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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 286-290).




ÉMILE PEYREFORT


1862




Émile Peyrefort est né à Nantes en 1862. Ça été une bien précoce vocation que la sienne. À peine fut-il en état de tenir la plume, qu’il était déjà poète

M. Peyrefort est, avant tout, soucieux de la forme, cherchant les belles rimes, fuyant toute expression usée. Mais son horreur du banal ne va pas jusqu’à lui faire adopter les mots bizarres, les locutions obscures. Il offre précisément dans ses vers un bel exemple aux jeunes lettres, lesquels peuvent parfaitement, comme lui, allier la haine du convenu avec le respect de la langue française et de la clarté. M. Peyrefort se rattache à M. Leconte de Lisle par M. José-Maria de Heredia. Il a toutefois moins de somptuosité que ce dernier, mais plus d’âpreté peut-être et parfois une teinte de mélancolie.

Un volume de poésies de M. Peyrefort, La Vision, a été publié, en 1887, chez M. Lemerre.

a. l.





LA DOULEUR DES CHOSES




Le tas des ronces se hérisse
En ce soir morne et douloureux.
S’entr’ouvrant là-bas, de grands creux
Ont un aspect de cicatrice.


Sur les fossés, au ras des trous,
Tournent les feuilles jaunissantes ;
On croirait voir le long des sentes
Un dernier vol de moineaux roux.

D’émouvantes mélancolies
Plissent la face des étangs,
Où semble flotter par instants
L’âme des rieurs ensevelies.

Du bois plein de vagues terreurs
Montent des formes affligées,
Et des larmes se sont figées
Tout au bout des saules pleureurs.





LE FAUCHEUR




Le cou musclé, saillant de sa chemise ouverte,
Le faucheur fait siffler sa faux, et, se dressant,
Affûte d’un coup sec le fer rude et grinçant
Où la sève des blés roule une larme verte.

Depuis que les grands coqs ont sonné le réveil,
Au milieu des épis pleins d’un bruit de cigales,
Le geste large, avec des cadences égales,
Il s’avance pieds nus et la tête au soleil.

Voici le soir. Il est maintenant hors d’haleine,
Et s’essuyant le front au revers de son bras,
Sur le sol crevassé que piquent les blés ras,
Lent et morne, il s’assied en regardant la plaine.


Enfin sa tâche est faite. En croulant, la moisson
A tracé sur la terre un lumineux sillage ;
Bientôt il reprendra le chemin du village,
Marquant son pas moins lourd d’une allègre chanson.

Mais aussi que d’etlorts, que d’heures douloureuses !
Pour ce peu de froment quels travaux sont les siens !
Et le noir souvenir de tous ses maux anciens
Voile l’orgueil éclos en ses paupières creuses.

Il revit les matins éternellement longs
Que l’automne engourdir sous une brume froide,
Tandis que ses chevaux tirent, la tête roide,
L’essieu qui grince et bute au tournant des sillons.

Vient l’hiver. Oh ! les sourds fracas de la tourmente
Qui font crisper les poings et font serrer les dents,
Alors qu’à l’horizon grincent les bois stridents,
Et que par les vallons neigeux le grain fermente !

Fuis ce sont des défis, des luttes, des combats,
Sous l’orage, à travers le mistral qui vous broie,
Des combats où, pareils à des oiseaux de proie,
D’épais nuages noirs rôdent par les cieux bas.

Et ce sont les ardeurs blêmes des canicules
Dont le souffle embrasé brûle l’azur flétri.
Et, dans un lourd silence assoupissant tout cri,
Les labeurs sans repos des jours sans crépuscule.

Mais qu’importent les maux soufferts : sur les hauteurs
Ainsi qu’un lever d’astre apparaissent les meules ;
Il croit ouïr déjà la chanson des aïeules
Se mêler aux fléaux rythmiques des batteurs.


Et consolé, voyant que l’occident rougeoie,
Il se lève, et, joyeux, contemple au bord du champ
Les moissonneurs lointains qui, dans l’or du couchant,
Semblent danser autour d’un vaste feu de joie.





L’INCENDIE DU CIEL




Le soleil qui s’effondre à l’horizon obscur
D’un crépitement bref vient d’embraser l’azur :
Et l’ouragan, fouettant les flammes dans l’espace,
Comme une chevauchée épouvantable, passe.
Tout flambe, et des vallons, des fleuves et des bois,
S’élève une clameur de foules aux abois ;
Puis le rêve se perd en des flots de fumée.
La tenture du ciel, entière, est consumée,
Et semble un velours noir où vibreraient encor
La suprême lueur des étincelles d’or.





LA MÈRE CONSOLATRICE




C’est quand râlent nos cœurs sous un poids étouffant,
Que nous venons à toi, Nature, toi, la mère !
À ton aspect se fond notre douleur d’enfant ;
La vie auprès de toi nous semble moins amère.

La brise dans les bois aux effluves berceurs
Épand comme un bon vin sa caresse endormante,
Et les champs fraternels ont d’austères douceurs
Pour tout infortuné qui souffre et se lamente.


L’espoir renaît en nous à voir ton ciel si pur.
Au fond de nos regards que la tristesse voile,
Le rire éparpille du soleil dans L’azur
Ainsi qu’aux jours anciens fait jaillir une étoile.

Et tu mets ta honte divine sur nos fronts,
À nous les amoureux de tes voix cadencées,
Nous qui savons comprendre et nous qui déchiffrons
Les lèvres de la rose et les yeux des pensées.





L’IDOLE




Je voudrais t’ériger un temple grandiose
En des vers incrustés d’or et de diamant.
Parmi les rieurs de pourpre et sur l’autel fumant
Tu surgirais ainsi que d’une apothéose.

Immobile, l’œil droit, le front haut, dans la pose
De la toute-puissance et du commandement,
Tu croiserais tes mains hiératiquement,
Comme deux blancs ibis qui joignent leur bec rose.

En vain s’entasseraient les ans et les revers,
Sur la virginité du nouvel univers
Tu trônerais toujours sans conteste et sans trêve.

Et les hommes d’alors admirant ta beauté
Demanderaient au ciel, d’un regard attristé,
Quelle race de dieux t’entrevit même en rêve.