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Œuvres complètes - Tome VVanier (Messein) (p. 423-430).

ALBERT MÉRAT


Je ne puis en vérité parler de mon ami Albert Mérat, poète français, né le 23 mars 1840, à Troyes, sans évoquer en même temps le souvenir de mon ami Léon Valade, poète français, né à Bordeaux en 1840, mort en 1883, sans en quelque sorte faire participer à la biographie du vivant la mémoire du mort, comme sied un portrait aimé sur le mur préféré d’une chambre. Leurs vingt ans, frères et camarades dans la vie, s’étaient unis pour deux livres : l’un, comme son titre, exprimait tout le temps, Avril, Mai, Juin, recueil de sonnets dont les premières éditions sont devenues introuvables ; l’autre, traduction libre de l’Intermezzo de Henri Heine, confirmait bien la souplesse, la maîtrise du talent déployé par les auteurs dans la si sincère jeunesse de leurs primes rimes.

Mérat, après, fit les Chimères, un compact volume qui mérita, vers 1866, les honneurs d’un prix d’Académie. Sainte-Beuve s’était intéressé à cette poésie bien soi dans la très légitime généralité des sujets et des pensées d’une œuvre de jeune homme épris du beau sous toutes les formes admises depuis des siècles, la Femme, la Liberté, la Nature. Des qualités de haute finesse et d’esprit absolu ne furent sans doute pas non plus pour déplaire au Maître que tant d’années de conscience, de bonne foi, et d’un rien de duplicité littéraire avaient rendu cruellement doux et sceptique. Toutefois, la Naïveté, la bonne, ça va sans dire, primait dans ces vers encore, pour ainsi dire, adolescents. Un duvet de prune et de pêche, la poussière d’ailes du vierge papillon, décorent les produits juvéniles d’une muse originale, je le répète, dans l’éternel lieu commun gracieux, aimable, optimiste, enthousiaste, sur lequel notre poète brode des variations charmantes, rythmes et rimes, azur et or, à l’infini.

Les Chimères furent bientôt suivies de l’Idole, qui présente à mes yeux cette grande particularité d’avoir été sans doute le premier livre de la période parnassienne et des suivantes où se déroulât en toute liberté le culte authentique, orthodoxe, de la Femme charnelle. Ici, au contraire de bien d’autres manifestations de ce genre, la pure contemplation des lignes, des sons et des parfums s’élève et plane au-dessus du plaisir proprement dit ; même celui-ci s’effacerait, on croirait, dans le mysticisme païen de la forme louée et vénérée du « Corps qui est tendre, poli soëf et cœtera ». Certains pourront regretter cette lacune volontaire, à moins qu’elle ne provienne d’un oubli d’artiste en extase. Ils diront qu’au point de vue de l’intérêt, de l’amusement, jamais à négliger, songeons-y bien une fois pour toutes, comme à celui de la profondeur, de l’intrinsèque de la chose, l’infini de la sensualité, ses curiosités, perverses ou non, ses abîmes atroces ou folâtres, son horreur et son délice, gaîté macabre et polisson ennui, sont certes à tenter, de préférence à de l’exclusive extériorité plus statuaire qu’autrement — sans parler de la grande Morale qui a moins à perdre avec la vie, même damnante, qu’avec cette sereine hébétude d’un esthéticisme coquebin.

Transi toutefois n’est pas tellement l’amoureux chez l’auteur de l’Idole qu’il n’y ait dans son livre, à côté de vraiment très nobles accents plastiques, d’émus gestes, voire des soupirs on croirait enflammés vers quelque tout-puissant, délicieux et terrible autre chose, volupté, pour rester païen avec Mérat, concupiscence, dirait un catholique. L’avant et l’avant-dernier sonnets, particulièrement témoignent d’une préoccupation, d’une inquiétude caractéristiques en diable (c’est le mot ou jamais pour moi du moins) et « l’orgueil du baiser » s’y voit mis à une bien rude, mais entre nous, bien humaine et assez fréquente épreuve.

À l’Idole succédèrent après un assez long intervalle, les Villes de Marbre, beau titre à de beaux vers, cette fois encore plus artistiques que poétiques à proprement parler, mais d’un émail, d’une camée, d’une pâte, et d’un grain, et d’une critique et d’une érudition irréprochables sans aucune lourdeur et avec juste tout le pédantisme sinon désirable du moins plausible tout de même, — et même du plein air, dans la meilleure acception moderne et moderniste du mot, circule et s’égaie parmi tous ces classiques et romantiques décors de rues, de places, d’églises, de palais et de musées, balustres, colonnades, loges et tout !

Pendant ce temps-là, Valade, qu’ « occupait », conformément au vœu moyen des familles de poètes (les familles de poètes !) un bon-emp-ploi-dans-le-gou-ver-ne-ment, c’est-à-dire qu’à l’instar de Mérat et de moi, il se distinguait plus que modérément dans sa place de commis-rédacteur à cette pépinière d’écrivains en tout genre, la Préfecture de la Seine d’alors, — Valade pendant ce temps-là composait, littéralement À mi-côte qu’il faut tenir comme une forte, une robuste d’entre les exquises parmi les tentatives poétiques de cette déjà longue époque littéraire qui date d’un peu avant l’apparition du premier Parnasse contemporain. C’est très vivant, très volontaire, frappant et pénétrant au possible, ce livre charmant, — et charmant sans plus, qu’il paraît dès l’abord. Une philosophie que pour ma part je n’aime pas, celle d’Épicure et de Lucrèce y répand toute sa force et sa tristesse dans beaucoup de morceaux.


J’ai connu la saveur auguste de la vie !


s’écrie l’auteur en portant, nous raconte-t-il, à ses lèvres le doigt piqué de telle gente couseuse ou brodeuse qu’il soit. La jeune fille et ses désirs confus, ses arcanes pudiques et les autres, la femme dans sa beauté complexe, sa pensée et ses caprices à perte de vue, y passent au sein de paysages choisis mais bien frais ou chauds et bien beaux ou jolis et bien naturels tous tant qu’ils sont. Je m’enorgueillis d’avoir, à moi dédiée, la série d’admirables sonnets qui termine le volume, ayant trait à ce Don Quichotte que quelques-uns sont quelquefois et qu’il est rarement bon mais souvent beau d’être au fond !

Une imitation des Nocturnes d’Henri Heine[1] et deux très exquises comédies dont l’une écrite en collaboration avec mon ami Émile Blémont, complètent le bagage imprimé du beaucoup trop tôt disparu, si cher compagnon et si fin camarade.

Mais Lemerre nous promet une suite au volume d’œuvres complètes (Avril, Mai, Juin. — À mi-côte), qu’il vient d’élégamment éditer [2]. Devront prendre place dans ce ou ces livres de merveilleux Tableaux d’Italie (est-ce bien là le titre ?) dont beaucoup ont paru un peu partout aux bons endroits, Renaissance, Paris-Moderne[3], Jeune France, etc., etc., et les nombreux Triolets et Poèmes d’humour et d’actualité donnés durant de longs mois au Charivari entre autres journaux.

Espérons aussi relire bientôt sur beau papier, en caractères définitifs, les jolis articles de critique littéraire et particulièrement ces désopilants Poètes morts jeunes, qui font du poète Valade un prosateur aussi raffiné, curieusement méticuleux, parfois redoutable.

Mérat, lui, n’a pas écrit en prose. J’ai bien, un heureux hasard ma bien remis ès-mains, il y a déjà pas mal d’années, une quinzaine de délicieuses fantaisies non rimées signées de lui, dont je n’ose insérer une seulement ici, n’étant pas autorisé. Mais cela ne compte pas tout à fait puisque ces essais sont désavoués, momentanément, du moins je m’en flatte pour les Bonnes Lettres.

Catulle Mendès dans sa Légende du Parnasse Contemporain insiste beaucoup sur le côté campagne parisienne, friture de Seine, amourette en Marne, etc., de passablement de vers mératiens (Coins de Paris et Au Fil de l’Eau). Il y loue à juste titre une distinction singulière dans un genre que les cafés-concerts d’antan ont un peu abaissé. Distinction qui n’exclut pas une certaine gaieté pincée de sage en belle humeur. Une presque imperceptible bonhomie comiquement et gravement déguisée en de la condescendance, pare encore ces strophes qui, réunies, donneraient la vraie note à ce que j’appellerai du Mürger infiniment supérieur à du Mürger en vers.

Mentionnons encore Souvenirs, l’œuvre préférée du poète : d’exquis sonnets qui synthétisent plus parfaitement encore le talent de ce Parnassien, cet amoureux de la forme et de la ligne « sous » j’y insiste, toutes ses formes, rythmes et femmes.

Mérat, le meilleur des garçons, a un abord quelque peu froid qui correspond à merveille à son tempérament d’écrivain peu emballable ou du moins peu disposé à l’emballement. Sa mine grave et mieux que correcte, sa réserve britannique qui ne se fond que parfois en sourires il est vrai très indulgents sont le pur symbole de sa tenue littéraire : les groupes l’ennuient ; telle personnalité dont on cause tant soit plus qu’à l’ordinaire ne lui porte certes pas ombrage, mais l’obsède et le trouve nerveux. Je l’ai connu Parnassien sans entrain : lors de l’arrivée d’Arthur Rimbaud à Paris, en septembre 1871, et de l’émerveillement si sincère provoqué par ses vers dans notre milieu, à Valade, Cros, Cabaner, Mercier et d’autres, il se méfiait pour lui-même, se défendant peut-être contre lui-même d’un enthousiasme qu’il suspectait d’être affecté chez ses camarades ; quelques-uns se sont étonnés et d’autres s’étonnent de ne pas plus le voir sympathiser avec le Rollinat des Névroses qu’avec le Moréas du Pèlerin passionné[4]. Mallarmé l’a toujours étonné et il ne serait pas éloigné de prendre un peu sa concision pour un masque et sa subtilité pour une mystification, — ce dont je dois le blâmer pour mon compte.

Mais quel mal à cela puisque Albert Mérat est un vrai, un bon poète qu’il convient d’aimer et d’admirer ?




  1. Léon Valade, Nocturmes. Poèmes imités d’Henri Heine, quelques exemplaires (à la Librairie Vanier). 1 fr. 50.
  2. Depuis que celle biographie a été écrite, le volume décrit a paru.
  3. Paris-Moderne, collection complète, 2 vol. br. (Vanier), il) fr. — Numéros séparés à 30 cent.
  4. Chez Vanier, 3 fr. 50