Album des missions catholiques, tome IV, Océanie et Amérique/L'épiscopat océanien

Collectif
Société de Saint-Augustin (p. 16-23).

L'ÉPISCOPAT OCÉANIEN


ES ARCHIPELS du Grand Océan Pacifique sont évangélisés par trois Sociétés différentes.

Aux Maristes appartiennent l’Océanie centrale et l’Océanie méridionale ;

Aux Pères des Sacrés-Cœurs, l'Océanie septentrionale et l’Océanie orientale ;

Aux Pères d’Issoudun, l’Océanie occidentale.




ÉVÊQUES MARISTES.
Mgr BATAILLON (Pierre-Marie),
de la Société de Marie,
évêque titulaire d’Enos,
premier vicaire apostolique de l’Océanie centrale.
(1810-1877.)

Le R. P. Bataillon fut un des vingt-et-un premiers Maristes qui firent leur profession, le 24 septembre 1836, et qui élurent le même jour, le T. R. P. Colin pour leur supérieur général. Quatre d’entre eux, les PP.Chanel, Bret, Servant et Bataillon, s’embarquèrent au Havre, le 24 décembre de la même année, sous la conduite de Mgr l’évêque de Maronée. Le P. Bret mourut trois mois plus tard, pendant la traversée ; le 28 avril 1841, le P. Chanel recevait la couronne du martyre à Futuna ; le P.Servant termina paisiblement sa vie dans la même île, le 8 janvier 1860.

Cette courageuse troupe de missionnaires arriva en face de Wallis, le Ier novembre 1837. Le R. P. Bataillon accepta pour sa part cette île inconnue. Après bien des épreuves et des dangers, le zèle du missionnaire fut couronné de succès. Comme les rapports de ces îles avec la Nouvelle-Zélande étaient trop difficiles, on crut nécessaire de grouper en une mission séparée les îles du centre. Le Saint-Siège érigea, le 23 août 1842, l’Océanie centrale en vicariat apostolique ; le même jour, le R. P. Bataillon fut nommé évêque d’Enos et chargé de ce nouveau vicariat. Il n’apprit sa nomination que par l’arrivée à Wallis de Mgr Douarre, évêque d’Amata, qui lui conféra la consécration épiscopale, le 3 décembre 1843.

Mgr Bataillon conduisit l'année suivant deux missionnaires à Lakemba, île de l'archipel des Fidji, en 1845, il en envoyait d'autres s'établir dans l'archipel de Samoa. En 1846, deux nouveaux missionnaires occupaient l'île de Rotuma. D'autres missionnaires s'étaient établis en Nouvelle-Calédonie, dès la fin de 1843. Le Vicariat de l'Océanie centrale s'étendait de l'Équateur aux tropiques du Capricorne, et comptait quarante degrés en longitude. Aussi, en 1847, la Propagande fit-elle de la Nouvelle-Calédonie et des Nouvelles-Hébrides, un nouveau vicariat. En 1863, l'archipel des Fidji a été érigé en préfecture apostolique.

En 1856, Mgr Bataillon, dont le zèle n’avait point tenu compte des fatigues et des privations, fut forcé de revenir en France. Après deux années, pendant lequelles le prélat avait obtenu des secours considérables, il retourna dans sa chère mission ; le nombre de ses prêtres était plus que doublé.

Sur sa demande, Pie IX daigna, en 1863, lui accorder pour coadjuteur le R. P. Louis Elloy. Mgr Bataillon le sacra évêque de Tipasa, le 30 novembre 1864, à Apia, dans l’archipel de Samoa.

Le 9 février 1874, le T. R. P. supérieur général de la Société de Marie écrivait aux missionnaires de l’Océanie :

« Mgr Bataillon est, sinon le doyen des vicaires apostoliques, au moins un des plus anciens. Voilà plus de trente ans qu’il travaille, comme évêque, à défricher les îles de l’Océanie centrale pour y implanter le christianisme. Il y a deux ans, nous avons vu ce vénérable vieillard venir du bout du monde, malgré son âge et les fatigues d’un si long voyage, faire sa visite ad limina Apostolorum et rendre compte de sa mission au Souverain Pontife. Il n’a demandé à Sa Sainteté qu’une faveur avec sa bénédiction apostolique, c’était de retourner au plus tôt dans son vicariat. Il aurait pu cependant, à juste titre, prendre un repos bien mérité par tant d’années de travaux ; mais il ne pouvait se résigner à vivre loin de son troupeau, loin de cette Wallis bien-aimée, toute convertie par ses soins, et qui est aujourd’hui sa joie et sa couronne. Il est donc reparti pour consacrer les dernières années de sa vie à ses néophytes, pour mourir et reposer au milieu d’eux. »

Ces vœux, souvent manifestés par le vaillant évêque, reçurent leur accomplissement trois ans après.

Le 26 mars 1877, le prélat ayant eu une faiblesse, les missionnaires crurent prudent de l’inviter à recevoir les derniers sacrements, dans la nuit, pour ne pas effrayer la population. « — Oh ! pas du tout, reprit-il, vous m’administrerez en plein jour, à l’église, et, autant que possible, devant toute la population. »

Le lendemain donc, on se prépara à cette triste cérémonie. Mgr Bataillon était seul calme et sans tristesse. Comme on l’aidait à s’habiller : « — Allons, Père Ollivaux, dit-il en souriant, arrangez-moi bien ; faites que je sois beau ; c’est un grand jour pour moi. Il y a des jours solennels dans la vie ; celui-ci est un de mes plus grands jours, c’est le jour de ma dernière communion. »

Les préparatifs terminés, on porta Monseigneur à l’église, où il entendit la sainte messe. Il reçut ensuite, avec la plus grande piété, les derniers sacrements des mains du P. Bouzigue, son confesseur. Après chaque onction, le pieux prélat répétait cinq ou six fois : Amen ! Il voulut qu’on lui appliquât l’indulgence de la bonne mort. Lorsque, la cérémonie terminée, Mgr Bataillon fut reporté au presbytère, il bénissait en pleurant la foule de ses enfants rassemblés.

Le prélat languit encore une dizaine de jours. Il mourut le 10 avril à une heure du soir.

Le prélat défunt fut revêtu de ses ornements pontificaux, et, ainsi paré, son corps fut d’abord exposé dans la chapelle des Sœurs. Vers le soir, il fut transféré dans l’église de Notre-Dame à Matautu ; les fidèles de cette paroisse et ceux de Hihifo y passèrent la nuit en prières. D’heure en heure, chaque village, en signe de deuil, faisait entendre une détonation de coups de fusil. Mgr Bataillon avait fait connaître sa volonté expresse d’être enterré à Mua, dans l’église de Saint-Joseph. N’est-ce pas là qu’il avait tant travaillé et tant souffert pour la conversion de l’île ? N’est-ce pas là qu’il avait reçu la consécration épiscopale, à l’endroit même où s’élève aujourd’hui la belle église ? Pendant la nuit elle fut tendue de noir ; on improvisa un catafalque, tandis que les meilleurs ouvriers creusaient et préparaient un tombeau.

Le lendemain, 11 avril, le cortège funèbre arrivait à Mua vers huit heures. Après l’absoute solennelle, le corps de Mgr Bataillon fut placé dans un cercueil que la reine Amélia voulut orner de nattes fines. Son tombeau est dans le sanctuaire, à l’endroit même où le prélat avait son trône. Les habitants de Mua possèdent, comme un précieux trésor, le corps de l’apôtre de l’Océanie centrale.

Mgr Bataillon était né à Saint-Cyr-les-Vignes (diocèse de Lyon), le 6 janvier 1810.




Mgr ELLOY (Louis),
de la Société de Marie,
évêque titulaire de Tipasa, deuxième vicaire
apostolique de l’Océanie centrale.
(1829-1878.)

Nous venons de voir dans quelles circonstances ce vaillant missionnaire fut élevé à l’épiscopat.

Mgr Elloy était né le 29 novembre 1829 à Servigny-lès-Raville (diocèse de Metz). Il avait fait profession dans la Société de Marie, le 17 décembre 1852, puis enseigné la philosophie au collège de Langogne (diocèse de Mende) et rempli les fonctions de sous-directeur au noviciat de Lyon.

Au mois de mai 1856, il lui fut enfin permis de faire voile vers cette Océanie qui avait ravi son cœur ; le 24 novembre suivant, il abordait à Apia, capitale de l’archipel de Samoa. Cette mission, qui eut les prémices de son zèle, eut aussi les préférences de son affection. Tous ceux qui ont approché Mgr Elloy, l’ont entendu parler avec une complaisance vraiment maternelle de ces peuplades dont il vantait le doux idiome et les mœurs relativement polies. Devenu évêque, il redoubla de zèle et de dévouement ; il évangélisa successivement plusieurs archipels ; sa parole ardente et l’exemple de ses vertus apostoliques mirent partout en honneur notre sainte religion et lui gagnèrent une foule de prosélytes.

Cependant, au milieu de ses travaux, les intérêts de la mission appelèrent en Europe Mgr Elloy ; il arriva en France au mois de janvier 1868. Son grand désir était de partir au plus tôt. La terre de notre continent, disait-il, lui brûlait les pieds. Mais Dieu en disposa autrement ; les affaires traînèrent en longueur et le retinrent deux ans, non sans mettre sa patience à l’épreuve.

Au moment où le saint prélat se disposait à retourner en Océanie, le Concile du Vatican allait ouvrir ses solennelles assises que le monde catholique attendait

avec une espérance mêlée d’anxiété. Il répondit à la

Les évêques maristes


Mgr. BATAILLON, de la Société de Marie, vicaires apostolique de l'Océanie centrale. (Voir p. 11 et 14.)


Mgr. ELLOY, de la Société de Marie, vicaires apostolique de l'Océanie centrale. (Voir p. 14.)


Mgr. LAMAZE, de la Société de Marie, vicaires apostolique de l'Océanie centrale. (Voir p. 13 et 17.)


La Vénérable Pierre CHANEL, de la Société de Marie, martyrisé à Futuna, le 28 avril 1844. (Voir p. 18.)
convocation de Pie IX. Puis le Concile interrompu,

il se hâta de partir, car la guerre commençait rapide et terrible. D’immenses armées avaient envahi la France et menaçaient d’intercepter le chemin des ports et de couper les voies maritimes ; déjà la Lorraine était en feu ; les journaux avaient même apporté à Mgr Elloy la douloureuse nouvelle de l’incendie de son village natal, et il devait, en quittant la patrie en proie à des désastres inouïs, garder au fond du cœur le souci cuisant d’ignorer le sort de sa famille et de son vieux père, âgé de quatre-vingt-sept ans.

De retour au milieu de ses bien-aimés insulaires, l’apôtre, n’écoutant que l’héroïsme de son zèle, se remit à l’œuvre avec un nouveau courage. Il devait y succomber. Aussi, lorsque, vers la fin de 1877, Mgr Elloy revint en Europe, en le revoyant tel que l’avaient fait ses travaux, ses sollicitudes et les difficultés contre lesquelles il avait eu à lutter, ses frères en religion ne purent se faire d’illusion sur la gravité de son état.

Mgr Elloy vécut encore une année. I] mourut le 22 novembre 1878. Le diocèse d’Agen a reçu son dernier soupir, et garde sa dépouille mortelle dans la basilique de N.-D. de Bon-Encontre ; mais son cœur a traversé l’Océan et est allé reposer sur cette terre de Samoa qu’il trouva barbare et qu’il a faite chrétienne à force de l’aimer.




Mgr LAMAZE (Amand),
de la Société de Marie,
évêque titulaire d’Olympe, troisième vicaire apostolique de l’Océanie centrale.

Il y avait seize ans que ce missionnaire évangélisait l’archipel des Amis lorsqu’il fut appelé à succéder aux deux pontifes dont nous venons d’esquisser la biographie.

Né à Saint-Michel (Vosges), le 27 mars 1833, Mer Lamaze fut ordonné prêtre le 1er mai 1857. Après quatre ans de ministère dans le diocèse de Saint-Dié, il entra chez les Pères Maristes avec l’ardent désir d’être appelé un jour à évangéliser les infidèles. Destiné par ses supérieurs aux missions lointaines de l’Océanie, il quitta la France en novembre 1863 et arriva l’année suivante à Tonga.

Nous avons montré, p. 13, le P. Lamaze en train de bâtir à Maofaga une église digne de rivaliser avec les temples protestants. C’était en 1876. Hélas ! une épreuve amère lui était réservée.

« C’est du milieu des ruines, écrivait-il le 29 mars 1879, que je vous écris ces quelques lignes ; j’ai le cœur navré. Le premier vendredi de mars, nous venions de célébrer la messe et de faire la communion réparatrice, lorsqu’éclata une horrible tempête. Le soir, il fut impossible de réunir les fidèles pour la bénédiction du T. S. Sacrement. Nous étions blottis dans notre case tongienne, qui craquait de toutes parts et menaçait à chaque instant de nous écraser ; à dix heures et demie du soir, la nef de l’église, battue dans toute sa longueur par le vent d’est, céda et entraîna le chœur. La façade et les deux clochers tinrent bon jusqu’à quatre heures et demie du matin ; mais le vent, tournant au sud, s’engouffra dans le côté laissé ouvert par la chute de la nef et emporta le tout. C’est merveille qu’aucun de nous n’ait été tué ou blessé au milieu de cette grêle de branches d’arbres, de noix de cocos, de feuilles de zinc arrachées aux toitures et poussées de tous côtés par la violence du vent.

« Vous ne pouvez vous faire une idée de la destruction générale. J’estime que les pertes subies par la seule station de Maofaga peuvent s’élever à près de 60,000 fr. Mais surtout comment ne pas pleurer notre magnifique église, notre joie, l’orgueil du pays ? Du mieux que je puis, j’essaie de dire avec le saint homme Job : « — Dieu me l’avait donnée, il « me l’a ôtée : que son saint nom soit béni !» Nos néophytes ont été admirables de résignation, et sont les premiers à nous dire : « — Il faut refaire l’église, « et la refaire en pierre. » C’est un gros travail au moment où nous pensions nous reposer... Et puis où trouver des ressources ? »

Quand il écrivait ces lignes, l’humble et zélé religieux ignorait encore que le Souverain Pontife avait jeté les yeux sur lui pour remplacer Mgr Elloy.

Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il reçut le premier avis de sa nomination comme évêque d’Olympe, vicaire apostolique de l’Océanie centrale et administrateur du vicariat de l’archipel des Navigateurs. Il revint aussitôt en France.

Mgr le cardinal Caverot, archevêque de Lyon, voulut sacrer lui-même dans l’église primatiale de Saint-Jean, le dimanche 22 décembre 1870, le prélat, auquel il avait conféré autrefois, à Saint-Dié, tous les ordres, depuis la tonsure jusqu’à la prêtrise. Son Éminence était assistée de Mgr Marchal, alors évêque de Belley, et de Mgr Bonnet, évêque de Viviers.




Le Vénérable CHANEL (Pierre-Marie- Louis)
de la Société de Marie,
premier martyr de l'Océanie centrale
(1802—1841.)


A côté des portraits des pontifes de la Société de Marie qui régissent l’Église de Dieu dans ces lointains archipels, on nous permettra de placer la sereine et angélique figure du premier missionnaire mariste qui eut le bonheur d’y verser son sang pour la foi.

C’est le 28 avril 1841 que le P. Chanel consomma son sacrifice.

Le roi de Futuna, irrité des progrès du catholicisme dans ses États, et excité par Musumusu, premier ministre, tint, le 27 avril 1841, un conseil dans lequel on résolut de faire la guerre aux catéchumènes dans leur sommeil, en blesse un grand nombre et court assouvir sa haine contre celui que les païens appelaient l’auteur de la religion nouvelle.

Le P. Chanel était seul ; depuis quelques jours il ne pouvait guère s’éloigner de sa demeure ; ses pieds meurtris, à la suite de courses nombreuses sur les routes semées de corail aigu, le faisaient beaucoup souffrir. Il avait envoyé ses catéchistes ordinaires, J. Marie-Nizier et Thomas Boog, baptiser quelques enfants en danger de mort.

Apercevant Musumusu, le P. Chanel, qui connaissait les complots tramés contre sa vie, se dirigea vers lui :

« — D’où viens-tu ? lui demanda-t-il.

« — D’Asoa, répondit Musumusu.

« — Quel est le motif de ta visite ?

« — Je veux un remède pour une contusion que j’ai reçue.

« — Comment as-tu été blessé ?

« — En abattant des cocos.

« — Reste ici, je vais te chercher un remède et panser ta blessure. »

Pendant cet entretien, Filitika et Ukuloa, deux sauvages qui s’étaient joints à Musumusu, étaient entrés dans la case du missionnaire.

Le Père les rencontra comme ils sortaient chargés de linge.

« — Pourquoi, leur dit-il, venez-vous ici ? Qui vous a donné le droit d’agir en maîtres dans ma maison ? »

Ils gardèrent le silence et jetèrent le linge loin d'eau. Le reste de la troupe étant alors accouru, la scène prit un caractère plus alarmant.

Musumusu pousse un cri féroce et interrompt le missionnaire qui représente à ses agresseurs la grandeur du crime qu'ils méditent :

« — Pourquoi tarde-t-on à tuer l'homme ? »

A l'instant même, Umutauli, l'un des sauvages, brandit une énorme massue sur la tête du Père, qui, en parant le coup, a le bras fracassé. Filitika, qui se trouvait derrière le missionnaire, le repousse violemment en criant :

« — Fai motake mote. » (Frappez promptement, qu'il meure !)

Aussitôt Umutauli assène un second coup et lui fait à la tempe gauche une horrible blessure. Filitika attesta plus tard que le P. Chanel s'écria à plusieurs reprises : « Malie fuai ! » (Très bien !) Un troisième bourreau, nommé Fraséa, armé d'une baïonnette adaptée à une lance, se précipite sur le saint prêtre ; la baïonnette glisse, mais le bois de la lance frappe le P. Chanel et le renverse par terre. Ukuloa décharge sur lui plusieurs coups de bâton.

Puis, oubliant d'achever leur victime, ces furieux mettent au pillage la case du missionnaire et se disputent le linge, le mobilier, les images, les tableaux, les ornements sacrés, le calice et le saint ciboire.

Le P. Chanel se relève et se met à genoux ; l'épaule appuyé contre une paroi de bambous, la tête baissée, il essuie de la main gauche le sang qui ruisselle sur son visage, et offre à Dieu le sacrifice de sa vie pour le salut de ses chers Futuniens et en particulier de ses bourreaux.

Un catéchumène, dont la conversion était peu convenue, s'approche du martyr :

« — Kua pakia a Pétélo, » dit-il. (Pierre est meurtri.)

Le Père, le regardant avec bonté :

« — Où est Maligi ? « demande-t-il d'une voix presque éteinte.

C'était un vieillard qui lui était particulièrement dévoué.

« — Il est à Alofi.

« — Tu lui diras, ainsi qu'à mes autres amis, que ma mort n'est pour eux et pour moi qu'un grand bien (Malie fuaï loku mate). »

Cependant Musumusu, le seul qui ne perde pas de vue le but principal de l'expédition, s'adressant aux pillards :

« — N'êtes-vous venus ici que pour prendre des richesses ? »

Et, montrant, le missionnaire couvert de sang :

« — Pourquoi ne pas le frapper à mort ? »

Comme on tarde à remplir cet ordre, il saisit une herminette, s’élance vers le missionnaire, et lui fend le crâne. Le martyr, qui, de l’aveu même de ses bourreaux, n’a laissé échapper aucune plainte, tombe la face contre terre et rend son âme à Dieu. A l’instant, bien que l’air fût calme et le ciel sans nuages, un coup de tonnerre retentit et fut entendu dans l’île entière. Suivant la Sacrée Congrégation des Rites, c’était une voix divine qui reprochait à l’île de Futuna le crime qu’elle venait de commettre : « Deus ipse, aere sereno, intonuit, omnemque insulam patrati criminis admonuisse visus est. »

Pierre-Marie-Louis Chanel était né le 24 juillet 1802, à Montrevel (Ain). Sa vie apostolique avait duré trois ans, cinq mois et vingt jours (du 8 novembre 1837 au 28 avril 1841). Il a été déclaré Vénérable le 24 septembre 1857.




ÉVÊQUES DE LA CONGRÉGATION
DES SACRÉS-CŒURS.
Mgr MAIGRET (Louis-Désiré),
évêque titulaire d’Arathie, vicaire apostolique
des îles Sandwich.
(1804— 1882.)

Né à Maillé, diocèse de Poitiers, le 14 septembre 1804, Louis Maigret annonça dès l’enfance les plus heureuses dispositions. À dix-huit ans, il entra dans la Congrégation des Sacrés-Cœurs, et reçut le nom de Désiré, le jour de sa profession.

Ayant été élevé au sacerdoce, il professa la philosophie au grand séminaire de Rouen. Peu d’années après, il demanda avec instance et obtint, le 24 octobre 1834, d’être envoyé aux missions de l’Océanie.

Il travaillait depuis deux ans à la conversion des îles Gambier, dans le calme et la joie, lorsqu’il reçut du vicaire apostolique de l’Océanie orientale une délicate et difficile mission : il s’agissait d’aller porter des instructions et des consolations au Père Alexis Bachelot, qui le premier avait prêché la foi aux îles Sandwich, et qui était à la veille d’en être banni une seconde fois. Le P. Maigret partit ; mais, signalé d’avance aux ennemis de la religion catholique, il ne put mettre pied à terre. Forcé de passer immédiatement sur un autre navire avec le Père Bachelot, il eut encore la douleur, dès les premiers jours de la traversée, de recevoir le dernier soupir du zélé confrère dont il devait plus tard reprendre et compléter l’œuvre.

En effet, au mois de mai 1840, le Père Maigret revint aux îles Sandwich avec Mgr Rouchouze et quelques autres missionnaires. Ils furent reçus avec enthousiasme par trois à quatre cents chrétiens, qui avaient généreusement.confessé la foi durant la persécution. Malgré leur petit nombre, les missionnaires s’établirent en même temps dans l’île d’Oahu et dans la grande île, appelée Hawaii, qui donne quelquefois son nom à l’archipel. L’année suivante, en quittant ces îles, Mgr Rouchouze chargea le Père Maigret du soin de diriger la mission.

Par la dignité de son caractère et par ses manières douces et engageantes, il ne tarda pas à conquérir l’estime et l’affection des indigènes. En quelques années, il instruisit et baptisa des milliers d’infidèles, bâtit à Honolulu une belle église en pierre de taille, et fonda de nombreux établissements pour contrebalancer l’influence des protestants.

Ce n’était pas assez pour le Père Maigret de ses travaux multipliés à Honolulu et dans les districts environnants : il se plaisait à encourager ses confrères de la grande île. En 1845, il leur fit une visite qui dura deux mois.

De nouveaux ouvriers arrivèrent l’année suivante, ce qui permit au Père Maigret d’établir la mission dans les îles de Maui et de Kauai et de faire visiter l’île de Molokai.

Cependant le Saint-Siège avait érigé les îles Sandwich en vicariat apostolique ; et le 11 août 1846, Pie IX avait choisi le P. Maigret pour remplir la charge de vicaire apostolique, en le nommant évêque d’Arathie. La consécration épiscopale, retardée par suite de la difficulté des communications, se fit à Santiago (Chili), le 31 octobre 1847.

Salué à son retour par d’unanimes acclamations, le nouvel évêque commença aussitôt la visite des différentes îles pour administrer le sacrement de confirmation. À peine l’avait-il terminée, qu’une cruelle épidémie éclata dans l’île d’Oahu, et particulièrement à Honolulu. Le vicaire apostolique et ses missionnaires étaient nuit et jour au chevet des malades. Trois fois, dans l’espace de sept ans, le fléau sévit avec violence, et emporta des milliers de victimes.

Son dévouement, son zèle, sa charité lui avaient attiré l’estime universelle et, quand il mourut le 11 juin 1882, le gouvernement hawaïen s’associa au deuil de la chrétienté d’Honolulu ; le roi et la reine le visitèrent sur son lit funèbre ; les princes de la famille royale, les hauts fonctionnaires et tous les membres du corps diplomatique honorèrent ses funérailles de leur présence.

Il a été remplacé par son coadjuteur Mgr Hermann Koeckmann, évêque titulaire d'Olba.




Mgr DORDILLON (Ildephonse-René
de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus,
évêque titulaire de Cambysopolis,
vicaire apostolique des îles Marquises.

La mission des Marquises doit les grands de ces dernières années à ce vénérable prélat qui la gouverne depuis 1855.

« Depuis plusieurs années déjà, écrit ce prélat, le gouvernement de nos îles favorise les écoles en obligeant à les fréquenter tous les enfants,qu’ils soient chrétiens ou issus de parents païens,depuis l’âge de six ans jusqu’à douze ans. Nous nous sommes empressés d’établir des classes dans tous nos principaux postes. À Taiohaé, l’école, tenue par quatre Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, est fréquentée par 65 filles ; celle de Hatibue,dirigée par le Frère Florent, a 75 garçons ; à Puamau (Ile de la Dominique) nous comptons 25 garçons, 25 filles ; à Hanaiïapa, 20 garçons, 24 filles ; à Ataona, 25 garçons, 20 filles ; à Vaitaha, 25 garçons, 30 filles ; à Hanavava, 20 garçons, 23 filles ; à Napou, 15 garçons, 18 filles.

« Tous ces enfants sont internes. Les parents fournissent la nourriture et le vêtement. Le reste est à la charge de la mission, qui bien souvent doit suppléer à l’impuissance des familles.

« On apprend dans nos écoles à aimer et servir Dieu, à lire et à écrire le français et le marquisien ; on enseigne aussi le calcul. Les filles apprennent en outre à coudre à l’aiguille et à la machine, et d’autres petits travaux convenables à leur sexe. J’aurais voulu


Mgr NAVARRE, de la Société du Sacré-Cœur d'Issoudun, vicaire apostolique de la Mélanésie et de la Micronésie.


vous voir le 15 juillet dans notre belle église de Taiohaé écoutant avec ravissement le chant mélodieux de dix-sept de ces petites filles.

« Un avantage que produisent ici les écoles et qu'il ne faut pas oublier, c'est que tous les enfants qui les fréquentent et aussi les parents, se disposent au baptême à peu d'exceptions près. Presque partout même on fait baptiser les petits enfants aussitôt après la naissance. Ces enfants et les grandes personnes aussi, veulent avoir des chapelets, des médailles. Pour ces dépenses et plusieurs autres, nous comptons sur la Providence. Témoin des besoins de ces enfants, le Frère Florent me disait hier en retournant à son poste :

« Pour que mes enfants soient passablement, j'aurai besoin d'avoir deux sous de plus chaque jour pour chacun d'eux : un sou pour la nourriture et un sou pour le vêtement. »

« Cette demande parait fort modeste. Mais comme il n'est pas seul, et que, pour réaliser ses désirs, il me faudrait augmenter notre dépense de plus de dix mille francs, je n'ai pu que lui souhaiter de trouver quelques âmes généreuses. »




Mgr JAUSSEN (Florentin-Étienne
de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus,
évêque titulaire d'Axieri, vicaire apostolique des îles
Tahiti et Paumotous.

Ce prélat est le doyen d'âge et d'épiscopat de tous les évêques missionnaires d'Océanie.

Il aura, le 9 mai prochain (1888}}, quarante ans qu'il a été nommé évêque d'Axieri, et le 28 août, quarante ans qu'il a été sacré.

Chacun de ces anniversaires est pour les peuple chrétien de Papeete l'occasion de fêtes touchantes.

Nous résumons d'après la lettre d'un missionnaire les détails de l'une de ces solennités.

« La réception des Européens avait eu lieu, la veille (27 août), à l’évêché, en présence des missionnaires de Tahiti et des îles Paumotous, des Frères de Ploërmel, de leurs élèves et des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Outre les catholiques, parmi lesquels se trouvait M. le capitaine d’artillerie français, nommons M. Miller, consul anglais, et madame Miller, et le consul américain. M. Wilkens, consul d’Allemagne, retenu par la maladie, avait exprimé, dans une lettre, son regret de ne pouvoir se rendre à la fête.

« Le lendemain, Mgr Jaussen, en cappa magna, accompagné des prêtres et des Frères de la mission, de tous les catéchistes du vicariat et d’une foule de catholiques et de protestants, s’est rendu, au son des cloches, à l’église de Papeete. Après la messe pontificale, il retourna à l’évêché, accompagné du même cortège. Il y reçut les hommages, les fleurs et les dons en nature des peuplades des différents districts. Le district de Papeete offrit à Mgr le vicaire apostolique une nouvelle cappa magna en papyrus jauni de terra merita et ornée de fines fleurs blanches provenant de l’écorce intérieure de la tige du giraumont.

Arii-Ané, fils de la reine et héritier présomptif de la couronne, fit, quoique protestant, et avec le consentement de la reine, une visite à Mgr Jaussen, qui l’invita à dîner. Arii-Ané accepta l’invitation, ainsi qu’un catholique, son parent, et le chef ministre protestant de Faau.

Le dîner fut servi en plein air, à l’ombre de feuilles de cocotiers disposées sur une charpente. Arii-Ané était à la droite de l’évêque. En même temps, les Tahitiens et Paumotous, catéchistes et autres, prirent aussi leur repas sous les arbres de l’évêché. La fête s’est terminée par des jeux et des himenés chantés en l’honneur de Mgr Jaussen.

À cause de son grand âge, ce prélat a obtenu en 1882 un coadjuteur, Mgr Verdier, évêque titulaire de Mégare.




ÉVÊQUES DE LA SOCIÉTÉ DU SACRÉ-CŒUR D’ISSOUDUN.
Mgr Navarre (André),
évêque titulaire de Pentacomie, vicaire apostolique de
la Mélanésie et administrateur du vicariat apostolique
de la Micronésie.

Le 30 novembre 1887, fête de saint André, apôtre et patron de Mgr Navarre, avait lieu dans l’église paroissiale d’Issoudun, le sacre de ce zélé missionnaire par Mgr Marchal, archevêque de Bourges.

Nous détachons de la circulaire par laquelle Mgr Marchal faisait part à son clergé de l’auguste cérémonie, les lignes suivantes tout à l’honneur du nouvel évêque et de la vaillante Société dont il est le premier membre élevé à l’épiscopat.

« Au mois de septembre 1881, je bénissais le R. P. Navarre, ainsi que ses trois coopérateurs, et je les voyais avec confiance partir sous la protection de Notre-Dame du Sacré-Cœur. Le voyage dura treize mois, et ce fut au prix de fatigues inouïes et à travers des périls qui font penser à ceux qu’énumérait saint Paul, que ces missionnaires abordèrent enfin à la Nouvelle-Bretagne, et ensuite à la Nouvelle-Guinée.

« Je ne puis vous faire un récit, même abrégé, des débuts de leur ministère dans ces contrées étrangères à tout enseignement religieux.

L’avenir de la mission paraît assuré. Elle se développe rapidement et c’est pourquoi le Saint-Père vient de donner à cette mission un évêque, c’est-à-dire un centre qui en reliera toutes les parties, et d’où s’étendront jusqu’aux extrémités du royaume qu’il faut soumettre à JÉSUS-CHRIST, l’impulsion, la direction et la surveillance.

« C’est un des nôtres que le doigt de Dieu a désigné pour ce poste avancé de son royaume ici-bas ; c’est un fils de Notre-Dame du Sacré-Cœur que votre archevêque va sacrer de l’huile sainte qui fait les pontifes.

« Le R. P. Navarre est membre de la Société des missionnaires d’Issoudun, et, s’il est né dans un autre diocèse, il appartient à celui de Bourges par son éducation cléricale et par son ordination. La voix de Dieu l’a fait sortir des rangs du clergé séculier, pour l’attirer, semble-t-il, plus près du cœur de Jésus, en le faisant entrer dans une société qui lui est plus spécialement dévouée. Là, dans l’austérité et les travaux de la vie religieuse, il a préludé aux travaux plus pénibles et plus glorieux auxquels le destinait la Providence.

« Le choix du Vicaire de JÉSUS-CHRIST est allé surprendre le R. P. Navarre au milieu de ses travaux, et il le ramène au berceau de sa vocation ecclésiastique et religieuse. C’est avec émotion que je l’ai revu, épuisé déjà par les fatigues d’un apostolat pour lequel tout est à créer, et où l’existence même du missionnaire est rarement assurée pour plus d’un jour. Il est revenu, pour retourner bientôt à son poste d’honneur et de dévouement, avec un caractère plus élevé et des grâces nouvelles. »