux m’ont refusé les battements divins !
« On a faussé pour moi les poids de la balance.


« Je sens que c’est mon sort même dans le trépas :
« Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
« Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
« Moi je reposerai, ne les comprenant pas. »

Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
À dire, pour calmer ses ténébreux esprits,
Que le vent du remords battait de ses rafales,

Et pendant que la mer déserte se gonflait :
— « Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies,
« Et les sons de cristal de vos phrases polies
« Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.

« Rieuse et respirant une touffe de roses
« Sous vos lourds cheveux bruns mêlés de diamants,
« Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
« Vous eûtes, en ces yeux, des lueurs moins moroses ?

« J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
« Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
« Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,
« Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil. »

Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals :
— « Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
« J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?

« À quels mondains semblants sommes-nous condamnés ?
« Juge mieux du souci qu’ils empêchent de lire…
« Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
« Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. »


V

RÉVEIL


Ô toi, dont je reste interdit,
J’ai donc le mot de ton abîme !
N’importe quel baiser t’anime :
Un passant ; de l’or ; tout est dit.

Tu n’aimes que comme on se venge ;
Tu mens en cris délicieux ;
Et tu te plais, riant des cieux,
À ces vains jeux de mauvais ange.

En tes baisers nuls et pervers
Si j’ai bu vos sucs, jusquiames,
Enchanteresse entre les femmes
Sois oubliée, en tes hivers !


VI

ADIEU


Un vertige épars sous tes voiles
Tenta mon front vers tes bras nus.
Adieu, toi par qui je connus
L’angoisse des nuits sans étoiles !


Quoi ! ton seul nom me fît pâlir !
— Aujourd’hui, sans désirs ni craintes,
Dans l’ennui vil de tes étreintes
Je ne veux plus m’ensevelir.

Je respire le vent des grèves,
Je suis heureux loin de ton seuil :
Et tes cheveux couleur de deuil
Ne font plus d’ombre sur mes rêves.


VII

RENCONTRE


Tu secouais ton noir flambeau ;
Tu ne pensais pas être morte ;
J’ai forgé la grille et la porte,
Et mon cœur est sûr du tombeau.

Je ne sais quelle flamme encore
Brûlait dans ton sein meurtrier ;
Je ne pouvais m’en soucier :
Tu m’as fait rire de l’aurore.

Tu crois au retour sur les pas ?
Que les seuls sens font les ivresses ?…
Or, je bâillais en tes caresses :
Tu ne ressusciteras pas.


VIII

ÉPILOGUE

À UNE GRANDE FORÊT


Ô pasteurs ! Hespérus à l’occident s’allume ;
Il faut tenter la cime et les feux de la brume !
Un bois plutonien couronne ce rocher,
Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher.
Ma pensée habita les chênes de Dodone ;
La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne,
Et, détournant les yeux de ces âges mauvais,
Je suis un familier du Silence, — et je vais !…
Je ressens, au nom seul des amours ou des haines,
Cette pitié qui tord les bras levés des chênes.
— Mais, déjà la lisière apparaît ! Hâtons-nous.
Lucioles, bluets de feu, peuplez les houx ;
Souffles des frondaisons, esprits du lieu sauvage,
Flottez, acres senteurs de l’herbe après l’orage !
Gommes d’ambre, coulez sur le tronc rouge et vert
Des arbustes !… Chevreuils, partez, sous le couvert !
Puisque le cri d’éveil qui sort des nids de mousses
(Grâce au minuit des bois) charme les femmes douces,
Ô Muse, en cet exil sacré fuyons tous deux !
Aquilons, agitez les pins sur les aïeux,
Qu’ils reposent en paix sous vos lyres obscures !
Sur les lierres tombez, ô pleurs d’or des ramures !…
Miroir du rossignol, la source de cristal,
Bruissante, reluit sur le sable natal :

C’est l’heure où le dolmen fait luire entre ses brèches
Des monceaux, aux tons d’or fané, de feuilles sèches ;
La clairière s’emplit de visages voilés ;
Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés ;
Brume de diamants, l’air fume : les fleurs, l’herbe
Et le roc sont baignés dans le voile superbe…
Gloire aux œuvres des cieux ! Livrez-moi vos secrets,
Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts !


(Contes cruels)