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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 11).

L’heure étale.

Il faut avoir été riverain des mers à marées profondes pour apprécier ce que recèle de puissance et de majesté cette expression d’« étale » servant à désigner l’heure où le flot parvenu à la plénitude de sa montée semble vouloir se reposer un moment avant de commencer à descendre. Parfois, le vent, lui aussi, marque un apaisement ; et l’on dirait que la terre s’associe à la détente des autres éléments. Si la flamme s’élève alors d’un de ces feux champêtres qui évoquent les cultes primitifs, on la voit, renonçant à ses spirales habituelles, monter droit vers la nue… Une pareille heure existe dans la vie humaine, une heure où la marée cérébrale et musculaire a réalisé son maximum et où l’individu peut avoir la fortune d’en prendre conscience. Mais une semblable fortune n’est pas donnée à tous. Maintes circonstances surviennent qui la détournent : accidents de santé, insuffisantes possibilités de culture, soucis accablants… car le sort est inégal et d’allures injustes… Pourtant, combien la laissent passer cette heure magnifique par simple inadvertance, alors qu’ils auraient pu la vivre ardemment ; combien d’autres auxquels un effort préalable accompli en temps opportun en eût assuré la précieuse maîtrise. L’homme peut beaucoup pour posséder la joie de l’heure étale. La difficulté réside en ceci que, pour y réussir, il lui faut à la fois prolonger la jeunesse de ses muscles et hâter la maturité de son cerveau afin d’amener le corps et l’esprit à une plénitude concordante.