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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 79-83).


CHAPITRE XIII


Kitty éprouva après le dîner et au commencement de la soirée une impression analogue à celle que ressent un jeune homme la veille d’une première affaire. Son cœur battait violemment, et elle était incapable de rassembler et de fixer ses idées.

Cette soirée où ils se rencontreraient pour la première fois déciderait de son sort ; elle le pressentait, et son imagination les lui représentait, tantôt ensemble, tantôt séparément. En songeant au passé, c’était avec plaisir, presque avec tendresse, qu’elle s’arrêtait aux souvenirs qui se rapportaient à Levine ; tout leur donnait un charme poétique : l’amitié qu’il avait eue pour ce frère qu’elle avait perdu, leurs relations d’enfance ; elle trouvait doux de penser à lui, et de se dire qu’il l’aimait, car elle ne doutait pas de son amour, et en était fière. Elle éprouvait au contraire un certain malaise en pensant à Wronsky, et sentait dans leurs rapports quelque chose de faux, dont elle s’accusait, car il avait au suprême degré le calme et le sang-froid d’un homme du monde, et restait toujours également aimable et naturel. Tout était clair et simple dans ses rapports avec Levine ; mais si Wronsky lui ouvrait des perspectives éblouissantes, et un avenir brillant, l’avenir avec Levine restait enveloppé d’un brouillard.

Après le dîner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du soir. Debout devant son miroir, elle constata qu’elle était en beauté, et, chose importante ce jour-là, qu’elle disposait de toutes ses forces, car elle se sentait en paix et en pleine possession d’elle-même.

Comme elle descendait au salon, vers sept heures et demie, un domestique annonça : « Constantin-Dmitrievitch Levine. » La princesse était encore dans sa chambre, le prince n’était pas là. « C’est cela », pensa Kitty, et tout son sang afflua à son cœur. En passant devant un miroir, elle fut effrayée de sa pâleur.

Elle savait maintenant, à n’en plus douter, qu’il était venu de bonne heure pour la trouver seule, et se déclarer. Et aussitôt la situation lui apparut pour la première fois sous un nouveau jour. Il ne s’agissait plus d’elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et à qui elle donnerait la préférence ; elle comprit qu’il faudrait tout à l’heure blesser un homme qu’elle aimait, et le blesser cruellement ; pourquoi ? parce que le pauvre garçon était amoureux d’elle ! Mais elle n’y pouvait rien : cela devait être ainsi.

« Mon Dieu, est-il possible que je doive lui parler moi-même, pensa-t-elle, que je doive lui dire que je ne l’aime pas ? Ce n’est pas vrai. Que lui dire alors ? Que j’en aime un autre ? C’est impossible. Je me sauverai, je me sauverai. »

Elle s’approchait déjà de la porte, lorsqu’elle entendit son pas. « Non, ce n’est pas loyal. De quoi ai-je peur ? Je n’ai fait aucun mal. Il en adviendra ce qui pourra, je dirai la vérité. Avec lui, rien ne peut me mettre mal à l’aise. Le voilà », se dit-elle en le voyant paraître, grand, fort, et cependant timide, avec ses yeux brillants fixés sur elle.

Elle le regarda bien en face, d’un air qui semblait implorer sa protection, et lui tendit la main.

« Je suis venu un peu tôt, il me semble », dit-il en jetant un coup d’œil sur le salon vide ; et, sentant que son attente n’était pas trompée, que rien ne l’empêcherait de parler, sa figure s’assombrit.

— Oh non ! répondit Kitty en s’asseyant près de la table.

— C’est précisément ce que je souhaitais, afin de vous trouver seule, commença-t-il sans s’asseoir et sans la regarder, pour ne pas perdre son courage.

— Maman viendra à l’instant. Elle s’est beaucoup fatiguée hier. Hier… »

Elle parlait sans se rendre compte de ce qu’elle disait, et ne le quittait pas de son regard suppliant et caressant.

Levine se tourna vers elle, ce qui la fit rougir et se taire.

« Je vous ai dit hier que je ne savais pas si j’étais ici pour longtemps, que cela dépendait de vous. »

Kitty baissait la tête de plus en plus, ne sachant pas elle-même ce qu’elle répondrait à ce qu’il allait dire.

« Que cela dépendait de vous, répéta-t-il. Je voulais dire — dire — c’est pour cela que je suis venu… Serez-vous ma femme ? » murmura-t-il sans savoir ce qu’il disait, mais avec le sentiment d’avoir fait le plus difficile. Il s’arrêta ensuite et la regarda.

Kitty ne relevait pas la tête ; elle respirait avec peine, et le bonheur remplissait son cœur. Jamais elle n’aurait cru que l’aveu de cet amour lui causerait une impression aussi vive. Mais cette impression ne dura qu’un instant. Elle se souvint de Wronsky, et, levant son regard sincère et limpide sur Levine, dont elle vit l’air désespéré, elle répondit avec hâte :

« Cela ne peut être… Pardonnez-moi. »

Combien, une minute auparavant, elle était près de lui et nécessaire à sa vie ! et combien elle s’éloignait tout à coup et lui devenait étrangère !

« Il ne pouvait en être autrement », dit-il sans la regarder.

Et, la saluant, il voulut s’éloigner.