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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 23-36).


CHAPITRE V


Stépane Arcadiévitch avait fait de bonnes études grâce à d’heureux dons naturels ; mais il était paresseux et léger et, par suite de ces défauts, était sorti un des derniers de l’école. Quoiqu’il eût toujours mené une vie dissipée, qu’il n’eût qu’un tchin médiocre et un âge peu avancé, il n’en occupait pas moins une place honorable qui rapportait de bons appointements, celle de président d’un des tribunaux de Moscou. — Il avait obtenu cet emploi par la protection du mari de sa sœur Anna, Alexis Alexandrovitch Karénine, un des membres les plus influents du ministère. Mais, à défaut de Karénine, des centaines d’autres personnes, frères, sœurs, cousins, oncles, tantes, lui auraient procuré cette place, ou toute autre du même genre, ainsi que les six mille roubles qu’il lui fallait pour vivre, ses affaires étant peu brillantes malgré la fortune assez considérable de sa femme. Stépane Arcadiévitch comptait la moitié de Moscou et de Pétersbourg dans sa parenté et dans ses relations d’amitié ; il était né au milieu des puissants de ce monde. Un tiers des personnages attachés à la cour et au gouvernement avaient été amis de son père et l’avaient connu, lui, en brassières ; le second tiers le tutoyait ; le troisième était composé « de ses bons amis » ; par conséquent il avait pour alliés tous les dispensateurs des biens de la terre sous forme d’emplois, de fermes, de concessions, etc. ; et ils ne pouvaient négliger un des leurs. Oblonsky n’eut donc aucune peine à se donner pour obtenir une place avantageuse ; il ne s’agissait que d’éviter des refus, des jalousies, des querelles, des susceptibilités, ce qui lui était facile à cause de sa bonté naturelle. Il aurait trouvé plaisant qu’on lui refusât la place et le traitement dont il avait besoin. Qu’exigeait-il d’extraordinaire ? il ne demandait que ce que ses contemporains obtenaient, et se sentait aussi capable qu’un autre de remplir ces fonctions.

On n’aimait pas seulement Stépane Arcadiévitch à cause de son bon et aimable caractère et de sa loyauté indiscutable. Il y avait encore dans son extérieur brillant et attrayant, dans ses yeux vifs, ses sourcils noirs, ses cheveux, son teint animé, dans l’ensemble de sa personne, une influence physique qui agissait sur ceux qui le rencontraient. « Ah ! Stiva ! Oblonsky ! le voilà ! » s’écriait-on presque toujours avec un sourire de plaisir quand on l’apercevait ; et quoiqu’il ne résultât rien de particulièrement joyeux de cette rencontre, on ne se réjouissait pas moins de le revoir encore le lendemain et le surlendemain.

Après avoir rempli pendant trois ans la place de président, Stépane Arcadiévitch s’était acquis non seulement l’amitié, mais encore la considération de ses collègues, inférieurs et supérieurs, aussi bien que celle des personnes que les affaires mettaient en rapport avec lui. Les qualités qui lui valaient cette estime générale étaient : premièrement, une extrême indulgence pour chacun, fondée sur le sentiment de ce qui lui manquait à lui-même ; secondement, un libéralisme absolu, non pas le libéralisme prôné par son journal, mais celui qui coulait naturellement dans ses veines et le rendait également affable pour tout le monde, à quelque condition qu’on appartînt ; et, troisièmement surtout, une complète indifférence pour les affaires dont il s’occupait, ce qui lui permettait de ne jamais se passionner et par conséquent de ne pas se tromper.

En arrivant au tribunal, il se rendit à son cabinet particulier, gravement accompagné du suisse qui portait son portefeuille, pour y revêtir son uniforme avant de passer dans la salle du conseil. Les employés de service se levèrent tous sur son passage, et le saluèrent avec un sourire respectueux. Stépane Arcadiévitch se hâta, comme toujours, de se rendre à sa place et s’assit, après avoir serré la main aux autres membres du conseil. Il plaisanta et causa dans la juste mesure des convenances et ouvrit la séance. Personne ne savait comme lui rester dans le ton officiel avec une nuance de simplicité et de bonhomie fort utile à l’expédition agréable des affaires. Le secrétaire s’approcha d’un air dégagé, mais respectueux, commun à tous ceux qui entouraient Stépane Arcadiévitch, lui apporta des papiers et lui adressa la parole sur le ton familier et libéral introduit par lui.

« Nous sommes enfin parvenus à obtenir les renseignements de l’administration du gouvernement de Penza ; si vous permettez, les voici.

— Enfin vous les avez ! dit Stépane Arcadiévitch en feuilletant les papiers du doigt.

— Alors, messieurs… » Et la séance commença.

« S’ils pouvaient se douter, pensait-il tout en penchant la tête d’un air important pendant la lecture du rapport, combien leur président avait, il y a une demi-heure, la mine d’un gamin coupable ! » et ses yeux riaient.

Le conseil devait durer sans interruption jusqu’à deux heures, puis venait le déjeuner. Il n’était pas encore deux heures lorsque les grandes portes vitrées de la salle s’ouvrirent, et quelqu’un entra. Tous les membres du conseil, contents d’une petite diversion, se retournèrent ; mais l’huissier de garde fit aussitôt sortir l’intrus et referma les portes derrière lui.

Quand le rapport fut terminé, Stépane Arcadiévitch se leva et, sacrifiant au libéralisme de l’époque, tira ses cigarettes en pleine salle de conseil avant de passer dans son cabinet. Deux de ses collègues, Nikitine, un vétéran au service, et Grinewitch, gentilhomme de la chambre, le suivirent.

« Nous aurons le temps de terminer après le déjeuner, dit Oblonsky.

— Je crois bien, répondit Nikitine.

— Ce doit être un fameux coquin que ce Famine », dit Grinewitch en faisant allusion à l’un des personnages de l’affaire qu’ils avaient étudiée.

Stépane Arcadiévitch fit une légère grimace comme pour faire entendre à Grinewitch qu’il n’était pas convenable d’établir un jugement anticipé, et ne répondit pas.

« Qui donc est entré dans la salle ? demanda-t-il à l’huissier.

— Quelqu’un est entré sans permission, Votre Excellence, pendant que j’avais le dos tourné ; il vous demandait. Quand les membres du Conseil sortiront, lui ai-je dit.

— Où est-il ?

— Probablement dans le vestibule, car il était là tout à l’heure. Le voici », ajouta l’huissier en désignant un homme fortement constitué, à barbe frisée, qui montait légèrement et rapidement les marches usées de l’escalier de pierre, sans prendre la peine d’ôter son bonnet de fourrure. Un employé, qui descendait, le portefeuille sous le bras, s’arrêta pour regarder d’un air peu bienveillant les pieds du jeune homme, et se tourna pour interroger Oblonsky du regard. Celui-ci, debout au haut de l’escalier, le visage animé encadré par son collet brodé d’uniforme, s’épanouit encore plus en reconnaissant l’arrivant.

« C’est bien lui ! Levine, enfin ! s’écria-t-il avec un sourire affectueux, quoique légèrement moqueur, en regardant Levine qui s’approchait. — Comment, tu ne fais pas le dégoûté, et tu viens me chercher dans ce mauvais lieu ? dit-il, ne se contentant pas de serrer la main de son ami, mais l’embrassant avec effusion. — Depuis quand es-tu ici ?

— J’arrive et j’avais grande envie de te voir, répondit Levine timidement, en regardant autour de lui avec méfiance et inquiétude.

— Eh bien, allons dans mon cabinet », dit Stépane Arcadiévitch qui connaissait la sauvagerie mêlée d’amour-propre et de susceptibilité de son ami ; et, comme s’il se fût agi d’éviter un danger, il le prit par la main pour l’emmener.

Stépane Arcadiévitch tutoyait presque toutes ses connaissances, des vieillards de soixante ans, des jeunes gens de vingt, des acteurs, des ministres, des marchands, des généraux, tous ceux avec lesquels il prenait du champagne, et avec qui n’en prenait-il pas ? Dans le nombre des personnes ainsi tutoyées aux deux extrêmes de l’échelle sociale, il y en aurait eu de bien étonnées d’apprendre qu’elles avaient, grâce à Oblonsky, quelque chose de commun entre elles. Mais lorsque celui-ci rencontrait en présence de ses inférieurs un de ses tutoyés honteux, comme il appelait en riant plusieurs de ses amis, il avait le tact de les soustraire à une impression désagréable. Levine n’était pas un tutoyé honteux, c’était un camarade d’enfance, cependant Oblonsky sentait qu’il lui serait pénible de montrer leur intimité à tout le monde ; c’est pourquoi il s’empressa de l’emmener. Levine avait presque le même âge qu’Oblonsky et ne le tutoyait pas seulement par raison de champagne, ils s’aimaient malgré la différence de leurs caractères et de leurs goûts, comme s’aiment des amis qui se sont liés dans leur première jeunesse. Mais, ainsi qu’il arrive souvent à des hommes dont la sphère d’action est très différente, chacun d’eux, tout en approuvant par le raisonnement la carrière de son ami, la méprisait au fond de l’âme, et croyait la vie qu’il menait lui-même la seule rationnelle. À l’aspect de Levine, Oblonsky ne pouvait dissimuler un sourire ironique. Combien de fois ne l’avait-il pas vu arriver de la campagne où il faisait « quelque chose » (Stépane Arcadiévitch ne savait pas au juste quoi, et ne s’y intéressait guère), agité, pressé, un peu gêné, irrité de cette gêne, et apportant généralement des points de vue tout à fait nouveaux et inattendus sur la vie et les choses. Stépane Arcadiévitch en riait et s’en amusait. Levine, de son côté, méprisait le genre d’existence que son ami menait à Moscou, traitait son service de plaisanterie et s’en moquait. Mais Oblonsky prenait gaiement la plaisanterie, en homme sûr de son fait, tandis que Levine riait sans conviction et se fâchait.

« Nous t’attendions depuis longtemps, dit Stépane Arcadiévitch en entrant dans son cabinet et en lâchant la main de Levine comme pour prouver qu’ici tout danger cessait. Je suis bien heureux de te voir, continua-t-il. Eh bien, comment vas-tu ? que fais-tu ? quand es-tu arrivé ? »

Levine se taisait et regardait les figures inconnues pour lui des deux collègues d’Oblonsky ; la main de l’élégant Grinewitch aux doigts blancs et effilés, aux ongles longs, jaunes et recourbés du bout, avec d’énormes boutons brillant sur ses manchettes, absorbait visiblement toute son attention. Oblonsky s’en aperçut et sourit.

« Permettez-moi, messieurs, de vous faire faire connaissance : mes collègues Philippe-Ivanitch Nikitine, Michel-Stanislavowitch Grinewitch, — puis (se tournant vers Levine), un propriétaire, un homme nouveau, qui s’occupe des affaires du semstvo, un gymnaste qui enlève cinq pouds d’une main, un éleveur de bestiaux, un chasseur célèbre, mon ami Constantin-Dmitrievitch Levine, le frère de Serge Ivanitch Kosnichef.

— Charmé, répondit le plus âgé.

— J’ai l’honneur de connaître votre frère Serge Ivanitch », dit Grinewitch en tendant sa main aux doigts effilés.

Le visage de Levine se rembrunit ; il serra froidement la main qu’on lui tendait, et se tourna vers Oblonsky. Quoiqu’il eût beaucoup de respect pour son demi-frère, l’écrivain connu de toute la Russie, il ne lui en était pas moins désagréable qu’on s’adressât à lui, non comme à Constantin Levine, mais comme au frère du célèbre Kosnichef.

« Non, je ne m’occupe plus d’affaires. Je me suis brouillé avec tout le monde et ne vais plus aux assemblées, dit-il en s’adressant à Oblonsky.

— Cela s’est fait bien vite, s’écria celui-ci en souriant. Mais comment ? pourquoi ?

— C’est une longue histoire que je te raconterai quelque jour, répondit Levine, ce qui ne l’empêcha pas de continuer. — Pour être bref, je me suis convaincu qu’il n’existe et ne peut exister aucune action sérieuse à exercer dans nos questions provinciales. D’une part, on joue au parlement, et je ne suis ni assez jeune, ni assez vieux pour m’amuser de joujoux, et d’autre part c’est — il hésita — un moyen pour la coterie du district de gagner quelques sous. Autrefois il y avait les tutelles, les jugements ; maintenant il y a le semstvo, non pas pour y prendre des pots de vin, mais pour en tirer des appointements sans les gagner. » Il dit ces paroles avec chaleur et de l’air d’un homme qui croit que son opinion trouvera des contradicteurs.

« Hé, hé ! Mais te voilà, il me semble, dans une nouvelle phase : tu deviens conservateur ! dit Stépane Arcadiévitch. Au reste, nous en reparlerons plus tard.

— Oui, plus tard. Mais j’avais besoin de te voir », dit Levine en regardant toujours avec haine la main de Grinewitch.

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement.

« Et tu disais que tu ne porterais plus jamais d’habit européen ? dit-il en examinant les vêtements tout neufs de son ami, œuvre d’un tailleur français. Je le vois bien, c’est une nouvelle phase. »

Levine rougit tout à coup, non comme fait un homme mûr, sans s’en apercevoir, mais comme un jeune garçon qui se sent timide et ridicule, et qui n’en rougit que davantage. Cette rougeur enfantine donnait à son visage intelligent et mâle un air si étrange, qu’Oblonsky cessa de le regarder.

« Mais où donc nous verrons-nous ? J’ai besoin de causer avec toi », dit Levine.

Oblonsky réfléchit.

« Sais-tu ? nous irons déjeuner chez Gourine et nous y causerons ; je suis libre jusqu’à trois heures.

— Non, répondit Levine, après un moment de réflexion, il me faut faire encore une course.

— Eh bien alors, dînons ensemble.

— Dîner ? mais je n’ai rien de particulier à te dire, rien que deux mots à te demander ; nous bavarderons plus tard.

— Dans ce cas, dis les deux mots tout de suite, nous causerons à dîner.

— Ces deux mots, les voici, dit Levine ; au reste, ils n’ont rien de particulier. »

Son visage prit une expression méchante qui ne tenait qu’à l’effort qu’il faisait pour vaincre sa timidité.

« Que font les Cherbatzky ? Tout va-t-il comme par le passé ? »

Stépane Arcadiévitch savait depuis longtemps que Levine était amoureux de sa belle-sœur, Kitty ; il sourit et ses yeux brillèrent gaiement.

« Tu as dit deux mots, mais je ne puis répondre de même, parce que… Excuse-moi un instant. »

Le secrétaire entra en ce moment, toujours respectueusement familier, avec le sentiment modeste, propre à tous les secrétaires, de sa supériorité en affaires sur son chef. Il s’approcha d’Oblonsky et, sous une forme interrogative, se mit à lui expliquer une difficulté quelconque ; sans attendre la fin de l’explication, Stépane Arcadiévitch lui posa amicalement la main sur le bras.

« Non, faites comme je vous l’ai demandé, — dit-il en adoucissant son observation d’un sourire ; et, après avoir brièvement expliqué comment il comprenait l’affaire, il repoussa les papiers en disant : — Faites ainsi, je vous en prie, Zahar Nikitich. »

Le secrétaire s’éloigna confus. Levine, pendant cette petite conférence, avait eu le temps de se remettre, et, debout derrière une chaise sur laquelle il s’était accoudé, il écoutait avec une attention ironique.

« Je ne comprends pas, je ne comprends pas, dit-il.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? — répondit Oblonsky en souriant aussi et en cherchant une cigarette ; il s’attendait à une sortie quelconque de Levine.

— Je ne comprends pas ce que vous faites, dit Levine en haussant les épaules. Comment peux-tu faire tout cela sérieusement ?

— Pourquoi ?

— Mais parce que cela ne signifie rien.

— Tu crois cela ? Nous sommes surchargés de besogne, au contraire.

— De griffonnages ! Eh bien oui, tu as un don spécial pour ces choses-là, ajouta Levine.

— Tu veux dire qu’il y a quelque chose qui me manque ?

— Peut-être bien ! Cependant je ne puis m’empêcher d’admirer ton grand air et de me glorifier d’avoir pour ami un homme si important. En attendant, tu n’as pas répondu à ma question, ajouta-t-il en faisant un effort désespéré pour regarder Oblonsky en face.

— Allons, allons, tu y viendras aussi. C’est bon tant que tu as trois mille dissiatines dans le district de Karasinsk, des muscles comme les tiens et la fraîcheur d’une petite fille de douze ans : mais tu y viendras tout de même. Quant à ce que tu me demandes, il n’y a pas de changements, mais je regrette que tu sois resté si longtemps sans venir.

— Pourquoi ? demanda Levine.

— Parce que… répondit Oblonsky, mais nous en causerons plus tard. Qu’est-ce qui t’amène ?

— Nous parlerons de cela aussi plus tard, dit Levine en rougissant encore jusqu’aux oreilles.

— C’est bien, je comprends, fit Stépane Arcadiévitch. Vois-tu, je t’aurais bien prié de venir dîner chez moi, mais ma femme est souffrante ; si tu veux les voir, tu les trouveras au Jardin zoologique, de quatre à cinq ; Kitty patine. Vas-y, je te rejoindrai et nous irons dîner quelque part ensemble.

— Parfaitement ; alors, au revoir.

— Fais attention, n’oublie pas ! je te connais, tu es capable de repartir subitement pour la campagne ! s’écria en riant Stépane Arcadiévitch.

— Non, bien sûr, je viendrai. »

Levine sortit du cabinet et se souvint seulement de l’autre côté de la porte qu’il avait oublié de saluer les collègues d’Oblonsky.

« Ce doit être un personnage énergique, dit Grinewitch quand Levine fut sorti.

— Oui, mon petit frère, dit Stépane Arcadiévitch en hochant la tête, c’est un gaillard qui a de la chance ! trois mille dissiatines dans le district de Karasinsk ! il a l’avenir pour lui, et quelle jeunesse ! Ce n’est pas comme nous autres !

— Vous n’avez guère à vous plaindre pour votre part, Stépane Arcadiévitch.

— Si, tout va mal, » répondit Stépane Arcadiévitch en soupirant profondément.