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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 400-402).


CHAPITRE II


Dans les premiers jours de juin, la vieille bonne qui remplissait les fonctions de ménagère, Agathe Mikhaïlovna, descendant à la cave avec un pot de petits champignons qu’elle venait de saler, glissa dans l’escalier et se foula le poignet. On fit chercher un médecin du district, jeune étudiant bavard qui venait de terminer ses études. Il examina la main, affirma qu’elle n’était pas démise, y appliqua des compresses, et pendant le dîner, fier de se trouver en société du célèbre Kosnichef, se lança dans la narration de tous les commérages du district, et, pour avoir l’occasion de produire ses idées éclairées et avancées, se plaignit du mauvais état des choses en général.

Serge Ivanitch l’écouta avec attention ; animé par la présence d’un nouvel auditeur, il causa, fit des observations justes et fines, respectueusement appréciées par le jeune médecin ; après le départ du docteur, il se trouva dans cette disposition d’esprit un peu surexcitée que lui connaissait son frère, et qui succédait généralement à une conversation brillante et vive. Une fois seuls, Serge prit une ligne pour aller pêcher.

Kosnichef aimait la pêche à la ligne ; il semblait mettre une certaine vanité à montrer qu’il savait s’amuser d’un passe-temps aussi puéril. Constantin voulait aller surveiller les labours et examiner les prairies : il offrit à son frère de le mener en cabriolet jusqu’à la rivière.

C’était le moment de l’été où la récolte de l’année se dessine, et où commencent les préoccupations des semailles de l’année suivante, alors que se termine la fenaison. Les épis déjà formés, mais encore verts, se balancent légèrement au souffle du vent ; les avoines sortent irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement ; le sarrasin couvre déjà le sol ; l’odeur du fumier répandu en monticules sur les champs se mêle au parfum des herbages, qui, parsemés de leurs petits bouquets d’oseille sauvage, s’étendent comme une mer. Cette période de l’été est l’accalmie qui précède la moisson, ce grand effort imposé chaque année au paysan. La récolte promettait d’être superbe, et aux longues et claires journées succédaient des nuits courtes, accompagnées d’une forte rosée.

Pour arriver aux prairies, il fallait traverser le bois ; Serge Ivanitch aimait cette forêt touffue ; il désigna à l’admiration de son frère un vieux tilleul prêt à fleurir, mais Constantin, qui ne parlait pas volontiers des beautés de la nature, préférait aussi n’en pas entendre parler. Les paroles lui gâtaient, prétendait-il, les plus belles choses. Il se contenta d’approuver son frère, et pensa involontairement à ses affaires ; son attention se concentrait sur un champ en jachère qu’ils atteignirent en sortant du bois. Une herbe jaunissante le recouvrait par endroits, tandis qu’à d’autres on l’avait déjà retourné. Les télègues arrivaient à la file ; Levine les compta et fut satisfait de l’ouvrage qui se faisait. Ses pensées se portèrent ensuite, à la vue des prairies, sur la grave question du fauchage, une opération qui lui tenait particulièrement au cœur. Il arrêta son cheval. L’herbe haute et épaisse était encore couverte de rosée. Serge Ivanitch, pour ne pas se mouiller les pieds, pria son frère de le conduire en cabriolet jusqu’au buisson de cytises près duquel on pêchait les perches. Constantin obéit, tout en regrettant de froisser cette belle prairie, dont l’herbe moelleuse entourait les pieds des chevaux et laissait tomber ses semences sur les roues de la petite voiture.

Serge s’assit sous le cytise et lança sa ligne. Il ne prit rien, mais il ne s’ennuyait pas et semblait de bonne humeur.

Levine, au contraire, avait hâte de rentrer et de donner ses ordres sur le nombre de faucheurs à louer pour le lendemain ; mais il attendait son frère et songeait à la grosse question qui le préoccupait.