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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 269-273).


CHAPITRE XXXII


Quand Wronsky rentra à l’hôtel, Anna n’y était pas ; on lui dit qu’elle était sortie avec une dame ; cette façon de s’absenter sans dire où elle allait, jointe à l’air agité, au ton dur dont elle lui avait retiré les photographies de son fils devant Yavshine, fit réfléchir Wronsky. Il se décida à lui demander une explication, et l’attendit au salon. Anna ne rentra pas seule, elle amena une de ses tantes, une vieille fille, la princesse Oblonsky, avec qui elle avait fait des emplettes : sans remarquer l’air inquiet et interrogateur de Wronsky, Anna se mit à raconter gaiement ce qu’elle avait acheté dans la matinée ; mais il lisait une tension d’esprit dans ses yeux brillants quand furtivement elle le regardait, et une agitation fébrile dans ses mouvements qui l’inquiétèrent et le troublèrent.

Le couvert était disposé pour quatre, et on allait se mettre à table, lorsqu’on annonça Toushkewitch, venu de la part de la princesse Betsy, avec une commission pour Anna.

Betsy s’excusait de n’être pas venue lui dire adieu ; elle était souffrante, et priait Anna de venir la voir, entre sept heures et demie et neuf heures. Wronsky regarda Anna, comme pour lui faire remarquer qu’en lui désignant une heure on avait pris les mesures nécessaires afin qu’elle ne rencontrât personne ; Anna sembla n’y faire aucune attention.

« Je regrette infiniment de n’être pas libre précisément entre sept heures et demie et neuf heures, dit-elle avec un imperceptible sourire.

— La princesse le regrettera beaucoup !

— Moi aussi.

— Vous allez probablement entendre la Patti ? demanda Toushkewitch.

— La Patti ? Vous me donnez une idée. — J’irais certainement si je pouvais me procurer une loge.

— Je puis vous en avoir une.

— Je vous en serais très obligée, dit Anna ; mais ne voulez-vous pas dîner avec nous ? »

Wronsky haussa légèrement les épaules ; il ne comprenait rien à la manière d’agir d’Anna. Pourquoi avait-elle amené la vieille princesse, pourquoi gardait-elle Toushkewitch à dîner, et surtout pourquoi voulait-elle une loge ? Pouvait-elle, dans sa position, aller à l’Opéra un jour d’abonnement ? elle y rencontrerait le monde entier ! Il la regarda sérieusement, mais elle lui répondit par un regard moitié désolé, moitié railleur, dont il ne put saisir la signification. Pendant le dîner Anna fut très animée, et sembla faire des coquetteries tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ses convives ; Toushkewitch alla chercher la loge en sortant de table, et Yavshine descendit fumer avec Wronsky ; au bout d’un certain temps celui-ci remonta, et trouva Anna en toilette de soie claire, corsage décolleté, avec des dentelles encadrant et faisant ressortir l’éclatante beauté de sa tête.

« Vous allez vraiment au théâtre ? lui dit-il, cherchant à ne pas la regarder.

— Pourquoi me le demandez-vous de cet air terrifié ? répondit-elle, froissée de ce qu’il ne la regardait pas. Je ne vois pas pourquoi je n’irais pas ! »

Elle semblait ne pas comprendre la signification des mots.

« Évidemment, il n’y a aucune raison pour cela, dit-il en fronçant les sourcils.

— C’est précisément ce que je dis, fit-elle, ne voulant rien entendre à l’ironie de cette réponse, et mettant tranquillement un long gant parfumé.

— Anna, au nom du ciel ! qu’est-ce qui vous prend ?… lui dit-il, cherchant à la réveiller, comme l’avait tenté naguère plus d’une fois son mari.

— Je ne comprends pas ce que vous me voulez.

— Vous savez bien que vous ne pouvez pas y aller.

— Pourquoi ? Je n’y vais pas seule ; la princesse a été changer de toilette et m’accompagnera. »

Il leva les épaules, découragé.

« Ne savez-vous donc pas… ? commença-t-il.

— Mais je ne veux rien savoir ! dit-elle, presque en criant, Je ne le veux pas, je ne me repens en rien de ce que j’ai fait ; non, non, et non : si c’était à recommencer, je recommencerais. Il n’y a qu’une chose importante pour vous et moi, c’est de savoir si nous nous aimons. Le reste est sans valeur. Pourquoi vivons-nous ici séparés ? Pourquoi ne puis-je aller où bon me semble ? Je t’aime, et tout m’est égal, dit-elle en russe avec un regard particulier et pour lui incompréhensible, si tu n’es pas changé à mon égard ; pourquoi ne me regardes-tu pas ? »

Il la regarda, il vit sa beauté et la parure qui lui allait si bien ; mais cette beauté et cette élégance étaient précisément ce qui l’irritait.

« Vous savez bien que mes sentiments ne sauraient changer ; mais je vous supplie de ne pas sortir », lui dit-il encore en français, l’œil froid, mais d’une voix suppliante.

Elle ne remarqua que le regard et répondit d’un air fâché :

« Et moi, je vous prie de m’expliquer pourquoi je ne dois pas sortir.

— Parce que cela peut vous attirer des… — il se troubla.

— Je ne comprends pas : Toushkewitch n’est pas compromettant, et la princesse n’est pas plus mal qu’une autre. Ah ! la voilà ! »