Anna Karénine (trad. Bienstock)/I/30

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 15p. 215-219).


XXX

Un vent violent soufflait en bourdonnant entre les roues des wagons, les poteaux, et autour de la station. Les wagons, les poteaux, les gens, tout ce qu’on voyait était couvert d’un côté par la neige qui s’y déposait en couche de plus en plus épaisse. Le vent se calma un instant mais il reprit bientôt avec une violence telle qu’il semblait que rien ne pourrait lui résister. Pendant ce temps des gens couraient en s’interpellant gaiement, glissant sur les planches du quai, et ne cessant d’ouvrir et de fermer les larges portes de la gare.

L’ombre d’un homme courbé passa ; on entendait le son du marteau sur le fer. « Donne la dépêche ! » cria de l’autre côté, dans l’obscurité, une voix irritée. « Venez par ici, no 28 ! » criaient encore d’autres voix, et des gens, enveloppés, couverts de neige, couraient en avant. Deux messieurs quelconques, passèrent la cigarette aux lèvres. Elle respira encore une fois, et sortait déjà la main de son manchon pour saisir la poignée et remonter dans le wagon quand la lumière vacillante du réverbère lui fut cachée par un monsieur en capote militaire.

À ce moment elle se retourna et reconnut le visage de Vronskï. La main à la visière de sa casquette, il s’inclina devant elle, et lui demanda si elle n’avait besoin de rien, s’il ne pouvait lui être utile. Sans rien répondre, elle le regarda longtemps, fixement, et, malgré l’ombre où il se tenait, elle vit, ou il lui sembla voir, l’expression de son visage et de ses yeux.

C’était encore cette expression d’admiration respectueuse qui l’avait tant impressionnée la veille. Ces derniers jours, elle s’était dit plusieurs fois, et elle venait de se répéter encore quelques instants auparavant, que pour elle Vronskï était un de ces jeunes gens, dont il existe des centaines, tous semblables, que l’on rencontre partout et qu’elle ne se permettrait jamais même de penser à lui. Mais, maintenant, au premier moment de sa rencontre avec lui, un sentiment de fierté joyeuse la saisit. Il n’était pas nécessaire de demander pourquoi il était ici, elle le savait aussi sûrement que s’il le lui eût dit : il était là pour être où elle était.

— Je ne savais pas que vous partiez aussi ? Pourquoi partez-vous ? dit-elle en abaissant la main déjà prête à saisir la poignée. Et son visage exprima une joie et une animation des plus vives.

— Pourquoi je pars ? répéta-t-il regardant droit dans ses yeux. Je pars pour être où vous êtes. Je ne puis faire autrement, dit-il.

À ce moment, le vent, semblant avoir vaincu les obstacles, balayait la neige du toit des wagons ; une plaque de tôle détachée grinça et, en avant, la locomotive poussa un sifflement lugubre et plaintif. Toute l’horreur de la tourmente lui semblait maintenant plus belle. Il avait prononcé juste les mots que désirait son âme, mais que redoutait sa raison.

Elle ne répondit rien ; il voyait sur son visage la lutte qui se passait en elle.

— Pardonnez-moi si mes paroles vous ont déplu, lui dit-il humblement.

Il parlait d’une voix timide et respectueuse, mais avec tant de franchise et de fermeté que, pendant longtemps, elle ne put dire une parole.

— C’est mal ce que vous dites là, répondit-elle enfin, et, si vous êtes un galant homme, je vous prie d’oublier ce que vous m’avez dit comme je l’oublierai moi-même.

— Je n’oublierai jamais aucune de vos paroles, ni aucun de vos gestes… Je ne le puis…

— Assez ! Assez ! s’écria-t-elle, tâchant en vain de donner à son visage qu’il fixait avidement une expression sévère, et, saisissant de nouveau la poignée glacée du wagon, elle gravit le marchepied et entra rapidement dans le vestibule du compartiment. Là elle s’arrêta, réfléchissant en elle-même à ce qui venait de se passer ; sans se rappeler exactement ses paroles à elle ni les siennes, elle sentait que cette conversation d’une minute les avait rapprochés l’un de l’autre et elle en était à la fois effrayée et heureuse. Après quelques secondes, elle pénétra dans le wagon et reprit sa place. Le trouble qui l’agitait auparavant, loin de disparaître, grandissait au contraire et lui occasionnait une telle tension nerveuse qu’elle craignait à chaque instant que quelque chose ne se rompît en elle.

Elle ne dormit pas de la nuit, mais l’état de surexcitation dans lequel elle se trouvait et qui peuplait de rêves son imagination, n’avait rien de pénible ni de triste, au contraire elle se sentait pleine de joie et d’animation.

Vers le matin, elle s’endormit dans son fauteuil et quand elle s’éveilla il faisait grand jour et le train s’approchait de Pétersbourg. Aussitôt la pensée de sa maison, de son mari et de son fils et les soucis de la prochaine journée et des suivantes l’envahirent.

La première personne qui attira son attention quand le train stoppa à Pétersbourg et qu’elle en descendit, ce fut son mari. « Ah ! mon Dieu ! Pourquoi a-t-il de pareilles oreilles ? » pensa-t-elle en regardant son visage froid, imposant et solennel. C’étaient surtout les ourlets des oreilles où s’arrêtaient les bords du chapeau rond qui maintenant la frappaient. Dès qu’il l’aperçut il alla à sa rencontre, les lèvres pincées dans son sourire moqueur habituel et la regardant en face avec ses grands yeux fatigués. Une sensation pénible lui serra le cœur quand elle rencontra son regard fixe et fatigué, comme si elle se fût attendue à le trouver tout autre.

Elle se sentait surtout mécontente d’elle-même en se retrouvant en sa présence. Ce sentiment ne lui était pas inconnu car elle avait toujours éprouvé une certaine gêne dans ses relations avec son mari, mais jamais encore elle ne s’en était rendu compte si nettement ; aussi en fut-elle péniblement affectée.

— Oui, tu vois que je suis un mari tendre comme la première année de notre mariage ; je brûlais du désir de te revoir, lui dit-il de sa voix lente, et de ce ton moqueur dont il lui parlait toujours, comme s’il voulait tourner en ridicule ceux qui parlaient ainsi.

— Sérioja va bien ? demanda-t-elle.

— C’est là toute la récompense de mon ardeur ? dit-il. Il se porte bien, très bien.