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ALEXIS LE POT



ALEXIS était le fils cadet. On l’avait surnommé le Pot parce qu’une fois, sa mère l’ayant envoyé porter un pot de lait à la femme du diacre, il fit un faux pas et cassa le pot. La mère le battit et les enfants le taquinèrent avec ce pot : Alexis le Pot ! Et ce surnom lui demeura. Alexis était un garçon de petite taille, maigre, les oreilles écartées comme des ailes, et un très long nez. Les enfants le taquinaient : « Le nez d’Alexis a l’air d’un chien sur une butte ! »

Il y avait une école au village, mais Alexis n’en profita guère : il n’avait pas le temps d’apprendre. Son frère aîné travaillait en ville, chez un marchand, et Alexis, encore en bas âge, commença à aider son père. À six ans, en compagnie de fillettes, il gardait déjà les moutons et les vaches dans les pâturages ; et un peu plus tard il alla garder les chevaux jour et nuit. Dès l’âge de douze ans, il labourait déjà et conduisait. Il n’avait pas beaucoup de forces, mais il était très habile. Il était toujours gai. Les enfants se moquaient-ils de lui, il se taisait ou riait. Quand son père le grondait, il se taisait et écoutait, et dès qu’on cessait de le gronder, il souriait et se remettait à sa besogne.

Alexis avait dix-neuf ans quand son frère partit faire son service militaire ; et le père envoya Alexis, comme portier, chez le marchand. On donna à Alexis les vieilles bottes de son frère, le bonnet de son père, une poddiovka, et on l’amena en ville. Alexis admirait son accoutrement, mais le marchand ne se montra point satisfait de sa mine.

— Je pensais que tu allais me donner un homme pour remplacer Sémion, — dit le marchand en examinant Alexis, — et voilà le morveux que tu m’as amené. À quoi est-il bon ?

— Il peut faire n’importe quoi : atteler le cheval, faire les courses, et il travaille très bien. Il a l’air d’une borne, comme ça, mais il est très capable. Et, de plus, il est très modeste.

— Eh bien ! Que faire ? Nous verrons. Laisse-le.

Et Alexis commença sa vie chez le marchand. La famille du marchand n’était pas grande : sa femme, sa vieille mère, un fils aîné, marié, très peu instruit, qui travaillait avec le père ; un autre fils, savant, qui avait terminé ses études au lycée, puis était entré à l’Université, d’où on l’avait chassé, et qui, maintenant, vivait à la maison ; et enfin une fille, encore au lycée.

D’abord Alexis ne plut pas. Il était trop paysan, mal fagotté, mal élevé, il tutoyait tout le monde. Mais bientôt on s’habitua à lui. Il travaillait encore mieux que son frère, et, en effet, ne discutait jamais. On le mettait à toutes les besognes, et il faisait tout, très volontiers et très vite, passant sans repos d’un travail à l’autre. Chez le marchand, comme à la maison, on lui mettait sur le dos tout l’ouvrage. Plus il travaillait, plus on lui donnait à faire. La femme du marchand, sa mère, sa fille, le fils, l’employé, la cuisinière, tous l’envoyaient tantôt ici, tantôt là, lui faisaient faire tantôt une chose, tantôt une autre. On entendait tout le temps : Mon ami, cours là-bas !… Aliocha ! arrange ceci… Quoi, Aliocha ! tu n’as pas fait cela ?… Aliocha, fais attention, n’oublie pas… Et Aliocha courait, rangeait, faisait attention, n’oubliait pas, et toujours souriant faisait tout.

Des bottes de son frère il vint vite à bout, et le patron le grondait parce qu’il portait des bottes déchirées d’où passaient ses doigts nus ; et il lui ordonna d’acheter des bottes neuves au marché. Les bottes étaient neuves et Aliocha s’en réjouissait, mais ses pieds étaient anciens, et le soir, après ses courses, il en souffrait beaucoup et était mécontent de ses bottes. Alexis avait peur que son père, quand il viendrait toucher l’argent de ses gages, ne soit mécontent de ce que le marchand retienne le prix des bottes.

Même en hiver, Alexis se levait avant le jour, fendait du bois, balayait la cour, donnait à manger à la vache, au cheval, et les abreuvait. Ensuite il allumait le poêle, cirait les bottes, préparait les samovars et les astiquait. Alors l’employé l’appelait pour l’aider à sortir les marchandises, ou la cuisinière lui ordonnait de pétrir la pâte, de récurer les casseroles. Ensuite on l’envoyait en ville, tantôt porter un billet, tantôt conduire la fille au lycée, tantôt chercher de l’huile à veilleuse pour la vieille.

« Où es-tu disparu, maudit ? » lui disait tantôt l’un, tantôt l’autre. « Ce n’est pas la peine d’y aller, Aliocha y courra. Aliocha ! Aliocha ! » Et Aliocha courait.

Il déjeunait en courant, et il était rare qu’il prit le dîner avec tout le monde. La cuisinière le grondait parce qu’il ne mangeait pas en même temps que les autres, cependant elle avait pitié de lui et lui gardait quelque chose de chaud pour le dîner et le souper. Il y avait surtout beaucoup à faire les veilles de fêtes et les jours de fêtes. Mais Aliocha aimait les fêtes parce qu’on lui donnait des pourboires, peu, il est vrai : il se faisait à peu près soixante kopecks ; mais c’était de l’argent pour lui. Quant à ses gages, il ne les avait jamais vus. Le père venait, recevait l’argent du marchand, et Alexis fut seulement grondé pour avoir si vite usé les bottes.

Quand il eut amassé deux roubles avec ses pourboires, il acheta, sur le conseil de la cuisinière, une blouse rouge, tricotée, et quand il l’eut endossée, il demeura bouche bée de plaisir. Alexis causait peu, et quand il parlait c’était très brièvement et sans regarder son interlocuteur. Quand on lui ordonnait de faire quelque chose ou qu’on lui demandait s’il pouvait faire tel ou tel travail, toujours, sans la moindre hésitation, il répondait qu’il le pouvait et s’y mettait aussitôt.

Il ne savait aucune prière. Il avait oublié celles que lui avait apprises sa mère, néanmoins il priait matin et soir, et sa prière consistait en gestes des mains.

Il vécut ainsi une année et demie. Au cours de la seconde moitié de cette deuxième année, il lui advint l’événement le plus extraordinaire de sa vie. Voici lequel. À son étonnement, il apprit que, sauf les rapports basés sur le besoin que chacun a d’un autre, il y a encore, entre les gens, des rapports tout particuliers. Ce n’est ni pour l’aider, ni pour qu’on lui nettoie ses bottes, ni pour porter un achat, ni pour atteler un cheval qu’un être humain a besoin d’un autre ; il désire seulement le servir, le caresser, et voilà qu’avec lui, Aliocha, il existait de tels rapports. Il l’apprit par la cuisinière, Oustinia. Oustinia était une jeune orpheline, aussi travailleuse qu’Aliocha. Et Aliocha sentit, pour la première fois, que ce n’étaient pas ses services, mais lui-même, qui était nécessaire à une autre personne. Quand sa mère se montrait bonne pour lui, il ne le remarquait pas. Cela lui semblait tout naturel, comme si lui-même avait pitié de soi. Mais voilà qu’ici, tout d’un coup, il remarqua qu’Oustinia, une personne tout à fait étrangère, avait pitié de lui. Elle lui gardait dans le pot du kacha avec du beurre, et, pendant qu’il le mangeait, le menton appuyé sur son poing, elle le regardait. Il jetait un regard sur elle, elle riait, et lui riait aussi.

Cela était si nouveau et si étrange qu’Alexis eut peur. Il sentait que cela l’empêcherait de faire son travail comme il l’avait fait jusqu’à présent. Mais cependant il était heureux ; et, quand il regardait ses pantalons rapiécés par Oustinia, il hochait la tête et souriait. Souvent, en travaillant, ou pendant une course, il pensait à elle et murmurait : « Hé ! Hé ! Oustinia ! » Oustinia l’aidait autant qu’elle le pouvait, et lui, de son côté, faisait de même. Elle lui racontait sa vie : qu’elle était devenue orpheline ; que sa tante l’avait prise chez elle, puis placée en ville ; que le fils du marchand lui avait conté fleurette, et qu’elle l’avait remis à sa place. Elle aimait à causer, et lui avait plaisir à l’écouter. Il avait entendu raconter qu’il arrive souvent que les paysans qui travaillent en ville épousent des cuisinières. Une fois, elle lui demanda si on le marierait bientôt. Il répondit qu’il n’en savait rien et n’avait pas envie d’épouser une fille de son village.

— Quoi ! Aurais-tu déjà quelqu’un en vue ? dit-elle.

— Oui… Je te prendrais bien… Voudrais-tu de moi ?

— En voilà un Pot ! Et comme il a bien dit cela ! dit-elle en lui donnant une tape sur le dos. — Pourquoi ne voudrais-je pas de toi ?

Pendant le carême le vieux vint à la ville pour chercher l’argent. La femme du marchand avait appris qu’Alexis avait l’intention d’épouser la cuisinière, et cela ne lui plaisait pas. « Elle deviendra enceinte et ne sera bonne à rien avec un enfant, » avait-elle dit à son mari.

Le marchand remit au père l’argent d’Alexis. — Eh bien ! Comment travaille-t-il ? demanda le paysan. Je vous l’ai dit qu’il ne discute jamais.

— Oui… Mais il a envie de faire une sottise… Il veut épouser la cuisinière, et moi, je ne veux pas de domestiques mariés ; cela ne me va pas…

— L’imbécile ! Voilà ce qu’il a inventé ! dit le père. Ce n’est rien. Je vais lui ordonner de renoncer à cette sottise…

Le père passa à la cuisine et s’assit devant la table, attendant son fils. Aliocha avait couru faire une commission ; il rentra essoufflé.

— Je te croyais un garçon sérieux, et voilà ce que tu as imaginé ! dit le père.

— Moi ?… rien…

— Comment rien ? Tu veux te marier. Je te marierai quand le moment sera venu, et avec qui il faudra, mais non avec une coureuse de la ville.

Le père parla longtemps. Aliocha, debout, soupirait. Quand le père eut terminé, Aliocha sourit.

— Eh bien, on peut abandonner cela…

— C’est bon.

Après le départ de son père, quand il se trouva seul avec Oustinia, il lui raconta ce qu’il avait dit. (Elle s’était cachée derrière une porte et avait tout entendu.)

— Nos affaires ne vont pas… As-tu entendu ? Il s’est fâché, et me l’a défendu.

Elle pleurait silencieusement, s’essuyant les yeux avec son tablier. Aliocha claquait de la langue.

— Comment ne pas obéir ?… Il n’y a rien à faire… Il faut y renoncer.

Le soir, quand la femme du marchand l’appela pour fermer les volets, elle lui dit :

— Eh bien, vous avez écouté votre père ; vous avez renoncé à vos sottises ?

— Oui… nous y avons renoncé, répondit Aliocha, riant et pleurant à la fois.


À dater de ce jour, Aliocha ne parla plus de mariage avec Oustinia et vécut comme auparavant. Pendant le carême, l’employé l’envoya nettoyer la neige sur le toit. Il monta sur le toit, balaya toute la neige, et se mit à détacher la neige gelée, près de la gouttière. Ses pieds glissèrent et il tomba avec sa pelle. Malheureusement pour lui, au lieu de tomber sur la neige, il tomba sur une trappe de fer.

Oustinia accourut, et, avec elle, la fille de la maison.

— Tu t’es fait mal, Aliocha ?

— Oh ! pas mal… Ce n’est rien.

Il voulut se lever mais ne le put et sourit. On le transporta dans la loge du portier. Un infirmier vint l’examiner et lui demanda d’où il souffrait.

— J’ai mal partout, mais ce n’est rien… Seulement, voilà, le patron va être fâché… Il faudra le faire savoir à mon père.

Alexis était couché depuis deux jours. Le troisième jour on envoya chercher le prêtre.

— Quoi ! Est-ce que tu vas mourir ? dit Oustinia.

— Eh bien ! Quoi ? On ne peut pas vivre toujours. Il faut bien qu’un jour… prononça Aliocha rapidement, comme à son habitude. — Merci, Oustinia, d’avoir été bonne pour moi… Tu vois, c’est tant mieux qu’on ne nous ait pas permis de nous marier. Autrement, qu’est-ce que ce serait ?… Maintenant ça va bien…

Il pria avec le prêtre, mais comme toujours avec ses mains et son cœur. Et dans son cœur il sentait que de même qu’on est bien, ici-bas, quand on obéit et ne fait pas le mal, de même on sera bien là-haut.

Il parlait peu, demandait seulement à boire, et s’étonnait de quelque chose.

Il s’étonna de quelque chose, s’étira et mourut.