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(p. --50).

ALMANACH


CAHIER DE VERS D’ÉMILE VERHAEREN
ORNEMENTÉ PAR
THÉO VAN RYSSELBERGHE

À Bruxelles
chez les éditeurs DIETRICH & C°, Montagne de la Cour, 52
En vente à Paris, à « l’Estampe originale »
17, rue de Rome.
1895





Il a été tiré de cet Almanach 1050 exemplaires, dont 50 sur papier du Japon, numérotés et paraphés par les auteurs — et 1000 sur papier Ingres ; ce dernier tirage comporte 4 séries de 250 exemplaires chacune : une première avec la couverture et les lettrines en mauve, une seconde en orangé, une troisième en bleu et la quatrième en vert.

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JANVIER




Par Le soir trouble et flagellant,
où se gèlent exténuées
les lumières et les nuées,
vague l’hiver nocturne et blanc.

Les champs dorment si vieux, si morts,
qu’on les croirait frappés d’un sort,
— qui donc suscitera le vernal sortilège ?
Tout seul vers le couchant là-bas,
triste et discord, avec des hoquets las,
quelque pauvre angélus sonne encor dans la neige.

Les chaumières et les étables
apparaissent si lamentables
que leur misère s’ouvre en plaies ;
de clos en clos, le long des haies,
sur un bâton pelé
pend du pauvre linge gelé.



Par le soir trouble et flagellant,
en des manteaux usés de vent,
vague l’hiver nocturne et blanc.

Les villages comme amoindris
serrent leurs toits et leurs taudis
et calfeutrent leur peur ;
ils s’alignent au bord des routes mortes,
où chaque âtre, dessous la porte,
glisse en biseau sa coupante lueur.

La neige épand ses laines
et ses flocons parmi les plaines
et déchiquette de la haine
en rafales folles et vaines.

Elle dissémine ses mille loques
minuscules, qui s’effiloquent
à travers champs, en chaque coin,
où de grands arbres de silence
échelonnent leur vigilance
vers l’infini, de loin en loin.



Sol blanc, ténèbres claires :
aux carrefours, les croix crépusculaires
écartèlent leur christ vers l’immense douleur,
mais le sang pur qui lui coule du torse
ne tiédit pas le gel féroce
dont les grappes plombent son cœur.

Parfois, comme si l’air était de fer,
s’écoute au fond des nocturnes prairies
un craquement de fleuve qui charrie
ses batailles de glaces vers la mer.

Par le soir trouble et flagellant,
plus vieux que ne sont les années
autour du temps agglutinées,
vague l’hiver nocturne et blanc.

La lune au ciel se voile ou transparaît ;
les nuages dans leurs voyages
couchent des nappes de mirages
au long des lacs et des marais.



Des ombres et des formes rôdent
et se mêlent à des clartés
qui tout à coup montent et s échafaudent.

Un remuement aux horizons violentés
halluciné l’esprit ;
les chimères tumultuaires passent
sur leurs chevaux d’espace
et le mystère de la nuit
vaguement s’ouvre et s’accomplit.


FÉVRIER

LES ERRANTS




Il est ainsi de pauvres cœurs
avec en eux des lacs de pleurs,
qui sont pâles comme les pierres
d’un cimetière.

Il est ainsi de pauvres dos
plus lourds de peine et de fardeaux
que les toits des cassines brunes
parmi la dune.

Il est ainsi de pauvres mains
comme feuilles sur les chemins,
comme feuilles jaunes et mortes
devant la porte.



Il est ainsi de pauvres yeux
humbles et doux et soucieux,
comme les yeux des bêtes
sous la tempête.

Il est ainsi de pauvres gens,
qu’ils soient riches ou indigents,
qui trimbalent de la misère
au loin des plaines de la terre.


MARS

L’HEURE TROUBLE



C’est Mars !

Un lent soleil convalescent
là-haut se penche à la fenêtre
et vers terre pénètre.

C’est Mars !
Le vieil hiver fuit dans la mer ;
comme un oiseau qui secouerait ses plumes,
l’aube neuve s’ameute en brumes.

C’est Mars !
L’âpre midi s’est attiédi ;
le ciel étend sur les clairières
les tabliers de la lumière.


C’est Mars !

L’ombre du soir incline aux longs miroirs
des lacs pensifs ses bras qui glissent
et s’enfoncent sous les eaux lisses.

C’est Mars !
Et le printemps, voici qu’il s’apprivoise
avec les premiers chants d’oiseaux
et qu’aux étangs couleur d’ardoise
les humbles gens de la paroisse,
pour abriter les toits et border les closeaux,
coupent de pauvres blancs roseaux.



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AVRIL




Les épingles des houx cinglants et fous
crèvent le doux manteau du vent.

Le vent, il est tissé de laine
et le houx vert darde la haine
comme un casque parmi la plaine.

Le vent, il est de gaieté fière,
il court, avec des sonnettes de clarté,
ventre à terre, sur la rivière.

Le houx, il est la rage de la terre.

Les mains du vent dans les cheveux des herbes
se parfument d’odeurs acerbes,
le front du vent paraît
comme une aube dans la forêt.



Le houx, il est de fer
tenacement comme l’hiver.

Avec ses dards, avec ses pointes,
il sépare les clartés jointes
du jour éclos avec douceur ;
il est comme un blasphème
de sécheresse et de fureur
qui se crispe contre lui-même.

Le vent jeune, c’est le printemps,
avec ses baisers d’or aux lèvres de la terre ;
le vent lisse, le vent sincère,
c’est le printemps.

Le houx, il est l’audace
du froid stérile et de la glace.

Le vent babille
dans le lacis d’un chant d’oiseau
que soie à soie il enrubanne,
ainsi que des lianes,

aux torsades des bois et des rameaux ;
le vent léger, le vent, il brille !
le vent s’ébroue
sur les gazons luisants
où les pommiers, ainsi que des paons blancs,
nacre et soleil, lui font la roue.

Le houx, taciturne et jaloux,
dans les vallons, sur les sablons,
ciselle et pointe de la colère
foliolaire.

Le vent roule en boule, le vent joufflu,
comme un gamin sur les talus ;
le vent donne l’essor
aux papillons pliés en billets d’or ;
le vent s’attarde en des voyages
et joue avec les copeaux blancs
et les ourlets étincelants,
là-haut, des grands nuages.



Le houx se plisse en rides,
crispe ses ongles vers le vide
et semble un obstiné tourment
qui se tairait, sauvagement.

Le vent, toute la joie et toute la folie
qui tinteront dans les prochains lilas,
il les appelle et les rallie
et les essaime au canevas
des champs et des enclos rectangulaires.
Le luxe frais des bijoux d’eau,
il en orne des fleurs perlaires
sur les berges où le troupeau
verse en cascades ses toisons ;
il court autour des toits et des maisons,
ouvre l’ampleur des espaliers
et jusqu’au ciel construit les escaliers
par où descend la vie.
Il prend d’assaut la campagne asservie,
monte, descend, s’en va, revient,
éveillant tout, n’oubliant rien,

le houx lui-même est assailli,
en chaque feuille, en chaque pli,
et courbe enfin jusques à terre
sa rancune protestataire.

Et le printemps oriflamme de vent,
avec des insectes rouges et bleus
en aigrettes dans ses cheveux,
avec, sur le vol clair de ses ailes solaires,
le feu mouillé des diamants auréolaires,
entre vainqueur dans la lumière en fleur.


MAI

LA PETITE VIERGE




La petite Vierge Marie
passe les soirs de mai par la prairie,
ses pieds légers frôlant les brumes,
ses deux pieds blancs comme deux plumes.

S’en va comme une infante,
corsage droit, jupes bouffantes,
avec un bruit bougeant
et clair de chapelet d’argent.

Aux deux côtés de la rivière
poussent par tas des fleurs trémières,
et la Vierge, de berge en berge,
cherche les lys royaux
et les iris debout sur l’eau
comme flamberges.



Puis cueille avec ses doigts,
un peu roides de séculaire empois,
un insecte qui dort, ailes émeraudées,
au cœur des plantes fécondées.

Et de sa douce main, enfin,
détache une chèvre qui broute
à son piquet, au coin des routes,
et doucement la baise et la caresse
et doucement la mène en laisse.

Alors, la petite Vierge Marie
s’en vient trouver le vieux tilleul de la prairie,
dont les rameaux pareils à des trophées
recèlent les mille légendes.

Et humble, adresse enfin ces trois offrandes,
sous le grand arbre, aux bonnes fées,
qui autrefois, au temps des merveilleuses seigneuries,
furent, comme elle aussi, la bénévole allégorie.


JUIN

LA SAINT-PIERRE




Dansez sur la berge, les flammes,
comme de petites madames,
comme de tristes petites madames.

Voici les soirs de la Saint-Pierre
sur les fleuves et les rivières.

Dansez sur la berge, les flammes,
avec des gamins roux autour de vous,
copeaux follets, folles spirales,
dansez, dansez, dansez,
petites flammes pastorales.

L’oiseau vous frôle et jette un cri,
les petites madames.



Le vent vous fouette et vous rougit,
les petites madames.

Le curé passe et vous bénit,
les petites madames.

Voici les soirs couleur de lie,
dansez, dansez, les petites madames,
les tristes petites madames,
dansez, dansez, dansez,
dansez votre mélancolie.

Dansez, dansez encore un peu,
déjà la nuit et ses ombres se meuvent
comme des veuves
au long des fleuves,
dansez encor, dansez, les flammes,
pour le bon Dieu
un peu
et rendez-lui votre âme,
votre âme avec toutes ses flammes,
les presqu’éteintes petites madames.



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JUILLET




L’âpre uniformité de l’azur nu
brûle les champs et leurs arpents d’identité
et leurs chemins d’opiniâtreté
rectiligne, vers l’inconnu.

Craie et poussière
se retroussent en tempêtes vers les lisières
et s’emportent sur les routes, là-bas ;
les villages ! leurs toits et leurs maisons sont las,
l’ombre chaude s’assied au seuil des portes ;
un vent de braise et de fournaise
pèle les murs et fendille les glaises
et les digues dont les escortes
accompagnent des eaux qui semblent mortes.



L’été, il est venu, malade et malfaisant,
avec du plomb dans son sang blanc,
avec ses durs midis de pierre ;
l’été ! et ses lumières carnassières
et ses silences fermentants.

— Vous, les jardiniers de la mort
et des tombes torrides,
voici des fleurs qui ont des rides
et qui penchent, ainsi que des remords,
leurs ors et leurs faisceaux arides.

— Vous, les charpentiers de la mort,
voici les géantes cuirasses
des grands hêtres dont l’écorce se casse
dans les forêts comme engourdies
où se couvent les maladies.

— Vous, les embaumeurs de la mort,
voici la stérile agonie
des verdures trop tôt finies ;
voici les blés fripés,

voici les orges irascibles
et les rameaux crispés des vieux vergers
sous des brûlures invisibles.

Depuis des jours, depuis des temps,
minutieux et persistant,
le soleil perce à coups d’aiguilles
la vie éparse en volontés tranquilles ;
le soleil mord, le soleil vrille
le sol brûlant et haletant
et ploie et broie en sa torture
l’espoir en or de la moisson future.

La terre entière, elle est paralysée.

— Dites à quand les émeutes, les rages
et l’entre-choquement des blocs d’orage
et les pâles éclairs dans la nue ardoisée ?

En attendant, unique au loin
un carreau luit du fond d’un coin
et sa lueur, comme un grand jet de haine,
de part en part traverse au cœur la plaine.


AOÛT

LE SOLEIL




Dans le matin qui s’ouvre et s’ébroue,
c’est le soleil qui fait la roue
comme un grand paon d’or et d’argent.

Son luxe inouï de lumières,
ardentes fleurs, clartés trémières,
d’après un rythme foudroyant
descend.



Il brûle solitaire
comme un énorme aimant ;
ses yeux diamantaires
font s’effacer le firmament ;
ses mains qui ont broyé la nuit profonde
avant les temps,
ont suspendu les mondes
autour de son embrasement.

On ne sait d’où ses feux lui sont servis,
ni quel éclair ni quel enfer
lui fait la vie ;
comme la mer,
il est une force en voyage
vers un mystère au fond des nues,
qui nous fixe comme un visage
intense et demeure inconnu.

Dans le matin qui s’ouvre et s’ébroue,
c’est le soleil qui fait la roue
comme un grand paon d’or et d’argent.


SEPTEMBRE

LA LUNE




Sous les plafonds que sur la terre
minuit ajuste avec des crampons d’or,
tu voyages, par le soir mort,
œil morne et sans paupières.

Œil pour le pôle et le désert
où la chaleur ressemble au gel,
où le silence comme un scel
ferme les lèvres de la mer.

Œil projeté de haut en bas
sur les peuplades taciturnes,
qui bâtirent leurs sphinx nocturnes
avec les blocs que tu fixas.



Œil qui casses ta clarté ronde
comme un cristal contre les dalles,
que font les vagues colossales
sur des plages, au bout du monde.

Œil d’immémorial ennui,
éclatant et livide,
que le temps sculpte au front du vide
dans le visage de la nuit.

Œil si vieux que la terre oublie,
monotone, depuis quel jour,
monotone, tu fais le tour
de sa mélancolie.

Œil chauve et que l’on sait béant
parmi les ombres claires,
lorsque, l’hiver, tu les éclaires
avec ta mort et ton néant.

Œil hostile des firmaments
qui travailles, sans nulle peur,
à la folie et la terreur
des poètes et des amants.



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OCTOBRE




Avec, sur l’épaule, ses nocturnes corbeaux — et
le baiser, autour des seins, de ses roses dernières,
la madone des soirs surgit au coin du bois.

Et les flûtes pleurent et les hautbois
et les cors d’or dans les échos des bois pleurent.

Et les appels de cloche à cloche
s’entre-cognent de village à village, sur les oches ;
et les bêtes dans les fermes bousculent
leurs chocs d’abois contre les murs du crépuscule.



Et sur la plaine infiniment d’automne
prennent l’essor les lourds corbeaux de la madone.

La madone des bois d’automne,
avec ses crins feuillus et roux
et ses manteaux bordés de houx,
la madone des soirs et des tempêtes
règle la chute et le courroux
— rostres ouverts — des corbeaux fous.

Comme des paons de braise ouvrant leurs queues
les feux, là-bas, brûlent au fond des âtres
et dessinent aux murs de plâtre
des attitudes en ombres bleues,
quelques fermiers, les pieds croisés dessous leur banc,
fument et se taisent paisiblement,
leur face en or tournée aux flammes ;
et seul s’entend le va-et-vient des femmes,
en sabots lourds, autour des tables,
et le pesant et lent mâchonnement
des bœufs couchés dans les étables.



La madone des soirs et des tempêtes
commande au vol et aux courroux
— rostres ouverts — des corbeaux fous.

Les blés dorment au fond des granges,
et leurs barbes comme des franges
remuent au long des poutres plates :
la poussière d’entre les lattes
descend sur l’aire et la recouvre ;
en un grand nid de foin vermeil
le chat s’étire et ses griffes s’entr’ouvrent
nonchalamment à travers le sommeil.

La madone des soirs d’automne
éclaire avec de grands flambeaux
le vol au loin de ses corbeaux.

Sur les routes, vers l’horizon,
par leur fenêtre, les chaumières
ouvrent les yeux en pleurs de leurs lumières ;
le vieux village, avec l’église au bout,
monte jusqu’au vieux Christ, debout,


mains ouvertes, sur sa butte fendue
et le silence et la tranquillité,
par à travers l’éternité,
vers les terreaux couleur de cendre
de ses deux mains immensément tendues
semblent tomber et se répandre.

La madone des soirs et des mirages
grandit soudain en cris d’orage
et ses corbeaux bruyants et lourds
sur les chaumes de bourgs en bourgs
ainsi que des marteaux, font rage.

Des nuages dont les visages
passent, fendus d’un seul éclair ;
une fuite giflée à travers airs
de feuilles d’or et de branchages ;
un vent qui brasse à mains énormes
la cime au loin des chênes et des ormes
et brusquement comme un arrêt
du ciel entier autour de la forêt.



À cet instant fugace et de détente
la madone des soirs à ses corbeaux commande.

Des troncs, de haut en bas cassés
comme si l’or d’un glaive en avait traversé
l’écorce encor fumante, éclatent et s’abattent.
Des chaumes roux soudainement en feu
s’ouvrent par le milieu
à la meute passante et volante des flammes
qui clament
vers l’horizon cuivreux.
Le fleuve bout à gros remous
contre des caps de limons roux
et noue entre eux ses flots de boue ;
des vols ramants d’oiseaux
sont culbutés dans l’eau,
la tête en bas, à coups de faulx,
et les tanguants navires
avec des bruits qui les déchirent,
le foc claquant et se gonflant à faux ;
chavirent.



Et c’est ainsi sur terre et fleuve
toute la haine qui s’abreuve
de la madone en or d’automne
et c’est ainsi sur terre et mer
l’automne au loin qui, le soir, sonne
à clairons noirs le pâle hiver.


NOVEMBRE

LES SAINTS




Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.

On en connaît qui sont venus,
— dites, de quels pays d’or et d’ivoire ! —
depuis des temps que nul n’a retenus,
dans ma contrée, en sa mémoire.
On en connaît qui sont venus de Trébizonde,
Dieu sait par quels chemins,
n’ayant pour seuls trésors au monde
que deux lys clairs entre leurs mains.

Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.



Les plus hyperboliques
portent un sceptre écussonné ;
ils dominent, aux basiliques,
leur reliquaire illuminé ;
mais ceux dont plus personne
n’ose porter le nom transi
ont leur fête qu’on sonne
dans leur chapelle aussi.

Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.

J’en sais de très pauvres, mais très honnêtes,
là-bas, au fond d’un bourg flamand,
Bernard, Corneille, Amand,
qui font le bien aux bêtes,
et quelques-uns laissés pour compte
aux gens pieux qui vous le content,
en Campine, dans le pays amer,
par des hommes qu’hallucinait la mer.



Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.

Ceux-ci sont les patrons des carrefours,
où les commères les injurient,
à poings tendus, avec furie,
dès qu’ils ajournent leurs secours ;
et tels sont gras et tels sont maigres,
les uns bossus, les autres droits,
mais tous avec des ors, comme autrefois
les mages blancs et les rois nègres.

Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.

Il en est dont la pauvre image
orne le môle d’un vieux port
et que l’orage en ses doigts tord
sur leur petit socle à ramages ;
d’autres sont là, au fond d’un bois,
dans une niche en porcelaine,
d’où leur tête d’un trop gros poids
a chu dans l’eau de leur fontaine.



Dreling, dreling,
c’est la fête de tous les Saints.

Mais qu’importe qu’ils soient grandis
ou rabaissés sur cette terre,
saints de la pluie ou du tonnerre
ne sont-ils pas au paradis ?
Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi
leur fête en or, au temps précis
où les vents d’ouest par les champs cornent,
le premier jour du grand mois morne.


DÉCEMBRE

LES HÔTES




Ouvrez les gens, ouvrez la porte,
je frappe au seuil et à l’auvent,
ouvrez les gens, je suis le vent
qui s’habille de feuilles mortes.

— Entrez monsieur, entrez le vent,
voici pour vous loger la cheminée
et sa niche badigeonnée ;
entrez chez nous, monsieur le vent.



Ouvrez les gens, je suis la pluie,
je suis la veuve en robe grise
dont la trame s’indéfinise
dans un brouillard couleur de suie.

— Entrez la veuve, entrez chez nous,
entrez la froide et la livide,
les lézardes du mur humide
s’ouvrent pour vous loger chez nous.

— Levez les gens la barre en fer,
ouvrez les gens, je suis la neige,
mon manteau blanc se désagrège
sur les routes du vieil hiver.

— Entrez la neige, entrez la dame,
avec vos pétales de lys,
et semez-les par le taudis
jusque dans l’âtre où vit la flamme.

Car nous sommes les gens inquiétants
qui habitons le Nord des régions désertes,
qui vous aimons — depuis quels temps ? —
pour les peines que nous avons par vous souffertes.





Des presses de Mme Vve Monnom
32, rue de l’Industrie, Bruxelles