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ANDALOUSIE.




CORDOUE. - SEVILLE. [1]




Nous avions essayé des mules ; pour terminer notre expérience des moyens de transport péninsulaires, il nous restait à tâter un peu de la galera. Il en partait justement une pour Cordoue. Déjà chargée d’une famille espagnole, nous la complétions et au-delà. Une petite description de cet aimable véhicule ne sera pas déplacée ici. Figurez-vous une charrette assez basse à quatre roues, munie de ridelles à claire voie et n’ayant pour fond qu’un filet de sparterie dans lequel on entasse les malles et les paquets sans grand souci des angles sortans ou rentrans. Là-dessus l’on jette deux ou trois matelas, ou, pour parler plus exactement, deux sacs de toile où flottent quelques touffes de laine peu cardée ; sur ces matelas s’étendent transversalement les pauvres voyageurs dans une position assez semblable (pardonnez-nous la trivialité de la comparaison) à celle des veaux que l’on porte au marché. Seulement ils n’ont pas les pieds liés, mais leur situation n’en est guère meilleure. Le tout est recouvert d’une grosse toile tendue sur des cerceaux, dirigé par un mayoral et traîné par quatre mules.

La famille avec laquelle nous faisions route était celle d’un ingénieur assez instruit et parlant bien français ; elle était accompagnée d’un grand scélérat de figure hétéroclite, autrefois brigand dans la bande de José Maria, et maintenant surveillant des mines. Ce drôle suivait la galère à cheval, le couteau dans la ceinture, la carabine à l’arçon de la selle. L’ingénieur paraissait faire grand cas de lui ; il vantait sa probité, sur laquelle son ancien métier ne lui inspirait aucune inquiétude ; il est vrai qu’en parlant de José Maria, il me dit à plusieurs reprises que c’était un brave et honnête homme. Cette opinion, qui nous paraîtrait légèrement paradoxale à l’endroit d’un voleur de grand chemin, est partagée en Andalousie par les gens les plus honorables. L’Espagne est restée arabe sur ce point, et les bandits y passent facilement pour des héros, rapprochement moins bizarre qu’il ne le semble d’abord, surtout dans les contrées du Midi, où l’imagination est si impressionnable : le mépris de la mort, l’audace, le sang-froid, la détermination prompte et hardie, l’adresse et la force, cette espèce de grandeur qui s’attache à l’homme en révolte contre la société, toutes ces qualités, qui agissent si puissamment sur les esprits encore peu civilisés, ne sont-elles pas celles qui font les grands caractères, et le peuple a-t-il si tort de les admirer chez ces natures énergiques, bien que l’emploi en soit condamnable ?

Le chemin de traverse que nous suivions montait et descendait d’une façon assez abrupte à travers un pays bossué de collines et sillonné d’étroites vallées dont le fond était occupé par des lits de torrens à sec et tout hérissés de pierres énormes qui nous causaient d’atroces soubresauts, et arrachaient des cris aigus aux femmes et aux enfans. Chemin faisant, nous remarquâmes quelques effets de soleil couchant d’une poésie et d’une couleur admirables. Les montagnes prenaient dans l’éloignement des teintes pourpres et violettes, glacées d’or, d’une chaleur et d’une intensité extraordinaires ; l’absence complète de végétation imprimait à ce paysage, uniquement composé de terrains et de ciels, un caractère de nudité grandiose et d’âpreté farouche dont l’équivalent n’existe nulle part, et que les peintres n’ont jamais rendu. — L’on fit halte quelques heures, à l’entrée de la nuit, dans un petit hameau de trois ou quatre maisons, pour laisser reposer les mules et nous permettre de prendre quelque nourriture. Imprévoyans comme des voyageurs français, quoiqu’un séjour de cinq mois en Espagne eût dû nous rendre plus sages, nous n’avions emporté de Malaga aucune provision ; aussi fûmes-nous obligés de souper de pain sec et de vin blanc qu’une femme de la posada voulut bien nous aller chercher, car les gardes-manger et les celliers espagnols ne partagent pas cette horreur que la nature a pour le vide, et ils logent le néant en toute sécurité de conscience.

Vers une heure du matin, l’on se remit en route, et, malgré les cahots effroyables, les enfans de l’employé des mines qui roulaient sur nous et les chocs que recevaient nos têtes vacillantes en heurtant les ridelles, nous ne tardâmes pas à nous endormir. Quand le soleil vint nous chatouiller le nez avec un rayon comme avec un épi d’or, nous étions près de Caratraca, village insignifiant, qui n’est pas marqué sur la carte et n’a de particulier que des sources d’eaux sulfureuses très efficaces pour les maladies de la peau, ce qui attire dans cet endroit perdu une population assez suspecte et d’un commerce malsain. On y joue un jeu d’enfer ; et, quoiqu’il fût encore de très bonne heure, les cartes et les onces d’or allaient déjà leur train. C’était quelque chose de hideux à voir que ces malades aux physionomies terreuses et verdâtres, encore enlaidies par la rapacité, allongeant avec lenteur leurs doigts convulsifs pour saisir leur proie. Les maisons de Caratraca, comme toutes celles des villages d’Andalousie, sont passées au lait de chaux, ce qui, joint à la teinte vive des tuiles, aux guirlandes de pampres, aux arbustes qui- les entourent, leur donne un air de fête et d’aisance bien différent des idées que l’on se fait dans le reste de l’Europe de la malpropreté espagnole, idées généralement fausses, qui ne peuvent être venues qu’à propos de quelques misérables hameaux, de la Castille, dont nous possédons l’équivalent et au-delà en Bretagne et en Sologne.

Dans la cour de l’auberge, mes regards furent attirés par des fresques grossières représentant des courses de taureaux avec une naïveté toute primitive ; autour des peintures se lisaient des copias en l’honneur de Paquirro Montès et de son quadrille. Le nom de Montès est tout-à-fait populaire en Andalousie, comme chez nous celui de Napoléon ; son portrait orne les murs, les éventails, les tabatières, et les Anglais, grands exploitateurs de la vogue, quelle qu’elle soit, répandent de Gibraltar des milliers de foulards où les traits du célèbre matador sont reproduits par l’impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagnés de légendes flatteuses.

Instruits par notre famine de la veille, nous achetâmes quelques provisions à notre hôte, et particulièrement un jambon, qu’il nous fit payer un prix exorbitant. L’on parle beaucoup des voleurs de grand chemin ; ce n’est pas sur le chemin qu’est le danger : c’est au bord, dans l’auberge, où l’on vous égorge, où l’on vous dépouille en toute sûreté sans que vous ayez le droit de recourir aux armes défensives, et de tirer votre coup de carabine au garçon qui vous a apporte votre compte. Je plains les bandits de tout mon cœur ; de pareils hôteliers ne leur laissent pas grand’chose à faire, et ne leur livrent les voyageurs que comme des citrons dont on a exprimé le jus. Dans les autres pays, l’on vous fait payer cher une chose qu’on vous fournit ; en Espagne, vous payez l’absence de tout au poids de l’or.

Notre sieste achevée, on attela les mules à la galère ; chacun reprit sa place sur les matelas, l’escopetero enfourcha son petit cheval montagnard, le mayoral fit provision de menus cailloux pour lancer aux oreilles de ses bêtes, et l’on se remit en marche. La contrée que nous traversions était sauvage sans être pittoresque : — des collines pelées, rugueuses, écorchées, décharnées jusqu’aux os ; des lits de torrens pierreux, espèces de cicatrices imprimées au soi par le ravage des pluies d’hiver ; des bois d’oliviers dont le feuillage pèle, enfariné par la poussière, ne faisait naître aucune idée de verdure ou de fraîcheur ; çà et là, au flanc déchiré des ravins de craie et de tuf, quelque touffe de fenouil blanchi par la chaleur ; sur la poudre du chemin les traces des serpens et dès vipères, et par-dessus tout cela un ciel brûlant comme une voûte de four, et pas un souffle d’air, pas une haleine de vent ! — Le sable gris soulevé par les sabots des mules retombait sans tourbillonner. Un soleil à chauffer le fer à blanc frappait sur la toile de notre galère, où nous mûrissions comme des melons sous cloche. De temps à autre, nous descendions et faisions une traite à pied, en nous tenant dans l’ombre du cheval ou de la charrette, et nous regrimpions, les jambes dégourdies, à notre place, en écrasant un peu les enfans et la mère, car nous ne pouvions arriver à notre coin qu’en rampant à quatre pattes sous le dôme surbaissé formé par les cerceaux de la galère. A force de franchir des fondrières et des ravins, de couper à travers champs pour abréger, nous perdîmes la vraie route. Notre mayoral, espérant se reconnaître, continua, comme s’il eût su parfaitement où il allait ; car les cosarios et les guides ne conviennent qu’ils sont égarés qu’à la dernière extrémité, et lorsqu’ils vous ont fait faire cinq à six lieues en dehors de la bonne voie. Il est juste de dire que rien n’était plus aisé que de se tromper sur ce chemin fabuleux, à peine battu, et dont de profonds ravins interrompaient à chaque instant le tracé. Nous nous trouvions dans de grands champs clair-semés d’oliviers aux troncs contournés et rabougris, aux attitudes effrayantes, sans aucune trace d’habitation humaine, sans apparence d’être vivant ; — depuis le matin, nous n’avions rencontré qu’un muchacho à moitié nu, poussant devant lui, à travers un flot de poussière, une demi-douzaine de cochons noirs. La nuit vint. — Pour surcroît de malheur, ce n’était pas nuit de lune, et nous n’avions pour nous guider que la tremblottante lueur des étoiles.

A chaque instant, le majoral quittait son siège et descendait téter la terre avec ses mains pour sentir s’il ne rencontrerait pas une ornière, une trace de roue qui pût le remettre sur la voie ; mais ses recherches furent inutiles, et, bien à contre-cœur, il se vit obligé de nous dire qu’il était égaré et ne savait pas où il était : il n’y concevait rien, il avait fait la route vingt fois et serait allé à Cordoue les yeux fermés. Tout cela nous paraissait, assez louche, et l’idée nous vint que nous étions peut-être exposés à quelque guet-apens. La situation n’était pas autrement agréable ; nous nous trouvions pris de nuit dans un pays perdu, loin de tout secours humain, au milieu d’une contrée réputée pour cacher plus de voleurs à elle seule que toutes les Espagnes réunies. Ces réflexions se présentèrent sans doute également à l’employé des mines et à son ami, l’ancien associé de José Maria, qui devait se connaître en pareille matière, car ils chargèrent silencieusement leurs carabines à balles, en firent autant de deux autres placées dans la galère, et nous en remirent une à chacun sans dire un mot, ce qui était fort éloquent. De cette façon, le mayoral restait sans armes, et, lorsqu’il aurait eu des intelligences avec les bandits, il se trouvait ainsi réduit à l’impuissance. Cependant, après avoir erré au hasard pendant deux ou trois heures, nous aperçûmes une lumière bien loin, qui scintillait sous les branches comme un ver luisant ; nous en fîmes tout de suite notre étoile polaire, et nous nous dirigeâmes vers elle le plus directement possible, au risque de verser à chaque pas. Quelquefois une anfractuosité du terrain la dérobait à notre vue. Alors tout nous semblait éteint dans la nature ; puis la lueur reparaissait, et notre espérance avec elle. Enfin, nous arrivâmes assez près d’une ferme pour distinguer la fenêtre, ciel où brillait notre étoile sous la forme d’une lampe de cuivre. Des chariots à bœufs, des instrumens aratoires dispersés çà et là nous rassurèrent tout-à-fait, car nous aurions pu tomber dans quelque coupe-gorge, dans quelque posada de barateros. Les chiens, ayant éventé notre présence, aboyaient à pleine gueule, de sorte que toute la ferme fut bientôt en rumeur. Les paysans sortirent le fusil à la main pour reconnaître la cause de cette alerte nocturne, et, ayant vu que nous étions d’honnêtes voyageurs fourvoyés, ils nous proposèrent poliment d’entrer nous reposer dans la ferme.

C’était l’heure du souper de ces braves gens. — Une vieille ridée, tannée, momifiée en quelque sorte, et dont la peau faisait des plis à toutes les jointures comme une botte à la hussarde, préparait dans une jatte de terre rouge un gaspacho gigantesque. Cinq à six levriers de la plus haute taille, minces de rable, larges de poitrine, supérieurement coiffés, dignes de la meute d’un roi, suivaient les mouvemens de la vieille avec l’attention la plus soutenue et l’air le plus mélancoliquement admiratif qu’on puisse imaginer. Mais ce délicieux régal n’était pas pour eux ; en Andalousie, ce sont les hommes et non les chiens qui mangent la soupe de croûtes de pain détrempées dans l’eau. Des chats que l’absence d’oreilles et de queue, car en Espagne on leur retranche ces superfluités ornementales, rendaient semblables à des chimères japonaises, regardaient aussi, mais de plus loin, ces appétissans préparatifs. — Une écuelle dudit gaspacho, deux tranches de notre jambon et quelques grappes d’un raisin blond comme l’ambre, nous composèrent un souper qu’il nous fallut disputer aux familiarités envahissantes des levriers, qui, sous prétexte de nous lécher, nous arrachaient littéralement la viande de la bouche. Nous nous levions et mangions debout, notre assiette à la main ; mais les diables de bêtes se dressaient sur les pattes de derrière, nous jetaient les pattes de devant aux épaules, et se trouvaient ainsi à hauteur du morceau convoité. S’ils ne l’emportaient pas, ils lui donnaient au moins deux ou trois tours de langue, et en prélibaient ainsi la première et la plus délicate saveur. — Ces levriers nous parurent descendre en droite ligne d’un chien fameux dont Cervantès n’a pourtant pas écrit l’histoire dans ses dialogues. — Cet illustre animal tenait dans une fonda espagnole l’emploi de laveuse de vaisselle, et, comme on reprochait à la servante que les assiettes n’étaient pas propres, elle jura ses grands dieux qu’elles avaient pourtant été lavées par sept eaux, por siete aguas. — Siete Aguas était le nom du chien, ainsi désigné parce qu’il léchait si exactement les plats, qu’on eût dit qu’ils avaient passé sept fois dans l’eau ; il fallait que ce jour-là il se fût négligé. Les levriers de la ferme étaient assurément de cette race.

L’on nous donna pour guide un jeune garçon qui connaissait parfaitement les chemins et nous conduisit sans encombre à Ecija, où nous parvînmes vers les dix heures du matin.

L’entrée d’Ecija est assez pittoresque ; l’on y arrive par un pont au bout duquel s’élève une porte en arcade d’un effet triomphal. Ce pont traverse une rivière qui n’est autre que le Genil de Grenade, et qu’obstruent des ruines d’arches antiques et des barrages pour les moulins ; quand on l’a franchi, l’on débouche dans une place plantée d’arbres, ornée de deux monumens d’un goût baroque. L’un consiste en une statue de la sainte Vierge dorée et posée sur une colonne dont le socle évidé forme comme une espèce de chapelle, enjolivée de pots de fleurs artificielles, d’ex-voto, de couronnes de moelle de roseau, et de tous les colifichets de la dévotion méridionale. L’autre est un saint Christophe gigantesque, aussi de métal doré, la main appuyée sur un palmier, canne proportionnée à sa grandeur, et portant sur l’épaule, avec les contractions de muscles les plus prodigieuses et des efforts à soulever une maison, un tout petit enfant Jésus d’une délicatesse et d’une mignonnerie charmantes. Ce colosse, attribué au sculpteur florentin Torregiani, qui écrasa d’un coup de poing le nez de Michel-Ange, est juché sur une colonne d’ordre salomonique, (c’est le nom qu’on donne ici aux colonnes torses), de granit rose tendre, dont la spirale se termine à mi-chemin en volutes et en fleurons extravagans. J’aime beaucoup les statues ainsi posées ; elles produisent plus d’effet, se voient de plus loin et à leur avantage. Les socles ordinaires ont quelque chose de massif et d’épaté qui ôte de la légèreté aux figures qu’ils supportent.

Ecija, bien qu’en dehors de l’itinéraire des touristes et généralement peu connue, est cependant une ville très intéressante, d’une physionomie toute particulière et très originale. Les clochers qui forment les angles les plus aigus de sa silhouette ne sont ni byzantins, ni gothiques, ni renaissance ; ils sont chinois, ou plutôt japonais ; vous les prendriez pour les tourelles de quelque miao dédié à Kong-fu-tzée, Boudha ou Fo, car ils sont revêtus entièrement de carreaux de porcelaine ou de faïence coloriés des teintes les plus vives et couverts de tuiles vernissées vertes et blanches disposées en damier et de l’aspect le plus étrange du monde. Le reste de l’architecture n’est pas moins chimérique, et l’amour du contourné y est poussé à ses dernières limites. Ce ne sont que dorures, incrustations, brèches et marbres de couleurs chiffonnés comme des étoffes, que guirlandes de fleurs, lacs d’amour, anges bouffis, tout cela enluminé, fardé, d’une richesse folle et d’un mauvais goût sublime.

La Calle de los Caballeros, où demeure la noblesse et qui renferme les plus beaux hôtels, est vraiment quelque chose de miraculeux dans ce genre ; l’on a peine à croire que l’on soit dans une rue réelle, entre des maisons habitées par des êtres possibles. Les balcons, les grilles, les frises, rien n’est droit, tout se tortille, se contourne, s’épanouit en fleurons, en volutes, en chicorées. Vous ne trouverez pas une superficie d’un pouce carré qui ne soit guillochée, festonnée, brodée, dorée ou peinte ; cela dépasse tout ce que le genre, désigné chez nous sous le nom de rococo, a laissé de plus rocailleux et de plus désordonné, avec une épaisseur et un entassement de luxe que le bon goût français, même aux pires époques, a toujours su éviter. Ce pompadour-hollando-chinois amuse et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crépies à la chaux, d’une blancheur éblouissante qui se détache merveilleusement sur l’azur foncé du ciel, et nous firent songer à l’Afrique par leurs toits plats, leurs petites fenêtres et leurs miradores, idée que nous rappelait suffisamment une chaleur de trente-sept degrés Réaumur, température habituelle du lieu dans les étés frais. Ecija est surnommée la poêle de l’Andalousie, et jamais surnom ne fut mieux mérité : située dans un bas-fond, elle est entourée de collines sablonneuses qui l’abritent du vent et lui renvoient les rayons du soleil comme des miroirs concentriques. L’on y vit à l’état de friture : ce qui ne nous empêcha pas de la parcourir vaillamment en tous sens en attendant notre déjeuner. La Plaza-Mayor présente un coup d’œil fort original avec ses maisons à piliers, ses rangées de fenêtres, ses arcades et ses balcons en saillie.

Notre parador était assez confortable, et l’on nous y servit un repas presque humain que nous savourâmes avec une sensualité bien permise après tant de privations. Une longue sieste, dans une grande chambre bien close, bien obscure, bien arrosée, acheva de nous reposer, et quand, vers trois heures, nous remontâmes dans la galère, nous avions la mine sereine et tout-à-fait résignée.

La route d’Ecija à la Carlotta, où nous devions coucher, traverse pays peu intéressant, d’un aspect aride et poussiéreux, ou du moins que la saison faisait paraître tel, et qui n’a pas laissé grande trace dans notre souvenir. De distance en distance apparaissaient quelques plants d’oliviers et quelques touffes de chênes verts, et les aloès montraient leur feuillage bleuâtre d’un effet toujours si caractéristique. La chienne de l’employé des mines (car nous avions des quadrupèdes dans notre ménagerie, sans compter les enfans) fit lever quelques perdrix dont deux ou trois furent abattues par mon compagnon de voyage. Voilà l’incident le plus remarquable de cette étape.

La Carlotta, où nous nous arrêtâmes pour passer la nuit, est un hameau sans importance. L’auberge occupe un ancien couvent métamorphosé d’abord en caserne, comme cela a presque toujours lieu dans les temps de révolution, la vie militaire étant celle qui s’enchasse et s’emménage le plus facilement dans les bâtimens disposés pour la vie claustrale. De longs cloîtres en arcades formaient galerie couverte sur les quatre faces des cours. Au milieu de l’une d’elles bâillait la bouche noire d’un puits énorme, très profond, qui nous promettait le délicieux régal d’une eau bien claire et bien froide. En me penchant sur la margelle, je vis que l’intérieur était tout tapissé de plantes du plus beau vert qui avaient poussé dans l’interstice des pierres. Pour trouver quelque verdure et quelque fraîcheur, il fallait effectivement aller regarder dans les puits, car la chaleur était telle qu’on eût pu la croire produite par le voisinage d’un incendie. La température des serres où l’on élève des végétations tropicales peut seule en donner une idée. L’air même brûlait, et les bouffées de vent semblaient charrier des molécules ignées. J’essayai de sortir pour aller faire un tour dans le village, mais la vapeur d’étuve qui m’accueillit dès la porte me fit rebrousser chemin. Notre souper se composa de poulets démembrés étendus pêle-mêle sur une couche de riz aussi relevé de safran qu’un pilait turc, et d’une salade (ensalada) de feuillages verts nageant dans un déluge d’eau vinaigrée, étoilée çà et là de quelques îlots d’huile empruntée sans doute à al lampe. Ce somptueux repas terminé, l’on nous conduisit à nos chambres qui étaient déjà tellement habitées que nous allâmes achever la nuit au milieu de la cour, dans notre manteau, une chaise renversée nous servant d’oreiller. Là, du moins, nous n’étions exposés qu’aux moustiques, et en mettant des gants et en voilant notre figure d’un foulard, nous en fûmes quittes pour cinq ou six coups d’aiguillon. Ce n’était que douloureux, et non dégoûtant.

Nos hôtes avaient des figures légèrement patibulaires, mais depuis long-temps nous n’y prenions plus garde, accoutumés que nous étions à des physionomies plus ou moins rébarbatives. Un fragment de leur conversation que nous surprîmes nous montra que leurs sentimens étaient assortis à leur physique. Ils demandaient à l’escopetero, croyant que nous n’entendions pas l’espagnol, s’il n’y avait pas un coup à faire contre nous en nous allant attendre quelques lieues plus loin. L’ancien associé de José Maria leur répondit d’un air parfaitement noble et majestueux : Je ne le souffrirai pas, puisque ces gentilshommes sont de ma compagnie ; d’ailleurs ils s’attendent à être volés et n’ont avec eux que la somme strictement nécessaire pour le voyage, leur argent étant en lettres de change sur Séville. En outre, ils sont grands et forts tous les deux ; quant à l’employé des mines, c’est mon ami, et nous avons quatre carabines dans la galère. » Ce raisonnement persuasif convainquit notre hôte et ses acolytes, qui se contentèrent pour cette fois des moyens de détroussement ordinaires permis aux aubergistes de toutes les contrées.

Malgré toutes les histoires effrayantes sur les brigands rapportées par les voyageurs et les naturels du pays, nos aventures se bornèrent là, et ce fut l’incident le plus dramatique de notre longue pérégrination à travers les contrées réputées les plus dangereuses de l’Espagne à une époque certainement favorable à ce genre de rencontres ; le brigand espagnol a été pour nous un être purement chimérique, une abstraction, une simple poésie. Jamais nous n’avons aperçu l’ombre d’un trabuco, et nous étions devenus, à l’endroit du voleur, d’une incrédulité égale pour le moins à celle du jeune gentleman anglais dont Mérimée raconte l’histoire, lequel, tombé entre les mains d’une bande qui le détroussait, s’obstinait à n’y voir que des comparses de mélodrame apostés pour lui faire pièce.

Nous quittâmes la Carlotta vers les trois heures de l’après-midi, et le soir nous fîmes halte dans une misérable cabane de bohémiens, dont le toit était formé de simples branches d’arbres coupées et jetées, comme une espèce de chaume grossier, sur des perches transversales. Après avoir bu quelques verres d’eau, je m’étalai tranquillement devant la porte, sur le sein rugueux de notre mère commune ; et tout en regardant l’abîme azuré du ciel où semblaient voltiger, comme des essaims d’abeilles d’or, de larges étoiles dont le scintillement formait un tourbillon lumineux pareil à celui que produisent autour du corps des libellules leurs ailes invisibles à force de rapidité, je ne tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil, comme si j’eusse été couché dans le lit le plus moelleux du monde. Je n’avais cependant pour oreiller qu’une pierre enveloppée dans ma cape, et quelques cailloux de dimension honnête s’estampaient en creux dans mes reins. Jamais nuit plus belle et plus sereine n’emmaillota le globe dans son manteau de velours bleu. A minuit environ, la galère se remit en marche, et, quand l’aurore parut, nous n’étions plus qu’à une demi-lieue de Cordoue.

L’on croirait peut-être, à la description de ces haltes et de ces étapes, qu’une grande distance sépare Cordoue de Malaga, et que nous avons fait un chemin énorme dans ce voyage, qui n’a pas duré moins de quatre jours et demi. La distance parcourue n’est que d’une vingtaine de lieues d’Espagne, à peu près trente lieues de France ; mais la voiture était pesamment chargée, le chemin abominable, sans relais disposés pour changer de mules. Joignez à cela une chaleur intolérable qui aurait asphyxié bêtes et gens, si l’on se fût risqué dehors aux heures où le soleil a toute sa force. Cependant ce voyage si lent et si pénible nous a laissé un bon souvenir ; la rapidité excessive des moyens de transport ôte tout charme à la route : vous êtes emporté comme dans un tourbillon, sans avoir le temps de rien voir, de rien examiner, et puis à quoi bon partir, si l’on arrive tout de suite ? Autant vaut rester chez soi. Pour moi, le plaisir du voyage est d’aller et non d’arriver.

Un pont sur le Guadalquivir, assez large à cet endroit, sert d’entrée à Cordoue du côté d’Ecija. Tout auprès l’on remarque les ruines d’anciennes arches d’un aqueduc arabe. La tête du pont est défendue par une grande tour carrée, crénelée et soutenue par des casemates de construction plus récente. Les portes de la ville n’étaient pas encore ouvertes ; une cohue de chariots à bœufs majestueusement coiffés de tiares en sparterie jaune et rouge, de mulets et d’ânes blancs chargés de paille hachée, de paysans à chapeaux en pain de sucre, vêtus de capas de laine brune retombant par devant et par derrière comme une chape de prêtre, et qui se mettent en passant la tête par un trou pratiqué au milieu de l’étoffe, attendaient l’heure avec le flegme et la patience ordinaires aux Espagnols, qui ne paraissent jamais pressés. Un pareil rassemblement à une barrière de Paris eût fait un vacarme horrible, et se serait répandu en invectives et en injures ; là point d’autre bruit que le frisson d’un grelot de cuivre au collier d’une mule et le tintement argentin de la sonnette d’un âne-colonel changeant de position ou reposant sa tête sur le col d’un confrère à longues oreilles.

Nous profitâmes de ce temps d’arrêt pour examiner à loisir l’aspect extérieur de Cordoue. Une belle porte, en manière d’arc de triomphe, d’ordre ionique, et d’un si grand goût qu’on aurait pu la croire romaine, formait à la ville des califes une entrée fort majestueuse, à laquelle cependant j’aurais préféré une de ces belles arcades moresques évasées en cœur, comme l’on en voit à Grenade. La mosquée-cathédrale s’élevait au-dessus de l’enceinte et des toits de la ville plutôt comme une citadelle que comme un temple, avec ses hautes murailles denticulées de créneaux arabes, et le lourd dôme catholique accroupi sur sa plate-forme orientale. Il faut l’avouer, ces murailles sont badigeonnées d’une sorte de jaune assez abominable. Sans être de ceux qui aiment précisément les édifices moisis, lépreux et noirs, nous avons une horreur particulière pour cette infâme couleur potiron qui charme à un si haut degré les prêtres, les fabriques et les chapitres de tous les pays, puisqu’ils ne manquent jamais d’en empâter les merveilleuses cathédrales qui leur sont livrées. Les édifices doivent être peints et l’ont toujours été, même aux époques les plus pures ; seulement il faudrait mieux choisir la nuance et la nature de l’enduit.

Enfin l’on ouvrit les portes, et nous eûmes l’agrément préalable d’être visités assez minutieusement à la douane, après quoi l’on nous laissa libres de nous rendre en compagnie de nos malles au pavador le plus voisin.

Cordoue a l’aspect plus africain que toute autre ville d’Andalousie ; ses rues ou plutôt ses ruelles, dont le pavé tumultueux ressemble au lit de torrens à sec, toutes jonchées de la paille courte qui s’échappe de la charge des ânes, n’ont rien qui rappelle les mœurs et les habitudes de l’Europe. L’on y marche entre d’interminables murailles couleur de craie aux rares fenêtres treillisées de grilles et de barreaux, et l’on n’y rencontre que quelque mendiant à figure rébarbative, quelque dévote encapuchonnée de noir, ou quelque majo, qui passe avec la rapidité de l’éclair sur son cheval brun harnaché de blanc, arrachant des milliers d’étincelles aux cailloux du pavé. Les Mores, s’ils pouvaient y revenir, n’auraient pas grand’chose à faire pour s’y réinstaller. L’idée que l’on a pu se former, en pensant à Cordoue, d’une ville aux maisons gothiques, aux flèches brodées à jour, est entièrement fausse. L’usage universel du crépi à la chaux donne une teinte uniforme à tous les monumens, remplit les rides de l’architecture, efface les broderies et ne permet pas de lire leur âge. Grace à la chaux, le mur fait il y a cinq cents ans ne peut se distinguer du mur achevé d’hier. Cordoue, autrefois le centre de la civilisation arabe, n’est plus aujourd’hui qu’un ramas de petites maisons blanches par-dessus lesquelles jaillissent quelques figuiers d’Inde à la verdure métallique, quelque palmier épanoui comme un crabe de feuillage, et que divisent en îlots d’étroits corridors par où deux mulets auraient peine à passer de front. La vie semble s’être retirée de ce grand corps, animé jadis par l’active circulation du sang moresque ; il n’en reste plus maintenant que le squelette blanchi et calciné. Mais Cordoue a sa mosquée, monument unique au monde et tout-à-fait neuf, même pour les voyageurs qui ont eu déjà l’occasion d’admirer à Grenade ou à Séville les merveilles de l’architecture arabe.

Malgré ses airs moresques, Cordoue est pourtant bonne chrétienne et placée sous la protection spéciale de l’archange Raphaël. Du balcon de notre parados, nous voyions s’élever un monument assez bizarre en l’honneur de ce patron céleste ; nous eûmes envie d’aller l’examiner de plus près. L’archange Raphaël, du haut de sa colonne, l’épée à la main, les ailes déployées, scintillant de dorure, semble une sentinelle veillant éternellement sur la ville confiée à sa garde. La colonne est de granit gris avec un chapiteau corinthien de bronze doré, et repose sur une petite tour ou lanterne de granit rose, dont le soubassement est formé par des rocailles où sont groupés un cheval, un palmier, un lion et un monstre marin des plus fantastiques ; quatre statues allégoriques complètent cette décoration. Dans le socle se trouve enchâssé le cercueil de l’évêque Pasqual, personnage célèbre par sa piété et sa dévotion au saint archange.

Sur un cartouche se lit l’inscription suivante :

Yo te juro for Jesu-Cristo cruzyficado que soi Rafaël angel, a quien dios tiene puesto por guarda de esta ciudad.

Mais, nous direz-vous, comment a-t-on su que l’archange Raphaël était précisément le patron de la vieille ville d’Abdérame, lui et pas un autre ? Nous vous répondrons au moyen d’une romance ou complainte imprimée avec permission, à Cordoue, chez don Rafaël Garcia Rodriguez, rue de la Librairie ; ce précieux document porte en tête une vignette sur bois représentant l’archange les ailes ouvertes, l’auréole autour de la tête, son bâton de voyage et son poisson à la main, majestueusement campé entre deux glorieux pots de jacinthes et de pivoines, le tout accompagné d’une inscription ainsi conçue : Véridique relation et curieuse légende du seigneur saint Rafaël, archange, avocat de la peste et gardien de la cité de Cordoue.

L’on y raconte comme quoi le bienheureux archange apparut à don Andrés Roëlas, gentilhomme et prêtre de Cordoue, et lui tint dans sa chambre un discours dont la première phrase est précisément celle que l’on a gravée sur la colonne. Ce discours, que les légendaires ont conservé, dura plus d’une heure et demie, le prêtre et l’archange étant assis face à face, chacun sur une chaise. Cette apparition eut lieu le 7 mai de l’an du Christ 1578, et c’est pour en conserver le souvenir qu’on a élevé ce monument.

Une esplanade entourée de grilles s’étend autour de cette construction et permet de la contempler sur toutes les faces. Les statues, ainsi placées, ont quelque chose d’élégant et de svelte qui me plaît beaucoup et qui dissimule admirablement la nudité d’une terrasse, d’une place publique ou d’une cour trop vaste. La statuette posée sur une colonne de porphyre, dans la cour du palais des Beaux-Arts de Paris, peut donner en petit une idée du parti qu’on pourrait tirer pour l’ornementation de cette manière d’ajuster les figures qui prennent ainsi un aspect monumental qu’elles n’auraient pas sans cela. Cette réflexion nous était déjà venue devant la sainte Vierge et le saint Christophe d’Ecija.

L’extérieur de la cathédrale nous avait peu séduits, et nous avions peur d’être cruellement désenchantés. Les vers de Victor Hugo,

Cordoue aux maisons vieilles
A sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles,

nous semblaient d’avance trop flatteurs, mais nous fûmes bientôt convaincus qu’ils n’étaient que justes.

Ce fut le calife Abderrahman 1er qui jeta les fondemens de la mosquée de Cordoue vers la fin du VIIIe siècle ; les travaux furent menés avec une telle activité, que la construction était terminée au commencement du IXe : vingt-un ans suffirent pour achever ce gigantesque édifice ! Quand on songe qu’il y a mille ans, une œuvre si admirable et de proportions si colossales était exécutée, en si peu de temps, par un peuple tombé depuis dans la plus sauvage barbarie, l’esprit s’étonne et se refuse à croire aux prétendues doctrines de progrès qui ont cours aujourd’hui ; l’on se sent même tenté de se ranger à l’opinion contraire lorsqu’on visite des contrées occupées jadis par des civilisations disparues. J’ai toujours beaucoup regretté, pour ma part, que les Mores ne soient pas restés maîtres de l’Espagne, qui certainement n’a fait que perdre à leur expulsion. Sous leur domination, s’il faut en croire les exagérations populaires, si gravement recueillies par les historiens, Cordoue comptait deux cent mille maisons, quatre-vingt mille palais et neuf cents bains ; douze mille villages lui servaient comme de faubourgs. Maintenant elle n’a pas quarante mille habitans, et paraît presque déserte.

Abderrahman voulait faire de la mosquée de Cordoue un but de pèlerinage, une Mecque occidentale, le premier temple de l’islamisme après celui où repose le corps du prophète. Je n’ai pas encore vu la casbah de la Mecque, mais je doute qu’elle égale en magnificence et en étendue la mosquée espagnole. On y conservait l’un des originaux du Koran, et, relique plus précieuse encore, un os du bras de Mahomet. Les gens du peuple prétendent même que le sultan de Constantinople paie encore un tribut au roi d’Espagne pour que l’on ne dise pas la messe dans l’endroit consacré spécialement au prophète. Cette chapelle est appelée ironiquement par les dévots le Zancarron, terme de mépris qui signifie mâchoire d’âne, mauvaise carcasse.

La mosquée de Cordoue est percée de sept portes qui n’ont rien de monumental, car sa construction même s’y oppose et ne permet pas le portail majestueux commandé impérieusement par le plan sacramentel des cathédrales catholiques, et dans son extérieur rien ne vous prépare à l’admirable coup d’œil qui vous attend. — Nous passerons, s’il vous plaît, par le patio de los naranjos, immense et magnifique cour plantée d’orangers monstrueux, contemporains des rois mores, entourée de longues galeries en arcades, dallée de marbre, et sur l’un des côtés de laquelle se dresse un clocher d’un goût médiocre, maladroite imitation de la Giralda, comme nous le pûmes voir plus tard à Séville. Sous le pavé de cette cour, il existe, dit-on, une immense citerne. — Du temps des Ommyades, l’on pénétrait de plain-pied du patio de los naranjos dans la mosquée même, car l’affreux mur qui arrête la perspective de ce côté n’a été bâti que postérieurement.

La plus juste idée que l’on puisse donner de cet étrange édifice, c’est de dire qu’il ressemble à une grande esplanade fermée de murs et plantée de colonnes en quinconce. L’esplanade a quatre cent vingt pieds de large et quatre cent quarante de long. Les colonnes sont au nombre de huit cent soixante ; ce n’est, dit-on, que la moitié de la mosquée primitive.

L’impression que l’on éprouve en entrant dans cet antique sanctuaire de l’islam est indéfinissable et n’a aucun rapport avec les émotions que cause ordinairement l’architecture : il vous semble plutôt marcher dans une forêt plafonnée que dans un édifice ; de quelque côté que vous vous tourniez, votre œil s’égare à travers des allées de colonnes qui se croisent et s’allongent à perte de vue comme une végétation de marbre spontanément jaillie du sol ; le mystérieux demi-jour qui règne dans cette futaie ajoute encore à l’illusion. L’on compte dix-neuf nefs dans le sens de la largeur, et trente-six dans l’autre sens, mais l’ouverture des arcades transversales est beaucoup moindre. Chaque nef est formée de deux rangs d’arceaux superposés dont quelques-uns se croisent et s’entrelacent comme des rubans, produisent l’effet le plus bizarre. Les colonnes, toutes d’un seul morceau, n’ont guère plus de dix à douze pieds jusqu’au chapiteau d’un corinthien arabe plein de force et d’élégance, qui rappelle plutôt le palmier d’Afrique que l’acanthe de Grèce. Elles sont de marbres rares, de porphyre, de jaspe, de brèche verte et violette, et autres matières précieuses ; il y en a même quelques-unes d’antiques et qui proviennent, à ce qu’on prétend, des ruines d’un ancien temple de Janus. Ainsi trois religions ont célébré leurs rites sur cet emplacement. De ces trois religions, l’une a disparu sans retour dans le gouffre du passé, avec la civilisation qu’elle représentait ; l’autre a été refoulée hors de l’Europe, où elle n’a plus qu’un pied, jusqu’au fond de la barbarie orientale ; la troisième, après avoir atteint son apogée, minée par l’esprit d’examen, s’affaiblit de jour en jour, même aux contrées où elle régnait en souveraine absolue, et peut-être la vieille mosquée d’Abdérame durera-t-elle encore assez pour voir une quatrième croyance s’installer à l’ombre de ses arceaux, et célébrer avec d’autres formes et d’autres chants le nouveau dieu, ou plutôt le nouveau prophète, car Dieu ne change jamais.

Au temps des califes, huit cents lampes d’argent remplies d’huiles aromatiques éclairaient ces longues nefs, faisaient miroiter le porphyre et le jaspe poli des colonnes, accrochaient une paillette de lumière aux étoiles dorées des plafonds, et trahissaient dans l’ombre les mosaïques de cristal et les légendes du Koran entrelacées d’arabesques et de fleurs. Parmi ces lampes se trouvaient les cloches de Saint-Jacques de Compostelle, conquises par les Mores ; renversées et suspendues à la voûte avec des chaînes d’argent, elles illuminaient le temple d’Allah et de son prophète, tout étonnées d’être devenues lampes musulmanes de cloches catholiques qu’elles étaient. Le regard pouvait alors se jouer en toute liberté sous les longues colonnades et découvrir, du fond du temple, les orangers en fleur et les fontaines jaillissantes du patio dans un torrent de lumière rendue plus éblouissante encore par le contraste du demi-jour de l’intérieur. Malheureusement cette magnifique perspective est obstruée aujourd’hui par l’église catholique, masse énorme enfoncée lourdement au cœur de la mosquée arabe. Des retables, des chapelles, des sacristies, empâtent et détruisent la symétrie générale. Cette église parasite, monstrueux champignon de pierre, verrue architecturale poussée au dos de l’édifice arabe, a été construite sur les dessins de Hernan Ruiz, et n’est pas sans mérite en elle-même ; on l’admirerait partout ailleurs, mais la place qu’elle occupe est à jamais regrettable. Elle fut élevée, malgré la résistance de l’ayuntamiento, par le chapitre, sur un ordre surpris à l’empereur Charles-Quint, qui n’avait pas vu la mosquée. Il dit, l’ayant visitée quelques années plus tard : « Si j’avais su cela, je n’aurais jamais permis qu’on touchât à l’œuvre ancienne ; vous avez mis ce qui se voit partout à la place de ce qui ne se voyait nulle part. » Ces justes reproches firent baisser la tête au chapitre, mais le mal était fait. On admire dans le chœur une immense menuiserie sculptée en bois d’acajou massif et représentant des sujets de l’ancien Testament, œuvre de don Pedro Duque Cornejo, qui employa dix ans de sa vie à ce prodigieux travail, comme on peut le voir sur la tombe du pauvre artiste, couché sous une dalle à quelques pas de son œuvre. A propos de tombe, nous en avons remarqué une assez singulière, enclavée dans le mur ; elle était en forme de malle et fermée de trois cadenas. Comment le cadavre enfermé si soigneusement fera-t-il au jour du jugement dernier pour ouvrir les serrures de pierre de son cercueil, et comment en retrouvera-t-il les clés au milieu du désordre général ?

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’ancien plafond d’Abdérame, en bois de cèdre et de mélèse, sétait conservé avec ses caissons, ses soffites, ses losanges, et toutes ses magnificences orientales ; on l’a remplacé par des voûtes et des demi-coupoles d’un goût médiocre. L’ancien dallage a disparu sous un pavé de brique qui a exhaussé le sol, noyé les fûts des piliers, et rendu plus sensible encore le défaut général de l’édifice, trop bas pour son étendue.

Toutes ces profanations n’empêchent pas la mosquée de Cordoue d’être encore un des plus merveilleux monumens du monde ; et, comme pour nous faire sentir plus amèrement les mutilations du reste, une portion, que l’on appelle le Mirah, a été conservée comme par miracle dans une intégrité scrupuleuse.

Le plafond de bois sculpté et doré avec sa media-naranja constellée d’étoiles, les fenêtres découpées et garnies de grillages qui tamisent doucement le jour, la galerie de colonnettes à trèfles, les plaques de mosaïque en verres de couleur, les versets du Koran en lettres de cristal doré qui serpentent à travers les ornemens et les arabesques les plus gracieusement compliqués, forment un ensemble d’une richesse, d’une beauté, d’une élégance féerique dont l’équivalent ne se rencontre que dans les Mille et une Nuits, et qui n’a rien à envier à aucun art. Jamais lignes ne furent mieux choisies, couleurs mieux combinées : les gothiques même, dans leurs plus fins caprices, dans leurs plus précieuses orfèvreries, ont quelque chose de souffreteux, d’émacié, de malingre, qui sent la barbarie et l’enfance de l’art. L’architecture du Mirah montre au contraire une civilisation arrivée à son plus haut développement, un art à son période culminant ; au-delà, il n’y a plus que la décadence. La proportion, l’harmonie, la richesse et la grace, rien n’y manque. De cette chapelle, l’on entre dans un petit sanctuaire excessivement orné, dont le plafond est fait d’un seul bloc de marbre creusé en conque et ciselé avec une délicatesse infinie. C’était là probablement le saint des saints, l’endroit formidable et sacré où la présence de Dieu est plus sensible qu’ailleurs.

Une autre chapelle, appelée capilla de los reyes moros, où les califes faisaient leurs prières séparés de la foule des croyans, offre aussi des détails curieux et charmans ; mais elle n’a pas eu le même bonheur que le Mirah, et ses couleurs ont disparu sous une ignoble chemise de chaux.

Les sacristies regorgent de trésors ; ce ne sont qu’ostensoirs étincelans de pierreries, châsses d’argent d’un poids énorme, d’un travail inouï, et grandes comme de petites cathédrales, chandeliers, crucifix d’or, chappes brodées de perles : un luxe plus que royal et tout-à-fait asiatique.

Comme nous nous apprêtions à sortir, le bedeau qui nous servait de guide nous conduisit mystérieusement dans un recoin obscur, et nous fit remarquer pour curiosité suprême un crucifix qu’on prétend avoir été creusé avec l’ongle par un prisonnier chrétien sur une colonne de porphyre au pied de laquelle il était enchaîné. Pour constater l’authenticité de l’histoire, il nous montra la statue du pauvre captif placée à quelques pas de là. Sans être plus voltairien qu’il ne le faut en fait de légende, je ne puis m’empêcher de penser qu’autrefois l’on avait des ongles diablement durs, ou que le porphyre était bien tendre. Ce crucifix n’est d’ailleurs pas le seul ; il en existe un second sur une autre colonne, mais beaucoup moins bien formé. Le bedeau nous fit voir aussi une énorme défense d’ivoire suspendue au milieu d’une coupole par des chaînes de fer, et qui semblait la trompe de chasse de quelque géant sarrazin, de quelque Nemrod d’un monde disparu ; cette défense appartient, dit-on, à l’un des éléphans employés à porter les matériaux pendant la construction de la mosquée. Satisfaits de ses explications et de sa complaisance, nous lui donnâmes quelques piécettes, générosité qui parut déplaire beaucoup à l’ancien ami de José Maria, qui nous avait accompagnés, et lui arracha cette phrase un peu hérétique -Ne vaudrait-il pas mieux donner cet argent à un brave bandit qu’à un méchant sacristain ?

En sortant de la cathédrale, nous nous nous arrêtâmes quelques instans devant un joli portail gothique qui sert de façade à l’hospice des enfans trouvés. On l’admirerait partout ailleurs, mais ce voisinage formidable l’écrase.

La cathédrale visitée, rien ne nous retenait plus à Cordoue, dont le séjour n’est pas des plus récréatifs. — Le seul divertissement que puisse y prendre un étranger est d’aller se baigner au Guadalquivir ou se faire raser dans une des nombreuses boutiques de barbier qui avoisinent la mosquée, opération qu’accomplit avec beaucoup de dextérité, à l’aide d’un rasoir énorme, un petit frater juché sur le dossier du grand fauteuil de chêne où l’on vous fait asseoir.

La chaleur était intolérable, car elle se compliquait d’un incendie. La moisson venait de finir, et c’est l’usage en Andalousie de brûler le chaume lorsque les gerbes sont rentrées, afin que les cendres fertilisent la terre. La campagne flambait à trois ou quatre lieues à la ronde, et le vent qui se grillait les ailes, en passant sur cet océan de flamme, nous apportait des bouffées d’air chaud comme celui qui s’échappe des bouches de poêles : nous étions dans la position de ces scorpions que les enfans entourent d’un cercle de copeaux auxquels ils mettent le feu, et qui sont forcés de faire une sortie désespérée ou de se suicider en retournant leur aiguillon contre eux-mêmes. Nous préférâmes le premier moyen.

La galère dans laquelle nous étions venus nous ramena par le même chemin jusqu’à Écija, où nous demandâmes une calessine pour nous rendre à Séville. Le conducteur, nous ayant vu tous les deux, nous trouva trop grands, trop forts et trop lourds pour nous emmener, et fit toute sorte de difficultés. Nos malles étaient, disait-il, d’un poids si excessif, qu’il faudrait quatre hommes pour les soulever, et qu’elles feraient immanquablement rompre sa voiture. Nous détruisîmes cette dernière objection en plaçant tout seuls et avec la plus grande aisance les malles ainsi calomniées sur l’arrière de la calessine. Le drôle, n’ayant plus d’objections à faire, se décida enfin à partir.

Des terrains plats ou vaguement ondulés, plantés d’oliviers dont la couleur grise est encore affadie par la poussière, des steppes sablonneuses, où s’arrondissent de loin en loin, comme des verrues végétales, des boules de verdures noirâtres : voilà les seuls objets gui s’offrent à vos regards pendant plusieurs lieues.

A la Luisiana, toute la population était étendue devant les portes et ronflait à la belle étoile. Notre calessine faisait lever des files de dormeurs qui se rangeaient contre le mur en grommelant et en nous prodiguant toutes les richesses du vocabulaire andalou. Nous soupâmes dans une posada d’assez mauvaise mine, plus garnie de fusils et de tromblons que d’ustensiles de ménage. Des chiens monstrueux suivaient tous nos mouvemens avec obstination, et ne semblaient attendre qu’un signe pour nous déchirer à belles dents. — L’hôtesse avait l’air extrêmement surpris de la tranquillité vorace avec laquelle nous dépêchions notre omelette aux tomates. Elle semblait trouver ce repas superflu et regretter une nourriture qui ne nous profiterait pas. Cependant, malgré les apparences sinistres du lieu, nous ne fûmes pas égorgés, et l’on eut la clémence de nous laisser continuer notre route.

Le sol devenait de plus en plus sablonneux, et les roues de la calessine s’enfonçaient jusqu’aux moyeux dans des terrains mouvans. Nous comprîmes alors pourquoi notre voiturin s’inquiétait si fort de notre pesanteur spécifique. Pour soulager le cheval, nous mimes pied à terre, et vers minuit, après avoir suivi un chemin qui escaladait en zigzag les plans escarpés d’une montagne, nous arrivâmes à Carmona, lieu de notre couchée. Des fours où l’on brûlait de la chaux Jetaient sur cette rampe de rochers de longs reflets rougeâtres qui produisaient des effets à la Rembrandt d’une puissance et d’un pittoresque admirables.

La chambre que l’on nous donna était ornée de mauvaises lithographies coloriées représentant différens épisodes de la révolution de juillet, la prise de l’Hôtel-de-Ville, etc. Cela nous fit plaisir, et nous attendrit presque : c’était comme un petit morceau de France encadré et suspendu au mur. Carmona, que nous eûmes à peine le temps de regarder en remontant dans la voiture, est une petite ville blanche comme de la crème, à laquelle les campanilles et les tours d’un ancien couvent de religieuses carmélites donnent une tournure assez pittoresque : voilà tout ce que nous en pouvons dire.

A partir de Carmona, les plantes grasses, les cactus et les aloès, qui nous avaient abandonnés, reparurent plus hérissés et plus féroces (lue jamais. Le paysage était moins nu, moins aride, plus accidenté ; la chaleur avait perdu un peu de son intensité. Bientôt nous atteignîmes Alcala de los Panaderos, célèbre par la bonté de son pain, ainsi que l’indique son nom, et ses courses de novillos (jeunes taureaux), où se rendent les aficionados de Séville pendant les vacances de la place. Alcala de los Panaderos est très bien située au fond d’une petite vallée où serpente une rivière ; elle a pour abri un coteau où s’élèvent encore les ruines d’un ancien palais moresque. Nous approchions de Séville. En effet, la Giralda ne tarda pas à montrer à l’horizon d’abord sa lanterne à jour, ensuite sa tour carrée ; quelques heures après, nous passions sous la porte de Carmona, dont l’arc encadrait un fond de lumière poudroyante où se croisaient dans des flots de vapeur dorée, des galères, des ânes, des mules et des chariots à bœuf, les uns allant, les autres venant. — Un superbe aqueduc d’une physionomie romaine élevait à gauche de la route ses arcades de pierre ; de l’autre côté s’alignaient des maisons de plus en plus rapprochées : nous étions à Séville.

Il existe sur Séville un proverbe espagnol très souvent cité :

Quien no ha visto a Sevilla
No ha visto a maravilla.

Nous avouons en toute humilité que ce proverbe nous paraîtrait plus juste, appliqué à Tolède, à Grenade, qu’à Séville, où nous ne trouvons rien de particulièrement merveilleux, si ce n’est la cathédrale.

Séville est située sur le bord du Guadalquivir, dans une large plaine, et c’est de là que lui vient son nom d’Hispalis, qui veut dire terre plate en carthaginois, s’il faut en croire Arias 1iontano et Samuel Bochart. C’est une ville vaste, diffuse, toute moderne, gaie, riante, animée, et qui doit en effet sembler charmante à des Espagnols. On ne saurait trouver un contraste plus parfait avec Cordoue. — Cordoue est une ville morte, un ossuaire de maisons, une catacombe à ciel ouvert sur qui l’abandon tamise sa poussière blanchâtre ; les rares habitans qui se montrent au détour des ruelles ont l’air d’apparitions qui se sont trompées d’heure. Séville au contraire a toute la pétulance et le bourdonnement de la vie ; une folle rumeur plane sur elle à tout instant du jour ; à peine prend-elle le temps de faire sa sieste. Hier l’occupe peu, demain encore moins ; elle est toute au présent ; le souvenir et l’espérance sont le bonheur des peuples malheureux, et Séville est heureuse : elle jouit, tandis que sa sœur Cordoue, dans le silence et la solitude, semble rêver gravement d’Abderrhaman, du grand capitaine et de toutes ses splendeurs évanouies, phares brillans dans la nuit du passé, et dont elle n’a plus que la cendre.

Le badigeon, au grand désappointement des voyageurs et des antiquaires, règne en souverain à Séville ; les maisons mettent trois, quatre fois par an des chemises de chaux, ce qui leur donne un air de soin et de propreté, mais dérobe aux investigations les restes des sculptures arabes ou gothiques qui les ornaient anciennement. Rien n’est moins varié que ces réseaux de rues, on l’œil n’aperçoit que deux teintes : l’indigo du ciel et le blanc de craie des murailles, sur lesquelles se découpent les ombres azurées des bâtimens voisins, car dans les pays chauds les ombres sont bleues au lieu d’être grises, de façon que les objets semblent éclairés d’un côté par le clair de lune et de l’autre par le soleil ; cependant l’absence de toute teinte sombre produit un ensemble plein de vie et de gaieté. Des portes fermées par des grilles laissent apercevoir à l’intérieur des patios ornés de colonnes, de pavés en mosaïques, de fontaines, de pots de fleurs, d’arbustes et de tableaux. Quant à l’architecture extérieure, elle n’a rien de remarquable ; la hauteur des constructions dépasse rarement deux au trois étages, et à peine compterait-on une douzaine de façades intéressantes pour l’art. Le pavé est en petits cailloux comme celui de toutes les villes d’Espagne, mais il est rayé, en manière de trottoirs, de bandes de pierres plates assez larges sur lesquelles la foule marche à la file ; le pas est toujours cédé aux femmes, en cas de rencontre, avec cette exquise politesse naturelle aux Espagnols même de la plus basse classe. Les femmes de Séville justifient leur réputation de beauté ; elles se ressemblent presque toutes, ainsi que cela arrive dans les races pures et d’un type marqué ; leurs yeux fendus jusqu’aux tempes, frangés de longs cils bruns, ont un effet de blanc et noir inconnu en France. Lorsqu’une femme ou une jeune fille passe près de vous, elle abaisse lentement ses paupières, puis elle les relève subitement, vous décoche en face un regard d’un éclat insoutenable, fait un tour de prunelle et baisse de nouveau les cils. La bayadère Amany, lorsqu’elle dansait le pas des colombes, peut seule donner une idée de ces œillades incendiaires que l’Orient a léguées à l’Espagne ; nous n’avons pas de terme pour exprimer ce manège de prunelles, ojear manque à notre vocabulaire. Ces coups d’œil d’une lumière si vive et si brusque, qui embarrassent presque les étrangers, n’ont cependant rien de précisément significatif, et se portent indifféremment sur le premier objet venu ; une jeune Andalouse regardera avec ces yeux passionnés une charrette qui passe, un chien qui court après sa queue, des enfans qui jouent au taureau. Les yeux des peuples du Nord sont éteints et vides à côté de ceux-là ; le soleil n’y a jamais laissé son reflet.

Des dents dont les canines sont très pointues et qui ressemblent pour l’éclat à celles des jeunes chiens de Terre-Neuve, donnent au sourire des femmes de Séville quelque chose d’arabe et de sauvage d’une originalité extrême. Le front est haut, bombé, poli ; le nez, mince, tendant un peu à l’aquilin ; la bouche, très colorée. Malheureusement le menton termine quelquefois par une courbe trop brusque un ovale divinement commencé. Des épaules et des bras un peu maigres sont les seules imperfections que l’artiste le plus difficile pourrait trouver aux Sévillanes. La finesse des attaches, la petitesse des mains et des pieds, ne laissent rien à désirer. Sans aucune exagération poétique, on trouverait aisément à Séville des pieds de femmes à tenir dans la main d’un enfant. Les Andalouses sont très fières de cette qualité, et se chaussent en conséquence : de leurs souliers aux brodequins chinois la distance n’est pas grande.

Con primor se calza et pié
Digno de regio tapiz,

est un éloge aussi fréquent dans les romances que le teint de roses et de lis dans les nôtres.

Ces souliers, ordinairement de satin, couvrent à peine les doigts, et semblent n’avoir pas de quartier, étant garnis au talon d’un petit morceau de ruban de la couleur du bas. Chez nous, une petite fille de sept ou huit ans ne pourrait pas mettre le soulier d’une Andalouse de vingt ans. Aussi ne tarissent-elles pas en plaisanteries sur les pieds et les chaussures des femmes du Nord - Avec les souliers de bal d’une Allemande, on a fait une barque à six rameurs pour se promener sur le Guadalquivir. Les étriers de bois des picadores pourraient servir de pantoufles aux ladies, — et mille autres andaluzades de ce genre. J’ai défendu de mon mieux les pieds des Parisiennes, mais je n’ai trouvé que des incrédules. Malheureusement les Sévillanes ne sont restées Espagnoles que de pied et de tête, par le soulier et la mantille ; les robes de couleur à la française commencent à être en majorité. Les hommes sont habillés comme des gravures de mode. Quelquefois cependant ils portent de petites vestes blanches de basin avec le pantalon pareil, la ceinture rouge et le chapeau andalou, mais cela est rare, et ce costume est d’ailleurs assez peu pittoresque.

C’est à l’Alameda del Duque, où l’on va prendre l’air pendant les entr’actes du théâtre, qui est tout voisin, — et surtout à la Christina, — qu’il est charmant de voir entre sept et huit heures parader et manéger les jolies Sévillanes par petits groupes de trois ou quatre,, accompagnées de leurs galans en exercice ou en expectative. Elles ont quelque chose de leste, de vif, de fringant, et piaffent plutôt qu’elles ne marchent. La prestesse avec laquelle l’éventail s’ouvre et se ferme sous leurs doigts, l’éclat de leur regard, l’assurance de leur allure, la souplesse onduleuse de leur taille, leur donnent une physionomie toute particulière. Il peut y avoir en Angleterre, en France, en Italie, des femmes d’une beauté plus parfaite, plus régulière, mais assurément il n’y en a pas de plus jolies ni de plus piquantes. Elles possèdent à un haut degré ce que les Espagnols appellent la sel. C’est quelque chose dont il est difficile de donner une idée en France, un composé de nonchalance et de vivacité, de ripostes hardies, promptes, et de façons enfantines, une grace, un piquant, un ragoût, comme disent les peintres, qui peut se rencontrer en dehors de la beauté, et qu’on lui préfère souvent. Ainsi, l’on dit en Espagne à une femme : Que vous êtes salée, salaria ! Nul compliment ne vaut celui-là.

La Christina est une superbe promenade sur les bords du Guadalquivir, avec un salon pavé de larges dalles, entouré d’un immense canapé de marbre blanc garni d’un dossier de fer, ombragé de platanes d’Orient, avec un labyrinthe, un pavillon chinois, et toute sorte de plantations d’arbres du nord, de frênes, de cyprès, de peupliers, de saules, qui font l’admiration des Andalous, comme des palmiers et des aloès feraient celle des Parisiens.

Aux abords de la Christina, des bouts de corde soufrés et enroulés à des poteaux tiennent un feu toujours prêt à la disposition des fumeurs, de sorte que l’on est délivré de l’obsession des gamins porteurs d’un charbon qui vous poursuivent en criant fuego, et qui rendent insupportable le Prado de Madrid.

A cette promenade, tout agréable qu’elle est, je préfère cependant le rivage même du fleuve, qui offre un spectacle toujours animé et renouvelé sans cesse. Au milieu du courant, où l’eau est le plus profonde, stationnent les bricks et les goélettes du commerce, à la mâture élancée, aux cordages aériens, dont les traits se dessinent si nettement en noir sur le fond clair du ciel. Des embarcations légères se croisent en tous sens sur le fleuve. Quelquefois une barque emporte une société de jeunes gens et de jeunes femmes qui descendent le fleuve en jouant de la guitare et en chantant des copias dont la folle brise disperse les rimes, et que les promeneurs applaudissent de la rive. La Torre del Oro, espèce de tour octogone à trois étages en recul, crénelée à la moresque, dont le pied baigne dans le Guadalquivir auprès du débarcadère, et qui s’élance dans le bleu de l’air du milieu d’une forêt de mâts et de cordages, termine heureusement la perspective de ce côté. Cette tour, que les savans prétendent être de construction romaine, se reliait autrefois à l’Alcazar par des pans de murailles que l’on a démolis pour faire place à la Christina, et supportait, au temps des Mores, une des extrémités de la chaîne de fer qui barrait le fleuve, et dont l’autre bout allait s’attacher en face à des contreforts de maçonnerie. Le nom de Torre del Oro lui vient, dit-on, de ce qu’on y enfermait l’or apporté d’Amérique par les galions.

Nous allions nous promener là tous les soirs et regarder le soleil se coucher derrière le faubourg de Triana, situé de l’autre côté du fleuve. Un palmier du port le plus noble élevait dans l’air son soleil de feuilles comme pour saluer l’astre à son déclin. J’ai toujours beaucoup aimé les palmiers et n’ai jamais pu en voir un sans me sentir transporté dans un monde poétique et patriarcal, au milieu des féeries de l’Orient et des magnificences de la Bible.

Le soir, comme pour nous ramener au sentiment de la réalité, en regagnant la Calle de la Sierpe, où demeurait don César Bustamente, notre hôte, dont la femme, née à Jérès, avait les plus beaux yeux et les plus longs cheveux du monde, nous étions accostés par des gaillards très bien mis, de la tournure la plus convenable, avec lorgnon et chaîne de montre, qui nous priaient de venir nous reposer et prendre des rafraîchissemens chez des personnes muy finas, muy decentes, qui les avaient chargés de faire leurs invitations. Ces honnêtes gens semblèrent d’abord fort étonnés de nos refus, et, s’imaginant que nous ne les avions pas compris, ils entrèrent dans des détails plus explicites ; puis, voyant qu’ils perdaient leur temps, ils se contentèrent de nous offrir des cigarettes et des Murillo, car il faut vous le dire, l’honneur et aussi la plaie de Séville, c’est Murillo. Vous n’entendez prononcer que ce nom. Le moindre bourgeois, le plus mince abbé, possède au moins trois cents Murillo du meilleur temps qu’est-ce que cette croûte ? c’est du Murillo genre vaporeux ; et cette autre ? un Murillo genre chaud ; et cette troisième ? un Murillo genre froid. Murillo, comme Raphaël, a trois manières, ce qui fait que toute espèce de tableaux peut lui être attribuée et laisse une admirable latitude aux amateurs qui forment des galeries. A chaque coin de rue, on se heurte à l’angle d’un cadre : c’est un Murillo de trente francs, qu’un Anglais vient toujours d’acheter trente mille francs. — Regardez, seigneur cavalier, quel dessin ! quel coloris ! C’est la perla, la perlita. — Que de perles l’on m’a montrées qui ne valaient pas l’enchâssement et la bordure ! Que d’originaux qui n’étaient seulement pas des copies ! -Cela n’empêche pas Murillo d’être un des plus admirables peintres de l’Espagne et du monde. Mais nous voici loin des bords du Guadalquivir, revenons-y.

Un pont de bateaux réunit les deux rives et relie les faubourgs à la ville. C’est par là qu’on passe pour aller visiter, près de Santi-Ponce, les restes d’Italica, patrie du poète Silius Italicus, des empereurs Trajan, Adrien et Théodose ; on y voit un cirque en ruine et cependant d’une forme encore assez distincte. Les caveaux où l’on renfermait les bêtes féroces, les loges des gladiateurs, sont parfaitement reconnaissables, ainsi que les corridors et les gradins. Tout cela est bâti en ciment avec des cailloux noyés dans la pâte. Les revêtemens de pierre ont probablement été arrachés pour servir à des constructions plus modernes, car Italica a long-temps été la carrière de Séville. Quelques chambres ont été déblayées et servent d’asile, pendant les heures brûlantes, à des troupeaux de cochons bleus qui se sauvent en grognant entre les jambes des visiteurs et sont aujourd’hui la seule population de l’ancienne cité romaine. Le vestige le plus entier et le plus intéressant qui reste de toute cette splendeur disparue est une mosaïque de grande dimension, que l’on a entourée de murs et qui représente des Muses et des Néréïdes. Lorsqu’on la ravive avec de l’eau, ses couleurs sont encore fort vives, bien que par cupidité l’on en ait arraché les pierres les plus précieuses. L’on a trouvé aussi, dans les décombres, quelques fragmens de statues d’un assez bon style, et nul doute que des fouilles habilement dirigées n’amenassent des découvertes importantes. Italica est à une lieue et demie environ de Séville, et, avec une calessine, c’est une excursion que l’on peut faire à son aise en une après-dînée, à moins que l’on ne soit un antiquaire forcené et que l’on ne veuille regarder une à une toutes les vieilles pierres soupçonnées d’inscriptions.

La puerta de Triana a aussi des prétentions romaines et tire son nom de l’empereur Trajan. L’aspect en est fort monumental ; elle est d’ordre dorique, à colonnes accouplées, ornée des armes royales et surmontée de pyramides. Elle a son alcade particulier et sert de prison aux chevaliers. — Les portés del Carbon et del Aceite valent la peine d’être examinées. Sur la porte de Jerès se lit l’inscription suivante :

Hercules me edifico
Julio Cesar me cerco
De mures y torres altas
El rey santo me gano
Con Garci Perez de Vargas.

Séville est entourée d’une enceinte de murailles crénelées, flanquées par intervalle de grosses tours, dont plusieurs sont tombées en ruine, et de fossés aujourd’hui presque entièrement comblés. Ces murailles, qui ne seraient d’aucune défense contre l’artillerie moderne, produisent avec leurs créneaux arabes, découpés en scie, un effet assez pittoresque. La fondation, comme celle de tous les murs et de tous les camps possibles, en est attribuée à Jules César.

Sur une place qui avoisine la puerta de Triana, je vis un spectacle fort singulier. C’était une famille de bohémiens campés en plein air et qui composait un groupe à faire les délices de Callot. Trois pieux ajustés en triangle formaient une espèce de crémaillère rustique, qui soutenait, au-dessus d’un grand feu éparpillé par le vent en langues de flamme et en spirales de fumée, une marmite pleine de nourritures bizarres et suspectes, comme Goya sait en jeter dans les chaudrons des sorcières de Barahona. Auprès de ce foyer improvisé était assise une gitana au profil busqué, basanée, cuivrée, nue jusqu’à la ceinture, ce qui prouvait chez elle une absence complète de coquetterie ; ses longs cheveux noirs tombaient en broussaille sur son dos maigre et jaune et sur son front couleur de bistre. A travers leurs mèches désordonnées brillaient ces grands yeux orientaux faits de nacre et de jais, si mystérieux et si contemplatifs, qu’ils relèvent jusqu’à la poésie la physionomie la plus bestiale et la plus dégradée. Autour d’elle se vautraient, en glapissant, trois ou quatre marmots dans l’état le plus primitif, noirs comme des mulâtres, avec de gros ventres et des membres grêles qui les faisaient ressembler plutôt à des quadrumanes qu’à des bipèdes. Je doute que les petits Hottentots soient plus hideux et plus sales. Cet état de nudité n’est pas rare et ne choque personne. On rencontre souvent des mendians qui n’ont pour vêtement qu’un lambeau de couverture, un fragment de caleçon très hasardeux ; à Grenade et à Malaga, j’ai vu vaguer sur les places des gaillards de douze à quatorze ans moins habillés qu’Adam à sa sortie du paradis terrestre. Le faubourg de Triana est fréquent en rencontres de ce genre, car il contient beaucoup de gitanos, gens qui ont les opinions les plus avancées en fait de désinvolture ; les femmes font de la friture en plein vent, et les hommes s’adonnent à la contrebande, à la tonte des mulets, au maquignonnage, etc., quand ils ne font pas pis.

La Christina, le Guadalquivir, l’Alameda del Duque, Italica, l’AIcazar more, sont sans doute des choses fort curieuses ; mais la véritable merveille de Séville est sa cathédrale, qui reste en effet un édifice surprenant, même après la cathédrale de Burgos, de Tolède, et la mosquée de Cordoue. — Le chapitre qui en ordonna la construction résuma son plan dans cette phrase : « Élevons un monument qui fasse croire à la postérité que nous étions fous. » A la bonne heure, voilà un programme large et bien entendu ; ayant ainsi carte blanche, les artistes firent des prodiges, et les chanoines, pour accélérer l’achèvement de l’édifice, abandonnèrent toutes leurs rentes, ne se réservant que le strict nécessaire pour vivre. 0 trois fois saints chanoines ! dormez doucement sous votre dalle, à l’ombre de cotre cathédrale chérie, tandis que votre ame se prélasse au paradis dans une stalle probablement moins bien sculptée que celle de votre chœur !

Les pagodes hindoues les plus effrénées et les plus monstrueusement prodigieuses n’approchent pas de la cathédrale de Séville. C’est une montagne creuse, une vallée renversée ; Notre-Dame de Paris se promènerait la tête haute dans la nef du milieu, qui est d’une élévation épouvantable ; des piliers gros comme des tours, et qui paraissent frêles à faire frémir, s’élancent du sol ou retombent des voûtes comme les stalactites d’une grotte de géans. Les quatre nefs latérales, quoique moins hautes, pourraient abriter des églises avec leur clocher. Le retablo, ou maître-autel, avec ses escaliers, ses superpositions d’architectures, ses files de statues entassées par étage, est à lui seul un édifice immense : il monte presque jusqu’à la voûte. Le cierge pascal, grand comme un mât de vaisseau, pèse deux mille cinquante livres. Le chandelier de bronze qui le supporte est une espèce de colonne de la place Vendôme ; il est copié sur le chandelier du temple de Jérusalem, ainsi qu’on le voit figuré sur les bas-reliefs de l’arc de Titus ; tout est dans cette proportion grandiose. Il se brûle par an dans la cathédrale vingt mille livres de cire et autant d’huile ; le vin qui sert à la consommation da saint sacrifice s’élève à la quantité effrayante de dix-huit mille sept cent cinquante litres. Il est vrai que l’on dit chaque jour cinq cents messes aux quatre-vingts autels ! Le catafalque qui sert pendant la semaine sainte, et qu’on appelle le monument, a près de cent pieds de haut. Les orgues, d’une proportion gigantesque, ont l’air des colonnades basaltiques de la caverne de Fingal, et pourtant les ouragans et les tonnerres qui s’échappent de leurs tuyaux, gros comme des canons de siége, semblent des murmures mélodieux, des gazouillemens d’oiseaux et de séraphins sous ces ogives colossales. On compte quatre-vingt-trois fenêtres à vitraux de couleur peints d’après des cartons, de Michel-Ange, de Raphaël, de Dürer, de Pérégrino, de Tibaldi et de Lucas Cambiaso ; les plus anciens et les plus beaux ont été exécutés par Arnold de Flandre, célèbre peintre verrier. Les derniers, qui datent de 1819, montrent combien l’art a dégénéré depuis ce glorieux XVIe siècle, époque climatérique du monde, où la plante-homme a porté ses plus belles fleurs et ses fruits les plus savoureux. Le chceur, de style gothique, est enjolivé de tourelles, de flèches, de niches découpées à jour, de figurines, de feuillages, immense et minutieux travail qui confond l’imagination et ne peut plus se comprendre de nos jours. L’on reste vraiment attéré en présence de pareilles œuvres, et l’on se demande avec inquiétude si la vitalité se retire chaque siècle du monde vieillissant. Ce prodige de talent, de patience et de génie, porte du moins le nom de son auteur, et l’admiration trouve sur qui se fixer. Sur l’un des panneaux du côté de l’Évangile est tracée cette inscription : Este coro fizo Nufro Sanchez entallador que Dios haya año de 1475.-Nufro Sanchez, sculpteur, que Dieu ait en sa garde, fit ce chœur en 1475.

Essayer de décrire l’une après l’autre les richesses de la cathédrale serait une insigne folie : il faudrait une année tout entière pour la visiter à fond, et l’on n’aurait pas encore tout vu ; des volumes ne suffiraient pas à en faire seulement le catalogue. Les sculptures en pierre, en bois, en argent, de Juan de Arfé, de Joan Millan, de Montañes, de Roldan, les peintures de Murillo, de Zurbaran, de Pierre Campana, de Roëlas, de don Luiz de Villegas, des Herrera vieux et jeune, de Juan Valdès, de Goya, encombrent les chapelles, les sacristies, les salles capitulaires. L’on est écrasé de magnificences, rebuté et saoul de chefs-d’œuvre, on ne sait plus où donner de la tète ; le désir et l’impossibilité de tout voir vous causent des espèces de vertiges fébriles ; l’on ne veut rien oublier, et l’on sent à chaque minute un nom qui vous échappe, un linéament qui se trouble dans votre cerveau, un tableau qui en remplace un autre. L’on fait à sa mémoire des appels désespérés, on recommande à ses yeux de ne pas perdre un regard ; le moindre repos, les heures des repas et du sommeil, vous semblent des vols que vous vous faites, car l’impérieuse nécessité vous entraîne, et bientôt il va falloir partir : le feu flambe déjà sous la chaudière du bateau à vapeur, l’eau siffle et bout, les cheminées dégorgent leur blanche fumée ; demain, vous quitterez toutes ces merveilles pour ne plus les revoir sans doute !

Ne pouvant parler de tout, je me bornerai à mentionner le Saint Antoine de Padoue de Murillo, qui orne la chapelle du baptistère. Jamais la magie de la peinture n’a été poussée plus loin. Le saint en extase est à genoux au milieu de sa cellule, dont tous les pauvres détails sont rendus avec cette réalité vigoureuse qui caractérise l’école espagnole. A travers la porte entr’ouverte, l’on aperçoit un de ces longs cloîtres blancs en arcades si favorables à la rêverie. Le haut du tableau, noyé d’une lumière blonde, transparente, vaporeuse, est occupé par des groupes d’anges d’une beauté vraiment idéale. Attiré par la force de la prière, l’enfant Jésus descend de nuée en nuée et va se placer entre les bras du saint personnage, dont la tête est baignée d’effluves rayonnantes et se renverse dans un spasme de volupté céleste. — Je mets ce tableau divin au-dessus de la Sainte Élisabeth de Hongrie pansant un teigneux que l’on voit à l’académie de Madrid, au-dessus du Moïse, au-dessus de toutes les vierges et des en sans Jésus du maître, si beaux et si purs qu’ils soient. Qui n’a pas vu le Saint Antoine de Padoue ne connaît pas le dernier mot du peintre de Séville ; c’est comme ceux qui s’imaginent connaître Rubens et qui n’ont pas vu la Madeleine d’Anvers.

Tous les genres d’architecture sont réunis à la cathédrale de Séville. Le gothique sévère, le style de la renaissance, celui que les Espagnols appellent plateresco ou d’orfèvrerie, et qui se distingue par une folie d’ornement et d’arabesques incroyable ; le rococo, le grec et le romain, rien n’y manque, car chaque siècle a bâti sa chapelle, son retablo, avec le goût qui lui était particulier, et l’édifice n’est même pas tout-à-fait terminé. Plusieurs des statues qui remplissent les niches des portails, et qui représentent des patriarches, des apôtres, des saints, des archanges, sont en terre cuite seulement et placées là comme d’une manière provisoire.— Du côté de la cour de los Naranjos, au sommet du portail inachevé, s’élève la grue de fer, symbole indiquant que l’édifice n’est pas terminé, et sera repris plus tard. Cette potence figure aussi au faîte de l’église de Beauvais, mais quel jour le poids d’une pierre de taille lentement hissée dans l’air par les travailleurs revenus fera-t-il grincer sa poulie rouillée depuis des siècles ? Jamais peut-être, car le mouvement ascensionnel du catholicisme s’est arrêté, et la sève qui faisait pousser de terre cette floraison de cathédrales ne monte plus du tronc aux rameaux. La foi, qui ne doute de rien, avait écrit les premières strophes de tous ces grands poèmes de pierre et de granit ; la raison, qui doute de tout, n’a pas osé les achever. Les architectes du moyen-âge sont des espèces de Titans religieux qui entassent Pelion sur Ossa, non pas pour détrôner le dieu tonnant, mais pour admirer de plus près la douce figure de la Vierge-Mère souriant à l’enfant Jésus. De notre temps, où tout est sacrifié à je ne sais quel bien-être grossier et stupide, l’on ne comprend plus ces sublimes élancemens de l’ame vers l’infini, traduits en aiguilles, en flèches, en clochetons, en ogives, tendant au ciel leurs bras de pierre et se joignant, par dessus la tête du peuple prosterné, comme de gigantesques mains qui supplient. Tous ces trésors enfouis sans rien rapporter font hausser de pitié les épaules aux économistes. Le peuple aussi commence à calculer combien vaut l’or du ciboire ; lui qui naguère n’osait lever les yeux sur le blanc soleil de l’hostie, il se dit que des morceaux de cristal remplaceront parfaitement les diamans et les pierreries de l’ostensoir ; l’église n’est plus guère fréquentée que par les voyageurs, les mendians, et d’horribles vieilles, d’atroces dueñas vêtues de noir, aux regards de chouette, au sourire de tête de mort, aux mains d’araignée, qui ne se meuvent qu’avec un cliquetis d’os rouillés, de médailles et de chapelets, et, sous prétexte de demander l’aumône, vous murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs, de teints vermeils, de regards brûlans et de sourires toujours en fleur. — L’Espagne elle-même n’est plus catholique !

La Giralda, qui sert de campanile à la cathédrale et domine tous les clochers de la ville, est une ancienne tour moresque élevée par un architecte arabe nommé Geber ou Guever, inventeur de l’algèbre, à laquelle il a donné son nom. L’effet en est charmant et d’une grande originalité ; la couleur rose de la brique, la blancheur de la pierre dont elle est bâtie, lui donnent un air de gaieté et de jeunesse en contraste avec la date de sa construction qui remonte à l’an 1000, un âge fort respectable auquel une tour peut bien se permettre quelque ride et se passer d’avoir le teint frais. La Giralda, telle qu’elle est aujourd’hui, n’a pas moins de trois cent cinquante pieds de haut et cinquante de large sur chaque face ; les murailles sont lisses jusqu’à une certaine élévation, où commencent des étages de fenêtres moresques avec balcons, trèfles et colonnettes de marbre blanc, encadrés dans de grands panneaux de briques en losange ; la tour se terminait autrefois par un toit de carreaux vernis de différentes couleurs que surmontait une barre de fer ornée de quatre pommes de métal doré d’une prodigieuse grosseur. Ce couronnement fut détruit en 1568 par l’architecte Francisco Ruiz, qui fit monter de cent pieds encore, dans la pure lumière du ciel, la fille du More Guever, pour que sa statue de bronze pût regarder par-dessus les sierras et causer de plain-pied avec les anges qui passent. Bâtir un clocher sur une tour, c’était se conformer de tout point aux intentions de cet admirable chapitre dont nous avons parlé, et qui désirait passer pour fou aux yeux de la postérité. L’œuvre de Francisco Ruiz se compose de trois étages dont le premier est percé de fenêtres dans l’embrasure desquelles sont suspendues les cloches ; le second, entouré d’une balustrade découpée à jour, porte sur chacune des faces de sa corniche ces mots : Turris fortissima nomen Domini ; le troisième est une espèce de coupole ou lanterne sur laquelle tourne une gigantesque figure de la Foi, de bronze doré, tenant une palme d’une main et un étendart de l’autre, qui sert de girouette et justifie le nom de Giralda porté parla tour. -Cette statue est de Barthélemy Morel, on la voit d’excessivement loin, et quand elle scintille à travers l’azur, aux rayons du soleil, elle semble véritablement un séraphin fanant dans l’air.

L’on monte à la Giralda par une suite de rampes sans degrés si douces et si faciles, que deux hommes à cheval pourraient aisément gravir de front jusqu’au sommet, où l’on jouit d’une vue admirable. Séville est à vos pieds, étincelante de blancheur, avec ses clochers et ses tours qui font d’impuissans efforts pour se hausser jusqu’à la ceinture de briques roses de la Giralda. Plus loin s’étend la plaine, et le Guadalquivir promène la moire de son cours. On aperçoit Santi-Ponce, Algaba, et autres villages. Au dernier plan apparaît la chaîne de la sierra Morena aux dentelures nettement coupées, malgré l’éloignement, tant est grande la transparence de l’air dans cet admirable pays. De l’autre côté se hérissent les sierras de Gibrain, de Zaara et de Moron, nuancées des plus riches teintes du lapis-lazzuli et de l’améthyste ; admirable panorama criblé de lumière, inondé de soleil et d’une splendeur éblouissante.

Une grande quantité de tronçons de colonnes taillées en manière de bornes, et réunies entre elles par des chaînes, à l’exception de quelques espaces laissés libres pour la circulation, entourent la cathédrale. Quelques-unes de ces colonnes sont antiques et proviennent, soit des ruines d’Italica, soit des débris de l’ancienne mosquée dont l’église actuelle occupe la place, et dont il ne reste plus que la Giralda, quelques pans de mur, un ou deux arcs dont l’un sert de porte à la cour des orangers. La Lonja (bourse) du commerce, grand bâtiment carré d’une régularité parfaite, bâti par ce lourd et pesant Herrera, architecte de l’ennui, à qui l’on doit l’Escorrial, le monument le plus triste qui soit au monde, est aussi entourée de bornes semblables. Isolée de tous côtés et présentant quatre façades pareilles, la Lonja est située entre la cathédrale et l’Alcazar. On y conserve les archives d’Amérique, les correspondances de Christophe Colomb, de Pizarre, de Fernand Cortez ; mais tous ces trésors sont gardés par des dragons si farouches, qu’il a fallu nous contenter de l’extérieur des cartons et des dossiers arrangés dans des armoires d’acajou, comme des paquets de mercerie. Il serait facile cependant de mettre sous verre cinq ou six des plus précieux autographes, et de les offrir à la curiosité bien légitime des voyageurs.

L’Alcazar, ou ancien palais des rois mores, quoique fort beau et digne de sa réputation, n’a rien qui surprenne lorsqu’on a déjà vu l’Alhamhra de Grenade. Ce sont toujours les petites colonnes de marbre blanc, les chapiteaux peints et dorés, les arcades en cœur, les panneaux d’arabesques entrelacées de légendes du Coran, les portes de cèdre et de melèze, les coupoles à stalactites, les fontaines brodées de sculptures qui peuvent différer à l’œil, mais dont la description ne peut rendre le détail infini et la délicatesse minutieuse ; la salle des Ambassadeurs, dont les magnifiques portes subsistent dans toute leur intégrité, est peut-être plus belle et plus riche que celle de Grenade ; malheureusement l’on a eu l’idée de profiter de l’intervalle des colonnettes qui soutiennent le plafond pour y loger une suite de portraits des rois d’Espagne depuis les temps les plus reculés de la monarchie jusqu’à nos jours. Rien au monde n’est plus ridicule. Les anciens rois, avec leurs cuirasses et leurs couronnes d’or, font encore une figure passable, mais les derniers, poudrés à blanc, en uniforme moderne, produisent l’effet le plus grotesque ; je n’oublierai jamais une certaine reine avec des lunettes sur le nez et un petit chien sur les genoux, qui doit se trouver là bien dépaysée. Les bains de Maria Padilla, maîtresse du roi don Pèdre, qui habita l’Alcazar, sont encore tels qu’ils étaient au temps des Arabes. Les voûtes de la salle des étuves n’ont pas subi la plus légère altération. Charles-Quint, comme à l’Alhambra de Grenade, a laissé à l’Alcazar de Séville de trop nombreuses traces de son, passage. Cette manie de bàtir un palais dans un autre est des plus funestes et des plus communes, et ce qu’elle a détruit de monumens historiques pour leur substituer d’insignifiantes constructions est à jamais regrettable. L’enceinte de l’Alcazar renferme des jardins dessinés dans le vieux goût français avec des ifs taillés dans les formes les plus bizarres et les plus tourmentées.

Puisque nous sommes en train de visiter les monumens, entrons quelques instans à la manufacture de tabac qui est à deux pas. Ce vaste bâtiment, très bien approprié à son usage, renferme une grande quantité de machines à raper, à hacher et triturer le tabac, qui font le bruit d’une multitude de moulins et sont mises en activité par deux ou trois cents mules. C’est là que se fabrique et polbo sevillano, poussière impalpable, pénétrante, d’une couleur jaune d’or, dont les marquis de la régence aimaient à saupoudrer leurs jabots de dentelle : la force et la volatilité de ce tabac sont telles que l’on éternue dès le seuil des salles dans lesquelles on le prépare. Il se débite par livre et demi-livre dans des boites de ferblanc. L’on nous conduisit aux ateliers où se roulent les cigares en feuilles. Cinq à six cents femmes sont employées à cette préparation. Quand nous mîmes le pied dans leur salle, nous filmes assaillis par un ouragan de bruits : elles parlaient, chantaient et se disputaient toutes à la fois. Je n’ai jamais entendu un vacarme pareil. Elles étaient jeunes pour la plupart, et il y en avait de fort jolies. Le négligé extrême de leur toilette permettait d’apprécier leurs charmes en toute liberté. Quelques-unes portaient résolument à l’angle de la bouche un bout de cigare avec l’aplomb d’un officier de hussards ; d’autres, — O muse, viens à mon aide ! -d’autres… chiquaient ! car on leur laisse prendre autant de tabac qu’elles en peuvent consommer sur place. Elles gagnent de quatre à six réaux par jour. — La cigarrera de Séville est un type, comme la manola de Madrid. Il faut la voir, le dimanche ou les jours de courses de taureaux, avec sa basquine frangée d’immenses volans, ses manches garnies de boutons de jais, et le puro dont elle aspire la fumée, et qu’elle passe de temps à autre à son galant.

Pour en finir avec toutes ces architectures, allons faire une visite au célèbre hospice de la Caridad, fondé par le fameux don Juan de Marana, qui n’est nullement un être fabuleux, comme on pourrait le croire. Un hospice fondé par don Juan ! Eh ! mon Dieu, oui. — Voici comment la chose arriva. Une nuit don Juan, sortant d’une orgie, rencontra un convoi qui se rendait à l’église de Saint-Isidore : pénitens noirs masqués, cierges de cire jaune, quelque chose de plus lugubre et de plus sinistre qu’un enterrement ordinaire. -Quel est ce mort ? Est-ce un mari tué en duel par l’amant de sa femme, un honnête père qui tardait trop à lâcher son héritage ? fit le don Juan échauffé par le vin. -Ce mort, lui répondit un des porteurs du cercueil, n’est autre que le seigneur don Juan de Marana, dont nous allons célébrer le service ; venez, et priez avec nous pour lui. — Don Juan, s’étant approché, reconnut à la lueur des torches (car en Espagne on porte les morts la face découverte) que le cadavre avait sa ressemblance, et n’était autre que lui-même. Il suivit sa propre bière dans l’église et récita les prières avec les moines mystérieux, et le lendemain on le trouva évanoui sur les dalles du chœur. Cet évènement lui fit une telle impression, qu’il renonça à sa vie endiablée, prit l’habit religieux et fonda l’hôpital en question, où il mourut presque en odeur de sainteté. La Caridad renferme des Murillo de la plus grande beauté, le Moise frappant le rocher, la Multiplication des pains, immenses compositions de la plus belle ordonnance, le Saint Jean de Dieu portant un mort et soutenu par un ange, chef-d’œuvre de couleur et de clair-obscur. C’est là que se trouve le tableau de Juan Valdès, connu sous le nom de los dos cadaveres, bizarre et terrible peinture qui me produisit la plus forte impression et m’inspira les vers suivans :

 
Dans cette toile sombre, où, d’une lampe avare
Tombe sinistrement une lumière rare,
Des cercueils tout ouverts sont par files rangés,
Avec leurs habitans gravement allongés.
D’abord c’est un évêque, ayant encor sa mitre,
Qui semble présider le lugubre chapitre ;
D’un geste machinal il bénit vaguement
Tout le peuple livide autour de lui dormant.
Son front luit comme un os, et dans ses dures pinces
L’agonie a serré son nez aux ailes minces.
Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton,
Déjà la moisissure a jeté son coton ;
Le ver ourdit sa toile : au fond de ses yeux caves,
Et, marquant leur chemin par l’argent de leurs baves,
Les hideux travailleurs de la destruction
Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon.
Par ses gants décousus entre la mouche noire,
Et le gusano court sur ses habits de moire.

Tous ces affreux détails sont peints complaisamment
Comme un portrait chéri tracé par un amant,
Et nul Italien, rêvant de la madonne,
Dans l’outremer limpide et dans l’or qui rayonne
Plus amoureusement n’a caressé les traits
De quelque Fornarine aux célestes attraits.
Plus loin c’est un bravache à la moustache épaisse,
Armé de pied en cap, en son étroite caisse,
La putréfaction, qui lui gonfle les chairs,
Au bistre de son teint a mêlé des tons verts ;
Sa tête va rouler comme une orange mûre,
Car le ver a trouvé le joint de son armure.
Hélas ! fier capitan, le maigre spadassin
A sa botte secrète et son coup assassin ;
Fût-on prévôt de salle, ou maître en fait d’escrime.,
Dans ce duel suprême, on est toujours victime.
Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux,
Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux,
Élégans cavaliers, superbes courtisanes,
Dont un jaune rayon fait reluire les crânes,
Cauchemars grimaçans, monstrueuses laideurs,
Du sinistre caveau peuplent les profondeurs.
Jamais ce lourd sommeil plein de rêves étranges,
Qui font voir aux dormeurs les démons ou les anges ;
Cette attitude morne et cet abattement
Du pécheur sans espoir qui pense au jugement :
Cet ennui de la mort qui regrette la vie,
Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie,
N’ont été mieux rendus qu’en ce dernier tableau,
Qui fait Valdès Léal rival de Murillo.
Pour que l’allégorie aux yeux n’offre aucun doute,
Perçant dans un éclair les ombres de la voûte,
La main de l’inconnu, la main que Balthazar
Vit écrire à son mur des mots compris trop tard,
Apparaît soutenant des balances égales
Un des plateaux chargé de tiares papales,
De couronnes de rois, de sceptres, d’écussons ;
L’autre, de vils rebuts, d’ordure et de tessons.
Tout a le même poids aux balances suprêmes.
Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes !
Et vous nous promettez pour consolation,
La triste égalité de la corruption !


La place de taureaux était fermée à notre grand regret, les courses de Séville étant, à ce que prétendent les aficionados, les plus brillantes de l’Espagne. Cette place offre la singularité de n’être que demi-circulaire, du moins pour ce qui regarde les loges, car l’arène est ronde. On dit qu’un violent orage abattit tout ce côté, qui depuis ne fut pas relevé. Cette disposition ouvre une merveilleuse perspective sur la cathédrale, et doit former un (les plus beaux tableaux qu’on puisse imaginer, surtout quand les gradins sont peuplés d’une foule étincelante, diaprée des plus vives couleurs. Ferdinand VII avait fondé à Séville un conservatoire de tauromachie oit l’on exerçait les élèves d’abord sur des taureaux de carton, puis sur des novillos avec des boules aux cornes, et enfin sur des taureaux sérieux, jusqu’à ce qu’ils fussent dignes de paraître en public. J’ignore si la révolution a respecté cette institution royale et despotique. Notre espérance déçue, il ne nous restait plus qu’à partir ; nos places étaient retenues sur le bateau à vapeur de Cadix, et nous nous embarquâmes au milieu des pleurs, des cris et hurlemens des maîtresses ou femmes légitimes des soldats qui changeaient de garnison et faisaient route avec nous. Je ne sais pas si ces douleurs étaient sincères, mais je n’aurais jamais cru que des poitrines humaines pussent contenir de pareils sanglots.


THÉOPHILE GAUTIER


  1. Voyez les livraisons des 15 juillet et 15 août.