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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Auguste de Châtillon

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 328-330).



AUGUSTE DE CHÂTILLON


1810 – 1882




Auguste de Châtillon, peintre et auteur d’un remarquable portrait intime de Victor Hugo, au temps du cénacle de la place Royale, fut ce qu’on peut appeler un irrégulier en poésie. Ses fantaisies avec assonances et élisions populaires sont fort réussies, et l’on cite sa Levrette comme un modèle du genre.

Les poésies de M. de Châtillon parurent sous ce titre : À la Grand’Pinte. « M. de Châtillon, dit Théophile Gautier dans la préface de ce livre, aura mérité d’être et de rester un vrai poète populaire, à côté et à la honte des hypocrites courtisans de la populace, qui, de leurs talents équivoques, se font un instrument d’adulation et d’ambition aux jours de la crise sociale. Car sa seule droiture, sa probité d’artiste lui ont fait rencontrer cette grâce idéale qui se dérobera toujours à la poursuite ambitieuse des astucieux et des félons. »

A. L.
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LA GRAND’PINTE




À la Grand’Pinte, quand le vent
Fait grincer l’enseigne en fer-blanc,
        Alors qu’il gèle,

Dans la cuisine on voit briller
Toujours un tronc d’arbre au foyer ;
        Flamme éternelle
Où rôtissent, en chapelets,
Oisons, canards, dindons, poulets,
        Au tournebroche ;
Et puis le soleil, jaune d’or,
Sur les casseroles encor
        Darde et s’accroche.

Tout se fricasse, tout bruit…
Et l’on chante là, jour et nuit ;
        C’est toujours fête !
Quand sous ce toit hospitalier
On demande à notre hôtelier
        Si tout s’apprête…
Il nous répond avec raison :
« On n’a jamais dans ma maison
        Fait une plainte !
On est servi comme il convient,
Et rien n’est meilleur, on sait bien,
        Qu’à la Grand’Pinte ! »

Je salue et monte. Je vois
Un couvert comme pour des rois !
        La nappe est mise ;
J’attends mes amis. — Au lointain
Tout est gelé sur le chemin,
        La plaine est grise.
Pour mieux voir, j’ouvre les rideaux.
Le givre étend sur les carreaux
        Un tain de glace ;

Il trace des monts, des forêts,
Des lacs, des fleurs et des cyprès
        Je les efface.

La vie est rude et l’hiver froid.
On devient courbe au lieu de droit,
        Quand l’âge pèse.
À la Grand’Pinte on rit de tout ;
La gaieté retentit partout ;
        Là je suis aise !
Un instant de joie et d’espoir
Me fait voir en rose le noir
        Que j’ai dans l’âme…
Du bruit, du vin et des chansons !
C’est en soufflant sur les tisons
        Que sort la flamme !

Adieu, tristesses et soucis,
Quand, avec mes amis, assis
        Joyeux ensemble,
Nous ne buvons pas à moitié
En trinquant à notre amitié
        Qui nous rassemble.
Nous sommes quatre compagnons
Qui buvons bien, mais sommes bons,
        Dieu nous pardonne !
Un mort, il en restera trois,
Puis deux, puis un, et puis, je crois,
        Après… personne !


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