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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 126-129).


CHAPITRE XXI


Dolly sortit de sa chambre à l’heure du thé ; Stépane Arcadiévitch était sorti par une autre porte.

« Je crains que tu n’aies froid en haut, dit Dolly en s’adressant à Anna ; je voudrais te faire descendre, nous serions plus près l’une de l’autre.

— Ne t’inquiète pas de moi, je t’en prie, répondit Anna en cherchant à deviner sur le visage de Dolly si la réconciliation avait eu lieu.

— Il fera peut-être trop clair ici, dit sa belle-sœur.

— Je t’assure que je dors partout, et toujours profondément.

— De quoi est-il question ? » dit Stépane Arcadiévitch en rentrant dans le salon et en s’adressant à sa femme.

Rien qu’au son de sa voix Kitty et Anna comprirent qu’on s’était réconcilié.

« Je voudrais installer Anna ici, mais il faudrait descendre des rideaux. Personne ne saura le faire, il faut que ce soit moi, répondit Dolly à son mari.

— Dieu sait si la réconciliation est bien complète ! pensa Anna en remarquant le ton froid de Dolly.

— Ne complique donc pas les choses, Dolly, dit le mari ; si tu veux, j’arrangerai cela.

— Oui, elle est faite, pensa Anna.

— Je sais comment tu t’y prendras, répondit Dolly avec un sourire moqueur ; tu donneras à Matvei un ordre auquel il n’entend rien, puis tu sortiras, et il embrouillera tout.

— Dieu merci, pensa Anna, ils sont tout à fait remis ; — et, heureuse d’avoir atteint son but, elle s’approcha de Dolly et l’embrassa.

— Je ne sais pas pourquoi tu nous méprises tant, Matvei et moi ? » dit Stépane Arcadiévitch à sa femme en souriant imperceptiblement.

Pendant toute cette soirée, Dolly fut légèrement ironique envers son mari, et celui-ci heureux et gai, mais dans une juste mesure, et comme s’il eût voulu montrer que le pardon ne lui faisait pas oublier ses torts.

Vers neuf heures et demie, une conversation vive et animée régnait autour de la table à thé, lorsque survint un incident, en apparence fort ordinaire, qui parut étrange à chacun.

On causait d’un de leurs amis communs de Pétersbourg, et Anna s’était vivement levée.

« J’ai son portrait dans mon album, je vais le chercher, et vous montrerai par la même occasion mon petit Serge », ajouta-t-elle avec un sourire de fierté maternelle.

C’était ordinairement vers dix heures qu’elle disait bonsoir à son fils ; bien souvent elle le couchait elle-même avant d’aller au bal ; elle se sentit tout à coup très triste d’être si loin de lui. Elle avait beau parler d’autre chose, sa pensée revenait toujours à son petit Serge aux cheveux frisés, et le désir la prit d’aller regarder son portrait et de lui dire un mot de loin.

Elle sortit aussitôt, avec la démarche légère et décidée qui lui était particulière. L’escalier par où l’on montait chez elle donnait dans le grand vestibule chauffé qui servait d’entrée.

Comme elle quittait le salon, un coup de sonnette retentit dans l’antichambre.

« Qui cela peut-il être ? dit Dolly.

— C’est trop tôt pour venir me chercher, fit remarquer Kitty, et bien tard pour une visite.

— On apporte sans doute des papiers pour moi, » dit Stépane Arcadiévitch.

Anna, se dirigeant vers l’escalier, vit le domestique accourir pour annoncer un visiteur, tandis que celui-ci attendait, éclairé par la lampe du vestibule.

Elle se pencha sur la rampe pour regarder et reconnut aussitôt Wronsky. Une étrange sensation de joie et de frayeur lui remua le cœur. Il se tenait debout, sans ôter son paletot, et cherchait quelque chose dans sa poche. Comme elle atteignait la moitié du petit escalier, il leva les yeux, l’aperçut, et son visage prit une expression humble et confuse.

Elle le salua d’un léger signe de tête, et entendit Stépane Arcadiévitch appeler Wronsky bruyamment, tandis qu’il se défendait d’entrer.

Quand Anna descendit avec son album, Wronsky était parti, et Stépane Arcadiévitch racontait qu’il n’était venu que pour s’informer de l’heure d’un dîner qui se donnait le lendemain en l’honneur d’une célébrité de passage.

« Jamais il n’a voulu entrer. Quel original ! »

Kitty rougit. Elle croyait être seule à comprendre pourquoi il était venu sans vouloir paraître au salon.

« Il aura été chez nous, pensa-t-elle, n’aura trouvé personne, et aura supposé que j’étais ici, mais il ne sera pas resté à cause d’Anna, et parce qu’il est tard. »

On se regarda sans parler, et l’on examina l’album d’Anna.

Il n’y avait rien d’extraordinaire à venir vers neuf heures et demie du soir pour demander un renseignement à un ami, sans entrer au salon ; cependant chacun fut surpris, et Anna plus que personne : il lui sembla même que ce n’était pas bien.