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Anthologie contemporaine des écrivains français et belges (Série I)/Le mariage de Me Ridou

Anthologie contemporaine des écrivains français et belges, Texte établi par Albert de NocéeMessageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine)Première série (p. 6-10).

LE MARIAGE DE Me RIDOU


Dès qu’il eut vendu sa charge de notaire un prix considérable et placé sa fortune dans les bons coins, Me Anatole Ridou, un peu sur ses boulets pour avoir mené trop rondement le plaisir et les affaires, résolut de se ranger. Il acheta, dans un quartier tranquille, un fort bel hôtel, d’ancienne allure, qu’il fit aménager avec soin, laissant de côté le clinquant du luxe moderne pour un confort admirablement compris. Ses domestiques furent peu nombreux, mais excellents ; ses chevaux solides et vites ; ses voitures bien suspendues ; ses repas d’une savante perfection.

Il y tenait particulièrement, la digestion le rendant allègre. Au bout de fort peu de temps il fut connu dans le monde de la galanterie par ses déjeuners où il ne priait qu’une seule personne à la fois ; l’élue, toujours choisie parmi les plus jolies filles de Paris, ne manquait jamais de se rendre à son invitation, car indépendamment de l’accueil cordial du maître de la maison, du choix exquis des mets, elle trouvait sous sa serviette, lustrée comme du satin, un cadeau qui, sans être princier, n’en était pas moins très convenable et partant très couru. De maîtresse attirée il n’en voulait point ; ayant conservé dans le monde quelques belles relations, il ne manquait pas d’honnestes dames très sensibles à l’envoi de sa loge de vendredi à l’Opéra ou à sa baignoire du mardi au Français, qui le récompensaient de ses attentions par l’éclat que jetaient dans la salle leurs têtes diamantées et leur nom connu.

L’intimité dont elles l’honoraient lui suffisait aux yeux du monde pour y tenir un rang envié ; agréablement choyé par elles, très amusé d’autre part par les matinales visiteuses, il trouvait que la vie était bonne et haussait les épaules lorsque quelque pauvre hère, poète à ses débuts, peintre à son aurore, jeune homme sans argent, se lamentait d’elle, la déclarant mauvaise et difficile. Il avait, en entendant ces propos, une manière de faire sonner les breloques qu’il s’obstinait, contre la mode, à porter à sa chaîne de gilet, qui en disait long sur le mépris ou il tenait ceux qui n’étaient ni riches ni heureux. Il n’y avait qu’une chose qui le touchât au vif, c’était la goutte qui quelquefois taquinait ses orteils et les rhumatismes qui volontiers se promenaient de ses genoux à ses épaules. De ces maux il en parlait abondamment et s’apitoyait sur ceux qui en étaient atteints.

Me Anatole Ridou n’était plus jeune et n’avait jamais été beau — au contraire ; — mais il exigeait des femmes qu’il invitait chez lui une perfection absolue. Le moindre défaut était un cas rédhibitoire ; il en était horriblement choqué et ne renouvelait jamais son invitation. Être allé déjeuner deux fois chez lui équivalait à un brevet de beauté dont les plus fières se montraient orgueilleuses. Les nouvelles venues sur le turf galant n’étaient cotées à de hauts prix qu’après avoir subi cette épreuve désirable et redoutée.

Il était extrêmement riche pour un vieux garçon sans famille : cinq ou six bons millions bien placés sont d’assez jolies rentes et excitaient d’assez rudes convoitises parmi les amies de l’un et de l’autre bord. En finaud, sans rien promettre, il donnait par-ci par-là des espérances qui lui méritaient les regards les plus doux, les dîners les plus soignés, les fauteuils les plus moelleux. Aussi ce fut une déception générale le jour où les dîners chez lui et les soirées en ville cessèrent brusquement par le fait inouï que Me Anatole Ridou avait pris une maîtresse, qu’il l’avait installée dans son respectable hôtel et qu’elle y gouvernait tout avec une audacieuse autorité.

Où diable avait-il trouvé ce museau chiffonné ? D’où sort tait cette fille pâle, maigre, vivace pourtant, sans beauté autre que l’éclat fiévreux de ses yeux gris et l’embroussaillement superbe d’une chevelure où toutes les teintes du blond se trouvaient mêlées ? Nul ne l’a jamais su. Lorsque, à ses débuts, Esther voulut parler de sa famille aux amis de son amant, on détourna la tête pour rire avec discrétion. Non, ce n’était pas d’un colonel ou d’une princesse moldave qu’elle était née. Il ne fallait pas pousser l’invention aussi loin. Elle sentait le sol parisien de Montmartre et des Batignolles, comme l’œillet sent le clou de girofle.

Il n’y avait pas à s’y tromper ; certains mots trahissaient son origine. Mais, très intelligente, elle : s’affina rapidement près des maîtres de toute sorte, observa avec patience.

Au bout d’un an elle était métamorphosée ; le vernis bien mis cachait le bois grossier. Ce fut alors qu’à la stupéfaction de tous, Me Ridou épousa Esther discrètement, un matin, sans tambours ni trompettes.

Dans le feu de la première indignation, chacun déclara qu’on ne remettrait plus les pieds chez lui ; trois mois après son mariage il donna une fête, ils y étaient tous.

Ah ! c’est qu’on s’amusait ferme là-dedans ! C’était une folie de gaieté bruyante, de dîners tapageurs, de soupers insensés !… L’argent allait carrément son train. — On le jetait par les fenêtres, — ramasse qui peut ! Il y en avait tant … On n’était pas difficile non plus sur les invitations. Esther accueillait tout le monde. Les délicats se retirèrent. Tant pis pour eux ! Il en resta un fier noyau des autres ! Tous les soirs, une table de trente couverts… Venait qui voulait. Jamais une place vide. On n’eut pas osé leur faire cet affront.

Esther, rayonnante, couverte de bijoux, vêtue de robes splendides, trônait comme une bacchante sur un peuple grisé de Champagne… Ces triomphes rosaient son visage, lui donnaient une sorte de beauté capiteuse et troublante, que Me Anatole Ridou, maigri, pâli, déjeté, ayant vieilli de vingt ans en une seule année, contemplait avec de séniles frémissements. Elle l’avait terriblement conquis par ses vices. Ses yeux rougis, ses paupières flasques, les taches qui marbraient ses joues, l’affaissement des lèvres, l’agitation nerveuse des mains décelaient en cet homme, autrefois si pondéré, si gras, si propret, l’envahissement rapide de l’ataxie et de la paralysie… Ce fut l’affaire de peu de temps.

Les fêtes continuèrent, s’accentuant toujours davantage ; Ridou n’y parut bientôt plus ; confiné dans sa chambre, couché sur un fauteuil à roulettes, idiot, bestial, il avait l’apparence d’un vieillard et l’inconscience d’un enfant. Plus de pensée, plus de mémoire. Plus rien. Cerveau vide. Deux passions surnageaient seules dans cet immense avachissement : d’abord la faim canine, la faim cruelle ; il eût dévoré des monceaux de viande crue, criait pour manger, ayant oublié les mots et se ruant sur la nourriture comme une bête affamée. Cette passion était constante. Elle s’éveillait toutes les heures. L’autre ne se dégageait de ce cerveau en bouillie que quand sa femme apparaissait les bras et les épaules nus. À la vue de cette chair brûlante un flot de sang lui montait au visage, ses yeux s’allumaient, ses grosses lèvres visqueuses cherchaient à se rejoindre pour un baiser ; il tendait vers elle ses marins déformées et poussait des cris rauques de convoitise abjecte… Sans répugnance, avec le regard ferme dont on maîtrise les fous, Esther s’approchait de lui et d’une voix dure et sèche lui commandait de se tenir en repos, menaçant de s’en aller s’il bougeait, lui jetant pour le distraire quelque nourriture à dévorer ; apaisé, il la regardait avec la tranquillité sournoise d’un mauvais chien battu, et murmurait tout bas le seul mot de son enfance qui fût resté dans sa cervelle de gâteux.

— Ti mère… ti mère.

Petite mère ! Petite mère souriait alors à cet immonde enfant, et en paix avec sa conscience qui ne lui reprochait nullement cette épouvantable mort dont elle était la cause, petite mère allait rejoindre ses nombreux amis, parmi lesquels elle avait à son tour pris un maître qui attendait, non sans impatience, l’heure où elle serait libre de l’épouser. Malgré les dépenses folles faites depuis la maladie de Ridou, il restait encore assez de millions pour tenter la cupidité d’un chevalier d’industrie.

Un soir, il y avait grande fête à l’hôtel. Un souper paré qui, commencé à minuit, ne devait se terminer qu à l’aube naissante. Costumée en reine de Saba, le serpent d’or constellé de pierres précieuses au cou, Esther dominait toutes les femmes présentes de l’autorité de sa richesse et de ses diamants. En face d’elle, vêtu comme le roi Salomon dans sa gloire, celui qu’elle aimait. Autour d’eux, des invités nombreux. Le silence des premières minutes du repas. — Tout à coup, un hurlement prolongé, rauque, terrible à entendre. — Chacun se regarde. Esther se lève. — Un second cri plus aigu. Un troisième.

— C’est monsieur ! dit le maître d’hôtel tout tremblant.

La maison se remplit de ces clameurs sauvages. La reine de Saba prie qu’on l’excuse quelques instants, — son mari est sujet à des attaques, cela ne sera rien. Le souper doit continuer en son absence. Les invités lui disent de ne pas se gêner avec eux. Et le jeu des mâchoires reprend avec vigueur ; — le souper s’annonce exquis ; — le château-yquem qui remplit les verres est authentique ; — depuis qu’on n’a plus besoin de plaindre le malade, chacun s’apitoie sur son sort.

— Fermez les portes, sacrebleu ! crie le roi Salomon.

Les appels rauques se multiplient. Esther monte rapidement l’escalier qui conduit à la chambre de son mari. Elle entre, un flot d’air glacé la frappe au visage. Près de la fenêtre dont on a oublié de fermer les volets, le gâteux grelotte. Il a froid, il a faim ; — il pleure ; — il rugit ; sa figure convulsée est effrayante à voir. — Depuis quand n’a-t-il pas mangé ? Depuis quand cette fenêtre ouverte ? Répondez ? répondez ! crie Esther aux domestiques qui l’ont suivie.

On ne sait pas… À midi, il y avait dans la chambre un rayon de soleil. — Quelque se souvient d’avoir roulé le fauteuil près du balcon, ouvert les vitres pour changer l’air. — Il a cru qu’on viendrait plus tard s’occuper de monsieur. Madame a donné tant d’ordres… il a été oublié.

Esther hausse les épaules et commande qu’on descende à la cuisine chercher le gros plat de viande qui a servi à faire les gelées tremblantes et dorées qui entourent les perdreaux froids sur la table du souper. Elle est promptement obéie. L’idiot s’est apaisé, il ne hurla plus ; ses gros yeux hébétés fixés sur sa femme, il fait le simulacre de manger : Miam-miam-miam.

— Oui, chéri, dit-elle, oui, petite mère va te faire souper. — Là, voyez ! Qu’il est sage !

On apporte dans un énorme plat de faïence vulgaire les viandes amoncelées : à pleines mains l’idiot les saisit, à pleines dents il les dévore. Un grognement de brute satisfaite accompagne chaque bouchée. Debout, Esther le regarde manger. Superbe en sa robe de reine, tissée d’argent, elle se penche vers lui et de ses lèvres peintes elle effleure d’un baiser léger son crâne nu. Il la saisit avec violence, mais elle, se dégageant d’un mouvement prompt, ramasse les plis de sa jupe, et, sereine, redescend vers ses invités.

La fête continue.