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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 160-163).


CHAPITRE XXVII


La maison de Levine était grande et ancienne, mais il l’occupait et la chauffait en entier, bien qu’il y habitât seul ; c’était absurde, et absolument contraire à ses nouveaux projets, ce qu’il sentait bien ; mais cette maison était pour lui tout un monde, un monde où avaient vécu et où étaient morts son père et sa mère ; ils y avaient vécu de la vie qui, pour Levine, était l’idéal de la perfection, et qu’il rêvait de recommencer avec une famille à lui.

Levine se souvenait à peine de sa mère ; mais ce souvenir était sacré, et sa femme, s’il se mariait, devait, dans son imagination, être semblable à cet idéal charmant et adoré. Pour lui, l’amour ne pouvait exister en dehors du mariage ; il allait plus loin : c’est à la famille qu’il pensait d’abord, et ensuite à la femme qui devait la lui donner. Ses idées sur le mariage étaient donc fort différentes de celles que s’en formaient la plupart de ses amis, pour lesquels il représentait uniquement un des nombreux actes de la vie sociale. Levine le considérait comme l’acte principal de l’existence, celui dont tout son bonheur dépendait. Et maintenant il fallait y renoncer !

Quand il entra dans son petit salon, où d’ordinaire il prenait le thé, et qu’il s’assit dans son fauteuil avec un livre, tandis que Agathe Mikhaïlovna lui apportait sa tasse, et se plaçait près de la fenêtre, en disant comme d’habitude : « Permettez-moi de m’asseoir, mon petit père », — il sentit, chose étrange, qu’il n’avait pas renoncé à ses rêveries, et qu’il ne pouvait vivre sans elles. Serait-ce Kitty ou une autre, mais cela serait. Ces images d’une vie de famille future occupaient son imagination, tout en s’arrêtant parfois pour écouter les bavardages d’Agathe Mikhaïlovna. Il sentait que, dans le fond de son âme quelque chose se modérait, mais aussi se fixait irrévocablement.

Agathe Mikhaïlovna racontait comment Prokhor avait oublié Dieu et, au lieu de s’acheter un cheval avec l’argent donné par Levine, s’était mis à boire sans trêve, et avait battu sa femme presque jusqu’à la mort ; et, tout en écoutant, il lisait son livre, et retrouvait le fil des pensées éveillées en lui par cette lecture. C’était un livre de Tyndall sur la chaleur. Il se souvint d’avoir critiqué Tyndall sur la satisfaction avec laquelle il parlait de la réussite de ses expériences, et sur son manque de vues philosophiques. Et tout à coup une idée joyeuse lui traversa l’esprit : « Dans deux ans je pourrai avoir deux hollandaises, et Pava elle-même sera encore là ; douze filles de Berkut pourront être mêlées au troupeau ! Ce sera superbe ! » Et il se reprit à lire : « Eh bien, mettons que l’électricité et la chaleur ne soient qu’une seule et même chose, mais peut-on employer les mêmes unités dans les équations qui servent à résoudre cette question ? Non. Eh bien alors ? Le lien qui existe entre toutes les forces de la nature se sent de reste, instinctivement — Et quel beau troupeau, quand la fille de Pava sera devenue une vache rouge et blanche : nous sortirons, ma femme et moi avec quelques visiteurs pour les voir rentrer. Ma femme dira : « Kostia et moi avons élevé cette génisse comme un enfant. — Comment cela peut-il vous intéresser ? dira le visiteur. — Ce qui l’intéresse m’intéresse aussi. — Mais qui sera-t-elle ? » Et il se rappela ce qui s’était passé à Moscou… « Qu’y faire ? Je n’y peux rien. Mais maintenant tout marchera autrement. C’est une sottise que de se laisser dominer par son passé, il faut lutter pour vivre mieux, beaucoup mieux… » Il leva la tête et se perdit dans ses pensées. La vieille Laska, qui n’avait pas encore bien digéré son bonheur d’avoir revu son maître, était allée faire un tour dans la cour en aboyant ; elle rentra dans la chambre, agitant sa queue de satisfaction et rapportant l’odeur de l’air frais du dehors, s’approcha de lui, glissa sa tête sous sa main et réclama une caresse en geignant plaintivement.

« Il ne lui manque que la parole, dit la vieille Agathe : ce n’est qu’un chien pourtant : mais il comprend que le maître est de retour et qu’il est triste.

— Pourquoi triste ?

— Ne le vois-je donc pas, petit père ? Il est temps que je connaisse les maîtres, n’ai-je pas grandi avec eux ? Pourvu que la santé soit bonne et la conscience pure, le reste n’est rien. »

Levine la regarda attentivement, s’étonnant de la voir ainsi deviner ses pensées.

« Si je remplissais une seconde tasse ? » dit-elle ; et elle sortit chercher du thé.

Laska continuait à fourrer sa tête dans la main de son maître : il la caressa, et aussitôt elle se coucha en rond à ses pieds, posant la tête sur une de ses pattes de derrière ; et pour mieux prouver que tout allait bien et rentrait dans l’ordre, elle ouvrit légèrement la gueule, glissa la langue entre ses vieilles dents, et, avec un léger claquement de lèvres, s’installa dans un repos plein de béatitude. Levine suivait tous ses mouvements.

« Je ferai de même ! pensa-t-il ; tout peut encore s’arranger. »