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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 16-23).


CHAPITRE IV


Daria Alexandrovna, vêtue d’un simple peignoir et entourée d’objets jetés çà et là autour d’elle, fouillait dans une chiffonnière ouverte ; elle avait ajusté à la hâte ses cheveux, rares maintenant, mais jadis épais et beaux, et ses yeux, agrandis par la maigreur de son visage, gardaient une expression d’effroi. Lorsqu’elle entendit le pas de son mari, elle se tourna vers la porte, décidée à cacher sous un air sévère et méprisant le trouble que lui causait cette entrevue si redoutée. Depuis trois jours elle tentait en vain de réunir ses effets et ceux de ses enfants pour aller se réfugier chez sa mère, sentant qu’il fallait d’une façon quelconque punir l’infidèle, l’humilier, lui rendre une faible partie du mal qu’il avait causé ; mais, tout en se répétant qu’elle le quitterait, elle n’en trouvait pas la force, parce qu’elle ne pouvait se déshabituer de l’aimer et de le considérer comme son mari. D’ailleurs elle s’avouait que si, dans sa propre maison, elle avait de la peine à venir à bout de ses cinq enfants, ce serait bien pis là où elle comptait les mener. Le petit s’était déjà ressenti du désordre qui régnait dans le ménage et avait été souffrant à cause d’un bouillon tourné ; les autres s’étaient presque trouvés privés de dîner la veille… Et, tout en comprenant qu’elle n’aurait jamais le courage de partir, elle cherchait à se donner le change en rassemblant ses affaires.

En voyant la porte s’ouvrir, elle se reprit à bouleverser ses tiroirs et ne leva la tête que lorsque son mari fut tout près d’elle. Alors, au lieu de l’air sévère qu’elle voulait se donner, elle tourna vers lui un visage où se peignaient la souffrance et l’indécision.

« Dolly ! » dit-il doucement, d’un ton triste et soumis.

Elle jeta un rapide coup d’œil sur lui, et le voyant brillant de fraîcheur et de santé : « Il est heureux et content, pensa-t-elle, tandis que moi ! Ah ! que cette bonté qu’on admire en lui me révolte ! » Et sa bouche se contracta nerveusement.

« Que me voulez-vous ? demanda-t-elle sèchement.

— Dolly ! répéta-t-il ému, Anna arrive aujourd’hui.

— Cela m’est fort indifférent ; je ne puis la recevoir.

— Il le faut cependant, Dolly.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en ! » cria-t-elle sans le regarder, comme si ce cri lui était arraché par une douleur physique.

Stépane Arcadiévitch avait pu rester calme et se faire des illusions loin de sa femme, mais, quand il vit ce visage ravagé et qu’il entendit ce cri désespéré, sa respiration s’arrêta, quelque chose lui monta au gosier et ses yeux se remplirent de larmes.

« Mon Dieu, qu’ai-je fait, Dolly ? au nom de Dieu. » Il ne put en dire plus long, un sanglot le prit à la gorge.

Elle ferma violemment la chiffonnière et se tourna vers lui.

« Dolly, que puis-je dire ? une seule chose : pardonne ! Souviens-toi : neuf années de ma vie ne peuvent-elles racheter une minute… »

Elle baissa les yeux, écoutant ce qu’il avait à dire de l’air d’une personne qui espère qu’on la détrompera.

« Une minute d’entraînement », acheva-t-il, et il voulut continuer, mais à ces mots les lèvres de Dolly se serrèrent comme par l’effet d’une vive souffrance, et les muscles de sa joue droite se contractèrent de nouveau.

« Allez-vous-en, allez-vous-en d’ici, cria-t-elle encore plus vivement, et ne me parlez pas de vos entraînements, de vos vilenies ! »

Elle voulut sortir, mais elle faillit tomber et s’accrocha au dossier d’une chaise pour se soutenir. Le visage d’Oblonsky s’assombrit, ses yeux étaient pleins de larmes.

« Dolly ! dit-il presque en pleurant. Au nom de Dieu, pense aux enfants : ils ne sont pas coupables. Il n’y a de coupable que moi, punis-moi : dis-moi comment je puis expier. Je suis prêt à tout. Je suis coupable et n’ai pas de mots pour t’exprimer combien je le sens ! Mais, Dolly, pardonne ! »

Elle s’assit. Il écoutait cette respiration oppressée avec un sentiment de pitié infinie. Plusieurs fois elle essaya de parler sans y parvenir. Il attendait.

« Tu penses aux enfants quand il s’agit de jouer avec eux, mais, moi, j’y pense en comprenant ce qu’ils ont perdu, » dit-elle en répétant une des phrases qu’elle avait préparées pendant ces trois jours.

Elle lui avait dit tu, il la regarda avec reconnaissance et fit un mouvement pour prendre sa main, mais elle s’éloigna de lui avec dégoût.

« Je ferai tout au monde pour les enfants, mais je ne sais ce que je dois décider : faut-il les emmener loin de leur père ou les laisser auprès d’un débauché, oui, d’un débauché ? Voyons, après ce qui s’est passé, dites-moi s’il est possible que nous vivions ensemble ? Est-ce possible ? répondez donc ? répéta-t-elle en élevant la voix. Lorsque mon mari, le père de mes enfants, est en liaison avec leur gouvernante…

— Mais que faire ? que faire ? interrompit-il d’une voix désolée, baissant la tête et ne sachant plus ce qu’il disait.

— Vous me révoltez, vous me répugnez, cria-t-elle, s’animant de plus en plus. Vos larmes sont de l’eau. Vous ne m’avez jamais aimée ; vous n’avez ni cœur ni honneur. Vous ne m’êtes plus qu’un étranger, oui, tout à fait un étranger », et elle répéta avec colère ce mot terrible pour elle, un étranger.

Il la regarda surpris et effrayé, ne comprenant pas combien il exaspérait sa femme par sa pitié. C’était le seul sentiment, Dolly le sentait trop bien, qu’il éprouvât encore pour elle ; l’amour était à jamais éteint.

En ce moment un des enfants pleura dans la chambre voisine, et la physionomie de Daria Alexandrovna s’adoucit, comme celle d’une personne qui revient à la réalité ; elle sembla hésiter un moment, puis, se levant vivement, elle se dirigea vers la porte.

« Elle aime cependant mon enfant, pensa Oblonsky, remarquant l’effet produit par le cri du petit. Comment alors me prendrait-elle en horreur ?

— Dolly, encore un mot ! insista-t-il en la suivant.

— Si vous me suivez, j’appelle les domestiques, les enfants ! qu’ils sachent tous que vous êtes un lâche ! Je pars aujourd’hui, et vous n’avez qu’à vivre ici avec votre maîtresse ! »

Elle sortit en fermant violemment la porte.

Stépane Arcadiévitch soupira, s’essuya la figure et quitta doucement la chambre.

« Matvei prétend que cela s’arrangera, mais comment ? Je n’en vois pas le moyen. C’est affreux ! et comme elle a crié d’une façon vulgaire ! se dit-il en pensant aux mots lâche et maîtresse. Pourvu que les femmes de chambre n’aient rien entendu. »

C’était un vendredi ; dans la salle à manger l’horloger remontait la pendule ; Oblonsky, en le voyant, se souvint que la régularité de cet Allemand chauve lui avait fait dire un jour qu’il devait être remonté lui-même pour toute sa vie, dans le but de remonter les pendules. Le souvenir de cette plaisanterie le fit sourire.

« Et qui sait au bout du compte si Matvei n’a pas raison, pensa-t-il, et si cela ne s’arrangera pas ?

— Matvei, cria-t-il, qu’on prépare tout au petit salon pour recevoir Anna Arcadievna.

— C’est bien, répondit le vieux domestique apparaissant aussitôt. — Monsieur ne dînera pas à la maison ? demanda-t-il en aidant son maître à endosser sa fourrure.

— Cela dépend. Tiens, voici pour la dépense, dit Oblonsky en tirant un billet de dix roubles de son portefeuille. Est-ce assez ?

— Assez ou pas assez, on s’arrangera », répondit Matvei, fermant la portière de la voiture et remontant le perron.

Pendant ce temps, Dolly, avertie du départ de son mari par le bruit que fit la voiture en s’éloignant, rentrait dans sa chambre, son seul refuge au milieu des soucis qui l’assiégeaient. L’Anglaise et la bonne l’avaient accablée de questions ; quels vêtements fallait-il mettre aux enfants ? pouvait-on donner du lait au petit ? fallait-il faire chercher un autre cuisinier ?

« Laissez-moi tranquille », leur avait-elle dit en rentrant chez elle pour s’asseoir à la place où elle avait parlé à son mari. Là, serrant l’une contre l’autre ses mains amaigries dont les doigts ne retenaient plus les bagues, elle repassa leur entretien dans sa mémoire.

« Il est parti ! mais a-t-il rompu avec elle ? Se peut-il qu’il la voie encore ? Pourquoi ne le lui ai-je pas demandé ? Non, non, nous ne pouvons plus vivre ensemble ! Et, vivant sous le même toit, nous n’en resterons pas moins étrangers, — étrangers pour toujours ! répéta-t-elle avec une insistance particulière sur ce dernier mot si cruel. Comme je l’aimais, mon Dieu ! et comme je l’aime encore même maintenant ! Peut-être ne l’ai-je jamais plus aimé ! et ce qu’il y a de plus dur… » Elle fut interrompue par l’entrée de Matrona Philémonovna :

« Ordonnez au moins qu’on aille chercher mon frère, dit celle-ci ; il fera le dîner, sinon ce sera comme hier, les enfants n’auront pas encore mangé à six heures.

— C’est bon, je vais venir et donner des ordres. A-t-on fait chercher du lait frais ? » Et là-dessus, Daria Alexandrovna se plongea dans ses préoccupations quotidiennes et y noya pour un moment sa douleur.