Ouvrir le menu principal

Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 63-68).


CHAPITRE XIV


Kitty partie, Levine sentit l’inquiétude le gagner ; il eut peur, comme de la mort, des quatorze heures qui lui restaient à passer avant d’arriver à ce lendemain où il la reverrait. Pour tromper le temps, il éprouvait le besoin impérieux de ne pas rester seul, de parler à quelqu’un. Stépane Arcadiévitch, qu’il eût voulu garder, allait soi-disant dans le monde, mais en réalité au ballet. Levine ne put que lui dire qu’il était heureux, et n’oublierait jamais, jamais, ce qu’il lui devait.

« Hé quoi ? tu ne parles donc plus de mourir ? dit Oblonsky en serrant la main de son ami d’un air attendri.

— Non ! » répondit celui-ci.

Dolly aussi le félicita presque en prenant congé de lui, ce qui déplut à Levine : nul ne devait se permettre de faire allusion à son bonheur. Pour éviter la solitude, il s’accrocha à son frère.

« Où vas-tu ?

— À une séance.

— Puis-je t’accompagner ?

— Pourquoi pas, dit en souriant Serge Ivanitch. Que t’arrive-t-il aujourd’hui ?

— Ce qui m’arrive ? le bonheur, répondit Levine en baissant la glace de la voiture. Tu permets ? J’étouffe. Pourquoi ne t’es-tu jamais marié ? »

Serge Ivanitch sourit :

« Je suis enchanté, c’est une charmante fille, commença-t-il.

— Non, ne dis rien, rien ! » s’écria Levine, le prenant par le collet de sa pelisse et lui couvrant la figure de sa fourrure. « Une charmante fille »… quelles paroles banales ! et combien peu elles répondaient à ses sentiments !

Serge Ivanitch éclata de rire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. « Puis-je dire au moins que je suis bien content ?

— Demain, mais pas un mot de plus, rien, rien, silence. Je t’aime beaucoup… De quoi sera-t-il question aujourd’hui à la réunion ? » demanda Levine sans cesser de sourire.

Ils étaient arrivés. Pendant la séance, Levine écouta le secrétaire bégayer le protocole qu’il ne comprenait pas ; mais on lisait sur le visage de ce secrétaire que ce devait être un bon, aimable et sympathique garçon ; cela se voyait à la manière dont il bredouillait et se troublait en lisant. Puis vinrent les discours. On discutait sur la réduction de certaines sommes et sur l’installation de certains conduits. Serge Ivanitch attaqua deux membres de la commission, et prononça contre eux un discours triomphant. Après quoi un autre personnage se décida, à la suite d’un accès de timidité, à répondre en peu de mots d’une façon charmante, quoique pleine de fiel. À son tour Swiagesky s’exprima noblement et éloquemment. Levine écoutait toujours et sentait bien que les sommes réduites, les conduits et le reste n’avaient rien de sérieux, que c’était un prétexte pour réunir d’aimables gens qui s’entendaient à merveille. Personne n’éprouvait de gêne, et Levine remarqua avec étonnement, grâce à de légers indices auxquels jadis il n’aurait fait aucune attention, qu’il pénétrait maintenant les pensées de chacun des assistants, lisait dans leurs âmes, et voyait combien c’étaient d’excellentes natures. Et il sentait que l’objet de leurs préférences était lui, Levine, qu’ils aimaient tous. Ils semblaient, ceux même qui ne le connaissaient pas, lui parler, le regarder d’un air caressant et aimable.

« Eh bien, es-tu content ? demanda Serge Ivanitch.

— Très content, jamais je n’aurais cru que ce fût aussi intéressant. »

Swiagesky s’approcha des deux frères et engagea Levine à venir prendre une tasse de thé chez lui. « Charmé », répondit celui-ci oubliant ses anciennes préventions, et il s’informa aussitôt de Mme Swiagesky et de sa sœur. Et par une étrange filiation d’idées, comme la belle-sœur de Swiagesky l’avait fait penser au mariage, il en conclut que personne n’écouterait aussi volontiers qu’elle et sa sœur le récit de son bonheur. Aussi fut-il enchanté de l’idée d’aller les voir.

Swiagesky le questionna sur ses affaires, se refusant toujours à admettre qu’on pût découvrir quelque chose qui n’eût déjà été découvert en Europe, mais sa thèse ne contraria nullement Levine. Swiagesky devait être dans le vrai sur tous les points, et Levine admira la douceur et la délicatesse avec lesquelles il évita de le prouver trop nettement.

Les dames furent charmantes : Levine crut deviner qu’elles savaient tout, et qu’elles prenaient part à sa joie, mais que par discrétion elles évitaient d’en parler. Il resta trois heures, causant de sujets variés, et faisant allusion tout le temps à ce qui remplissait son âme, sans remarquer qu’il ennuyait ses hôtes mortellement et qu’ils tombaient de sommeil. Enfin Swiagesky le reconduisit en bâillant jusqu’à l’antichambre, fort étonné de l’attitude de son ami. Levine rentra à l’hôtel entre une heure et deux heures du matin, et s’épouvanta à la pensée de passer dix heures seul, en proie à son impatience. Le garçon de service, qui veillait dans le corridor, lui alluma des bougies et allait se retirer, lorsque Levine l’arrêta. Ce garçon s’appelait Yégor : jamais jusque-là il n’avait fait attention à lui ; mais il s’aperçut soudain que c’était un brave homme, intelligent, et surtout plein de cœur.

« Dis donc, Yégor, c’est dur de ne pas dormir !

— Que faire ! c’est notre métier, on a la vie plus douce chez les maîtres, mais on y a moins de profits. »

Il se trouva que Yégor était père d’une famille de quatre enfants, trois garçons et une fille, qu’il comptait marier à un commis bourrelier.

À ce propos Levine communiqua à Yégor ses idées sur l’amour dans le mariage, et lui fit remarquer qu’en aimant on est toujours heureux parce que notre bonheur est en nous-mêmes. Yégor écouta attentivement et comprit évidemment la pensée de Levine, mais il la confirma par une réflexion inattendue ; c’est que lorsque lui, Yégor, avait servi de bons maîtres, il avait toujours été content d’eux, et qu’actuellement encore il était content de son maître, quoique ce fût un Français.

« Quel excellent homme ! » pensa Levine. « Et toi, Yégor, aimais-tu ta femme quand tu t’es marié ?

— Comment ne l’aurais-je pas aimée ! » répondit Yégor. Et Levine remarqua combien Yégor mettait d’empressement à lui dévoiler ses plus intimes pensées.

« Ma vie aussi a été extraordinaire, commença-t-il, les yeux brillants, gagné par l’enthousiasme de Levine comme on est gagné par la contagion du bâillement ; depuis mon enfance… » Mais la sonnette retentit ; Yégor sortit, Levine se retrouva seul. Bien qu’il n’eût presque pas dîné, qu’il eût refusé le thé et le souper chez Swiagesky, il n’aurait pu manger, et, après une nuit d’insomnie, il ne songeait pas à dormir ; il étouffait dans sa chambre, et malgré le froid il ouvrit un vasistas, et s’assit sur une table en face de la fenêtre. Au-dessus des toits couverts de neige s’élevait la croix ciselée d’une église, et plus haut encore la constellation du Cocher. Tout en aspirant l’air qui pénétrait dans sa chambre, il regardait tantôt la croix, tantôt les étoiles, s’élevant comme dans un rêve parmi les images et les souvenirs évoqués par son imagination.

Vers quatre heures du matin, des pas retentirent dans le corridor ; il entr’ouvrit sa porte et vit un joueur attardé rentrant du club. C’était un nommé Miaskine que Levine connaissait ; il marchait en toussant, sombre et renfrogné. « Pauvre malheureux ! » pensa Levine, dont les yeux se remplirent de larmes de pitié ; il voulut l’arrêter pour lui parler et le consoler, mais, se rappelant qu’il était en chemise, il retourna s’asseoir pour se baigner dans l’air glacé et regarder cette croix de forme étrange, significative pour lui dans son silence, et au-dessus d’elle la belle étoile brillante qui montait à l’horizon.

Vers sept heures, les frotteurs commencèrent à faire du bruit, les cloches sonnèrent un office matinal, et Levine sentit que le froid le gagnait. Il ferma la fenêtre, fit sa toilette et sortit.