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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 146-147).

Le pêcheur de tortues (1906).

Cela se passe sur les bords du golfe du Mexique près des côtes de la « Linda Florida », la belle terre des fleurs. Les eaux laiteuses glissent sur le sable et le soleil a une splendeur morne qui écrase un peu. On ne voit pas très bien l’endroit où la terre commence. Des racines contournées, des arbres étranges, des lianes fantastiques se penchent au-dessus de la nappe liquide ; par intervalles, on entrevoit des savanes désolées et marécageuses qui semblent un reste du chaos primitif : ce désordre est plein de moustiques et de poésie.

Insensible aux moustiques mais saisissant fort bien la poésie de ces solitudes aimées, le pêcheur de tortues qui s’avance vers nous est un gars solide et bien tourné ; il y a de l’indien dans son fait ; un peu de sang séminole coule dans ses veines. Ses mouvements ont une grâce et une souplesse charmantes et ses yeux regardent tout droit devant eux à travers l’espace tandis qu’il siffle une vieille chanson espagnole venue de Séville jadis et restée populaire dans ce coin du nouveau-monde.

Sa demeure est là-bas, dans la forêt, tout près de la grande trouée faite par le chemin de fer qui longe la presqu’île floridienne : une rue dans les taillis épais avec deux rails de métal posés à terre et de temps en temps, une petite station exotique où les voyageurs trouvent des oranges, du lait, et des gâteaux à la noix de coco. La case où vivent sa mère et sa sœur est dans une clairière assez vaste. Deux bananiers découpent leurs longues feuilles sur les murailles blanchies et, sur le seuil, bavarde un gros perroquet rouge et bleu.

Notre homme a détaché son canot amarré dans une anse étroite et longue comme un fjord de Norvège. Une rivière aboutit là ; les eaux du golfe vont au devant d’elle dans les herbes. Le canot descend lentement et s’approche d’une estacade rustique sur laquelle un autre homme, un peu âgé celui-ci, est assis, fumant sa pipe. Sans échanger une parole, avec un simple sourire de bienvenue, le vieux prend les avirons et l’embarcation sort de la passe verdoyante. Au large, c’est une étendue sans fin, nacrée. Le soleil répand une lumière lourde et grise qui est celle des midis dans ces contrées voisines des tropiques ; c’est l’heure qu’affectionnent les tortues de mer pour faire la sieste sur le sable à quelques pieds sous l’eau. La lumière tamisée par l’onde leur procure un confortable crépuscule, tandis que le péril s’avance sous la forme de cette petite barque dans laquelle le jeune homme, tout nu maintenant, se tient debout, l’œil fixe et les muscles prêts à la détente. Il faut approcher l’animal par derrière, afin que l’ombre révélatrice ne se laisse pas apercevoir sur le tapis sablonneux. Les rames ne font pas de bruit et ne produisent presque pas de mouvement… D’un élan subit, le pêcheur se jette à l’eau piquant droit sur l’énorme bête. S’il a bien calculé son coup, il doit tomber à cheval sur la carapace. Alors en serrant les genoux de toutes ses forces, il oblige la tortue à monter à la surface et là, à deux, ils auront vite fait de s’en rendre maîtres. Si la tortue s’est éveillée avant que l’homme soit sur son dos, elle détale dans le tourbillon produit par la chute avec une prestesse sans égale et, chemin faisant, elle avertit ses sœurs qui dormaient un peu plus loin. La capture est manquée.