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Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 129-140).



BARTHÉLEMY ET MÉRY


1796 – 1867    1797 – 1866




Barthélemy est né à Marseille, Méry dans un village voisin, aux Aygalades.

Leurs œuvres poétiques ont presque toutes été écrites en collaboration. Bonapartistes et libéraux, ils combattirent les idées légitimistes, avant et après la Restauration, soit d’une façon indirecte, dans leurs poèmes épiques, tels que Napoléon en Égypte, La Villéliade, soit directement, par des pamphlets rimés dont le plus célèbre est la Némésis, publication hebdomadaire, qui eut cinquante-deux numéros (mars 1831 — avril 1832).

Barthélemy, esprit violent, injuste, amer, prit une part prépondérante aux satires. Son caractère n’était pas à la hauteur de son talent : pour lui fermer la bouche, il suffit à un ministre de lui payer quatre-vingt mille francs une médiocre traduction de L’Énéide.

Au contraire, Méry, l’auteur de La Floride et de La Guerre du Nizam, ces brillantes fantaisies oubliées de nos jours, était surtout le pétillant causeur du Boulevard, le Méridional à verve intarissable dont les journaux, petits et grands, redisaient à l’envi les reparties et les saillies de belle humeur. C’était un vrai fils du soleil, aimant Paris, mais désorienté sous notre ciel de brume, et qui, malgré l’éternelle jeunesse de son esprit, passait comme un vieillard frileux et grelottant, enveloppé des plus chaudes fourrures en plein été.

A. L.

En 1831, Lamartine s’étant présenté à la députation fut odieusement attaqué par la Némésis. Il répondit par des strophes indignées, sublimes. La réplique de Barthélemy et Méry ne les disculpe pas, mais elle contient la plus belle page qu’ils aient écrite. Nous donnons les trois pièces du procès, en restituant à la dernière stance de Lamartine les vers qui la terminaient dans l’édition primitive, à la place de ceux qu’il y substitua plus tard par un scrupule de modestie que seul il était en droit de ne point avoir.

Les œuvres écrites en collaboration par les deux poètes sont éditées par MM. Garnier frères.

A. D.
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À MONSIEUR DE LAMARTINE




Je me disais : Donnons quelques larmes amères
Au poète qui suit de sublimes chimères,
Fuit les cités, s’assied au bord des vieilles tours,
Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades,
Dans l’humide brouillard des sonores cascades,
            Et dort sur l’aile des vautours.

Hélas ! toujours au bord des lacs, des précipices,
Toujours comme on le peint devant ses frontispices,
Drapant d’un manteau brun ses membres amaigris,
Suivant de l’œil, baigné par les feux de la lune,
Les vagues à ses pieds mourant l’une après l’une,
            Et les aigles dans les cieux gris.

Quelle vie ! et toujours poète suicide
Boire, et boire à longs flots une existence acide ;
Ne donner qu’à la mort un sourire fané ;

Se bannir en pleurant loin des cités riantes,
Et dire comme Job en mille variantes :
            « Ô mon Dieu, pourquoi suis-je né ? »

Oh ! que je le plaignais ! ma douleur inquiète
Demandait aux passants : « Où donc est le poète ?
Que ne puis-je donner une obole à sa faim ?
Et lui dire : Suis-moi sous mes pins d’Ionie,
Là tu t’abreuveras d’amour et d’harmonie,
            Tu vivras comme un Séraphin. »

Mais j’étouffai bientôt ma plainte ridicule :
Je te vis une fois sous tes formes d’Hercule,
Courant en tilbury, sans regarder le ciel ;
Et l’on disait : « Demain il part pour la Toscane,
De la diplomatie il va sonder l’arcane,
            Avec un titre officiel. »

Alors je dis : Heureux le géant romantique
Qui mêle Ézéchiel avec l’arithmétique !
De Sion à la Banque il passe tour à tour :
Pour encaisser les fruits de la littérature,
Ses traites à la main, il s’élance en voiture,
            En descendant de son vautour.

D’en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,
Tes Gloria Patri délayés en des tomes,
Tes psaumes de David imprimés sur vélin ;
Mais quand de tes billets l’échéance est venue,
Poète financier tu descends de la nue,
            Pour traiter avec Gosselin.

Un trône est-il vacant dans notre académie ?
À l’instant sans regret tu quittes Jérémie

Et le char d’Élisée aux rapides essieux ;
Tu daignes ramasser, avec ta main d’archange,
Des titres, des rubans, joyaux pétris de fange,
            Et tu remontes dans les cieux.

On dit même aujourd’hui, poète taciturne,
Que tu viens méditer sur les chances de l’urne ;
Que le front couronné d’ache et de nénufar,
Appendant à ton mur la cithare hébraïque,
Tu viens solliciter l’électeur prosaïque,
            Sur l’Océan et sur le Var.

Ô frère ! cette fois j’admire ton envie,
Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie :
Nous avons bien permis à ton modeste orgueil
D’échanger en cinq ans tes bibliques paroles
Contre la Croix d’honneur, l’amitié de Vitrolles,
            Et l’académique fauteuil ;

Mais qu’aujourd’hui, pour prix de tes hymnes dévotes,
Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes,
C’en est trop ! L’Esprit-Saint égare ta fierté ;
Sais-tu qu’avant d’entrer dans l’arène publique
Il faut que devant nous tout citoyen explique
            Ce qu’il fit pour la liberté ?

On n’a point oublié tes œuvres trop récentes,
Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,
Et sur l’autel Rémois ton vol de Séraphin,
Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,
Pour les calamités des augustes victimes,
            Et pour ton seigneur le Dauphin.

Va ! les temps sont passés des sublimes extases,
Des harpes de Sion, des saintes paraphrases,
Aujourd’hui tous ces chants expirent sans écho :
Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine,
Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine
            Aux électeurs de Jéricho.


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RÉPONSE DE LAMARTINE




Non ! sous quelque drapeau que le barde se range,
La Muse sert sa gloire et non ses passions ;
Non, je n’ai pas coupé les ailes à cet ange
Pour l’atteler hurlant au char des factions.
Non, je n’ai pas couvert du masque populaire
Son front resplendissant des feux du saint parvis,
Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,
            Changé ma Muse en Némésis.

D’implacables serpents je ne l’ai point coiffée !
Je ne l’ai pas menée une verge à la main,
Injuriant la gloire avec le luth d’Orphée,
Traîner des noms fameux aux ruisseaux du chemin.
Prostituant ses vers aux haines de la rue,
Je n’ai pas arraché la prêtresse au saint lieu,
À la dérision je ne fai pas vendue,
            Comme Judas vendit son Dieu !

Non, non ! Je l’ai conduite au fond des solitudes
Comme un amant jaloux d’une chaste beauté,

J’ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes,
Dont la terre eût blessé la tendre nudité,
J’ai couronné son front d’étoiles immortelles,
J’ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour.
Et je n’ai rien laissé s’abriter sous ses ailes
            Que la prière et que l’amour !

L’or pur que sous mes pas semait sa main prospère
N’a point payé la vigne ou le champ du potier ;
Il n’a point engraissé les sillons de mon père,
Ni les coffres jaloux d’un avide héritier.
Elle sait où du ciel ce divin denier tombe.
Tu peux, sans le ternir, me reprocher cet or ;
D’autres bouches un jour te diront sur ma tombe
            Où fut enfoui mon trésor.

Je n’ai rien demandé que des chants à sa lyre,
Des soupirs pour une ombre et des hymnes pour Dieu,
Puis quand l’âge est venu m’enlever son délire,
J’ai dit à cette autre âme un trop précoce adieu :
« Quitte un cœur que le poids de la patrie accable,
Fuis nos villes de boue et notre âge de bruit ;
Quand l’eau pure du lac se mêle avec le sable
            Le cygne remonte et s’enfuit. »

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle,
S’il n’a l’âme et la lyre et les yeux de Néron,
Pendant que l’incendie en fleuve ardent circule
Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon !
Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme
Sur le front de son fils voit la mort ondoyer,
Que chaque citoyen regarde si la flamme
            Dévore déjà son foyer.


Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires,
En secouant leur torche, aiguisent leurs poignards,
Jettent les dieux proscrits aux rires populaires,
Ou traînent aux égouts les bustes des Césars.
C’est l’heure de combattre avec l’arme qui reste,
C’est l’heure de monter au rostre ensanglanté,
Et de défendre au moins de la voix et du geste
             Rome, les Dieux, la Liberté.

La Liberté !… Ce mot dans ma bouche t’outrage…
Tu crois qu’un sang d’Ilote est assez pur pour moi,
Et que Dieu de ses dons fit un digne partage,
L’esclavage pour nous, la liberté pour toi !
Tu crois que des Séjans le dédaigneux sourire
Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien,
Que le ciel m’a jeté la bassesse et la lyre,
            À toi l’âme du citoyen !

Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre,
Ce nom que l’ange envie aux généreux mortels,
Entre Caton et toi doit rester un mystère,
Que les pavés vainqueurs sont les premiers autels ?
Tu crois que d’un chrétien ce mot brise la bouche,
Et que nous adorons notre honte et nos fers.
Si nous n’adoptons pas ta liberté farouche
            Sur l’autel d’airain que tu sers ?

Détrompe-toi, poète, et permets-nous d’être hommes !
Nos mères nous ont faits tous du même limon,
La terre qui vous porte est la terre où nous sommes,
Les fibres de nos cœurs vibrent au même son.
Patrie et liberté, gloire, vertu, courage,
Quel pacte de ces biens m’a donc déshérité ?

Quel jour ai-je vendu ma part de l’héritage,
           Ésaü de la liberté ?

Va ! n’attends pas de moi que je la sacrifie
Ni devant les dédains, ni devant le trépas.
Ton Dieu n’est pas le mien, et je m’en glorifie :
J’en adore un plus haut, que tu ne comprends pas !
La liberté que j’aime est née avec notre âme,
Le jour où le plus juste a bravé le plus fort,
Le jour où Jéhova dit au fils de la femme :
            « Choisis, des fers ou de la mort ! »

Que ces tyrans divers dont la vertu se joue,
Selon l’heure et les lieux, s’appellent peuple ou roi,
Déshonorent la pourpre ou salissent la boue,
La honte qui les flatte est la même pour moi.
Qu’importe sous quels pieds se courbe un front d’esclave,
Le joug d’or ou de fer n’en est pas moins honteux ?
Des rois, tu l’affrontas ; des tribuns, je le brave !
            Qui fut plus libre de nous deux ?

Fais-nous ton Dieu plus beau si tu veux qu’on l’adore ;
Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers ;
Chasse de son parvis, que leur pied déshonore,
La Vengeance et la Mort, gardiennes des Enfers ;
Écarte ces faux dieux de l’autel populaire,
Pour que le suppliant n’y soit pas insulté ;
Sois la lyre vivante, et non pas le Cerbère
            Du temple de la Liberté !

Un jour de nobles pleurs laveront ce délire,
Et ta main étouffant le son qu’elle a tiré,
Plus juste arrachera des cordes de ta lyre
La corde injurieuse où la haine a vibré !

Moi, j’aurai bu cent fois l’amère calomnie,
Sans que ma lèvre même en garde un souvenir,
Car je sais que le temps est fidèle au génie,
           Et mon cœur croit à l’avenir !


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RÉPONSE DE BARTHÉLEMY




Tu ne me connais pas : de colère saisie,
Ta Muse juge mal un frère en poésie ;
Tu sais mesurer l’âme à ton brillant compas ;
Oui, mais le cœur humain, tu ne le connais pas.
À l’emblème infernal que ce fronton indique,
En entendant rugir mon vers périodique
Qui, pareil au reflux que le ciel fait mouvoir,
Vient miner, en grinçant, le rocher du Pouvoir,
Au retentissement de mes sauvages rimes.
Tu crois que, me jouant des vertus et des crimes,
Ennemi de tout nom par sa gloire abrité,
Je marche, en Érostrate à la célébrité,
Et, sans que ma justice un instant délibère,
Sur l’honneur désarmé je me rue en Cerbère ;
Tu crois que vil forban, sans patrie et sans port,
J’ai cloué sur mes mâts une tête de mort ;
Que pareil au Malais des îles de la Sonde,
Criant Amock, courbant ma tête vagabonde,
Gorgé de l’opium qui fascine mes sens,
De mon double poignard j’éventre les passants.
Va ! ton luth cette fois a vibré de colère ;
Avant d’incriminer ma Muse populaire,
D’infliger à mon nom d’injurieux délits,
Médite mieux sur moi, prends cette feuille, et lis !

Non, tu n’as point sondé les secrets de mon être ;
Poète aérien, tu n’as pu me connaître,
Ni moi, ni cet ami, mon complice fervent,
De mon vers implacable hémistiche vivant.
Jumeaux prêts pour la palme et prêts pour le martyre,
Romulus et Rémus de la haute satire,
Un pâtre insoucieux, dès notre âge enfantin,
Ne nous égara point sur le mon Aventin ;
Ce n’est pas le poison qui dans mes veines couve ;
Nous n’avons pas sucé des mamelles de louve ;
Une femme robuste, au sein jaspé d’azur,
Nous abreuva tous deux d’un lait suave et pur ;
L’harmonieuse mer, dans son vague caprice,
Nous endormait le soir comme un chant de nourrice ;
Le premier souffle d’air entré dans nos poumons
Fut embaumé des fleurs qui tremblent sur les monts,
Brise de promontoire, haleine enchanteresse,
Qui n’arriva jamais aux vallons de la Bresse.
Et maintenant, depuis qu’en ses fantasques jeux
Le sort nous transplanta sous un ciel nuageux,
Parfois un souvenir de nos plages marines
Comme un vent d’archipel dilate nos poitrines ;
Alors, tout rajeunis par ces rêves touchants,
Nous murmurons aussi de poétiques chants,
Fils de nos visions qui, dans leur vol agile,
Ne charment qu’un instant nos pénates d’argile,
Parfums qui, s’exhalant de nos doux entretiens,
Aux abîmes du ciel vont rencontrer les tiens.
Non, nous ne jouons pas avec les funérailles ;
Non, l’appétit du sang n’est pas dans nos entrailles.
Nous cherchons ce repos que les soucis cuisants
De notre âme orageuse ont éloigné quinze ans,
Et notre jeune lyre a conservé la corde
Qui frémira de joie au jour de la concorde !



NAPOLÉPON ET LA GRANDE-ARMÉE




Et vous qui, plus heureux, vainqueurs d’un long exil,
Aujourd’hui pour la France abandonnez le Nil,
Lieutenants du héros dès ses jeunes années,
À son noble avenir liez vos destinées !
Un jour, sous son manteau semé d’abeilles d’or,
Géants républicains, vous grandirez encor :
Sa main, en vous jetant des fiefs héréditaires,
Chargera de fleurons vos casques militaires.
Eckmühl, Montebello, Berg, Frioul, Neufchâtel,
Vous donnerez au camp un blason immortel !
Le glaive impérial, qui détruit et qui fonde,
Pour vous en écussons découpera le monde,
Et devant l’ennemi, sous le feu des canons,
D’un baptême de sang anoblira vos noms !

Dans ce drame éclatant de quatorze ans de gloire,
Commencé sur le Nil, achevé sur la Loire,
Vous reverrez un jour vos généraux vieillis,
Soldats du mont Thabor et d’Héliopolis !
Vos drapeaux, qu’agita l’aquilon d’Idumée,
Marcheront les premiers devant la grande armée ;
Vos pas ébranleront tout le Nord chancelant
Aux plaines d’Austerlitz, d’Iéna, de Fridland ;
Jours de fête où, perçant un rideau de nuages,
Le soleil dardera ses lumineux présages.

Bientôt des bords du Rhin vers l’Asie élancés,
Émules rajeunis de vos travaux passés,

Épouvantant des czars la sainte métropole,
Vous irez dans Moscou chercher les clefs du pôle ;
Et quand, pour échapper à vos puissantes mains,
Le pôle sous vos pieds glacera ses chemins,
Quand les rois, secouant leur stupeur léthargique,
Convoqueront l’Europe aux champs de la Belgique,
Une dernière fois parés des trois couleurs,
Soldats, vous combattrez dans ce vallon de pleurs
Où la France, portant son dernier coup d’épée,
Tombera digne d’elle au visage frappée !

Alors de ce grand siècle, étonné de finir,
Plus rien ne restera qu’un morne souvenir.
Sur une île de rocs, dans l’Océan jetée,
La gloire et le génie auront leur Prométhée,
Et les rois, l’enchaînant à cet écueil lointain,
Au vautour britannique offriront un festin.
Des nations en deuil sublimes mandataires,
Trois hommes le suivront sur les mers solitaires ;
Ils formeront la cour de son étroit palais,
Et sur un sol impur, sous un soleil anglais,
Volontaires captifs dans l’île sépulcrale,
Serviront sans témoins son ombre impériale.
Ainsi, quand sous la voûte aux funèbres parois,
Memphis vit enfermer le plus grand de ses rois,
Consacrant à la mort un culte légitime,
D’étranges courtisans suivirent la victime ;
Et d’une gloire éteinte escortant les débris,
Vivants, dans son tombeau, gardèrent Sésostris !


(Napoléon en Égypte, VIII)


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