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Alberoni et sa correspondance avec le comte Rocca, ministre des finances du duc de Parme

Alberoni et sa correspondance avec le comte Rocca, ministre des finances du duc de Parme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 662-673).


Alberoni
et
correspondance avec le Comte Rocca
ministre des finances du Duc de Parme


Un jour à Blenheim, Voltaire supplia la duchesse de Marlborough de lui montrer ses mémoires ; elle lui répondit : « Attendez quelque temps ; je suis occupée actuellement à réformer le caractère de la reine Anne ; je me suis remise à l’aimer depuis que ces gens-ci gouvernent. » En réformant dans ses mémoires le caractère de la reine Anne, la duchesse ne s’inspirait que de ses goûts et de ses dégoûts. Les historiens qui se servent de documens inédits pour réhabiliter ou pour rabaisser tel personnage célèbre ne s’inspirent souvent que de l’amour de la vérité ; mais quelquefois aussi ils cèdent trop à l’amour du neuf et au désir de combattre les idées reçues. S’il est bon de réviser sans cesse les jugemens tout faits, les opinions admises et courantes, encore faut-il s’y prendre avec beaucoup de mesure et de circonspection, car il y a souvent du vrai dans les préjugés. Les historiens qui ont pris à tâche de réhabiliter Tibère ont eu raison de dire que Tacite l’avait plus d’une fois calomnié, que ce grand historien s’était fait l’interprète des ressentimens de l’aristocratie romaine humiliée par les Césars et dépossédée de ses privilèges, que Tibère fut un grand administrateur, qu’il sut défendre les provinces contre les agens du pouvoir et les concussionnaires, que les peuples ont eu plus à se louer qu’à se plaindre de ses sévérités. Mais jusqu’ici on n’a pas réussi à nous persuader qu’il fût un homme aimable et que Tacite ait eu tort de lui attribuer un génie sombre et dur.

L’opinion généralement admise est qu’Alberoni, ce petit abbé qui, à l’âge de cinquante ans, devint le ministre dirigeant et souverain de la monarchie d’Espagne, représente le type du parvenu retombé, de l’homme de rien, qui, arrivé par l’intrigue à une éclatante situation, n’est pas à la hauteur de son emploi et se perd par ses imprudences. La mauvaise étoile d’Alberoni a voulu que le roi des médisans se chargeât de faire son portrait, et c’est un malheur dont il faut lui tenir compte. Sans être un Tacite, c’est-à-dire un moraliste profond, doublé d’un grand poète, Saint-Simon avait, lui aussi, le don des touches ineffaçables, des mots qui restent, et les réputations sur lesquelles il a promené sa griffe en ont toujours porté la marque. Qui n’a présens à l’esprit les débuts d’Alberoni tels qu’il les a contés ? Il nous montre le fils d’un jardinier de Plaisance « prenant un petit collet pour, sous une figure d’abbé, aborder où un sarrau de toile eût été sans accès, » et bientôt s’insinuant dans la faveur du duc de Parme par sa gaîté et ses lazzis. Son maître le députe auprès du duc de Vendôme, avec qui il avait à traiter ; Vendôme lui donne audience sur sa chaise percée, et quand il se lève de son trône, l’abbé, résolu à plaire à quelque prix que ce fût, court baiser ce qu’on lui montre, en poussant la fameuse exclamation : O c… di angelo ! Ce sont là des traits qu’on ne peut oublier.

Saint-Simon ajoute que rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie, qu’il s’étudia à plaire aux principaux valets, à se familiariser avec tous, à prolonger ses voyages, qu’il fit à son nouveau patron des soupes au fromage et d’autres ragoûts étranges qui furent trouvés excellens, « que, de cette sorte, il se mit si bien avec lui, qu’espérant plus de fortune dans une maison de bohèmes et de fantaisies qu’à la cour de son maître, il fit en sorte de se faire débaucher d’avec lui, qu’ainsi il changea de maître et sans cesser son métier de bouffon et de faiseur de potages, mit le nez dans les lettres de M. de Vendôme, réussit à son gré, devint son principal secrétaire et celui à qui il confiait tout ce qu’il avait de plus particulier et de plus secret. » Il y a dans ce récit beaucoup à prendre et beaucoup à laisser. Il est faux qu’Alberoni eût changé de maître. Il suivit le duc de Vendôme comme agent secret du duc de Parme, et quelques informations qu’il recueillît, il s’empressait d’en faire part à sa cour. Dans le temps même de ses grandeurs, il était encore le chargé d’affaires des Farnèse et leur homme de confiance. Mais ce qui reste vrai, c’est qu’il sut se servir de Vendôme pour faire son chemin en France et, plus tard, pour établir sa prodigieuse fortune en Espagne, et ce qui est également vrai, c’est que ses soupes au fromage, ses ragoûts étranges et ses bouffonneries ne lui furent point inutiles pour conquérir les bonnes grâces de ce gourmand qui aimait à rire.

Une autre opinion généralement admise est qu’Alberoni, devenu le maître de l’Espagne, ne sut qu’intriguer, brouiller les affaires, qu’il forma de vastes projets qu’il était incapable d’exécuter, que mal prit à ce volereau de faire le voleur, que ce corbeau voulant imiter l’aigle demeura empêtré dans la toison de la brebis. Il avait juré de détruire l’état de choses constitué par la paix d’Utrecht, de chasser les Autrichiens d’Italie, de rendre à l’Espagne ses anciennes possessions. On s’accorde à dire que cet aventurier alluma follement une guerre où il eut toute l’Europe contre lui, et qu’ayant perdu la partie, son roi désillusionné le mit à la porte comme on chasse un intendant infidèle qui a causé la ruine d’une grande maison. C’est ainsi que le jugeait Saint-Simon, sur la foi des notes et des papiers que lui avait communiqués Torcy.

On lui a rendu depuis plus de justice. On a reconnu qu’il n’était pas un simple aventurier, que peu de temps lui avait suffi pour supprimer beaucoup d’abus, pour réformer les finances de l’Espagne, pour lui donner une flotte et une armée, que ses projets n’étaient point absurdes, puisque d’autres les ont exécutés après lui, qu’au surplus, s’il aimait à brouiller, il vivait dans un temps où tout le monde brouillait. Il n’en est pas moins vrai qu’Alberoni était un homme d’État fort incomplet et qu’il précipita l’Espagne dans une fâcheuse aventure. Il a été malheureux et il l’a été par sa faute. Il n’avait pas su préparer son entreprise, et les grands politiques ont tous approfondi l’art des savantes préparations. Quand il s’est mis en campagne, il n’avait point d’alliés. Comme l’a dit Saint-Simon, il se repaissait de chimères. Il se flattait que les événemens seconderaient ses desseins : il se figurait que l’empereur serait obligé de se battre longtemps avec les Turcs ; il comptait sur l’assistance des Hollandais, sur la neutralité du régent, il allait jusqu’à s’imaginer que Charles XII et Pierre le Grand feraient la paix et se ligueraient ensemble pour lui venir en aide. Les hommes d’État qui fondent leurs calculs sur de simples espérances donnent leur mesure. Un diplomate belge, M. le baron Nothomb, avait dit de M. de Bismarck à ses débuts : « Sera-t-il Alberoni ou Richelieu ? » M. de Bismarck n’a point été un Alberoni ; il ne s’est jamais repu de chimères, personne ne l’a surpassé dans l’art de préparer ses entreprises et jamais il n’a bâti sur des espérances.

Un professeur à la Faculté des lettres de Lyon, M. Emile Bourgeois, vient de publier, d’après le manuscrit conservé au collège de San-Lazare, les lettres intimes que, pendant quarante ans environ, Alberoni écrivit en français d’abord, plus tard en italien, au comte Rocca, trésorier des revenus de la cour de Parme, en réalité premier ministre du duc François II [1]. Cette correspondance, qui s’étend de 1703 à 1742, offre le plus grand intérêt, et en la publiant, M. Bourgeois a bien mérité des études historiques. On ne saurait dire pourtant qu’elle modifie beaucoup l’idée qu’un juge impartial pouvait se faire d’Alberoni. Mais il faut y lire le blanc et l’entre-deux des lignes. Si on ne prenait cette précaution, on pourrait croire que non-seulement Alberoni ne fut point un brouillon, mais qu’il était le moins ambitieux et le plus désintéressé des hommes, que les hautes fonctions qu’il remplit n’étaient pour lui qu’un fardeau incommode, dont il aspirait à se décharger. Quel est l’ambitieux qui n’a pas tenu ce langage ? Ce sont les hypocrisies du métier.

On pourrait croire aussi qu’en se proposant de rendre à l’Espagne ses possessions italiennes, il se préoccupait surtout des intérêts de l’Italie, qu’il voulait en chasser les barbares, les Ostrogoths, qu’un zèle de charité le poussait à secourir les opprimés, ou qu’il fut un grand patriote, précurseur de ceux qui ont travaillé à la fondation du jeune royaume. « Ce qu’il y a de sûr, mon cher comte, écrivait-il en 1718, c’est que non-seulement à ces États où j’ai eu le bonheur de naître, mais à l’Italie tout entière, si je ne puis faire du bien, du moins je ne leur aurai jamais fait de mal. » M. Bourgeois estime que les lettres intimes des contemporains sont de tous les documens les plus purs et les plus sûrs. « Plus fidèles, dit-il, plus exactes, aussi vivantes que des Mémoires, aussi précises et moins sèches que des documens officiels, elles sont comme des photographies instantanées où la postérité retrouve, avec les gestes et les passions des acteurs, le détail le plus certain des actions humaines. » Cela n’est vrai que dans une certaine mesure. Si on pose en écrivant ses Mémoires, on pose quelquefois aussi en écrivant ses lettres, on étudie ses attitudes, sa physionomie, et surtout on s’accommode, on se conforme au caractère de ses correspondans. Ce qu’on dit à l’un, on ne le dirait pas à l’autre, et il y a des choses qu’on ne dit à personne. Quand Alberoni s’épanchait avec le comte Rocca, avec l’ami, le confident, le principal agent des Farnèse, et qu’il cherchait à le gagner à ses idées, il s’appliquait sans doute à les lui rendre agréables. On n’est vraiment sincère qu’en causant avec soi-même et encore ne l’est-on souvent qu’à moitié.

Croirons-nous, comme on pourrait l’induire de quelques-unes de ses lettres et comme M. Bourgeois lui-même incline à le penser, qu’on l’ait calomnié en le considérant comme le seul instigateur de cette guerre où l’Espagne fut écrasée par la quadruple alliance ? Lui a-t-on fait tort en l’accusant d’avoir engagé trop tôt les hostilités, de les avoir suspendues trop tard 7 Serait-il vrai que les événemens ou la volonté de son roi lui aient forcé la main, qu’il se soit jeté dans son aventure malgré lui, à son corps défendant ? Le 8 juin 1719, il écrivait de Tudela au comte Rocca : « Priez Dieu que je me trouve en état de contribuer par mes efforts au rétablissement de la paix. Le roi s’estime profondément offensé, et quelques représentations qu’on ait pu lui faire, il a toujours cru que le point d’honneur et le respect qu’il se doit devaient passer avant tout autre intérêt et tous les maux de la guerre. Avec ses maîtres on n’a pas d’autre ressource que de faire des représentations et d’obéir. Ainsi ai-je fait en m’opposant de vive voix et par écrit à la rupture de la paix ; mais quand il a fallu obéir, si opposé que je fusse à la guerre, je n’ai pas diminué de zèle, d’attention et d’activité pour servir comme je le devais le roi mon seigneur et bienfaiteur. » Voilà une déclaration nette, formelle ; était-elle sincère ?

Sans contredit, il était de son intérêt de gagner du temps, d’achever les réformes qu’il avait commencées, de mettre l’Espagne en état de faire bonne figure sur les champs de bataille ou de supporter ses défaites. Mais ses lettres en font foi, Alberoni n’était pas un de ces politiques avisés et réfléchis, qui calculent les chances et s’arrangent pour ne pas les avoir contre soi. Il écrivait en 1718 « que dans les grandes choses il ne faut pas cheminer et opérer la boussole à la main, qu’il faut laisser à la fortune une partie de l’ouvrage. » Il aimait à dire aussi « que le seigneur Dieu se moque des choses d’ici-bas, si burla delle cose di qua giù, et que tout lui appartenant, il donne à qui lui plaît. » Quand la fortune eut fait évanouir ses grands projets, il n’imputa son malheur qu’à la fatalité des circonstances. — « Il règne une constellation maligne, s’écrie-t-il, c’est vraiment la fin du monde. » Il dira quelques mois plus tard : « Les opérations de l’homme, si elles ne sont secondées par le souverain Moteur, servent de peu ou ne servent de rien. Une seule des combinaisons que j’avais formées aurait dû suffire pour faire avorter les desseins de nos ennemis ; Dieu les a toutes traversées, il ne reste qu’à adorer ses justes jugemens. » Ce n’est pas là le langage d’un homme d’État, c’est celui d’un joueur qui se souvient qu’il est abbé, mais le Dieu qu’il adore est le Dieu des tapis verts ou sa sacrée majesté le hasard.

Au surplus, avant que la fortune se fût prononcée, il n’avait garde d’accuser son souverain d’avoir voulu la guerre, il répondait de tout, prenait tout sur lui. Il écrivait au comte : « Si Dieu me prête vie, je ferai en sorte que le roi catholique force au repentir tel ou tel qui aurait dû tout au moins rester neutre. L’Espagne bien administrée est un monstre encore inconnu. En fin de compte, on ne peut garantir la sûreté de l’Italie par le repos ; il faut une bonne guerre et qu’elle dure jusqu’à ce que le dernier Allemand ait été chassé. C’est là le seul remède, le vrai spécifique ; les palliatifs ne feront qu’empirer le mal et finiront par le rendre incurable. » Il disait aussi : « Le système de l’Europe n’est pas fait, et pour le faire, il faut se battre… Il y a de belles machines et de beaux troubles dans l’air, delle macchine e belli torbidi. » C’est un mot de brouillon, qui sème le vent pour récolter la tempête. « Stanhope, écrivait-il encore le 10 octobre 1718, a dit à Paris qu’avec le gouvernement qu’il a trouvé en Espagne et trois ans de repos, j’aurais mis l’Europe sens dessus dessous. » C’était bien son intention, mais il n’a pas su attendre ; la patience lui a manqué, et il n’a pas assez soigné ses semailles. Plus tard, quand son échec fut certain, et qu’il se vit dans de mauvais draps, il s’en prit à son roi, qui avait méprisé ses conseils, et aux insondables décrets du souverain moteur, c’est toujours à lui que s’en prennent les imprudens et les étourdis.

En somme, les six cents lettres publiées par M. Bourgeois n’ajoutent rien à la gloire d’Alberoni, mais elles le font bien connaître. Il y apparaît comme un vrai Parmesan, à l’esprit vif, ardent et souple, dont la prodigieuse industrie et l’indomptable activité épouvantaient l’indolence des Espagnols : « Vous autres Italiens, disaient-ils, vous seriez capables de faire crever de fatigue tout le genre humain. » Mais il a manqué quelque chose à cet homme si actif, et l’histoire le classera toujours parmi les personnages de second plan, qui appelés par un concours extraordinaire de circonstances à jouer les premiers rôles, s’y sont montrés insuffisans. Ce fut moins sa faute que celle de sa destinée, de sa jeunesse et de l’éducation que lui avait donné la vie. A l’âge où l’homme se forme, il avait contracté des habitudes, des plis de caractère et d’esprit dont il n’a jamais pu se défaire.

Comme l’a dit M. Bourgeois dans son Introduction, attaché par les Farnèse à la personne de Vendôme, Alberoni correspondait secrètement avec les ministres du duc de Parme, recevait d’eux des instructions et des présens pour gagner l’amitié des Français et rendait compte de tout. « C’était un entourage mêlé que celui de Vendôme, composé d’officiers gourmands, de traitans qui s’enrichissaient au service des armées et de gens de lettres. Les soirées que ce monde passait à table, dans l’intervalle des batailles, étaient employées à des débauches d’esprit et de bonne chère. Gai, la mine et l’intelligence éveillées, le teint frais, l’humeur facile, l’envoyé de Parme y apportait sa part de friandises et d’esprit. Il paraissait lié particulièrement avec les commissaires des vivres, gros personnages et bons vivans, dont il facilitait la tâche en pays étranger. » On lui avait ordonné de s’introduire à tout prix dans la familiarité de Vendôme, de se faire initier par lui à ses desseins, de se tenir à l’affût des nouvelles et de faire des rapports. Il s’acquitta à merveille de sa mission, car tous les moyens lui étaient bons. Pour dépister les curieux, cet abbé s’était travesti en soldat italien, au service de la France, et il eut toujours le goût des travestissemens et des manèges. On pourrait définir Alberoni un agent secret qui, devenu premier ministre, a appliqué à la grande politique les procédés louches et les pratiques suspectes de son premier métier. Ce poisson avait croupi trop longtemps dans l’eau fangeuse, il ne s’est jamais dégorgé.

Les agens secrets réduisent la politique à l’intrigue ; mais quoi qu’en ait dit Figaro, l’intrigue n’est pas toute la politique, et les petits moyens appliqués aux grandes affaires sont souvent un leurre. Certains métiers non-seulement rapetissent l’esprit, ils diminuent et dépriment le caractère. Alberoni s’était maintenu dans la faveur du duc de Vendôme par ses souplesses de courtisan, par une complaisance adroite et inventive, qui ne répugnait à rien, et il avait pris l’habitude de passer par les portes dérobées, qui sont toujours des portes basses. Je ne sais plus quel diplomate disait un jour à un personnage interlope, qui avait eu la main dans une importante négociation, sans que son nom eût jamais été prononcé : « Vous travaillez dans l’ombre, c’est plus commode et plus sûr ; mais je n’envie pas votre sort ; j’aime à répondre de ce que je fais. » Ce sont les grandes responsabilités qui tout à la fois rendent les hommes d’État circonspects et sages et ennoblissent leur ambition ; il y a des jeux qui dégradent le cœur de l’homme quand ils ne sont pas dangereux. Alberoni, ce joueur fataliste, a dit plus d’une fois « que nous ne sommes que des marionnettes dans la main de Dieu. » Il avait été longtemps une marionnette dans les mains de son maître ; plus tard, il fut directeur de fantoccini, et ses pantins furent un roi et une reine dont il tenait les fils, sans jamais se montrer et sans avoir à répondre de rien. Lui aussi a toujours travaillé dans l’ombre.

Sa situation à Madrid était vraiment étrange. Il n’avait pas d’autre qualité officielle que celle de résident du duc de Parme, et ce chargé d’affaires d’un principicule italien était devenu de fait premier ministre d’Espagne sans en avoir le titre. Il n’était point en place ; il n’avait en apparence aucun emploi, ne remplissait aucune fonction politique. Il écrivait le 18 février 1715 : « De tous les postes de cette monarchie, je ne donnerais pas cinq sous monnaie de Plaisance ; je ne suis pas ministre de la » reine, mais de son père. » Ainsi à Madrid encore, il ne faisait que de la politique occulte. Il était omnipotent, décidait de tout et n’avait à répondre de rien.

Une situation si bizarre était nécessairement fort précaire, et il ne pouvait s’y maintenir qu’à force de petites intrigues et de tours d’adresse. Il sentait bien lui-même que sa fortune était bâtie en l’air, et il s’occupait d’assurer son avenir en conquérant les plus hautes dignités de l’Église. Saint-Simon a vu fort clair sur ce point : « Alberoni, dit-il, qui voulait régner en Espagne, sentait le besoin qu’il avait de la pourpre pour s’y maintenir. Aussi fit-il jouer tous les ressorts pour arracher du pape le cardinalat et s’acquérir ainsi tout droit d’impunité la plus étendue, quoi qu’il commît, la plus sûre et la plus ferme considération et les moyens de revenir toujours à figurer où que ce fût. » Il ne lui suffisait pas d’être cardinal, il voulait devenir primat d’Espagne. Il avait obtenu l’évêché de Malaga, et il aspirait à l’archevêché de Tolède ; en attendant, il se fit donner celui de Séville. « De là à Tolède, il n’y avait plus qu’un pas ; mais demeurant même archevêque de Séville avec sa pourpre, il était à la tête du clergé espagnol. La puissance où il s’était établi lui donnait tous les moyens nécessaires de le pratiquer sans bruit et de se l’attacher. Cardinal et archevêque, ce nouveau titre l’affermissait dans la place de premier et de tout-puissant ministre. Appuyé de la sorte, il arrivait au but qu’il s’était proposé de se faire redouter par le roi et la reine et de devenir même à découvert le tyran de l’Espagne. » Malheureusement il eut beau se remuer, Rome lui refusa obstinément les bulles de Séville, et il tomba du pouvoir avant d’avoir pu se ménager les moyens d’y rester toujours. Du moment qu’il n’était plus tout en Espagne, il était condamné à n’y être plus rien.

Alberoni ne fut qu’un homme d’État de médiocre envergure, à qui M. Bourgeois a témoigné peut-être trop d’indulgence. Mais on ne peut qu’admirer la puissance de volonté, l’esprit de conduite, l’art qu’il déploya pour arriver et pour imposer sa domination aux Espagnols, plus jaloux que tout autre peuple de l’étranger qui se mêle de leurs affaires. Sans attaches, sans liaisons solides, sans force et sans appui, s’attirant mille inimitiés par les réformes qu’il introduisait dans les finances et dans la maison du roi, haï des grands qu’il dépouillait de leurs prérogatives et de tous ceux dont il réduisait les pensions, il n’avait pas d’autre autorité que celle d’un favori. Que la faveur royale vînt à lui manquer, il retombait dans le néant. Mais il joignait à l’intrigue une imperturbable audace. Son programme politique pouvait se résumer en trois mots : il voulait que le roi d’Espagne devînt le maître absolu de ses sujets, que ce roi devenu tout-puissant consentît à se laisser conduire par sa femme, et que, dans les petites choses comme dans les grandes, sa femme se gouvernât exclusivement par les conseils d’Alberoni. Il osa tout, et grâce à son industrie il put se flatter pendant plusieurs années d’avoir réussi.

Il reprochait au peuple espagnol d’avoir mis ses rois en servitude et de leur refuser à la fois son obéissance et son argent. Il déclarait que le gouvernement était gangrené et que, si la cure était possible, elle ne se ferait que par le fer et le feu. Il disait encore « que l’Espagne était un arbre puissant et robuste, capable de porter des fruits en abondance, mais envahi par une multitude d’insectes, qui dévoraient les feuilles et les fruits à peine nés. » Il se vantait d’être le grand échenilleur, qui faisait la guerre aux parasites. Dans une lettre fort curieuse, datée du 13 juin 1718, il imputait tous les malheurs de l’Espagne « à ce don Quichotte de Charles-Quint et à son fils Philippe, qui ne pensait qu’à créer des conseils et qui avait transformé une monarchie en république. » C’était la première fois assurément qu’on accusait Philippe II d’avoir eu du goût pour le régime républicain. Conseil des Indes, conseil de guerre, conseil d’État, ajoutait-il, se mêlent de décider des affaires, et le souverain doit partager son autorité avec eux. Il réduisit tous ces conseils à un rôle purement consultatif. « Le conseil d’État, écrivait-il, n’est plus qu’un nom, qu’il faut conserver par politique, comme disait Tacite en parlant du sénat romain. Il ne se compose plus que de trois membres, qu’on réunit trois fois par an… Aussi tout le monde crie-t-il contre ce maudit Italien, qui, pour se rendre maître du gouvernement, a voulu s’approprier à lui seul toute l’autorité répartie entre ces assemblées que vénérèrent tant de glorieux rois catholiques. » Le maudit Italien laissait crier les gens et allait tranquillement son chemin ; il n’avait pas coutume de compter avec ses ennemis.

Philippe V, qu’Alberoni cherchait à rendre absolu, s’était toujours montré enclin à se laisser gouverner par sa femme. Gabrielle de Savoie était morte ; Mme des Ursins, désespérant de se faire épouser, avait conçu le projet de mettre sur le trône d’Espagne une princesse de petite naissance qui lui devrait tout et serait à jamais son obligée. Son choix tomba sur la jeune Elisabeth Farnèse, et ce fut pour Alberoni un vrai coup de partie : le Parmesan allait avoir pour reine une Parmesane, qui s’entendait à faire valoir ses grâces, à en tirer tout le parti possible. On avait envoyé son portrait au roi, qui en fut charmé. « La marchandise a plu, » écrivait Alberoni. Après avoir longtemps musé en chemin, elle arriva enfin à Guadalajara, où Philippe était venu l’attendre. « Du premier coup, elle s’est rendue maîtresse de son cœur, padrona del suo cuore ; imaginez-vous ce que ce sera quand elle aura passé deux nuits sous les draps. »

Tout allait bien, Alberoni exécutait son programme point par point. Il pouvait se promettre de trouver dans cette reine de vingt-deux ans une élève docile et complaisante. Dès le premier jour, il l’avait déterminée sans peine à rompre en visière à Mme des Ursins, à disgracier, à chasser la femme à qui elle devait sa couronne. Désormais, la place était libre, l’astucieux Italien allait régner. Mais il fallait avant tout faire l’éducation de cette princesse qui, comme le dit Saint-Simon, avait été élevée durement dans un grenier et ne connaissait du monde que ce qu’elle en avait vu par sa lucarne. Si elle ignorait les affaires, la politique, les choses et les personnes, elle avait l’esprit vif, prompt et délié, un grand désir de s’instruire, « avec une gaîté naturelle qui étincelait à travers la gêne éternelle de sa vie. » Quoiqu’elle déclarât crûment que, pour bien connaître un homme, il faut avoir mangé et dormi avec lui, bisogna mangiare e dormir e con lui, elle avait pris tout de suite confiance en son instituteur, elle s’abandonnait à ses conseils. Elle lui avait donné l’entrée secrète, ce qui était encore sans exemple, et il la voyait tous les jours, conférait, raisonnait avec elle entre quatre yeux, a quattro occhi.

Il lui avait appris quel homme était Philippe V, comment elle pouvait le prendre et le tenir, et elle avait plié son humeur à tous les goûts, à toutes les habitudes de ce roi pour qui la chasse était un plaisir de tous les jours. Peu de temps après son arrivée, cette paresseuse se levait de grand matin pour l’accompagner, le suivre à pied et admirer ses exploits. Elle se régalait des bécasses qu’il avait tuées et dans l’occasion, disait Alberoni, « elle vivait du fusil de son mari. » Elle s’accoutuma à chasser, elle aussi ; il lui enseignait à ne pas tirer trop vite, et ils battaient ensemble les buissons ; rien ne lui faisait peur, ni le froid, ni le vent, ni les montagnes couvertes de neige. « Dieu, depuis l’éternité, l’avait créée pour lui. » Après avoir fait sa conquête, elle s’appliqua à le séquestrer, à tenir à distance les conseillers fâcheux, les indiscrets, les quémandeurs. Elle s’empara si bien de son esprit qu’il ne lui cachait rien, ne travaillait jamais qu’en sa présence, lui montrait et les lettres qu’il écrivait et celles qu’il recevait, la mettait en tiers dans toutes les audiences qu’il donnait soit à ses sujets, soit aux ministres étrangers. « Ce tête-à-tête éternel qu’elle avait avec lui, a dit Saint-Simon, lui donnait lieu de le savoir par cœur. » Cependant il résistait quelquefois. Elle recourait alors au grand moyen que lui avait enseigné son Parmesan. A une grande dévotion, Philippe joignait beaucoup de tempérament ; sa conscience lui interdisant « de chercher ailleurs, » il ne se permettait que les plaisirs légitimes, mais il réclamait impérieusement son dû. Quand il l’avait contrariée, Elisabeth l’en punissait « par les refus nocturnes, qui excitaient des tempêtes. Il criait et menaçait, par ci par là, passait outre ; elle tenait ferme, pleurait et quelquefois se défendait. Le matin, tout était en orage. La paix se consommait la nuit suivante. »

Alberoni était enchanté de sa pupille. Cette princesse, « élevée entre quatre murs, » avait surpassé son attente. Elle avait tout appris, s’était débrouillée avec une promptitude surprenante ; rien ne l’embarrassait, elle était fine, adroite, rusée comme une bohémienne, scaltra corne una zingara. Elle tenait désormais le roi ; Alberoni la tiendrait-il toujours ? Il pouvait s’en flatter. Elle lui prodiguait les attentions et les grâces ; elle goûtait son esprit, sa gaîté. Il lui disait qu’il n’était plus le chargé d’affaires du duc de Parme, mais qu’il servait de gouvernante à sa fille ; elle lui répondait qu’il était d’âge à lui servir de tout, même d’accoucheuse, en cas de besoin. Il l’engageait à donner beaucoup d’enfans au roi d’Espagne. « Vous en parlez à votre aise, répliquait-elle, et je voudrais que vous prissiez une fois la peine d’en faire un. » Quand ils ne plaisantaient pas, ils rêvaient, caressaient des chimères. Il l’assurait qu’il n’avait aucune ambition personnelle, qu’il mettait sa gloire à travailler au bonheur d’une reine adorable, que cependant il serait sensible au plaisir de devenir pape sans avoir passé la soixantaine. — « Vous en Espagne, moi à Rome, nous pourrions nous moquer du monde. — Si c’était en mon pouvoir, vous seriez pape dès demain. » — « Et voilà, écrivait Alberoni, comment nous discourons sur des choses bonnes en soi, mais tristes quand on songe à la difficulté de les faire. »

Cet homme, qui avait trop de penchant à la politique aventureuse et inconsidérée, conduisit toujours ses affaires particulières avec une extrême prudence. C’est à cela qu’il appliquait toute l’industrie de son esprit et toutes les recettes qu’il avait apprises lorsqu’il n’était qu’un petit agent secret, attaché à la personne du duc de Vendôme. Dès ce temps-là, il s’était persuadé « que le monde se gouverne autrement qu’on ne pense, que les petites attentions ont souvent plus de prix que les bienfaits, qu’il faut entretenir les amitiés utiles par des babioles, que les bagatelles font des miracles que ne font pas les sommes d’argent. » Intelligenti et sapienti pauca. Ce savant cuisinier avait pour principe que la gourmandise est la plus sérieuse, la plus tenace de nos passions, la seule qui dure autant que la vie, et que c’est surtout par la bouche qu’on gouverne les hommes et les femmes. Il avait conquis Vendôme par ses soupes au macaroni et ses ragoûts, il s’était insinué par ses séductions culinaires dans les bonnes grâces de la première femme de Philippe, et il s’occupait de procurer à la seconde les mets qui lui plaisaient. C’est un sujet sur lequel il revient sans cesse dans ses lettres, et les commandes de comestibles qu’il adressait à la cour de Parme y tiennent une place considérable. Il faisait venir pour la reine adorable des vins, des saucissons, quatre caisses de charcuterie à la fois, des barils de truffes et d’innombrables fromages, car c’était de fromage qu’elle était surtout friande, elle en mettait dans tous les plats, et cet assaisonnement lui tenait lieu de fruits et de douceurs. Ajoutons que lorsque Alberoni traversait les appartemens réservés aux infans, il avait toujours quelques friandises à leur offrir, et qu’il s’attendrissait en les voyant se jeter sur lui pour fouiller dans ses poches : è graziosissima cosa il vederli. — « Je mène une vie bien fatigante, disait-il, et qui ne pourra durer. Mais ce qui me fatigue le plus, ce ne sont pas les affaires, c’est le souci de savoir comment je dois m’y prendre pour faire ma cour. »

Il se croyait sûr de sa reine ; mais est-on jamais sûr d’une femme, surtout quand elle est rusée comme une bohémienne ? Elisabeth avait du goût non-seulement pour les fromages du duché de Parme, mais pour tout homme qui en venait et lui apportait un peu de son air natal. Un Parmesan arrivait-il à Madrid, Alberoni s’inquiétait et n’avait pas de cesse qu’il ne l’eût déconsidéré ou éloigné. Mais personne ne le tenait plus en alarme que la nourrice de la reine, qu’il traitait de harpie. Il était jaloux de la confiance, de l’amitié, que lui témoignait sa maîtresse et il la soupçonnait de le desservir en secret, d’intriguer contre lui. Cette nourrice, a dit Saint-Simon, était une grosse paysanne du pays de Parme, « qui avait de l’esprit, de la ruse, du tour, des vues à travers la grossièreté extérieure de ses manières, » et il assure que Dubois se servit d’elle pour perdre Alberoni dans l’esprit de la reine et le faire chasser. Telle était la situation de ce ministre omnipotent : il avait à lutter contre la quadruple alliance et à se défendre contre une nourrice, et voilà le sort des favoris.

Il supporta vaillamment sa chute, car il vécut trente ans encore. Mais en vain avait-il dit que le sage se contente de peu, qu’il ne faut vivre que pour soi et pour quelques amis, que le grand monde est un lieu de confusion, un tohu-bohu, una sinagoga, d’où l’on est heureux de sortir, qu’il était satisfait de son destin, qu’il emploierait agréablement son temps à cultiver sa petite vigne, il s’aperçut bien vite que sa petite vigne ne lui suffisait pas, et après avoir gouverné une grande monarchie, il éprouva le besoin de s’occuper de broutilles, et il en retira peu d’honneur. Deux choses ont toujours manqué au fils du jardinier de Plaisance, l’élévation d’esprit et la dignité du caractère. Dans une lettre qu’il adressait au comte Rocca, le 6 février 1709, se trouve un mot qui résume assez bien sa philosophie : « Le monde, écrivait-il, n’est plein que d’ordures et de misères et il faut savoir en faire son profit. » Il ne connaissait ni les répugnances ni les dégoûts, et quand il fouillait dans la hotte aux balayures pour y trouver son bien, le cœur ne lui souleva jamais. Sa philosophie était celle d’un brasseur d’affaires ; il faut quelque chose de plus pour faire un grand homme d’État.


G. VALBERT.

  1. Lettres intimes de J.-M. Alberoni adressées au comte I. Rocca, ministre des finances du duc de Parme et publiées par M. Emile Bourgeois. Paris, 1893 ; G. Masson.