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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges (Série I)/Les ombres gardiennes

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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges, Texte établi par Albert de NocéeMessageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine)Première série (p. 3-16).
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LES OMBRES GARDIENNES

L’Amour est une conjonction spirituelle. — De là vient que tous ceux qui sont dans le monde spirituel s’associent selon leurs amours ; — là même.
EM. DE SWEDENBORG. — De la nouvelle Jérusalem.

Seuls, les parents restèrent au salon et l’expansive cordialité s’éteignit dans un silence méfiant.

— « Si vous le voulez bien, nous allons nous occuper des questions d’intérêt. »

Ces simples mots avaient impérativement chuté l’enjouement des entretiens et, devant la cheminée à massifs landiers, le vieillard qui venait de prononcer cette invitation d’appariteur silenciaire, s’établit pour discourir. De parole stipulative et de gestes judicieux, mouvant l’avant-bras, les doigts repliés, le pouce seul debout, ou les coudes écartés, les mains appaumées ainsi qu’un officiant à la Préface, parfois aussi jouant avec le baril de corail balançant à sa chaîne de montre, il évoluait vers l’un et l’autre proche de ceux qu’il nommait nos futurs et chers conjoints. Tous deux écoutaient, d’une avide attention. Leurs regards, accoutumés, depuis un demi-siècle, à ce sourire avec une affection familière, semblaient, en leur réserve soupçonneuse et défensive, pressentir l’imminence d’un conflit. Lorsqu’ils se heurtaient, s’interrogeant, jamais ils n’avaient si désobligeamment scruté leurs réciproques pupilles et ils s’assignaient, avec une animosité citatoire, devant la compétence du médiateur dont les paupières se délectaient dans des clignotements exercés.

En un idiome insolite, des colloques s’engageaient. Titres au porteur, transferts, consolidés, coupons, usufruit, ces termes inusités déflagraient dans l’exquise tristesse du vieux salon. Des évaluations d’immeubles et des estimations de superficie chagrinaient cette paix légère qu’embaumait la mémoire fanée d’un siècle pastoral. Le mot préciput s’étonna de fleurir sur les lèvres de la mère. Le père riposta par un argument paraphernal. On exhuma le souvenir d’un testament nuncupatif, et le vieillard dont les prunelles caressaient les berquinades effritées farandolant au-dessus des portes, parla de réduire aux aquets une communauté dont la généreuse combinaison affectait ses scrupules professionnels. Puis l’arbitre ayant prononcé : « Voici donc constituées, sauf modifications ultérieures, les bases du prochain contrat, » les visages se déridèrent et une réjouissance de sourires attendris célébra le retour des abandons interrompus.

Devant la fenêtre, une allée de hauts platanes filait d’une large traînée d’ombre, découpant sur le lointain orifice de clarté par lequel l’avenue débouchait sur le jour, la double silhouette des fiancés. La mère écarta les rideaux et, laissant tomber les deux larmes survenues à la pointe de ses cils : « Voyez, prononça-t-elle, nous n’avons pas besoin de les entendre pour savoir s’ils sont heureux ! »

Sous le plafond des futaies, Marcelle et Henri, l’un près de l’autre, marchaient avec une pensive lenteur. La radieuse après-midi d’un dimanche rêvait, pieusement. La plaine déployait ses étendues, sans un frisson. Ni le buste du bouvier émergeant de la houle des herbes, les yeux tendus sur le sillon, entre les cornes de ses bœufs, ni la parabole ardente des bêches, ni le grouillement des bestiaux, ni les grêles complaintes des fileuses bergères pointant la lance des quenouilles cravatées de laine et faisant pirouetter les fuseaux. Rien. Les champs propageaient leur immobilité touffue et chômaient dans la stagnation des ors éteints sur lesquels l’automne arrondissait, biffé par le vol des dernières hirondelles, un orbe de limpide azur. Les montagnes aussi s’endimanchaient de silence. À l’issue de l’allée, des eaux assoupies brasillaient au soleil et des cloches qui sonnaient les vêpres jonchaient les airs de soupirantes oraisons.

Des deux côtés, la colonnade des vieux arbres érigeait ses obélisques paraphés d’hiéroglyphes, de dates et de noms symboliquement enlacés. Des cœurs ingénus, perpétués par la sève, cicatrisaient leurs plaies, reparaissaient, effacés à demi, sous les écailles de l’écorce éclatée. Infusés dans la vie des arbres, les uns gonflaient de monstrueuses hypertrophies. D’autres s’anémiaient, s’atrophiaient de vieillesse, ne marquaient plus que d’une ligne de rouille leurs contours ravagés et de l’un à l’autre, les centenaires piliers de cette crypte commémorative se renvoyaient ces mémento d’amour.


Désignant un banc de pierre, rougeâtre comme la plateforme d’un dolmen, Henri demanda :

— « Marcelle, voulez-vous que nous nous reposions ?

Elle acquiesça d’un signe de tête et, serrant sa robe, elle s’assit, près de lui. Le rapprochement de leurs traits établissait entre eux une synonimie presque consanguine. Même apparence d’âge, — encore l’adolescence, — même suavité d’âme dans l’expression de leur fin visage signé d’idéal et, dans leurs yeux, même contemplative ardeur. Plus intense pourtant la flamme qui luisait au fond des prunelles de la jeune fille. Plus active et plus douce, de l’éclat fixe d’une lampe pensile, elle reculait le regard sous l’arceau des sourcils. Foncé par l’abat-jour du chapeau de paille, le front s’amoindrissait monastiquement enserré dans les bandeaux noirs des cheveux et sur la lèvre, une goutte d’ombre tremblait.

Le roulement d’une voiture leur fit simultanément retourner la tête vers le chemin et reconnaissant l’alerte vieillard qui venait de présider à la discussion des intérêts respectifs, Henri murmura : « Ainsi nous sommes fiancés, par la volonté de nos familles. » — Puis, comprimant ses tempes entre ses doigts :

— « Écoutez, Marcelle, tout ce qui vient d’être dit entre nos parents, vous le devinez. Ils ont résolu notre mariage. Ils en ont sans doute fixé l’époque, impatients de réaliser ce qu’ils croient être notre bonheur. Ils ne nous ont pas consultés ; ne pouvant attendre de notre part la moindre résistance au plus cher et au plus juste de leur désir. Hé bien, Marcelle, je dois vous le dire, je vous le dis, sans crainte puisque notre enfance m’autorise à vous parler comme à une sœur, il faut que nos parents renoncent à ce qu’ils veulent accomplir. Je ne veux pas vous dire que je serais sûr du bonheur avec vous, sûr de notre bonheur. Vous savez aussi que la fortune m’inquiète peu. D’ailleurs notre désintéressement ne nous ferait-il pas aussi riches l’un que l’autre ? Mais je suis à jamais séparé de vous par une promesse faite à moi seul, dans le secret de mon âme. Je suis fiancé. »

Sans le voir, il sentit le regard de la jeune fille se béatifier et leurs âmes se pénétraient en une si lucide intuition qu’il discerna dans le tremblement qui l’agitait, le tressaillement d’une suprême joie.

Alors, les yeux dans ses yeux, transfiguré dans une extase évocatrice : « Celle que j’aime est une étrangère, dit-il, une Espagnole, une Italienne, peut-être. Elle s’appelle Maria… Maria simplement. Elle est aussi belle que vous, mais elle n’a pas comme vous, le regard ni la voix d’une sœur. Elle a la beauté d’une apparition. Son visage est de ceux qui passent dans les rêves, de ceux devant lesquels, en dormant, il nous semble que nous nous agenouillons, les bras ouverts, les lèvres tendues et qui nous considèrent, sans bouger, in souriant toujours…

D’un égal enthousiasme s’émerveillaient les yeux de Marcelle et l’interrogeant, elle demanda :

— « Pensez-vous la revoir ?

— » La revoir ? La revoir !… » Il joignit ses mains. Quelques instants, ses regards s’immobilisèrent, désespérés, devant la barre de l’horizon. Puis secouant la tête :

— » Je ne sais, murmura-t-il. Je veux mourir dans cet espoir… Je l’ai vue au théâtre, à Bordeaux, à ma première et unique sortie de la maison. Il me sembla que nous nous connaissions depuis bien longtemps et que nous nous retrouvions, après un très long voyage. Elle était entourée de messieurs à cheveux blancs qui l’appelaient Maria et ouvraient devant elle des bonbonnières en écailles. Ils la tutoyaient… des parents sans doute. Mais ses yeux se fixèrent sur moi, des yeux d’encre qui semblaient grandir quand on les contemplait et elle me souriait, si pâle, les lèvres si rouges entrouvertes, sans un mouvement. Son bras était posé sur le rebord de la loge et je lui vois un bracelet d’or, sans reflet, fermé d’une pierre verte, une malachite, je crois… Mon Dieu !… la revoir !…

» Et qu’importe ! ma pensée sait bien la retrouver et je suis sûr que malgré la distance, certainement infranchissable, qui nous sépare, je suis près d’elle, comme elle est près de moi… Ainsi nous nous aimons et nous sommes fiancés. »

Marcelle avait baissé ses paupières. Tournant sur ses doigts, la touffe de rubans grenat noués au manche de son ombrelle :

— « Moi aussi, soupira-t-elle, je suis fiancée. Comme vous, je crois, je suis sûre qu’il pense à moi. C’est dans ce voyage que j’ai fait à Marseille, avec maman, l’an dernier. Je l’ai vu sur le pont d’un paquebot. Nous nous sommes longtemps regardés et j’ai senti qu’il était le seul que je pusse aimer. Toute la tristesse qu il y avait dans sa pâleur sembla se dissiper à ma vue et ses yeux, en s’éloignant, restaient attachés aux miens. Quelqu’un cria : « Paul ». Du bout des doigts, il jeta dans l’air un baiser qu’il adressait à la terre, peut-être, mais que je pris pour moi seule. Hélas ! le reverrai-je !… »

D’expression moins exubérante que celle d’Henri, cette déploration frémissante dans les profondeurs endolories de cette âme exceptionnelle. Un silence s’interposa. Puis Marcelle rougissant, affermissant sa voix, qu’à chaque mot elle sentait défaillir, prononça :

— « C’est votre sœur d’enfance qui va… vous supplier, Henri. Nos parents mourraient de douleur, si nous refusions… »

— » C’est impossible, Marcelle. Nous ne pourrons nous donner ce que d’autres nous ont pris.

— » Nous marierons nos tristesses, proposa-t-elle. Nous nous aimerons comme nous pourrons dans la pensée des absents et dans la fidélité que nous leur garderons toujours.

— » Je ne l’oublierai jamais, s’écria-t-il.

Elle jura : « Toute ma vie lui appartient. »

Elle déganta sa main et la tendit avec une si rayonnante prière, qu’il laissa tomber la sienne et sanglotant le nom de Maria, il baisa le front de la jeune fille dont les lèvres murmurèrent, avec la ferveur d’une considération à l’éternelle souffrance : « Paul… à toi seul… toujours… »

Les cloches des lointaines églises sonnaient maintenant les carillons du magnificat et leurs volées triomphales qui sublimaient les airs de leurs alléluia, exaltaient cette candide ordination, ce renoncement téméraire qu’ils dédiaient à l’essence d’impérissables sentiments.

La solitude, dans laquelle ils cloîtrèrent hermétiquement leur existence, fortifia leur individuelle contemplation. La maison d’ailleurs s’identifiait à leur recueillement par la tristesse qu’elle dégageait, non pas en ces courants d’air glacés soupirant dans les ruines, mais en cette subtile poussière, en cette volatilisation d’atomes parfumés émanant des élégances d’autrefois. Leurs yeux ignoraient là les clinquantes fantaisies des meubles flagrants d’actualité. Les choses qui les entouraient étaient les disparates survivances de luxes abolis, mais l’expression mélancoliquement délustrée de leur grâce originelle inspirait une tendresse rétrospective et faisait aimer la mort.

Au carrefour de deux chemins, le castelet grisonnait dans la verdure aquatique de ses douves et sous les éboulements d’ombre qui roulaient de l’énorme croupion de la montagne. Dans la cour que traversait, à des instants déterminés, une servante portant une cruche de grès équilibrée sur un turban, des paons crottaient la traîne chatoyante de leur robe, des coqs piaffaient sur place et des canards pèlerins dirigeaient leurs processions vers les cloaques respectés. Accroupis sur les piliers de la grille, des lions de plâtre bâillaient. Les chambres, au-dedans, se multipliaient, ouvertes sur des corridors dallés. Elles étaient plafonnées de hauts lambris et les fenêtres creusaient de profondes cellules dans les murs. Des panneaux de laine torse appendaient des villanelles. Des lits à quenouilles, des lits à pavillon, des lits à baldaquin, à housses et à impériales occupaient les encoignures. Sur les cheminées, des pendules empire édifiaient des parthénons de marbre. Des pastels effumés remémoraient des jouissances bucoliques sur les tapis vert-pomme des boulingrins. Des miniatures encadraient des visages parlementaires strictement garrottés par des cravates à multiples tours ; — et une sanguine caricaturait, supputant les chances d’un écart, un joueur de piquet écrase sous le vaisseau de son chapeau à la française. C’était l’œuvre d’un inconnu, d’un hôte accueilli, dans les temps où la maison ouvrait ses grilles aux passants du chemin.

Parmi ces reliques des défuntes époques, Henri et Marcelle acclimatèrent leurs rêves à l’hospitalité de leurs tristesses. L’un et l’autre, d’un tacite accord, se doublèrent. À côté de chacun d’eux, vécut l’être, occulte, mais qui, pour eux, affirmait sa présence réelle. Leurs paroles semblaient indirectes et leurs regards qui, d’œil à œil, ne s’appesantissaient jamais, scrutaient, d’instinct, leur voisinage et animaient le vide apparent qui les environnait. Pour eux-mêmes, ils avaient de fraternels égards et ils associaient leur amitié dans le culte prive qu’ils consacraient à leurs élus. Aux heures de repas, les seules, — avec celles de la veillée, — qui pussent les distraire du songeur silence qu’ils chérissaient, ils intéressaient leurs illusions à leurs paisibles entretiens. Les phrases qu’ils échangeaient n’étaient pas exprimées pour leur exclusif profit. Elles étaient soulignées d’intentions dont la transparente ferveur leur inspirait de pâles sourires et des soupirs pensivement éplorés. Jamais les noms de ceux qu’ils aimaient n’étaient prononcés entre eux. Les nommer, n’eût-ce pas été les renier ? — et lorsque les instantes sollicitations de leur pensée attristaient leur enjouement, ils se séquestraient dans une même abstraction, accoudés au bras de leurs fauteuils, face à face, devant les braises mourantes du foyer. — Et ainsi leur affection, loin de s’attiédir, se nouait, plus indissoluble, dans l’union parallèle et inviolée de leurs sentiments.

Escaladant les montagnes, aux aubes chasseresses d’automne, battant les plaines calcinées de soleil où les torpeurs d’été alourdissaient le vol des cailles dans les sarrazins, il s’adjoignait la radieuse société de Maria. Au plus enfoui des bois, dans la nuit des feuillées où sourdent des fredonnements d’invisibles fontaines et des caracoulements de ramiers, il l’évoquait en une souveraine abrogation et les enchantements qui le pénétraient lui interdisaient, comme méprisable et décevant, le souhait de la réalité.

Mais, surtout en l’âme de Marcelle, l’obsession s’enracinait. D’une imagination moins prompte, sa contemplation s’illuminait de plus certaines clairvoyances. De race mystique, la méditation, toujours élancée dans la prière vers l’objet défini, lui créait une activité suffisante ; — et elle se sentait enlacée à cet inséparable compagnon par des liens plus infrangibles que l’enchaînement dérisoirement scellé par de précaires magistrats.

Dans les hangars de la cour, elle avait découvert blottie parmi les décombres, une chapelle abandonnée, sans doute depuis d’immémoriales époques. Les dalles qui formaient un damier tumulaire, répétaient des « hic jacet » et des « transitur » avec des noms effacés et des dates corrodées. Un plat de cuivre blasonné restait incrusté dans la poussière, sur la pierre de l’autel. Dans ce reposoir déshérité de culte, Marcelle avait réintégré la primitive consécration, car elle en avait fait le refuge d’une prière dont son amour ne pouvait altérer la pureté.

Elle explorait aussi la maison, à la recherche des choses du passé. Un cartonnier de dentelles exhalant une mourante odeur d’iris lui causa d’inexprimables ravissements, car il y avait d’instinctives affinités entre son âme et ces tissus d’idéal. Avec de tendres précautions, elle étalait les vaporeuses toiles, les Alençon, les Argentan, les Bruxelles, les solennelles Venise, l’éventail des « pouces de roi », les frivoles jabots et les guipures d’église, les tavaïoles sacerdotales et les rochets de Malines et de Gênes, légués par un prélat missionnaire, archevêque de Persépolis. Elle jetait ses gazes sur sa tête, les roulait autour de son cou, les revêtait comme des aubes, les tordait en écharpe et marchant d’un pas plus léger, elle souriait, au fond des glaces à son reflet ébloui dans ces baptismales blancheurs.

Leur vie s’isolait insensiblement de toute extérieure agitation. Elle rayonnait sur leur visage immergé d’extase et autour d’eux, dans la société muette des ombres chères, les anges gardiens de leur humanité. Le monde avoisinant avait circonscrit le château en un lazaret de mystère et plus un visiteur ne franchissait la grille de la cour. Épouvantés par des influences dont ils ne pouvaient définir la nature, les jeunes serviteurs gagnaient les champs. Il ne resta qu’un couple avare et taciturne de gens âgés.

De graves procès arrachèrent Henri aux sérénités méditatives, jalousement encloties dans les murs du castelet. Il dut, sommé par d’impérieuses convocations, se résoudre à de longues absences. À mesure qu’approchait le jour fixé pour son départ, son attente se tourmentait d’une indéfinissable impatience et d’une angoisse faite de confus pressentiments. C’était sa première excursion dans la vie.sa première évasion de ce périmètre spirituel que lui faisait chérir, — à côté de l’affectueuse compagnie de Marcelle, — la créature dont il s’était approprié l’incomparable idéal. Il connaissait le charme véridique de la solitude natale et il avait la méfiance du dehors, de cette atmosphère inexplorée qui bloquait son domaine et s’épaississait, pour lui, bien avant l’horizon.

À l’instant de la séparation, Marcelle, en serrant les mains d’Henri, prononça, d’une voix qui luttait avec des larmes :

« Vous nous écrirez, n’est-ce pas ? »

Il tressaillit. C’était la première fois qu’elle définissait la démarcation de leurs existences et qu’elle prononçait l’irrévocable union de la sienne avec celle de sa pensée.

Il répondit d’un signe muet au sourire interrogatif dont elle accentua ces mots, — et de la voiture roulant sur la grande route, il regarda la silhouette de la jeune femme fondre dans les pâleurs astrales qui, parmi la nocturne obscurité, découpaient, comme un archipel de phosphore, le gerbier de tourelles fusant de la masse des toits.

Au retour de son premier voyage, lorsque dans la cour, il sauta lestement du phaéton qu’il conduisait, Marcelle, soudainement interdite, comprima l’élan fraternel qui la poussait vers lui. Mais avant qu’elle eût pu se soustraire a ses bras, il l’étreignit en un fauve emportement de passion. — « Oh ! Marcelle ! ma chère femme, répétait-il, je suis heureux, heureux de vous revoir ! »

Aussitôt, il lui parla du résultat inimaginable de ses négociations.

« Notre procès est enfin gagné ! Et ce n’était pas, je vous l’assure, de minces intérêts qui se trouvaient en jeu ! Toute cette succession légitimée par « l’intestat » nous revient dans sa totalité. Ce sont des millions qui croulent sur nous… Ah ! notre vie va changer !… Comme c’est triste ici !… »

Il avait pris le bras de Marcelle et il sentait les doigts de la jeune femme froidir et trembler sur son poignet. Elle le considérait dans un indicible égarement. Ce n’était pas une transformation, mais une dénaturation qui s’était faite en lui. Une jeunesse, — non plus radieuse des effusions de la pensée, — une santé musculaire, une irruption de sang saccageaient les candeurs antérieures. Le pillage de l’âme était mis à nu, joyeusement affiché. Vainement elle chercha près de lui l’ombre familière de Maria, et l’étrange gaieté dont elle le sentait vibrer lui suggéra l’impression, à la fois cruelle et triviale, de la réjouissance grossièrement prématurée d’un veuf.

« Ah ! oui, reprît-il, notre vie va changer ! Je vais sans délai, prendre mes mesures pour restaurer notre maison comme il convient. Vous inspirerez mes travaux. Vous choisirez, vous-même, les tentures. Vous me direz vos bibelots, vos meubles préférés. Je veux que nos architectes et nos tapissiers réalisent toutes vos fantaisies… Vraiment les voyages sont utiles, tant à la santé qu’à l’esprit. Il fait bon se retremper dans la vie… »

Puis prenant les mains qu’elle lui abandonnait, inertes :

« Vos journées devaient se passer, bien tristes, dans cet isolement ?… »

Elle se recula, presque violemment et, d’une voix qui s’efforçait de maîtriser un tremblement de colère, elle accentua :

« Nous pensions à vous. »

Une immédiate stupeur abattit sa jubilation. Mais il ne s’attarda pas dans cette impression chagrine dont sa bonne humeur s’était, un instant, senti déconcertée, et riant, comme au souvenir d’une amusante aventure :

« Comment ! s’écria-t-il, vous n’êtes pas encore réveillée de votre rêve ! Vous vivez toujours dans vos nuages ! Ah ! je comprends… Il faudra que vous voyagiez, ainsi que je viens de le faire moi-même. C’est l’infaillible remède pour ces sortes d’affections. Ce n’est qu’en se mêlant au mouvement des villes que l’on comprend l’ennuyeuse stérilité des rêveries sur place.

— » Et le mépris des serments », déclara-t-elle avec une telle profondeur d’amertume, qu’involontairement, il frissonna. Mais une foi nouvelle le transportait. Une volonté brutale l’armait contre toute objection et, haussant les épaules :

— » Des puérilités ! des extravagances de sentiment ! Le véritable serment, celui qu’il faut tenir, nous l’avons fait à la loi. Nous l’avons fait à Dieu qui nous commande de nous aimer selon le cœur et selon la raison. Je ne veux pas en connaître d’autre. Nous sommes déjà bien coupables d’avoir méconnu le bonheur qu’il avait mis à portée de nos désirs. C’est blasphémer la vie que d’aimer les fantômes ! Et quelle est-elle cette créature que je poursuivais, en songe, d’une si ridicule adoration !… Cette hallucination s’est beaucoup trop prolongée. Maintenant je proteste contre elle de toute la révolte de ma jeunesse. J’ai le droit de vous aimer, Marcelle, et je défendrai ce droit, même contre votre pensée… »

Le buste de la jeune femme oscillait aux souffles de cette passion grondante. Sa pâleur demandait grâce et l’éclat brouillé de ses prunelles décelait de mentales confusions. — Il s’était rapproché. D’impatients regards, il caressait ces traits idéalisés, en solidifiait la trame aérienne. Les particularités d’une beauté jusqu’alors ignorée se révélaient, une à une, par gouttes d’enchantement, si près de son oreille qu’il faisait voleter des frisures de fins cheveux il murmurait : « Nous serons heureux. La vie se fait belle pour nous recevoir, Soyons l’un à l’autre… »

Son bras s’arrondissait autour de la taille de Marcelle, mais, avant que cette pression la pliât sur ses hanches, elle s’était redressée d’un irrésistible effort. Debout, les pupilles fixes et désertées par le regard, elle désigna, près d elle, ce vide dont, pour lui, les hôtes avaient disparu et, mettant un doigt sur ses lèvres, elle marcha vers sa chambre, avec une sûre lenteur.

Elle essaya de prier ; mais, désorientée, sa prière n’allait pas à Dieu. Elle bifurquait à mi-chemin, galopant vers celui qui devait accourir enfin, se manifester, rompre ce mutisme ont la persistance serait, maintenant, une indéniable trahison.

« Les ombres ne sont pas parjures… » Un sursaut d’épouvante la releva sur son lit. Était-ce elle même qui, sommeillant, avait murmuré cette réponse à la supplication de sa propre pensée ? Cette phrase consolatrice, — elle eu acquérait de seconde à seconde, une plus précise certitude, — avait été chuchotée par d’autres lèvres que les siennes.

Elle avait d’ailleurs senti la tiédeur d’un souffle et, sur les paupières, comme l’effleurement d’une main de duvet. Alors son âme s’épanouit, magnifiée dans sa croyance. Il était près d’elle : sa présence lui avait été révélée. Une vision nuptiale illumina ses yeux. La chambre s’irradiait de blancheurs, vaporisée de dentelles qui ennuageaient leur extase et il était à ses genoux, accouru de lointaines contrées, passant glorieux à travers les dangers des distances, accourant des extrémités du monde, parce qu’en la réflexion de son âme, il avait vu couler les larmes des yeux qu’il adorait, Les noces s’étaient célébrées. Et ils étaient seuls, oubliant, dans la première minute de leur isolement, les souffrances muettes de la séparation. Elle regardait autour d’elle, souriant aux choses qui l’environnaient, — mais le craquement d’une planche la secoua d’un brusque frémissement. Aussitôt, elle éprouva l’angoisse d’un péril voisin. Les yeux subitement dessillés avaient, d’un seul regard, dispersé la vision. L’oreille tendue, elle percevait le glissement d’un pas, un arrêt étouffé dans les portières extérieures. Elle devinait des hésitations, puis la marche reprenait, tâtonnante, s’assourdissait enfin dans l’éloignement des corridors. Un silence houleux s’engouffrait dans son cerveau, y soufflait des courants d’air brûlant, fracassait les idées, déchaînait des tourbillons de fantasmagories, cognait aux parois de ses tempes, ouvrait des abîmes, secouait des cloisons, s’immobilisait en un gémissement continu. Deux visages passaient, repassaient, évoluaient devant elle, sans que, les reconnaissant, elle pût démêler leur personnelle identité. Deux noms aussi vrillaient ses tympans, chantonnaient leurs syllabes sans qu’elle pût adapter à ces appellations obsédantes les deux êtres qu’elles désignaient et figée dans l’embrasement de son corps, à la surface glacée de moiteurs, elle écoutait le tumulte de ses artères qui répercutaient comme un battement de marteaux s’évertuant à démolir sa raison.

« Souffrez-vous, Marcelle ?… J’ai consulté le docteur qui m’a d’ailleurs pleinement rassuré. De la faiblesse générale, un peu d’anémie par suite d’un manque prolongé d’activité. Il a prescrit des fortifiants et surtout un traitement moral, des distractions, du rire, du mouvement, tout ce qui vous a, jusqu’ici, fait défaut. Je veillerai moi-même à l’observation de ce régime. Vous serez bien docile, n’est-ce pas ? Il faut que vous repreniez des forces, que vous guérissiez sans retard. »

Il tourna son regard vers elle. Sa main fluette serrait la mantille de dentelle blanche qui s’enroulait autour de son cou et elle marchait près de lui, souriant dans une expression d’enfantine gaieté.

« À la bonne heure ! s’écria-t-il, les yeux brillants de joyeuses larmes. Vous souriez ! C’est le soleil. Les vilains jours s’en vont. Nous allons être heureux, vous verrez. Est-ce que vous ne ressentez pas l’impatience de voir des pays nouveaux ?… Non, vous ne pouvez pas encore… vous ignorez… et par ma faute, car c’est moi qui suis coupable, mais vous me pardonnerez, Marcelle, j’inventerai des prodiges pour mériter votre pardon. »

Il s’était arrêté, incapable d’avancer, immobilisé de bonheur. Il regardait les alentours comme s’il conviait les choses à l’extraordinaire réjouissance qui bondissait en lui. La jeune femme arrachait des tiges de folle avoine qu’elle emboîtait soigneusement les uns dans les autres et qu’elle décapitait, riant, d’un rapide revers de main.

« Aussitôt que vous serez remise, déclara-t-il, dans quelques semaines, dans quelques jours, nous partirons pour Nice. Venez, Marcelle, là, asseyons-nous, parlons de nous, de nous seuls, faisons des projets… »

Il l’entraînait rayonnant, vers le banc de pierre sur lequel ils avaient scellé d’un serment, les fiançailles de leur pensée. Une après-midi d’octobre rougeoyait sur les champs. Des bandes de « rechercheurs » dispersés dans les vignes échenillaient les souches, glanant les grappes grummeleuses oubliées sur les pampres. L’air frissonnait en des grésillements de feuillages et répétait des graillements d’oiseaux voyageurs dont les convois angulaires ramaient vers le couchant.

Il avait pris la main de la jeune femme, en pressait les doigts, un à un. Elle eut un léger cri de surprise et,’tirant à elle, l’annulaire d’Henri, elle examina l’alliance, curieusement. Il ôta la bague et la mit avec une souriante complaisance dans la main de Marcelle : « Et vos toilettes ? demanda-t-il. Avez-vous songé à elles ? Je les veux merveilleuses. Je veux que ceux qui vous verront soient fascinés et je ne serai vraiment heureux que s’ils sont jaloux de moi. »

Sans répondre, elle considérait attentivement l’anneau d’or, le noyait dans un rayon de soleil coulant des hauts branchages et toute sa pensée se tendait dans une ardente fixité sur cette parcelle de métal qui scintillait à la pointe de ses doigts.

D’abord, il n’avait pas remarqué ce silence. Il se sentait lui-même si pleinement heureux qu’il n’avait vu dans l’attitude de la jeune femme que l’expression d’un recueillement charmé.Sa distraction même l’avait ravi, comme une coquetterie d’aveux agitée à la façon d’un éventail devant la rougeur d’une émotion. — Mais la singulière obstination de ce mutisme déconcerta son exultation.

« Vous vous taisez ? prononça-t-il, en serrant affectueusement le bras de Marcelle. Ce que je viens de vous dire vous a-t-il déplu ? »

Il épiait une protestation. Elle ne répondit pas. Elle ne paraissait même pas sentir la main d’Henri qui, maintenant, lui meurtrissait la chair, les phalanges contractées par une inquiète crispation. Elle courbait la tête, rapprochait ses yeux de la bague, ainsi que pour déchiffrer une écriture illisible et elle exprimait une projection suprême de toute sa volonté, un acharnement désespéré de sa réflexion à la résolution d’un insoluble problème. — D’un geste fébrile, il essuya la sueur qui affluait à son front. Une terrible angoisse lui poignait le cœur.

« Marcelle ! supplia-t-il, répondez-moi. »

Elle tournait lentement l’alliance, s’appliquait à lire l’inscription circulaire. — Se rapprochant de son oreille, il accentua, avec la netteté décisive d’une injonction : « Marcelle, regardez-moi. »

Pas un tressaillement ne dérangea son attention. Il l’entendit épeler, en un murmure distinct : « H-e-n-r-i-Paul. » Elle battit des mains. Des convulsions de joie la secouaient, la faisaient trépigner et tout à coup, enlaçant Henri, jetant aux lèvres qui se reculaient, ses lèvres brûlées de fièvre, elle sanglota : « Paul, c’est toi Paul… ma vie… le seul que j’aime… » Elle s’efforçait de l’attirer à elle, de le mettre debout, de l’emporter dans son délire. — « Mais viens donc, mon Paul… Fuyons… Devant nous… Dans les nuages… L’autre va venir… celui que je hais… Suis-moi… Et rassemblant ses jupes, elles s’éloigna, criant encore, la voix avinée de folie.

Il la regardait fuir comme une vapeur au-dessus des herbes. Il écoutait de l’irrévocable démence de rire qui s’assourdissait dans l’approfondissement de l’avenue et il riait presque, lui-même, tant il souffrait.


Gustave Guiches