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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/André Lefèvre (1834 – 1904)

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 257-261).




ANDRÉ LEFÈVRE


1834




André Lefèvre, né à Provins en 1834, est à la fois poète et érudit. Il a donné comme poète : la Flûte de Pan, la Lyre intime et l’Épopée terrestre.

Parlant de la Flûte de Pan, Sainte-Beuve dit que le poète a intitulé ainsi ce recueil « parce que les pièces diverses qui le composent sont liées ensemble, bien qu’inégales de ton et de sujet, et que le lien commun est « la croyance à la vie des choses, » c’est-à-dire au grand Pan. M. André Lefèvre, ajoute Sainte-Beuve, avec cette pensée philosophique qu’il met en avant, est un artiste, un savant artiste de forme. Il prend, par exemple, le groupe de Léda : il lutte avec le marbre pour la pureté, la blancheur, la rondeur… On doit reconnaître chez M. Lefèvre une grande perfection de forme, des vers bien modelés, bien frappés, quoiqu’un peu durs et trop accusés dans leur perfection même. »

Nous devons en outre à M. André Lefèvre d’excellentes versions des Bucoliques de Virgile, du Nuage messager du poète Hindou Kalidava, mais surtout une très remarquable traduction complète du grand poème de Lucrèce, De la Nature des Choses.

Les poésies de M. André Lefèvre ont été publiées par les libraires Hetzel, Dentu, Marpon et Flammarion, Quentin, et Sandoz et Fischbacher.

A. L.





LIBERTÉ

I



Assez de longues nuits et de grêle et de neige !
Soleil, chasse la nue, abrège
Le temps d’ombre et de pleurs !
Il faut que d’un rayon sur nos champs tu réveilles,
Comme autant d’aurores vermeilles,
Les riantes couleurs ;
Il faut, pour décider la terre soucieuse,
L’explosion silencieuse
Des feuilles et des fleurs !



II



L’abaissement des deux mornes et taciturnes
Et la pâleur des jours nocturnes
Ont lassé l’univers.
Le repos est prison, la torpeur est souffrance
Par ta main, active espérance,
Tous les cœurs sont ouverts.
Aspirons du printemps la joyeuse éclaircie,
Secouons la sombre inertie,
Secouons les hivers !



III


Tout ce qui vit caché veut essayer sa force.
La sève de la vieille écorce
Jaillit en rameaux blonds.
Les blés courts, déjà verts, jeune armée éclatante,
Semblent frissonner dans l’attente
Sur le dos des sillons.
Les ailes, de leur tombe ont ébranlé les portes ;
Éclatez, chrysalides mortes,
Lâchez les papillons !


IV


Le timide zéphyr, la branche, nue encore,
L’anémone qui veut éclore,
Atome, immensité,
Tout, tout s’est conjuré contre la tyrannie ;
Et l’impérieuse harmonie
Du monde révolté,
Ralliant ce qui vibre et murmure en notre âme,
De son large unisson t’acclame,
Féconde liberté !


V


La liberté, c’est l’air, l’espace, la croissance.
On peut enchaîner sa puissance,
Lasse de son effort ;


On peut d’un froid linceul emprisonner son aile ;
On peut jeter sur l’immortelle
Le manteau de la mort.
Hommes, ne pleurez point ; ne gémis pas, Nature :
Sous la menteuse sépulture
Elle vit ! Elle dort.


VI


La voyez-vous surgir quand son heure est venue ?
Lumière, elle dit à la nue :
Il est temps, crève et fonds !
La méconnaît-on flamme ? Elle sera tonnerre.
Volcan, elle dit à la terre :
Je veux jaillir des monts !
Brise, elle dit : Je souffle. Onde, elle dit : Je marche !
Il est temps, élargissez l’arche,
Ou je romprai les ponts !







LA MORT





A{{sc|mi}, la mort n’est rien, dès que l’âme est mortelle.
De même qu’en ces jours où la grande querelle
Fit régner la terreur sous la voûte des cieux,
Quand des Carthaginois le choc tumultueux
Ébranla tout, au loin, sur la terre et sur l’onde,
Quand Rome put douter de l’empire du monde,
Nous n’avons pas souffert, nous qui n’existions point ;
De même, après la mort, lorsque sera disjoint
Ce nœud d’âme et de chair où tout l’homme réside,
Rien n’atteindra nos sens, ou notre être, mot vide,

Car nous ne serons plus ! Rien : dût avec la mer
La terre se confondre et l’onde avec l’éther !

     Si même, après que l’âme à la forme est ravie,
En nos restes persiste un sentiment de vie,
Cela n’est plus en nous et ne nous est plus rien,
Puisque l’âme et le corps ont rompu leur lien,
Hymen d’où la personne émane tout entière.
En vain, de nos débris rassemblant la poussière,
Le temps ranimerait et renverrait au jour
Nos éléments groupés dans le même contour :
Jetterait-il un pont d’une existence à l’autre ?
Notre substance était, avant d’être la nôtre ;
Mais ceux que nous étions sont pour nous aussi morts
Que les vivants futurs qui reprendraient nos corps.

     Et, certe, en contemplant l’immense cours des âges
Et l’infini travail des atomes, les sages
Admettront que, parfois, leurs divers mouvements
Dans le même ordre aient pu grouper nos éléments.
Mais ce sont des retours que l’esprit ne peut suivre ;
Entre eux le fil se rompt ; la mort passe et délivre
De la chaîne des sens les atomes épars.

     Qui sait ce que les ans nous gardaient de hasards ?
Il faut, pour le subir, passer où le mal tombe ;
Quels coups pourrons-nous donc redouter dans la tombe ?
Viennent les maux futurs, nous en serons exempts,
Comme les morts anciens le sont des maux présents.
Qui n’est pas ne craint point des soucis qu’il ignore,
Et qui n’est plus ressemble à qui n’est pas encore.
Si la vie est mortelle, immortelle est la mort.

(De la Nature des Choses)