Ouvrir le menu principal

AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 169-171).


les « trustees » de l’idée olympique

Discours prononcé à Londres au dîner offert par le Gouvernement Britannique
et présidé par Sir Edward Grey, Ministre des Affaires Étrangères
le 24 juillet 1908
Excellences, Mylords et Messieurs,

Au nom du Comité International Olympique, je vous exprime ma profonde reconnaissance pour l’hommage qui vient de nous être rendu. Nous en garderons un souvenir ému comme de cette ive Olympiade pour laquelle, grâce au zèle et au labeur de nos collègues anglais, un effort colossal a pu être tenté dans la voie de la perfection technique. Et, si satisfaisant que soit le résultat, j’espère de ne pas marquer une ambition trop grande en disant que, dans l’avenir, nous espérons qu’on fera mieux encore, si cela est possible. Car nous voulons toujours progresser. Qui ne progresse pas recule.

Messieurs, les progrès du Comité au nom duquel j’ai l’honneur de parler ont été jusqu’ici considérables et rapides. Et quand je songe aux attaques sans nom dont il a été l’objet, aux embûches, aux obstacles que des cabales invraisemblables et des jalousies forcenées ont dressés sur sa route depuis quatorze ans, je ne puis m’empêcher de penser que la lutte est un beau sport, même lorsque délaissant les passes classiques, vos adversaires en viennent à pratiquer contre vous les surprises du catch as catch can. Tel est le régime auquel le Comité International Olympique a été soumis dès sa naissance et il paraît y avoir gagné une solide et robuste santé.

La raison de ces combats ? Je vous la dirai d’un mot. Nous ne sommes pas des élus. Nous nous recrutons nous-mêmes et nos mandats ne sont pas limités. En faut-il davantage pour irriter une opinion qui s’accoutume de plus en plus à voir le principe de l’élection étendre sa puissance et mettre peu à peu sous son joug toutes les institutions. Il y a dans notre cas une entorse à la loi commune difficilement tolérable, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! Nous supportons la responsabilité de cette anomalie très volontiers, et sans inquiétude. Pour ma part, j’ai appris autrefois dans ce pays-ci beaucoup de choses et celles-ci entre autres que le meilleur moyen de sauvegarder la liberté et de servir la démocratie, ce n’est pas toujours de tout abandonner à l’élection mais de maintenir, au contraire, au sein du grand océan électoral des îlots où puisse être assurée, dans certaines spécialités, la continuité d’un effort indépendant et stable.

L’indépendance et la stabilité, voilà, Messieurs, ce qui nous a permis de réaliser de grandes choses : voilà ce qui, trop souvent, fait défaut aux groupements d’aujourd’hui. Sans doute, cette indépendance aurait, en ce qui nous concerne, des inconvénients, s’il s’agissait, par exemple, d’édicter des règlements stricts, destinés à être rendus obligatoires ; mais tel n’est pas notre rôle. Nous n’empiétons pas sur les privilèges des sociétés ; nous ne sommes pas un conseil de police technique. Nous sommes simplement les « trustees » de l’Idée olympique.

L’Idée olympique, c’est à nos yeux la conception d’une forte culture musculaire appuyée d’une part sur l’esprit chevaleresque, ce que vous appelez ici si joliment le Fair play et, de l’autre, sur la notion esthétique, sur le culte de ce qui est beau et gracieux. Je ne dirai pas que les anciens n’aient jamais failli à cet idéal. Je lisais ce matin, à propos d’un incident survenu hier et qui a causé quelque émoi, je lisais dans un de vos grands journaux une expression de désespoir à la pensée que certains traits de nos mœurs sportives actuelles nous interdisaient d’aspirer à atteindre le niveau classique. Eh ! messieurs, croyez-vous donc que de pareils incidents n’ont pas émaillé la chronique des Jeux Olympiques, Pythiques, Néméens, de toutes les grandes réunions sportives de l’antiquité ? Il serait bien naïf de le prétendre. L’homme a toujours été passionné ; le ciel nous préserve d’une société dans laquelle il n’y aurait pas d’excès et où l’expression des sentiments ardents s’enfermerait à jamais dans l’enceinte trop étroite des convenances.

S’il y a des abus à réformer, s’il faut même une croisade pour cela, nous sommes prêts à l’entreprendre et je suis sûr qu’en ce pays l’opinion voudra nous seconder — l’opinion de tous ceux qui aiment le sport pour lui-même, pour sa haute valeur éducative, pour le perfectionnement humain dont il peut être un des facteurs les plus puissants. Dimanche dernier, lors de la cérémonie organisée à St Paul en l’honneur des athlètes, l’évêque de Pennsylvanie l’a rappelé en termes heureux ; l’important dans ces concours, c’est moins d’y gagner que d’y prendre part.

Retenons cette forte parole. Elle s’étend à travers tous les domaines jusqu’à former la base d’une philosophie sereine et saine. L’important dans la vie, ce n’est point le triomphe mais le combat ; l’essentiel, ce n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu. Répandre ces préceptes, c’est préparer une humanité plus vaillante, plus forte — partant plus scrupuleuse et plus généreuse.

Permettez-moi, au nom de tous mes collègues, de saluer ici vos patries respectives et, en premier lieu, la vieille Angleterre, mère de tant de vertus, inspiratrice de tant d’efforts. L’internationalisme tel que nous le comprenons est fait du respect des patries et de la noble émulation dont tressaille le cœur de l’athlète lorsqu’il voit monter au mât de victoire comme résultat de son labeur, les couleurs de son pays. À vos nations, messieurs, à la gloire de vos souverains, à la grandeur de leurs règnes, à la prospérité de vos gouvernements et de vos concitoyens.