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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. Illust.-16).



André Chénier

ANDRÉ CHÉNIER




ANDRÉ CHÉNIER


1762 — 1794



À ne considérer que les dates, André Chénier appartient au XVIIIe siècle ; mais ses œuvres furent publiées pour la première fois dans le XIXe, et on reconnaît en lui le vrai rénovateur de la poésie française. C’est comme tel, qu’André Chénier figure en tête de cette Anthologie des poètes du XIXe siècle.

Chénier (Marie André De) naquit à Constantinople en 1762. Il passa une partie de sa jeunesse dans le Languedoc et acheva ses études à Paris, au collège de Navarre. Il embrassa d’abord avec enthousiasme les principes de la Révolution, mais plus tard protesta contre les Terroristes et fut un des plus courageux défenseurs de Charlotte Corday. Cité devant le Tribunal révolutionnaire, il dédaigna de se défendre et mourut à trente-trois ans.

M. de Latouche publia, en 1840, les poésies d’André Chénier ; mais elles ne parurent dans leur intégrité qu’en 1875, chez A. Lemerre, par les soins de M. Gabriel de Chénier, neveu du poète, et seul possesseur de ses manuscrits.

Saint-René Taillandier parle ainsi du poète :

« Le style d’André Chénier est à lui ; nourri de l’inspiration antique, il sait s’en approprier la grâce, et il l’unit avec un art incomparable aux plus charmantes qualités de l’esprit français ; élégante, souple, harmonieuse, passionnée, sa poésie est un continuel enchantement. Parmi les Idylles, il faut citer au premier rang L’aveugle, La Liberté, Le Jeune malade, Le Mendiant ; les Élégies sont pleines de mouvement et de passion ; les Épîtres brillent par un rare mélange de familiarité et de précision ; les Odes et les Iambes nous montrent le citoyen honnête et courageux ; les Poèmes enfin nous révèlent par quels côtés le poète novateur, qui semble si étranger à son siècle, était cependant pénétré de son esprit. »

André Chénier ouvrit les yeux à la lumière de notre monde sous le ciel d’Orient, aux bords de la Méditerranée. Fils d’un français, consul à Constantinople, et d’une jeune Grecque, Santi-L’Homaka, il nous apparaît comme un être prédestiné, dans le mirage de nos purs souvenirs. Il meurt jeune, comme ceux qui, d’après l’adage antique, sont aimés des Dieux… Courageux et souriant il tombe, la veille du 9 Thermidor… Et les femmes l’ont pleuré… Et d’accord, pour une fois, l’Histoire et la Légende l’ont pieusement enseveli dans les fleurs.

Par une étrange loi des contrastes, c’est aux époques troublées que les poètes idylliques ont surtout bien chanté : Virgile au temps des Triumvirs, André Chénier, dans la tourmente du siècle dernier. Sur les rives du Mincio comme aux bords de la Seine, les deux maîtres divins, tout pénétrés du pur esprit de la grâce antique, nous ont charmé l’oreille et le cœur de leurs plus fraîches pastorales.

André Lemoyne.

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LA JEUNE TARENTINE




Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,
Et l’or dont au festin ses bras seront parés,
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe étonnée ; et loin des matelots
Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine ;
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher ;
Par son ordre bientôt les belles Néréides
S’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage, et dans ce monument
L’ont au cap du zéphir déposé mollement ;
Et de loin à grands cris appelant leurs compagnes
Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :

« Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée,
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée,

L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds,
Et le bandeau d’hymen n’orna point tes cheveux. »


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L’AVEUGLE



Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute !
Ô Sminthée Apollon, je périrai sans doute,
Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. »

C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,
Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre
S’asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants ;
Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète.
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;
Ils l’écoutaient de loin, et s’approchant de lui :
« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ?
Serait-ce un habitant de l’empire céleste ?
Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste
Pend une lyre informe, et les sons de sa voix
Émeuvent l’air et l’onde et le ciel et les bois. »
Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère,
Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
« Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger !
(Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,
Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse ! )
Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné,
Les humains près de qui les flots t’ont amené
Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures

Les Destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures :
Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux,
Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
— Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,
Vos discours sont prudents, plus qu’on eût dû l’attendre ;
Mais, toujours soupçonneux, l’indigent étranger
Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager.
Ne me comparez pas à la troupe immortelle :
Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
Voyez ! est-ce le front d’un habitant des cieux ?
Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux.
Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,
C’est à celui-là seul que je suis comparable ;
Et pourtant je n’ai point, comme fit Thamyris,
Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix ;
Ni, livré comme Œdipe à la noire Euménide,
Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide ;
Mais les dieux tout puissants gardaient à mon déclin
Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim.
— Prends, et puisse bientôt changer ta destinée ! »
Disent-ils. Et tirant ce que pour leur journée
Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisants,
Ils versent à l’envi, sur ses genoux pesants,
Le pain de pur froment, les olives huileuses,
Le fromage et l’amande, et les figues mielleuses,
Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,
Tout hors d’haleine encore, humide et languissant,
Qui, malgré les rameurs se lançant à la nage,
L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
« Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer.
Je vous salue, enfants venus de Jupiter ;
Heureux sont les parents qui tels vous firent naître !
Mais venez ! que mes mains cherchent à vous connaître !
Je crois avoir des yeux : vous êtes beaux tous trois ;

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.
Qu’aimable est la vertu que la grâce environne !
Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone,
Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots ;
Car jadis, abordant à la sainte Délos,
Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre,
Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
Puisque les malheureux sont par vous honorés.
Le plus âgé de vous aura vu treize années :
À peine, mes enfants, vos mères étaient nées,
Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
Toi, le plus grand de tous ; je me confie à toi.
Prends soin du vieil aveugle. — Ô sage magnanime,
Comment, et d’où viens-tu ? Car l’onde maritime
Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

— Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux.
J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,
Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie,
Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours ;
Car jusques à la mort nous espérons toujours.
Mais, pauvre et n’ayant rien pour payer mon passage,
Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

— Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté ?
Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

— Enfants ! du rossignol la voix pure et légère
N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire,
Et les riches, grossiers, avares, insolents,
N’ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante,
Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante,

J’allais, et j’écoutais le bêlement lointain
De troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain.
Puis, j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles :
Je voulais des grands dieux implorer la bonté,
Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité,
Lorsque d’énormes chiens à la voix formidable
Sont venus m’assaillir ; et j’étais misérable,
Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris,
N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

— Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire ;
Car jadis, aux accents d’une éloquente lyre,
Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

— Les barbares ! J’étais assis près de la poupe.
« Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe,
Chante : si ton esprit n’est point comme tes yeux,
Amuse notre ennui ; tu rendras grâce aux dieux… »
J’ai fait taire mon cœur qui voulait les confondre ;
Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre.
Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main
J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine,
Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli,
Que ton nom dans la nuit demeure enseveli !

— Viens, suis-nous à la ville ; elle est toute voisine
Et chérit les amis de la muse divine.
Un siège aux clous d’argent te place à nos festins ;
Et là, les mets choisis, le miel et les bons vins,
Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire,

Te feront de tes maux oublier la mémoire.
Et si dans le chemin, rhapsode ingénieux,
Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles,
T’a lui-même dicté de si douces merveilles.

— Oui, je le veux ; marchons. Mais où m’entraînez-vous ?
Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous ?

— Syros est l’île heureuse où nous vivons, mon père.

— Salut, belle Syros, deux fois hospitalière !
Car sur ses bords heureux je suis déjà venu ;
Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu :
Ils croissaient comme vous ; mes yeux s’ouvraient encore
Au soleil, au printemps, aux roses de l’aurore ;
J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,
À la course, aux combats, j’ai paru des premiers.
J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète, et les cent villes,
Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles ;
Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs,
Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.
La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
Sur un arbuste assise, et se console et chante.
Commençons par les dieux : « Souverain Jupiter,
Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,
Fleuve, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,
Salut ! Venez à moi, de l’Olympe habitantes,
Muses ! Vous savez tout, vous, déesses ; et nous,
Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. »

Il poursuit ; et déjà les antiques ombrages
Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages ;
Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
Et voyageurs quittant leur chemin commencé,

Couraient. Il les entend près de son jeune guide,
L’un sur l’autre pressés, tendre une oreille avide ;
Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer,
Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer ;
Car en de longs détours de chansons vagabondes
Il enchaînait de tout les semences fécondes,
Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air,
Les fleuves descendus du sein de Jupiter,
Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
Et depuis le chaos les amours immortelles ;
D’abord, le roi divin, et l’Olympe, et les cieux,
Et le monde, ébranlé d’un signe de ses yeux,
Et les dieux partagés en une immense guerre,
Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre,
Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers
Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
Et les héros armés, brillant dans les campagnes
Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes,
Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots
Et d’une voix humaine excitant les héros ;
De là portant ses pas dans les paisibles villes,
Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles ;
Mais bientôt de soldats les remparts entourés,
Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
Et les assauts mortels aux épouses plaintives,
Et les mères en deuil, et les filles captives ;
Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux,
Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
Et la flûte, et la lyre, et les notes dansantes ;
Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
Il perdait les nochers sur les gouffres amers ;
De là, dans le sein frais d’une roche azurée,
En foule il appelait les filles de Nérée,

Qui bientôt, à ses cris s’élevant sur les eaux,
Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.
Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
Et puis les demi-dieux et les champs d’asphodèle,
Et la foule des morts : vieillards seuls et souffrants,
Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,
Enfants dont au berceau la vie est terminée,
Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée.
Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux,
Quels doux frémissements vous agitèrent tous,
Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine,
Il forgeait cette trame irrésistible et fine
Autant que d’Arachné les pièges inconnus,
Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus !
Et quand il revêtit d’une pierre soudaine
La fière Niobé, cette mère thébaine ;
Et quand il répétait en accents de douleurs
De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs,
Qui, d’un fils méconnu marâtre involontaire,
Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire.
Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
Le puissant népenthès, oubli de tous les maux ;
Il cueillait le moly, fleur qui rend l’homme sage ;
Du paisible lotos il mêlait le breuvage :
Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
Et la douce patrie et les parents aimés.
Enfin, l’Ossa, l’Olympe et les bois du Pénée
Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée,
Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,
La nuit où son ami reçut à son festin
Le peuple monstrueux des enfants de la Nue,
Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue
Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus ;
Soudain, le glaive en main, l’ardent Pirithoüs :

« Attends ; il faut ici que mon affront s’expie,
Traître ! » Mais avant lui sur le centaure impie
Dryas a tait tomber, avec tous ses rameaux,
Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
L’insolent quadrupède en vain s’écrie ; il tombe,
Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
Sous l’effort de Nessus, la table du repas
Roule, écrase Cymèle, Evagre, Périphas.
Pirithoüs égorge Antimaque, et Pétrée,
Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée
Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
Couvrait ses quatres flancs, armait son double sein.
Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
Tout à coup, sous l’airain d’un vase antique, immense,
L’imprudent Bianor, par Hercule surpris,
Sent de sa tête énorme éclater les débris.
Hercule et la massue entassent en trophée
Clanis, Démoléon, Lycothas, et Riphée
Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
L’héréditaire éclat des nuages dorés.
Mais d’un double combat Eurynome est avide,
Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
Battent à coups pressés l’armure de Nestor ;
Le quadrupède Hélops fuit ; l’agile Crantor,
Le bras levé, l’atteint ; Eurynome l’arrête ;
D’un érable noueux, il va fendre sa tête,
Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant,
L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S’élance, va saisir sa chevelure horrible,
L’entraîne, et quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme,
Et le bois porte au loin les hurlements de femme,

L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,
Et les vases brisés, et l’injure, et les cris.

Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
Déployait le tissu des saintes mélodies.
Les trois enfants, émus à son auguste aspect,
Admiraient, d’un regard de joie et de respect,
De sa bouche abonder les paroles divines,
Comme en hiver la neige aux sommets des collines ;
Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,
Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,
Chantaient : « Viens dans nos murs, viens habiter notre île ;
Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
Convive du nectar, disciple aimé des dieux !
Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
Le jour où nous avons reçu le grand Homère. »


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NÉÈRE ET CHROMlS




Accours, jeune Chromis, je t’aime et je suis belle,
Blanche comme Diane et légère comme elle,
Comme elle grande et fière ; et les bergers, le soir,
Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir,
Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle,
Et, me suivant des yeux, disent : « Comme elle est belle ! »

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— Néère, ne va point te confier aux flots
De peur d’être déesse, et que les matelots
N’invoquent, au milieu de la tourmente amère,
La blanche Galatée et la blanche Néère. »

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LA JEUNE CAPTIVE




Lépi naissant mûrit, de la faux respecté ;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été
            Boit les doux présents de l’aurore ;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
            Je ne veux point mourir encore.

« Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
Moi je pleure et j’espère ; au noir souffle du nord
            Je plie, et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas ! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts ?
            Quelle mer n’a point de tempête ?

« L’illusion féconde habite dans mon sein :
D’une prison sur moi les murs pèsent en vain,
            J’ai les ailes de l’espérance.
Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
            Philomèle chante et s’élance.

« Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m’endors,
Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
            Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;
Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
            Ranime presque de la joie.

« Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
            J’ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
            La coupe en mes mains encor pleine.

« Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson ;
Et, comme le soleil, de saison en saison
            Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin,
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin,
            Je veux achever ma journée.

« Ô mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
            Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les amours des baisers, les Muses des concerts ;
            Je ne veux point mourir encore. »

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
            Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
            De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
            Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours ;
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
            Ceux qui les passeront près d’elle.


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ÉGLOGUE




Toujours ce souvenir m’attendrit et me touche :
Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant, et m’asseyant sur lui, près de son cœur,
M’appelant son rival et déjà son vainqueur,
II façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
À souffler une haleine harmonieuse et pure ;
Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
À fermer tour à tour les trous du buis sonore.


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ÉLÉGIE




Ô nécessité dure ! ô pesant esclavage !
Ô sort ! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,
Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs,
Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs !

Souvent, las d’être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l’on nomme la vie,
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité ;
Je souris à la mort volontaire et prochaine ;
Je me prie, en pleurant, d’oser rompre ma chaîne ;
Le fer libérateur qui percerait mon sein
Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main ;
Et puis mon cœur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse :

Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,
Mes écrits imparfaits ; car, à ses propres yeux,
L’homme sait se cacher d’un voile spécieux.
À quelque noir destin qu’elle soit asservie,
D’une étreinte invincible il embrasse la vie,
Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.
Il a souffert, il souffre : aveugle d’espérance,
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Je vis. Je souffre encor ; battu de cent naufrages,
Tremblant, j’affronte encor la mer et les orages,
Quand je n’ai qu’à vouloir pour atteindre le port !
Lâche ! aime donc la vie, ou n’attends pas la mort.



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