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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 297-300).


CHAPITRE VI


On se réunit sur la terrasse, pendant que les enfants prenaient le thé ; l’impression qu’il s’était passé un fait important, quoique négatif, pesait sur tout le monde, et pour dissimuler l’embarras général on causa avec une animation forcée. Serge Ivanitch et Warinka semblaient deux écoliers qui auraient échoué à leurs examens ; Levine et Kitty, plus amoureux que jamais l’un de l’autre, se sentaient confus de leur bonheur, comme d’une allusion indiscrète à la maladresse de ceux qui ne savaient pas être heureux.

Stépane Arcadiévitch, et peut-être le vieux prince, devaient arriver par le train du soir.

« Alexandre ne viendra pas, croyez-moi, disait la princesse : il prétend qu’on ne doit pas troubler la liberté de deux jeunes mariés.

— Papa nous abandonne ; grâce à ce principe, nous ne le voyons plus, dit Kitty ; et pourquoi nous considère-t-il comme de jeunes mariés, quand nous sommes déjà d’anciens époux ? »

Le bruit d’une voiture dans l’avenue interrompit la conversation.

« C’est Stiva, cria Levine, et je vois quelqu’un auprès de lui, ce doit être papa ; Gricha, courons au-devant d’eux. »

Mais Levine se trompait ; le compagnon de Stépane Arcadiévitch était un beau gros garçon, coiffé d’un béret écossais avec de longs rubans flottants, nommé Vassia Weslowsky, parent éloigné des Cherbatzky et un des ornements du beau monde de Moscou et Pétersbourg. Weslowsky ne fut aucunement troublé du désenchantement causé par sa présence ; il salua gaiement Levine, lui rappela qu’ils s’étaient rencontrés autrefois, et enleva Gricha pour l’installer dans la calèche.

Levine suivit à pied : contrarié de ne pas voir le prince, qu’il aimait, il l’était plus encore de l’intrusion de cet étranger dont la présence était parfaitement inutile ; cette impression fâcheuse s’accrut en voyant Vassia baiser galamment la main de Kitty devant les personnes assemblées sur le perron.

« Nous sommes cousins, votre femme et moi, et d’anciennes connaissances, dit le jeune homme, serrant une seconde fois la main de Levine.

— Eh bien, demanda Oblonsky tout en saluant sa belle-mère et en embrassant sa femme et ses enfants, y a-t-il du gibier ? Nous arrivons avec des projets meurtriers, Weslowsky et moi. Comme te voilà bonne mine, Dolly ! » dit-il, baisant la main de celle-ci et la lui caressant d’un geste affectueux.

Levine, si heureux tout à l’heure, considérait cette scène avec humeur.

« Qui ces mêmes lèvres ont-elles embrassé hier, pensait-il, et de quoi Dolly est-elle si contente, puisqu’elle ne croit plus à son amour ? » Il fut vexé de l’accueil gracieux fait à Weslowsky par la princesse ; la politesse de Serge Ivanitch pour Oblonsky lui parut hypocrite, car il savait que son frère ne tenait pas Stépane Arcadiévitch en haute estime. Warinka, à son tour, lui fit l’effet d’une sainte nitouche, capable de se mettre en frais pour un étranger, tandis qu’elle ne songeait qu’au mariage. Mais son mécontentement fut au comble quand il vit Kitty répondre au sourire de ce personnage qui considérait sa visite comme un bonheur pour chacun ; c’était le confirmer dans cette sotte prétention.

Il profita du moment où l’on rentrait en causant avec animation pour s’esquiver. Kitty, s’étant aperçue de la mauvaise humeur de son mari, courut après lui, mais il la repoussa, déclarant avoir affaire au bureau, et disparut. Jamais ses occupations n’avaient eu plus d’importance à ses yeux que ce jour-là.