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Œuvres complètes de Diderot, V
Analyse de Carite et Polydore, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnier.
ANALYSE


D’UN PETIT ROMAN QUI VIENT DE PARAÎTRE SOUS LE TITRE


DE


CARITE ET DE POLYDORE [1]


1760


(inédit).




On le dit traduit du grec ; traduit ou non, voici ce que c’est. Il est divisé en quatre livres.


PREMIER LIVRE.


Égée régnait dans Athènes. Ses sujets commençaient à respirer des disgrâces qu’ils avaient éprouvées dans la guerre de Crète. Pisistrate, ministre d’Égée, trop envié de ses concitoyens et moins nécessaire à son roi, s’était retiré. Il vivait à deux lieues d’Athènes, oublié et tranquille. Sostrate, sa femme, qu’il avait perdue, lui avait laissé un fils. Tous ses soins étaient partagés entre le culte des dieux et l’éducation de Polydore. C’est le nom de cet enfant.

Une veuve appelée Stérope avait son habitation dans le voisinage de celle de Pisistrate. Elle avait perdu son mari dans le commencement de la guerre. Elle le pleurait dans la solitude. Carite, sa fille, était déjà d’un âge à partager sa douleur. Elle disait à sa mère : « Ô ma mère, ne m’abandonnez pas. Vivez pour vous et pour moi. — Ô ma fille, lui répondit Stérope, que les dieux te conservent pour me rappeler ton père. » Cela est simple et beau.

Stérope et Pisistrate, Carite et Polydore ; voilà les principaux personnages de ce petit roman.

Le voisinage et l’infortune lièrent Pisistrate et Stérope. Pisistrate n’avait pas encore passé l’âge d’aimer ; Stérope y touchait à peine ; mais Stérope promettait tous les jours à la cendre de Chéréfonte, son époux, de lui rester fidèle ; et tous les jours Pisistrate faisait le même serment à la cendre de Sostrate sa femme.

Bientôt les deux familles n’en furent plus qu’une. Pisistrate regarda la fille de Stérope comme la sienne, et Stérope regarda le fils de Pisistrate comme son enfant. Carite et Polydore se donnaient les noms de frère et de sœur ; mais le temps était venu où leurs parents les avaient destinés à en prendre de plus doux.

Tandis que Pisistrate s’était occupé à instruire Polydore, Stérope avait employé quelques instants à écrire l’histoire de ses amours avec son époux Chéréfonte. Quelquefois elle s’enfonçait dans l’épaisseur des forêts pour la relire.

Un jour qu’elle se croyait seule, le hasard conduisit auprès d’elle Polydore et Carite. Stérope en était à l’endroit de son récit où Chéréfonte la conduisit à l’autel. Les enfants reconnurent la voix de leur mère ; ils s’arrêtèrent de concert et ils écoutèrent en silence. Stérope peignait l’état de son âme dans cet instant solennel, et dans les instants plus doux qui suivirent. Polydore était ému, Carite avait les yeux baissés. Mais les sentiments faisant dans son cœur le même progrès que dans le récit de Stérope, bientôt sa main fut dans celle de Polydore. Stérope continua de lire. Carite rougit. La nuit s’approchait. Carite trembla et s’enfuit ; Polydore la suivit sans rien dire. Depuis ce jour, elle revint au même endroit, mais elle défendait à Polydore de s’y rendre, et Polydore ne s’y rendait pas. Cela est encore simple et beau.

Cependant la guerre se ralluma entre les habitants de la Crète et de l’Attique. Le même Androgée qui avait tué Chéréfonte, l’époux de Stérope, parut sur les murs d’Athènes et cette ville infortunée fut contrainte en peu de temps à accepter une paix honteuse.

C’était le lendemain des fêtes de Neptune. Carite avait attendu ce jour. Polydore l’avait désiré. Pisistrate et Stérope les conduisaient au temple pour les unir, lorsqu’on entend tout à coup le son d’une trompette funèbre. Des soldats arrivent. Ils traînent après eux une multitude de jeunes garçons et de jeunes filles. Ils disent à Pisistrate : « Qui que tu sois, livre-nous les deux enfants qui sont à tes genoux, ils sont dévoués au Minotaure. »

À ces mots, imaginez ce que devinrent Stérope et Pisistrate, Polydore et Carite.

On lie Polydore, on lie Carite. On les emmène. Stérope et Pisistrate les voient aller.

Les soldats conduisent leur proie au pied d’un rocher que la mer battait de ses flots. Les Athéniens ne devaient au Minotaure que sept jeunes garçons et sept jeunes filles, et le nombre qu’on avait saisi était beaucoup plus grand. On offre un sacrifice à Jupiter de Crète. On apporte une urne et le sort va décider quels seront ceux qu’on gardera et quels seront ceux qu’on renverra. On tire ; le sort sauve Polydore et condamne Carite.

La nuit vient. Les vaisseaux se sont éloignés. Polydore reste seul sur le rivage. La nuit se passe et le jour le retrouve encore immobile, les yeux égarés et les bras étendus vers les mers qui le séparent de Carite.

Cependant des vents contraires avaient repoussé les vaisseaux crétois dans la rade du Pirée. Polydore voit leurs banderoles. Il accourt. Un jeune soldat appelé Straton prend pitié de lui. Il reverra Carite.

Polydore était jeune. Sa beauté pouvait aisément le faire passer pour une fille. Il en prend les habits, et Straton l’introduit auprès de Carite. Quelle entrevue, si l’auteur avait su la peindre !

Mais Straton, qui avait introduit Polydore auprès de Carite, ne peut plus le remettre à terre. Les vents s’élèvent. Les Crétois reviennent subitement sur leurs bords. On met à la voile. On part. Polydore, déguisé, s’avance vers la Crète à côté de Carite, et le premier livre finit.

Ce premier livre est bien conduit. Il est simple, peu chargé d’événements et cependant le plus intéressant des quatre. Cet ouvrage est tout à fait dans le genre d’Ismène et Ismenias. C’est à s’y tromper. Mêmes qualités, mêmes défauts ; beaucoup de connaissance des usages anciens ; même affectation à chercher des tableaux ; trop de poésie dans le style ; de l’élégance et de la chaleur, mais nul génie. Toujours des situations fortes et des images faibles ; le sujet rare et l’exécution commune.


DEUXIÈME LIVRE.


Les Crétois ne tardent pas à reconnaître que, dans le choix des jeunes Athéniennes destinées au Minotaure, on a excédé les conditions du traité. Il y a une victime de trop. Le chef des Crétois décide qu’on relâchera aux îles Cyclades, et que celle des captives qu’il délivrera sera jetée sur le rivage. Sa pitié s’arrête sur Carite. On l’arrache de Polydore. On la fait descendre dans la chaloupe ; et la voilà exposée sur les bords déserts de l’île de Naxe.

Ænarus régnait à Naxe. Il s’était nommé pour successeur le jeune Agénor, seul rejeton d’une famille qui descendait des anciens rois de Naxe. Agénor devait épouser Cydippe, sœur d’Ænarus ; mais Cydippe était âgée, et Agénor redoutait un mariage qui ne flattait que son ambition.

Des pâtres de la côte s’étaient emparés de Carite et l’avaient conduite dans leur caverne. Ils sont touchés de sa beauté, de son innocence, de ses malheurs et lui confient la garde de leurs troupeaux.

Agénor, égaré par la chasse, est conduit aux cavernes des pâtres. Il y voit Carite et il en devient éperdu.

Un soir que Carite ramenait son troupeau aux cavernes, une jeune esclave vient à elle, se jette à ses genoux et implore son secours contre le courroux de ses maîtres qu’elle fuyait, disait-elle, et qui la poursuivaient. Carite la rassure et lui promet un asile pour la nuit. Mais à peine a-t-elle donné à l’esclave fugitive quelque marque de compassion, que des satellites surviennent. On lie Carite ; on l’emmène ; on la présente aux juges. On l’accuse d’avoir favorisé l’évasion d’une esclave. On la condamne elle-même à l’esclavage ; et elle passe en la possession d’Agénor, qui avait employé ce moyen pour l’arracher de sa retraite et l’approcher de lui.

Mais bientôt le bruit se répand qu’Agénor est amoureux d’une de ses esclaves. Cydippe en est irritée. Carite avait été déposée chez Cléonidas, un des favoris d’Agénor. Cydippe la lui fait demander. Cléonidas est forcé d’obéir, et Carite est livrée à Cydippe, qui la relègue dans le fond d’une solitude ignorée.

Elle vivait depuis deux mois dans cette solitude, employée aux travaux les plus durs, lorsqu’une nuit on enfonce les portes de la maison qu’elle habitait. C’était Agénor accompagné d’une troupe d’amis et d’esclaves. Il avait découvert la prison de Carite, et il venait l’en délivrer et la reprendre.

Ceux à qui l’on avait confié la garde de Carite se défendent contre Agénor. Il se fait un grand tumulte. Carite s’éveille et se sauve.

La voilà seule, errante dans les forêts, tremblante, éperdue et ne sachant où porter ses pas. Elle arrive aux bords de la mer. Elle tombe de besoin et de lassitude. Elle était sur le point d’expirer, lorsqu’un homme vient à son secours. Cet homme, c’est Polydore. C’est entre les bras de Polydore qu’elle se trouve au sortir d’un long évanouissement. C’est son amant qui la réchauffe et qui la ranime. Elle entr’ouvre les yeux et elle revoit le jour qu’elle était prête à perdre et l’amant qu’elle avait perdu… « Ah ! Polydore, c’est vous ! — Ah ! Carite, c’est vous ! »

Polydore avait abordé en Crète. Thésée avait tué le Minotaure. Il était sorti du labyrinthe. Il avait enlevé Ariane, fille de Minos ; il venait à Naxe dans le dessein perfide d’y laisser sa bienfaitrice. Polydore s’était attaché à son sort, et le premier objet qui l’avait frappé en descendant sur le rivage, c’était la malheureuse Carite.

Polydore et Carite étaient couchés sur le bord de la mer, incertains de ce qu’ils deviendraient, lorsqu’ils aperçurent deux bâtiments qui approchaient des côtes. Leur espérance renaît. La route de ces voyageurs s’adressera peut-être aux lieux de leur naissance ; peut-être on aura pitié d’eux. On les recevra, et ils reverront leurs parents qu’ils ont laissés bien désolés.

Ils vont. Polydore s’adresse à celui qui commande. « Nous sommes Athéniens, lui dit-il, notre vaisseau a péri sur cette côte. Nous périrons aussi si vous n’avez pitié de nous. Daignez nous prendre l’un et l’autre et nous rendre à notre patrie. »

Le commandant leur répond, avec un souris méchant, qu’il ne demande pas mieux. C’était un corsaire phénicien, qui suivait les côtes dans le dessein d’enlever des esclaves. Polydore et Carite s’aperçoivent trop tard de leur imprudence. On les saisit, on les embarque, et les voilà exposés à de nouvelles infortunes qu’on verra dans le troisième livre.

Ce second est plein d’événements sans intérêt et sans vraisemblance. Un prince qui devient amoureux d’une gardeuse de troupeaux ; une fille qui se sauve en chemise la nuit, à travers les forêts ; un amant qui se retrouve seul avec elle, à point nommé sur le rivage pour la secourir. Je ne saurais digérer cela. Et puis il y a là dedans une symétrie qui me déplaît. C’est toujours le sort qui les unit et qui les sépare, et cela dix à douze fois de suite. Je ne lis jamais de ces choses-là que je ne me rappelle le poëte-curé du Mont-Chauvet, qui disait qu’il n’y avait rien de si facile que de conduire une pièce de théâtre, pourvu qu’on sût compter par ses doigts jusqu’à cinq ; que selon qu’on voulait que David couchât ou non avec Bethsabée, il n’y avait qu’à dire au premier doigt : David couchera ou ne couchera pas avec Bethsabée ; et aller depuis le pouce jusqu’au petit doigt où David couche ou ne couche pas, selon que le poète en a décidé. Et il y a de plus grands clercs que le curé du Mont-Chauvet qui ne font pas autrement sans s’en douter [2].


TROISIÈME LIVRE.


Les pirates sont séparés par une tempête. Le vaisseau qui portait Polydore fait voile pour Sestos. Polydore est exposé sur la place publique avec d’autres esclaves. Un vieillard appelé Nausicratès frappé de sa ressemblance avec un fils qu’il avait perdu, l’achète et le conduit à Abydos, le lieu de son séjour. Nausicratès et Thémisto, sa femme, aimèrent Polydore comme leur fils ; Polydore les respecta comme ses parents. Ils vivaient dans la simplicité des premiers âges du monde, et Polydore eût été trop heureux s’il n’eût pas été séparé de Carite, et sujet à des rêves fâcheux qui lui peignaient Carite infidèle. Tourmenté par ces rêves, il prend le parti de quitter le bon vieux Nausicratès et la bonne vieille Thémisto, de chercher Carite, de lui reprocher sa perfidie, et d’égorger son rival. Fait et dit, il part pour Épidaure. À un demi-mille de cette ville, il rencontra un vieillard. Il était tard. Ce vieillard l’invite à passer la nuit dans sa cabane. Polydore accepte ; on le reçoit avec joie ; on lui sert du lait ; on lui prépare un lit de nouvelles feuilles ; et, pour le désennuyer, on lui raconte les cruautés que le brigand Sinnis exerçait contre les voyageurs. « J’ai été moi-même témoin, lui disait le vieillard, de son dernier crime et du châtiment qu’il méritait. J’allais à la ville, lorsque je rencontrai un jeune homme qui conduisait une femme de même âge que lui. Ils me demandèrent le chemin et m’apprirent qu’ils étaient Crétois. Je leur souhaitai toutes sortes de prospérités ; mais à peine eus-je fait quelques pas que je les entendis pousser de grands cris. Je retournai la tête, et je vis le jeune homme déchiré par deux arbres courbés entre lesquels Sinnis l’avait attaché. Son épouse allait subir le même sort, lorsque Thésée survint et fit périr le brigand du supplice qu’il avait inventé. Je restai encore un moment, et je vis la jeune Crétoise rassembler en pleurant les membres épars de son époux. Je la ramenai dans ma maison. Depuis elle a fait élever deux tombeaux, l’un à son époux, l’autre à un de ses frères qui était mort auparavant. Il faut passer dans cet endroit pour aller à la ville. Nous pourrons demain nous arrêter à sa cabane. Jeune homme, si vous aimez la vertu et la piété, vous en verrez dans cette femme un modèle qui vous touchera. Présentement, allez vous reposer. »

Le lendemain Polydore et Menthès, c’est le nom du vieillard, se mettent en chemin pour Épidaure. Ils virent les deux tombeaux. C’étaient deux cubes de pierre surmontés de deux urnes de grès. Elles portaient chacune une inscription. Polydore s’approche et lit sur l’une : Au malheureux Corébe, et sur l’autre : Au malheureux Polydore.

Il demeure sans voix ; ses genoux se dérobent sous lui ; son âme est en proie à la pitié, à la douleur, à la jalousie, à la fureur ; il veut renverser le tombeau de Corébe, les forces lui manquent et il tombe évanoui contre le monument qui porte son nom. Cependant l’étrangère arrive. On se doute bien que c’est Carite. Elle voit un homme le visage contre la terre. Elle lui relève la tête. Elle reconnaît Polydore et s’écrie : « Ah ! cher époux, c’est toi que je retrouve. » Polydore, sans lui répondre, la saisit, tire son poignard, et allait la frapper, si Menthès ne l’eût arrêté… Carite effrayée s’évanouit à son tour ; Polydore s’attendrit et se précipite sur elle. Le reste de cette scène est assez beau.

Carite apprend de Polydore ses aventures et lui raconte les siennes. Elle avait été conduite en Crète et vendue comme esclave à un vieillard appelé Phorbas. Ce vieillard avait un fils appelé Corébe. Corébe l’aima, mais il respecta ses malheurs. Tandis qu’elle est chez Phorbas, on la reconnaît pour Athénienne. On l’enlève à son maître. On la condamne à être immolée sur le tombeau d’Androgée. Corébe la délivre et se sauve avec elle. Polydore convaincu de l’innocence de Carite et de l’injustice de ses fureurs, donne des larmes à Corébe, accable Carite de ses caresses et le troisième livre finit.

Il y a de belles choses dans ce troisième livre. L’aventure des deux tombeaux est pathétique. Mais toujours cette maudite symétrie qui me déplaît ; dans le jardin de Nausicratès une statue de l’hymen qui fait des prodiges en faveur de Polydore, et dans le jardin de Phorbas une statue de l’amour qui fait des prodiges en faveur de Carite. Je vois là dedans un poëte qui arrange et non le sort capricieux qui nous joue.


QUATRIÈME LIVRE.


Cependant Menthes affaibli par l’âge et trop ému de la scène qui venait de se passer sous ses yeux, était prêt à mourir. Polydore et Carite en sont alarmés. La famille du vieillard, inquiète de son absence, arrive. On le transporte dans sa cabane. Les amants vont à Épidaure implorer en sa faveur le secours d’Esculape. Le grand prêtre d’Esculape devient amoureux de Carite. Le dieu accorde la guérison de Menthès et s’empare de la maîtresse de Polydore. Dans ces entrefaites, les Athéniens indignés de l’affront qu’on leur avait fait en refusant les présents qu’ils avaient envoyés cette année au temple d’Esculape, se présentent devant cette ville avec une flotte considérable. Polydore quitte Menthès et se rend sur la flotte des Athéniens. Elle était commandée par Pisistrate. Pisistrate retrouve son fils, Polydore recouvre son père. Ils se racontent leurs aventures. Polydore apprend que Stérope n’est plus ; Pisistrate, que Carite est détenue dans le temple d’Esculape. La descente se fait. Polydore emporte la ville d’assaut. Il court au temple d’Esculape. Il n’y retrouve point Carite. Ce Sraton dont il est parlé au premier livre, celui qui avait introduit Polydore déguisé en habit de fille auprès de Carite, l’avait dérobée aux transports du grand prêtre. On avait appris le premier service que Straton avait rendu à Polydore ; on lui en avait fait un crime. Il avait été obligé de se réfugier dans le temple d’Esculape, et c’est ainsi qu’il s’était trouvé à portée de servir une seconde fois Polydore. Straton restitue Carite à Polydore. Carite revoit Pisistrate. Les Athéniens sacrifient à Esculape ; Polydore et Carite sacrifient aux mânes de Corébe. Ils sont unis, et ils se rendent dans Athènes à la suite de Pisistrate, emmenant avec eux Menthès et sa famille ; quelque temps après, Straton, à la prière de Polydore, alla chercher Nausicratès et Thémisto. Les deux vieillards abandonnèrent tout pour se rendre auprès de Polydore. Ils vinrent, Thémisto portant seulement l’urne qui contenait les cendres de son fils.

Et c’est ainsi que finit le roman de Carite et Polydore dont le mérite principal est de ressembler si parfaitement à un ancien ouvrage qu’il n’y a pas un mot qui puisse détromper. La manière dont on a fait rentrer les personnages, mais surtout Straton, n’est pas sans adresse.


Au reste, ce genre d’écrire ne plaira jamais qu’à ceux qui ont l’habitude de lire des poëtes ; les autres trouveront qu’il n’y a pas de vérité dans les incidents, ni de vérité dans les discours. Il faut convenir qu’il y a bien loin de Théagène et Chariclée au Paysan parvenu, ou à Joseph Andrews. Tout ouvrage de littérature doit avoir un modèle subsistant dans la nature. C’est l’imitation de la nature. Le Paysan parvenu est un tableau de nos mœurs ; Joseph Andrews, un tableau des mœurs des Anglais. Mais y a-t-il jamais eu rien d’approchant au monde à ce qu’on lit dans Carite et Polydore ? Je ne le crois pas. Je conviens qu’au temps de Thésée, la Grèce était infestée par des brigands et par conséquent le théâtre d’un grand nombre d’aventures extraordinaires ; mais il faut avouer que la tradition, le goût pour le merveilleux, l’ignorance, le mensonge, qui défigurent tout, avaient tellement altéré les choses qu’on n’en pouvait plus rien faire qui vaille. Ce n’est pas assez qu’un poëme ait un modèle subsistant, il faut encore qu’il ait un but utile. Or quelle utilité y a-t-il à retirer de toutes ces fictions, surtout si on n’y attache aucun sens allégorique ? Sans le sens allégorique elles fatiguent et sont presque toujours de mauvais goût dans un grand ouvrage. Quand on examine, d’un œil philosophique et sévère, la plupart des anciens poètes, on est désolé de voir les plus belles langues, et les plus beaux genres employés à des puérilités. N’est-il pas bien étonnant que ceux qui ont passé leur vie à écrire des fables ineptes, soient devenus nos maîtres dans l’art d’écrire la vérité, et qu’on ne puisse être qu’un peintre médiocre sans avoir fréquenté cette école ? Cela est pourtant vrai. Lisons donc les Anciens ; écrivons, s’il se peut, comme eux ; mais tâchons d’écrire de meilleures choses.

Au reste, un poëte grec n’introduit pas un homme sans faire sa généalogie ; un casque, sans dire l’ouvrier qui l’a fait et la suite des têtes héroïques qu’il a couvertes ; une ville sans raconter sa fondation et les circonstances particulières de sa durée. C’est un moyen de donner de l’importance à tout, et un secret infaillible de plaire à un peuple jaloux de ses origines.

Un poëme qui aurait pour sujet quelque trait de l’histoire moderne, et qui serait traité de cette manière antique, serait certainement original ; mais il supposerait dans l’auteur beaucoup de connaissances et un grand goût.



  1. Les Amours de Carite et de Polydore. C’est un pastiche composé par l’abbé Barthélémy, pour l’éducation du jeune Castanier d’Auriac. Paris, 1760, pet. in-8°.
  2. L’abbé Petit, curé du Mont-Chauvet, en Basse-Normandie, est un type qui n’est point oublié dans la Correspondance littéraire de Grimm. L’histoire de ses tragédies s’y trouve sous la date du 1er août 1755. La première, David et Bethsabée, imprimée à Rouen sous la fausse indication : Londres, en 1754, in-12, fut lue par l’auteur devant un nombreux aréopage dont Rousseau faisait partie, chez le baron d’Holbach. Le pauvre homme avait émis la théorie ci-dessus et avait commencé sa lecture, lorsque « Rousseau se lève comme un furieux, et, s’élançant vers le curé, il prend son manuscrit, le jette à terre et dit à l’auteur effrayé : « Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance ; tous ces messieurs se moquent de vous ; sortez d’ici, et retournez vicarier dans votre village… » — Nous n’achèverons pas la scène, qu’on voit d’ici ; elle a été publiée par Cerutti dans une Lettre sur quelques passages des Confessions. (Journal de Paris, 2 décembre 1789, et Esprit des Journaux, janvier 1790.)