Ahasvérus (RDDM)

AHASVÉRUS.

Les fragmens qui vont suivre, pour être compris, exigent quelques observations dont je voudrais à tout prix me dispenser, et qui du moins en un autre endroit me tiendront lieu de préface. À peine commencées, j’ai hâte d’en finir ; car, s’il est quelque chose d’insupportable, c’est de ruminer à vide une seconde fois une œuvre que l’on a crue d’inspiration ; et la seule façon de s’y résoudre, est de faire soi-même sa critique, comme s’il s’agissait de la conception d’autrui.

L’ouvrage auquel ces fragmens appartiennent est le résumé de dix ans de vie : poursuivi à travers maints voyages et maintes peines, tant d’esprit que de corps, je peux presque dire que chaque partie a été écrite en présence de son objet, à pied, à cheval, en gondole, sur mer, souvent à l’auberge, dans les cathédrales d’Allemagne, dans les basiliques de Rome, dans les villas de Naples, dans les spitia de Morée. Avec tout cela, à présent que je l’examine froidement, je ne lui trouve nulle chance de succès, et je me rends cette justice, que je n’ai rien fait pour qu’il en eût aucune : son moindre vice est de n’avoir rien de ce qui peut plaire à son époque. Affirmer qu’en l’écrivant je n’aie songé qu’à l’avenir, c’est un langage qui n’appartient qu’à un petit nombre d’hommes de notre temps, lesquels en auront bientôt fini, j’espère, de nos vides générations d’aujourd’hui ; et cependant il est certain qu’il n’est pas fait non plus pour le moment actuel : il a méprisé le présent, le présent le lui rendra bien.

Son sujet est de tous les temps et de ceux qui courent les rues : c’est le dialogue de la vie et de la mort, du bien et du mal, de la matière et de l’esprit, de l’orient et de l’occident, de l’éternité et du temps ; enfin, le lieu commun de l’infini et du fini. Dans ce drame, il y a trois personnages, Dieu, l’homme et l’univers ; mais l’action et la péripétie ne se passent, à véritablement parler, qu’entre les deux derniers.

Avant les mondes, Dieu, envisagé sous le point de vue de l’art, était une strophe éternelle : retrouver et recomposer cette ode sans fin, c’est le labeur de toute poésie lyrique. Dans le travail de la création des sept journées, il devient épopée ; mais le drame ne commence qu’avec la lutte, quand la création et le créateur, tous deux détachés l’un de l’autre, tous deux debout en face l’un de l’autre, tous deux hostiles l’un à l’autre, poursuivent, chacun à sa manière, le dénouement qui doit un jour les rassembler.

L’ouvrage dont il est ici question a pour but de reproduire quelques-uns des momens de cette éternelle tragédie, comme d’une œuvre humaine on traduit des lambeaux d’hémistiches que l’oreille par hasard a retenus. Il est divisé en quatre parties ou journées : la première contient l’Orient ; la seconde, le Christ ; la troisième, le moyen-âge et sa réalisation dans le monde moderne ; la quatrième, la consommation de l’avenir dans le jugement dernier du passé.

L’Orient est le péristyle du grand édifice d’art que le monde construit incessamment ; c’est, si l’on veut, le chœur ou le prologue de la tragédie que l’humanité doit jouer. Son rôle, à lui, est d’évoquer les dieux, d’appeler par la voix de ses peuples les monts, les mers et les cieux encore endormis, pour assister au spectacle qui commence. Tout est encore pacifique et sacré : pas un fil n’est embrouillé dans la vie universelle ; les empires s’asseyent sur leurs gradins, en silence ; sans tourner la tête, comme les sphinx, en chantant leur liturgie, ils attendent que l’énigme se noue. C’est là le premier acte, dans l’idée de la Providence ; il est tout lyrique : Incipit opus.

Le second, le voici : le Christ arrive ; il apporte le glaive, et encore quelque chose ; il apporte la lutte, il apporte l’individualité. Levez-vous, peuples et royaumes ; l’action commence ! Il est venu pour détacher le monde de l’Orient et le précipiter dans l’Occident. La personnalité des nations s’engage, plus tard ce sera celle de l’individu. Arrivez donc, Barbares de toutes races ! À côté du tombeau du Christ, mettez le tombeau de Rome : un Dieu mort ! un monde mort ! deux tombeaux jumeaux ! Il les faut l’un et l’autre pour le berceau d’un double avenir : Sic finit actus secundus.

Au troisième acte (au moyen-âge et dans le monde moderne), le drame est tout haletant ; il pleure, il palpite, il sanglotte ; il s’est individualisé ; il est arrivé à sa dernière péripétie ; il déchire, il énerve : sa sensibilité est cuisante, elle est intolérable. C’est l’homme, lui, tout seul d’un côté, une fois Hamlet, une fois Pascal, une fois Byron, une fois un autre ; — et contre lui le peuple, le genre humain, le monde. Aussi écoutez, si vous pouvez, son monologue : « Quels soupirs ! ah ! que le cœur me brûle ! Tout me fait mal, tout me blesse ! Dans ma pensée est un univers, dans mon haleine est un siècle, dans mon regard est un abîme… Où me fuir ? Moi ! toujours moi ! rien que moi ! Plus de Dieu ! ce mot me tue… Laissez-moi ! secourez-moi ! Je n’en peux plus !… » Explicit actus tertius.

Les cieux se rouvrent comme un rideau. La nature, le genre humain, l’individualité ont épuisé la lutte. En grandissant, chacun d’eux est devenu infini ; et à ce sommet de l’être, leur harmonie se retrouve. Une même parole les explique l’un à l’autre. Le même mot qui juge le passé crée l’avenir. Tout se rapproche, tout se confond ; tout se comprend, tout est consommé. Les cieux se retirent. La lutte et le drame ont cessé. Le chœur recommence, et le poème du monde réel, à son début et à son dernier mot, se déploie entre deux strophes infinies, comme entre deux éternités. Ainsi finit le mystère de l’idée divine.

C’est là du moins sa forme abstraite. Pour la réaliser dans l’art et dans une œuvre humaine, il fallait une figure, un nom, une tradition populaire dans laquelle elle fût déjà contenue. Ahasvérus est ce symbole. Ahasvérus est de la même famille que les traditions sur lesquelles les Grecs fondaient leurs tragédies. Il est populaire et sacerdotal. Il tient à la fois à l’église et au foyer domestique, au dogme et à la légende. Le sens des modernes est compris sous son nom d’une manière aussi profonde que le sens des anciens l’était dans le Prométhée vulgaire. C’est ce que les poètes de nos temps ont bien senti, Béranger surtout ; et il sera éternellement à regretter que Goëthe et Lamartine, qui ont tous deux étudié profondément cette tradition et qui l’ont ébauchée, n’aient pas fait retentir eux-mêmes ce Memnon délaissé.

Ahasvérus, au reste, ne se suffit pas à lui seul ; pour lui servir d’interlocuteur et développer ses différences, il faut lui trouver ses types contraires. Ahasvérus est le genre humain, la vie. En face de lui sera la mort, non pas abstraite, mais personnifiée et réalisée qu’elle a été par les mains du catholicisme, dont elle est, à vrai dire, le fonds et le génie. Ahasvérus n’est pas seulement la vie. Il est la matière, le doute, la douleur. À côté de lui marchera l’esprit, la foi, l’espoir. Il est l’homme ; la femme le suivra. Ainsi deux nouveaux personnages : l’éternelle mort et l’éternelle foi pour compléter dans Ahasvérus l’éternelle vie.

Ce type une fois achevé, la question d’art reste encore tout entière. Pour ne pas se briser, quel est le moule assez élastique où cette figure sera jetée ? Sera-ce l’épopée ? Sera-ce l’ode ? Sera-ce le drame ? Aucune de ces formes, ou plutôt toutes ensemble. Qu’une seule soit ôtée, et voilà votre géant à la question dans le brodequin de fer. Or le mystère, tel que le monde chrétien l’a conçu, est seul doué d’une telle universalité. Que l’on y pense, et l’on verra que l’idée d’Ahasvérus entraîne inévitablement avec elle ce genre d’expression, et qu’il y a entre ces deux choses une corrélation nécessaire. Le mystère est du peuple comme Ahasvérus. Il est né dans les esprits en même temps que lui ; il enjambe, comme lui, les vallées, les mers et les siècles ; en un mot il est vaste et infini comme lui. Toute autre combinaison s’épuise en vain à se mettre à son pas ; avant la fin de son voyage, hors d’haleine, elle l’abandonne en chemin.

J’ajouterai que le mystère est une de ces formes que le moyen âge a laissées inachevées et qu’il appartient aux époques modernes de clôre et de peupler. Il y a mis, lui, sa religion toute nue et sa foi. Pour ne pas les laisser vides, il nous reste, à nous, à y introduire la beauté et le génie, si nous pouvons, qui n’y furent jamais. Car une société n’est pas plus maîtresse de quitter à son gré les élémens primitifs de son art, que d’extirper les racines de sa langue ; et ces formes indigènes, toujours anciennes, toujours nouvelles, sont des coupes de vermeil dans lesquelles circulent, à la ronde, les idées de chaque siècle à la table des peuples, et qui ne s’usent que lorsqu’elles ont été dûment remplies. L’avenir du drame est dans le mystère.

Il est inutile de dire que l’on ne doit chercher ici rien qui ressemble à la vérité locale, ni à la couleur historique, telles qu’elles ont été toutes deux entendues de nos jours. En général, rien ne serait plus facile que d’aligner avec méthode les siècles au bout les uns des autres, avec leurs rois et leurs royaumes, comme on aligne des alexandrins. Dans le poème classique du passé, chaque empire tomberait régulièrement à sa place, comme une rime plate. Il y a des nations qui se gonflent naturellement comme des épithètes sonores. Il y en a qui se traînent invisibles et muettes, comme des conjonctions ; et nous savons de bonne source que les générations qui pourraient au besoin servir d’adverbes parasites et de chevilles ne manquent pas non plus. Mais la vie n’en agit pas ainsi. Elle parcourt à la fois tout l’organisme du passé. La poésie de l’histoire, la vraie, est son anachronisme. Comme l’éternité, elle mêle tous les temps, parce qu’elle les voit, parce qu’elle les sent vivre tous ensemble ; et facilement, mon Dieu ! cette poussière tient, sans tant de façons, dans le creux de sa main.

De tous les caractères d’Ahasvérus, le plus apparent est d’être peuple, foule, glèbe. Suivant le mot du jour, c’est l’éternel prolétaire ; et voilà pourquoi il appartient à notre époque de le réaliser tôt ou tard. Puisque la monarchie est morte et qu’au moins nous avons le cadavre, ne songeons plus qu’aux funérailles ; la société se fait démocrate ; il faut bien endurer que l’art le soit aussi et avant elle, de quelque pas qu’elle aille. En prenant possession de l’avenir, le peuple apporte avec lui ses idées sous la forme de ses traditions. Comme lui, ses types d’art ont toujours vécu, et personne ne sait le jour où ils sont nés. Quant au pouvoir, il est certain qu’ils ne l’ont point eu encore, ni le trône pour s’y asseoir. Nous ne romprons donc décidément avec le passé que lorsque ces types, jusqu’ici refoulés et murmurans dans la rue, auront eu à leur tour leur avènement dans l’art ou leur 10 août, et quand nous les aurons nous-mêmes couronnés de bonne grâce à la place de nos conceptions qui sont encore bourgeoises, mais ne sont plus royales.

Un mot seulement sur la manière dont le christianisme a été compris ici, puisque pour ce sujet il faudrait un volume. Comme le paganisme alexandrin portait en lui un germe de christianisme, le christianisme contient un nouveau monde qui commence à poindre. Dans le calice de l’évangile littéral est caché un évangile cosmogonique, qui brise déjà son enveloppe. À présent, le livre c’est la vie, l’homme c’est le genre humain, l’Église c’est le monde, le Christ c’est l’infini. Tout se meut, tout gravite, tout est emporté dans ce progrès. Ce qui était personnel est devenu social, ce qui était social est devenu cosmogonique. Dans cette transformation, le disciple se fait peuple, le peuple humanité, l’humanité univers, l’univers éternité, l’éternité Dieu ; ici, la langue manque, et c’est en regardant ce cercle qui s’accroît et se ride incessamment, sans trouver de rivage, que l’auteur y a laissé tomber, lui, par mégarde, sa pensée, comme Ferragus son casque dans la source des Ardennes où il buvait.

Car, pour parler franchement, une étrange maladie nous travaille et nous point sans relâche. Comment l’appellerai-je ? Ce n’est plus, ainsi que toi, René, celle des ruines. Non, vraiment ; la nôtre est plus vive, et plus cuisante, et plus rongeante. Chaque jour elle ranime le cœur pour mieux s’en repaître. C’est le mal de l’avenir, mal aigu, sans sommeil, qui à chaque heure vous dit sur votre chevet comme au petit Capet : Dors-tu ? Moi, je veille ! Au fond de nos ames nous sentons déjà ce qui va être. Ce rien est déjà quelque chose qui palpite, là, sous notre main, dans notre sein. Nous le voyons, nous le touchons. Mais dans le monde, il tarde trop, en vérité. Le fardeau de ce qui n’est pas pèse sur nos désirs. Ce n’est pas la faiblesse de notre pensée qui nous tue ; c’est son excès, c’est sa disproportion avec la vie ; c’est le poids de l’avenir à supporter dans le vide du présent. Et pour nous guérir de notre fièvre, nous tenons sur notre bouche la coupe du lendemain où des lèvres boiront ; mais ce ne sont pas les nôtres.

Et pourquoi en pleurer ?

Personne n’est contemporain de son idée. Penchée sur son désir, comme sur un mont de sable, il faut que l’ame meure en montrant la vallée où elle ne descendra pas… Aucun homme sorti d’Égypte n’a vu la terre de Judée ; bien près de nous, pas un homme de la Constituante n’assistera longuement à la réalisation du principe de la Constituante ; d’entre nous, pas un homme ne doit rester vivant au jour où sa pensée entière prendra sa place dans le monde : hâtons-nous donc de penser pour mourir en paix, et laisser vivre sa journée, sans nous, à notre espérance !

Les fragmens que nous détachons ici sont :

PREMIÈRE JOURNÉE.
LE PROLOGUE. — LE DÉLUGE.
SECONDE JOURNÉE.
LA PASSION DU CHRIST VENGÉE SUR L’ANCIEN MONDE PAR LA VENUE DES BARBARES.
TROISIÈME JOURNÉE.
LA CATHÉDRALE ET LA DANSE DES MORTS.
QUATRIÈME JOURNÉE.
LA SCIENCE HUMAINE AU DERNIER JOUR DU MONDE. — UNE SCÈNE DE JUGEMENT DERNIER.


PREMIÈRE JOURNEE.


PROLOGUE



VOIX DANS LE CIEL.

Hosannah ! Hosannah !


GABRIEL.

Silence ! le Seigneur va parler.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Écoutez, saint Michel, Thomas, Bonaventure, grand saint Hubert qui fûtes évêque à Liége, et vous Pythagoras, Joseph-le-Juste et Marcus Tullius : depuis mille ans et plus, vos épreuves sont faites, et vos ames ont monté des limbes au plus haut escabeau du paradis, comme autrefois la rosée des joncs de marécage, quand le soleil l’apportait sous mes pieds. Vous le savez, les temps sont accomplis. Il y a tantôt trois mille cinq cents ans que le jugement dernier se fit dans Josaphat. Voyez au fond des cieux, la terre en tremble encore ; éperdue, elle roule et ne sait plus son chemin. Voyez si jamais une feuille tombée d’un bouleau des Ardennes, à la fête des morts, courut par plus de monts et par plus de sentiers qu’elle, en roulant sans savoir où avant de s’engouffrer dans mon puits de colère. Vous vous en souvenez. Quand l’épervier d’Allemagne ou de Judée se levait, dès le matin, au-dessus des bruyères, tout oiseau dans les champs, tout oiseau dans les villes, allait cacher sa tête sous un brin de ramée, et retenait sa voix. Voyez si tous ces mondes qui poudroient dans l’abîme, ne voudraient pas se blottir sous un sillon de chaume, ou sous l’herbe d’une source, ou sous le manteau d’un homme, tant que je tiens sur leurs nichées mes ailes étendues dans un cercle éternel. Le silence est profond. Entendez-vous, du haut de l’Empirée, ce soleil qui bourdonne si loin que la nouvelle ne lui est point encore venue, et l’hosannah des Chérubins qui tombe d’un monde sur l’autre, plus monotone que la goutte de pluie dans le lac d’une grotte ? C’est assez de repos ; encore cent ans, ce serait trop. Si l’univers est las de sa première journée, en le touchant de l’aile, mon ange Gabriel, vous irez réveiller l’ouvrier dans ma vigne. Je vous l’ai dit : la terre était mauvaise, j’en vais demain créer une autre. Je ferai cette fois l’homme d’une argile meilleure ; je le pétrirai mieux. Les arbres auront plus d’ombre, les monts seront plus hauts. Ni votre chappe, saint Hubert, ni votre lance, ni votre écu tout azuré, ni votre mitre de diamans ne brilleront autant que la lumière de demain, sur une mer d’or. Les jours seront plus longs, et votre expérience sauvera mieux ce monde de toute tentation que n’ont pu faire anciennement ni Chérubins ni Séraphins, en sortant tout candides du berceau du néant. Mais, quel que soit l’état où s’en aille tomber jamais le monde qui va naître, pour vous mieux préparer à le tenir en votre garde, je veux qu’on vous retrace ici, en figures éternelles, le bien, le mal, et tous les gestes et le sort accompli de cet univers où vous avez vécu. Je veux qu’on vous dévoile le secret que j’ai mis, de ma main, dans le creux des rochers, dans le ciel frissonnant des lacs. Je veux qu’on vous montre la terre depuis qu’elle échappa de ma main comme le grain du semeur pour produire son ivraie, jusqu’au jour où je la moissonnai toute sèche et fanée dans la vallée de Josaphat. Femme adultère qu’avant-hier je lapidai au bord du chemin, vous la verrez sans voiles, sous sa ceinture de mers, de vallées et de forêts qu’elle délia le soir de sa nuit éternelle. Vous verrez par quels longs soleils et quelles arides nuits, la coupe où mon nom et ma vie débordaient peu à peu s’altéra, et ne garda que la lie et l’univers au fond.


SAINT BONAVENTURE.

Seigneur, quand l’hirondelle allait partir pour l’Afrique ou l’Asie, ses petits secouaient à l’avance leurs ailes sur les toits de Florence la belle. Ainsi, nous nous hâtons, hirondelles divines, pour vous suivre à jamais dans les mondes futurs qui dorment en vous-même et que vous allez créer. Ce monde sera-t-il, Seigneur, un autre monde de Calabre, avec des monastères et des cellules de diamant ? Seront-ce des cyprès avec une mer endormie sous leurs feuillages d’ivoire, des barques sur des flots sans fond avec des voiles de lumière, et des frères avec leurs auréoles, assis parmi des ruches et des abeilles d’or ?


SAINT HUBERT.

Seront-ce point, Seigneur, des cathédrales d’or massif, d’épaisses voûtes en pierreries, des vitraux faits d’un pan de votre robe ? Seront-ce point, à l’alentour, des bouleaux et des frênes d’argent, et des balcons en marbre sur un fleuve grand six fois comme le Rhin de Cologne ?


SAINTE BERTHE.

Seront-ce point, Seigneur, des enfans tout endormis que vous bercerez sans fin, dans vos bras, au-dessus des nuages ? Seront-ce pas des ames dans des villes d’ivoire et qui vivront cent ans des larmes d’une rose ?


LE PÈRE ÉTERNEL.

Je vous l’ai dit déjà ; avant de créer seulement une étoile de plus, je veux vous expliquer et vous faire connaître le mystère du monde d’où vous sortez. Vous y avez passé sans savoir ce qu’il est. Les uns l’ont vu en Terre-Sainte, les autres en Brabant, les uns dix ans, les autres cent ; mais pas un de vous tous n’a tenu dans sa main ce fruit tombé de mon rameau pour y chercher le ver rongeur ; pas un n’a soulevé le sceau des mers et des villes ruinées et des tombeaux des peuples que j’entassais toujours pour cacher mes trésors ; pas un ne s’est baissé pour voir verdoyer, dans l’abîme, le germe de mes moissons nouvelles, sous le nuage de la terre.


SAINT HUBERT.

Seigneur, long-temps j’ai voyagé dans l’Europe et l’Afrique ; j’ai vu des orangers plus hauts que de grands chênes, autour des monastères, des flots plus bleus que la tunique de votre fils unique, sur le chemin de Jéricho, des paillettes et des sables d’argent, aux arbres du désert, la gomme et l’encens de Noël, et dans des roses de Joppé, des larmes de cristal. Serait-il bien possible, mon divin Créateur, que sous ces bois de myrtes, sous ces rivières et ruisseaux transparens, sous ces rochers et murs écroulés, vous eussiez mis encore des merveilles et des trésors magiques qu’aucun homme n’a vus ni touchés de ses doigts ?


LE PÈRE ÉTERNEL.

C’est une longue histoire qui m’oppresse moi-même. Mes Séraphins vont célébrer devant vous ce terrible mystère ; tous y auront leur place ; chaque temps, chaque siècle que je secouai, l’un après l’autre, des plis de mon manteau, s’expliquera, par eux, dans son propre langage. Des montagnes et des plaines, fleurs, ouvrez-vous ; trouvez une voix pour dire ce secret que vous gardâtes si bien au fond de vos calices. Les enfans morts en naissant répèteront ici, sur le sein de leurs mères, vos pensées endormies, vos rêves embaumés. Terre, ouvre-toi pour montrer ton génie. Le chœur des archanges redira tes paroles à son de trompe. Que les étoiles brillent comme la lampe du veilleur quand elle était pleine d’huile. Venez, troupe d’élus, comme l’herbe fauchée, vous entasser autour de moi ; penchez-vous sans rien craindre chacun sur vos nuages, regardez dans l’abîme, et soyez attentifs ; le spectacle va durer approchant six mille ans…


LE DÉLUGE.



LE PÈRE ÉTERNEL, à L’Océan
Comme un mot mal écrit dans mon livre, va effacer la terre.

L’OCÉAN.

J’y cours. À la cime du monde, il ne reste plus déjà que la tour d’un roi où il fait son banquet dans des plats de vermeil. Mon déluge entrera avant une heure dans la salle.


LE ROI, à table, au milieu de ses princes.

Le déluge, comme un lac, noie les lieux bas, il remplit l’auge des esclaves. Que l’Océan gronde, s’il veut, il ne viendra pas jusqu’ici ; mes gardes l’arrêteront à l’endroit de mon royaume.


PREMIER SATRAPE.

S’il venait, roi des rois, ce serait pour lécher la plante de vos pieds.


SECOND SATRAPE.

Ou pour vous apporter un diadème de ses perles.


LE ROI.
i.

À ma table sont assis mille rois. Toutes les grandeurs de la terre ont monté, ce matin, mon escalier. Cent dromadaires légers ont apporté sur leur dos le vin pour la soif, et cent chameaux de race le pain pour la faim.

ii.

Le vin se boira et le pain se mangera. Avant ce soir aussi, les étoiles auront fini leur banquet de lumière, et l’Océan aura versé dans sa coupe la dernière goutte de son outre. Mais nos vies de patriarches, ni ce soir, ni demain, jamais ne finiront…

Silence ! Qu’est ce bruit ? J’ai entendu, je crois, un flot qui s’approche.


PREMIER SATRAPE.

Ce n’est rien ; c’est un soupir de votre peuple.


LE ROI.

Le bruit augmente.


SECOND SATRAPE.

C’est un sanglot de votre empire.


LE ROI.
i.

Recommençons donc, en chœur, à chanter jusqu’à minuit. La pluie tombe, l’éclair brille. Sous nos yeux, la barque du monde vient se briser pour notre amusement. En mourant, l’univers, à nos pieds, ne demande, de nos lèvres royales, rien qu’un sourire ; sifflons sur sa ruine.

ii.

Océan, mer lointaine, as-tu bien compté d’avance les marches de ma tour ? Il y en a plus de cent de marbre et d’airain. Prends garde, pauvre enfant en colère, que ton pied ne glisse sur mes dalles et que ta salive ne mouille ma rampe. Avant d’avoir monté la moitié de mes degrés, honteuse, haletante, te voilant de ton écume, tu rentreras chez toi en pensant : Je suis lasse.

iii.

Dans les cavernes, dans les antres, dans les grottes où tu passes, tremblant, le lion rencontre sa proie tremblante ; le serpent se cache sous le pied de la femme ; et des villes de géans attendent, muettes, un pied dans ta fange, que l’autre s’y noie aussi jusqu’aux genoux.

iv.

L’épervier, l’aigle de mer, fuient devant toi ; le pied traînant, ils grimpent sur leur roc pour abriter, contre toi, leur couvée sous leur poitrail ; du bec, de l’aile, et de leur œil de flamme, hérissés, ils font peur à ton flot. Poursuis l’épervier et l’aigle de mer, si tu veux prendre, dans l’œuf, leurs petits coiffés de duvet.

v.

Ici, dans mon aire impériale, ce ne sont rien que couvées de rois coiffés de rubis ; montés au plus haut de leur gloire, comment ta vague sur ta vague monterait-elle jamais si haut ? De notre festin, nous te jetterons une miette ; va, passe ton chemin.


PREMIER SATRAPE.

On frappe à la porte.


LE ROI.

Secourez-moi.


SECOND SATRAPE.

C’est ton héritier ; je ne te connais plus


LE ROI.

Qui est là ?


L’OCÉAN.
Ouvrez, ouvrez-moi.

LE ROI.

Miséricorde !


L’OCÉAN

Et le verrou ! et le verrou !


LE ROI.

Pitié !


L’OCÉAN

Et le loquet ! et le loquet !


LE ROI.

Mer des îles, Océan tout d’écume, que veux-tu à ma porte ? Si tu demandes mon manteau, le voici.


L’OCÉAN.

Votre manteau, beau sire, est trop petit pour mes épaules.


LE ROI.

Si tu veux ma coupe d’or, pleine de vin pour t’enivrer ; prends-la dans ta vague.


L’OCÉAN.

Que votre coupe, sur mes lèvres, me désaltère ; c’est pour rire, mon maître !


LE ROI.

Eh bien ! voici ma couronne ; mets-la sur ton front.


L’OCÉAN.

Fi ! de votre couronne ; j’aime mieux, pour bandeau, ma poussière d’écume.


LE ROI.

Que veux-tu donc ?


L’OCÉAN.

M’asseoir là, à votre table, à votre place. Allez régner sur mes grains de sable. Encore un pas, et je suis sur votre trône. M’y voici ; qu’on y est à son aise ! Là où était un monde, là est un flocon d’écume ; à mon tour, je suis donc roi. Avec le sceptre je veux jouer, avec la tiare odorante, avec les vases du banquet ; je lèche les coupes des convives jusqu’au fond ; ce vin de roi m’enivre ; mes vagues, qui chancellent, sont mes sujets. Çà, qu’on se courbe jusqu’à terre. À présent qu’on soupire ; à présent qu’on se taise ; à présent qu’on sanglotte. Mes fleuves, en foulant, comme des vendangeurs, les pampres de leurs rives, sont mes échansons qui m’apportent à boire. Ce flot est trop amer ; qu’il retourne à sa source ! Un autre, un autre, et puis cent, et puis mille. À mon caprice que tout se ploie ! D’un souffle, je fais, je défais mes villes mugissantes ; mes murailles, pour me défendre des larrons, ne me coûtent à bâtir jusqu’aux nues, qu’une haleine. Mon royaume n’a point de bords ni de portes pour sortir. La flèche empanachée ne me peut rien ; l’épée qui me frappe se rouille dans mon sein. Au loin, auprès, il n’est pas un voisin qui me pense détrôner. Si je me souille, j’ai de quoi laver ma tache, et rien ne laisse de trace derrière moi que mon manteau, quand le soleil l’empourpre.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Assez, majesté d’écume, goutte d’eau à ton tour, déjà trop enivrée. Voilà, pour ta peine, une herbe déracinée, avec un peu de mousse, à ronger sur mon rivage.


SECONDE JOURNÉE.

LES BARBARES.



L’EMPEREUR DOROTHÉUS, debout sur les murs de Rome.

Du haut de ma plus haute tour, j’attends l’arrivée de mes trois messagers. Le premier a suivi la route de Ravenne ; le second a pris des sandales ferrées pour monter sur les Alpes ; le troisième est descendu là où le Danube creuse son lit. Oh ! qu’ils tardent à revenir mes trois messagers ! L’ombre s’accroît aux pieds de mes tours, l’épouvante dans mon cœur. Mais, Italie, qu’as-tu donc fait que les cigognes emportent leurs petits des toits de Rome et de Florence ! Je ne peux pas, comme elles, emporter tes villes et les cacher sous les branches des arbres, dans les rochers et les forêts de la Sardaigne. Qu’as-tu donc fait de ton ciel azuré, de tes fleurs d’oranger, de tes golfes assoupis, de tes forêts de myrtes, de tes montagnes de marbre, que tu trembles comme une esclave engraissée pour les lions du cirque ! Si tu étais encore endormie dans le berceau de Rome, au moins on pourrait te cacher sous un toit de chaume, sous un bois de chênes. Tu mangerais ton pain en sûreté, comme l’enfant à la porte de son père. Car alors ton soleil était doux, ta mer était paisible, tes îles étaient parfumées, quand tes peuples naissaient avec les herbes de tes rivages. Mais à présent tes fleurs respirent le sang, et l’hysope du Golgotha croît partout sur tes montagnes. Ô Italie ! qu’as-tu donc fait ? Le bruit qui m’a réveillé dans la nuit s’approche à chaque instant. On dirait que le cheval de l’Apocalypse court échevelé sur le penchant des Apennins, et qu’il frappe, de la corne de ses pieds, les tombeaux qui bordent les chemins de l’empire.

(Un messager arrive aux pieds de la tour.)

Salut, beau messager, qu’as-tu rencontré sur ta route ?


LE MESSAGER.

J’ai rencontré dans les forêts des aigles qui glapissent, et des loups qui hurlent dans les ravins. N’est-ce pas là le bruit qui vous a éveillé ?

(Un autre messager arrive.)

L’EMPEREUR DOROTHÉUS.

Et toi, beau messager, dis-moi ce que tu as entendu.


LE MESSAGER.

J’ai entendu les avalanches dans les Alpes qui roulaient dans le fond des vallées, et les cerfs qui bramaient sous les branches des frênes. Est-ce là le bruit qui vous a tenu éveillé ?

(Un troisième messager arrive.)

L’EMPEREUR DOROTHÉUS, au messager.

Et toi, qui portes des sandales ferrées, dis-moi ce que tu as vu.


LE MESSAGER.

J’ai vu les eaux vertes du Danube, qui grondaient sur des rochers de granit, comme la voix d’une foule en colère.

CHŒURS DES PEUPLES BARBARES.

CHŒUR DES GOTHS, dans le lointain

« Savez-vous un bon signe pour l’homme des combats ? C’est un bon signe, si le cliquetis du glaive est accompagné du cri du corbeau, et des hurlemens de la louve de Freya sous le frêne d’Ygdrasil. Le vautour des montagnes sait le sentier où va mourir le cheval sauvage qu’il ombrage de ses ailes. Et nous aussi, nous savons le chêne sous lequel s’est abattue la cavale de Rome, que nos serres vont déchirer. Nornes et valkyries, mêlez dans vos chaudières le bec de l’aigle, les dents de Sleipnir, l’ivoire de l’éléphant qui font les runes des combats, et donnent la sagesse aux lèvres qui les touchent. Par le bord du bouclier, par la proue du vaisseau, par la pointe du glaive, par la roue du chariot, par l’écume de la mer, suivez-nous, soyez-nous propices. Le corbeau se penche sur l’épaule d’Odin pour redire nos paroles à son oreille. Le cerf court à travers la forêt, et se nourrit des branches du frêne qui ombrage les dieux ; et nous, nous marchons après lui sur les feuilles sèches des forêts. Nous descendons vers le midi, comme la neige fondue qui descend dans les vallées. »


CHŒUR DES HÉRULES.

« Tenons-nous par la main pour une danse guerrière. Les femmes du Danube se dressent à demi dans le fleuve, sur leurs corps de cygnes, pour nous regarder passer. Mais le vent du nord est notre roi ; c’est lui qui nous envoie abattre sur la terre les feuilles des orangers et les fleurs de la vigne. Oh ! marchons à grands pas avant que les figues soient mûres, avant que les citrons tombent d’eux-mêmes au pied de l’arbre, et que les raisins soient séchés sur la vigne. Encore un jour, et nous ne trouverons que l’écorce des oranges balayées à l’entour du bois. »


CHŒUR DES HUNS.

« À cheval ! à cheval ! demain vous achèverez de tondre la crinière des étalons sauvages. À cheval, dans la plaine et sur la montagne. Les fées se suspendent aux crins échevelés ; les gnômes et les gnomides mordent en courant les croupes et la queue des chevaux. Crinières sur crinières, naseaux contre naseaux, au loin, au large, à l’alentour, que notre bande passe comme un nuage d’hiver sur une steppe de Mongolie ; rapide au soleil couchant, et puis rapide quand le matin vient à luire, et puis rapide encore sous le soleil brûlant du jour, et puis après le jour dans les ténèbres de la nuit. Malheur à qui tourne la tête pour regarder en arrière ! un djinn ailé qui le suit le renverse et le jette aux vautours. Voyez ! l’herbe est encore penchée sous des pas d’archers qui nous ont devancés. Leur flèche touchera le but avant la nôtre. Nous arriverons quand le trésor de l’Italie aura été pillé, et que la coupe des Gaules aura été bue jusqu’à la lie.


CHŒUR DES FÉES.

« Sans tromperie, c’est un étrange voyage. L’herbe se dessèche sous le souffle des chevaux ; on entend des chants magiques dans leurs crinières. Si nous pouvions mourir, nous aurions peur. Depuis mille ans nous tremblotons sous les mottes de terre des montagnes de Scythie. Nos joues s’y sont ridées en réchauffant nos mains de notre haleine. Chaque jour nous avons trouvé au bois une feuille de chêne pleine de rosée pour nous nourrir. Et pourtant nous avons plus vécu que des dieux engraissés du sang des bœufs et des chevaux. Mais aujourd’hui, beaux cavaliers, votre colère nous fait pâmer. Partout où vous vous arrêterez, de grace laissez en chaque endroit quelques vieux murs debout, de quoi nous abriter sous le seuil d’une porte, à chacune, un pan de lin pour la vêtir, à chacune, un brin de bois sec pour faire bouillir sa chaudière. »


UN ENFANT D’ATTILA.

Mon père, pourquoi nos chevaux ne peuvent-ils s’arrêter ? pourquoi notre ombre est-elle couleur de sang ? Là haut, voyez-vous un vieillard dans une niche de pierre ? sa tête se penche sur la fenêtre, il chante pendant que nous passons, ses mains tiennent un livre sur lequel ses yeux sont baissés. Père, c’est sans doute un savant homme ; il sait peut-être où nous allons.


ATTILA à l’ermite

Compagnon dans ta niche, nos chevaux suent le sang et ne peuvent s’arrêter ; sais-tu où ce chemin mène ? Nous paissions nos troupeaux dans les montagnes de Scythie. Si tu peux me dire pourquoi le vent nous a chassés, pourquoi l’ombre est sanglante, pourquoi les chevaux bondissent, je te donnerai une coupe d’or pleine du lait de ma cavale.


L’ERMITE.
Archers et cavaliers, vous arrivez bien tard. Hier je suis venu à votre rencontre. Je vous ai attendus ici en feuilletant mon livre ; les vautours sont passés, les corbeaux après eux ; les loups sont arrivés cette nuit à ma porte, et je leur ai montré la route. Il n’y a que vous qui soyez restés si tard à la porte de vos huttes.

ATTILA.

Compagnon, qu’est-il donc arrivé ? Tes yeux scintillent dans ta niche comme l’œil de l’épervier dans son nid, ton livre flamboie comme le livre de la mort.


L’ERMITE.

Dites-moi si vous n’avez pas entendu les fleuves sangloter dans les vallées, quand vous étiez si longs à attacher vos selles et à plier vos tentes. N’avez-vous pas rencontré sur votre route deux étoiles qui brillent comme les yeux d’un homme à l’agonie, un nuage qui roule sur la montagne un linceul taché de sang, une forêt qui gronde, comme des chants de prêtres sur le bord d’un tombeau ? Ce sont mes yeux qui brillaient dans les étoiles, c’est mon manteau qui pendait dans le nuage, c’est ma voix qui grondait dans la forêt : c’est que le Christ est mort. Il est mort, mon fils, le Dieu de la terre, et mes archanges chassent à coups de fouets vos chevaux devant ma porte. Ne vous arrêtez pas à boire dans mon puits ; ne vous mettez pas à l’ombre sous mon porche. Courez, allez ! effacez sous vos pieds le sang qui souille encore la terre ; déracinez les villes, avant que j’aie fini la dernière page de mon livre. À la place des peuples faites un grand cimetière où croîtra l’herbe drue, comme dans le jardin de ma cellule. Trois jours vous marcherez ; vous passerez deux fleuves ; après, vous serez arrivés.


ATTILA.

C’est donc toi qui es l’Éternel, dans cette étroite niche ? On disait que tu vivais dans une tente de diamant, sur une montagne d’or ; mais n’importe ! Pendant que nous passons, couvre avec tes paupières tes yeux d’éperviers, et avec ta robe ton livre qui flamboie. Mon carquois est à toi. Quand un archer de nos tribus meurt dans le combat, nous lui faisons un tombeau avec des mottes de terre, avec des fers et des os de chevaux, avec des amulettes et le sang de trente prisonniers. Puisqu’il est mort, ton fils, le Dieu de la terre, nous lui ferons ses funérailles avec les os des peuples, avec les ruines des villes, avec l’or des couronnes, jusqu’à ce que tu dises : C’est assez.


L’ERMITE.

Le soir approche ; les chevaux hennissent ; au retour, ils dormiront dans mon étable.


TROISIÈME JOURNÉE.

LA CATHÉDRALE.


L’orgue et les cloches de la cathédrale de Strasbourg retentissent et se répondent alternativement.



LA CATHÉDRALE.


i.

Ma voix, entendez-vous ma voix qui gronde, ma voix qui bourdonne ? Je dormais accroupie sous mon manteau de pierre. Orgue aux tuyaux faits dans le ciel, bel orgue, que me veux-tu ? Pourquoi m’enivres-tu de tes cris comme d’une coupe du vin du Rhin ? Mes cloches et mes clochetons tremblottent, mes vitres frissonnent, mes pieds chancellent sous la grêle et le vent de tes chants. Allons, mes saints de pierre ; allons, mes saints de vermillon assoupis sur mes vitraux, debout, debout. Entendez-vous ? Allons, mes vierges de granit, chantez dans vos niches en tournant vos fuseaux. Allons aussi, mes griffons qui portez mes piliers sur vos têtes, ouvrez vos gueules. Allons, mes serpens, mes colombes de marbre qui vous pendez aux branches de mes voûtes. Allons, mes rois chevelus, qui rêvez le long de mes galeries sur vos chevaux caparaçonnés dans un roc des Vosges. Taillez, navrez, éperonnez leurs flancs, déchiquetez leurs croupes, brisez vos sceptres de granit sur leurs poitrails et leurs crinières de granit, tant que la pierre hennisse, tant qu’au loin, à l’alentour, les cavales des Vosges demandent à leurs maîtres dans l’étable : Maître, maître, où vont les chevaux de pierre qui hennissent ? où vont les cavaliers de pierre qui montent à cette heure au galop, dans les tours, jusqu’au bord des nuages ? Allons, nains, anges, dragons aspidiques, salamandres, gorgones, incrustés dans les plis de mes piliers, gonflez vos joues, ouvrez vos bouches, criez, chantez avec vos langues et vos voix de porphyre ; hurlez dans l’arceau de la voûte, dans la dalle du pavé, dans la poussière du caveau, dans la pointe du clocher, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche. Donnez-moi tous vos chants dans le pli de mon manteau, à moi qui monte au ciel avec ma plus haute tour. Encore ! encore ! oh ! je veux monter plus haut. Encore un degré, encore un pan de mur, encore une tourelle, encore un fût rongé qui me grandisse assez pour que je jette leurs voix avec ma voix sur le plus haut nuage où le Seigneur est assis

ii.

Qui a tracé, il y a mille ans, sur un rouleau de parchemin le plan de mes tours à dentelles, de ma nef dorée ? Est-ce un maître de Cologne ou bien est-ce un maître de Reims ? Qui a tracé en vermillon le plan de mes colonnettes agiles, de mes portes rugissantes ? Est-ce un maître de Vienne ou bien est-ce un maître de Rouen ? Non pas, non pas. C’est le diable qui l’a vendu à l’ouvrier pour le prix de son ame ; monte donc, ma tourelle ; échevelée, habillée en pleureuse, glisse-toi, roule-toi dans le nuage comme une ame qui frappe de son aile de soie à la voûte du ciel sans pouvoir l’entr’ouvrir

iii.

Ma tête, ah ! ma tête a percé le nuage d’automne. Elle a percé le plus haut des nuages ; pourquoi les arbres ne veulent-ils pas monter plus haut que les fougères ? Pourquoi les éperviers ne veulent-ils pas monter plus haut que ma ceinture ? C’est que l’aile des éperviers est lasse. C’est que l’œil des éperviers se trouble. Déjà mes tours à moi ont le vertige. Comment feront-elles pour redescendre leurs degrés ?

iv.

Voyez ! mes petites chapelles noires se couchent autour de moi comme des génisses noires au pied de la montagne. Ne craignez rien, mes petites chapelles. Des trèfles et des ceps de pierre croissent dans mon vallon ; le faucheur ne les fauchera pas, le vigneron ne les arrachera pas dans ma vigne. Des troncs et des branches de sapin germent sur mes sommets. Le bûcheron ne coupera pas de sapin dans ma forêt. La bûcheronne n’abattra ni troncs ni branches sur mes coteaux.

v.

Des rois et des papes trônent dans mes vallées, ils ont pour château une niche ciselée par un bon ouvrier. Si la pluie en tombant les découronne goutte à goutte, après mille ans, ils ont sur leurs têtes un dais de rochers festonné en trois jours par l’aiguille d’une fée. Le rayon du soleil les salue dès qu’il luit ; l’épervier fait son nid sur leurs diadèmes ; le lierre leur refait leur manteau chaque automne. Jour et nuit, depuis mille ans, ils tiennent leurs sceptres levés sur les frimas et sur les orages entassés qui s’agenouillent à leurs pieds.

vi.

Écoutez ! écoutez ! sans mentir, je vais vous dire mon secret pour ne pas crouler. Les nombres me sont sacrés : sur leur harmonie je m’appuie sans peur. Mes deux tours et ma nef font le nombre trois et la Trinité. Mes sept chapelles, liées à mon côté, sont mes sept mystères, qui me serrent les flancs : ah ! que leur ombre est noire, et muette, et profonde ! Mes douze colonnes dans le chœur, de pierre d’Afrique, sont mes douze apôtres, qui m’aident à porter ma croix ; et moi, je suis un grand chiffre lapidaire que l’Éternité trace, de sa main ridée, sur sa muraille, pour compter son âge.

vii.

Courage, mes saints, mes dragons, mes vierges incrustées dans mes piliers. Vous m’avez répondu dans la poussière du caveau, dans la niche de la nef, dans le creux de la cloche. Vos voix grossissent, mes portes hurlent, mes tours résonnent comme l’ouragan ; mes colonnes et mes colonnettes vibrent comme la corde d’une viole.

viii.

Les montagnes à pic n’ont point de voix pour dire leurs secrets ; les rochers n’en ont point dans leurs grottes, ni les forêts de sapin sur leurs cimes qui grisonnent. Moi, je parle pour eux ; de mon sommet, j’écoute nuit et jour leurs génies égarés, leurs esprits muets pour leur prêter ma voix d’airain, et pour rouler dans le nuage d’hiver leur âme paresseuse sur mes paroles bondissantes et sur mes chants aux roues de bronze.

ix.

Quand les jeunes ouvriers avec leurs truelles furent montés en chantant jusqu’au pied de ma tour, ils dirent au maître : Maître, aurons-nous bientôt fini ? l’ouvrage est long, la vie est courte. Le maître ne répondit rien. Quand les jeunes ouvriers devenus hommes furent montés avec leurs truelles jusqu’à la fenêtre de ma tour, ils dirent au maître : Maître, aurons-nous bientôt fini ? voyez ! nos cheveux blanchissent, nos mains sont trop vieilles, nous allons mourir demain. Le maître répondit : Demain, vos fils viendront, puis vos petits-fils, après eux dans cent ans, avec des truelles toutes neuves ; puis, vos petits-neveux ; et personne, ni maître ni ouvrier, ne verra jamais la tour se clore sous le ciel, ni sa dernière pierre. C’est le secret de Dieu.

x.

Dans les plis de ma robe je traîne des peuples éternels ; dans ma ceinture je noue autour de mes reins, pour me faire plus belle, des siècles ciselés. Pendant mille ans, j’ai cherché dans la ville une place pour m’asseoir. Qui sait, qui sait où est dans la ville le carrefour le plus fréquenté à toute heure, pour que j’y voie de mes fenêtres où vont avec leurs pieds boueux les rois, les peuples, les années, les empires, les générations de ribauds, de moines, de fileurs et de peigneurs de lin qui passent jour et nuit sur les dalles de mon pavé, sans jamais revenir, comme une louve se blottit avec ses louveteaux pour regarder fondre la neige dans son creux de rocher.

xi.

Savez-vous qui est mon maître ? Ah ! savez-vous comme il se nomme ? il a rougi mes vitraux du sang de sa tunique. C’est lui qui a attaché avec une corde de pierre ma nef au rivage du ciel comme une barque de Galilée à un tronc de figuier, pour naviguer quand il lui plaît sur les nuages. Allons, vogue, vogue, ma nef, avec tes cordages, avec ton mât de granit sur la brume. Vogue avec ton beau pilote, avec tes voiles de marbre repliés en fuseau, en haut, en bas, au large, à l’alentour, jusqu’à la ville des anges.


LE CHRIST, sur un des vitraux de la cathédrale.

Ma cathédrale, c’est assez.


LA CATHÉDRALE.

Seigneur, je me suis tue.


SAINT-MARC, sur un des vitraux.

Et moi, Seigneur, je vous en prie, laissez-moi dans mon vitrail soulever de dessus mes yeux mon manteau de cristal pour regarder, à travers mes paupières azurées, ceux qui entrent dans l’église. C’est l’heure de la danse des morts. Tous les morts ont entendu la voix de la cathédrale. Les voilà. Ils viennent, ils viennent pour la danse. Ils viennent à pas légers, sans bruit dans les galeries, sans bruit dans les chapelles, sans bruit dans le jubé, comme la neige qui tombe par flocons dans un verger par une nuit de Noël. Les voyez-vous ? Ils ont tous pris leurs habits de fête ; à présent ils se penchent sur les balcons comme des cascatelles sur leurs rochers. Oh ! qu’ils ont l’air triste les morts pour venir à la danse ! Quand les feuilles de chêne tourbillonnent sous le vent dans les carrefours de bruyère, elles ne regrettent pas autant la cime du chêne, ni le creux de la grotte. Mes larmes tombent goutte à goutte sur mon auréole. Mais que pensent-ils de regarder avec leurs yeux vides du côté de l’horloge ? À présent ils se pendent avec les dents aux grilles du chœur ; ils se cramponnent avec leurs ongles aux dragons des piliers ; ils s’accoudent dans les niches ; ils se heurtent, ils se broient sous les voûtes, sur les degrés du maître-autel. À présent, les portes sont fermées, l’église est pleine. Que font les papes et les archevêques ? Ils gardent leurs mitres sur leurs chefs ; après eux viennent les rois qui portent leurs couronnes sur leurs fronts de squelettes ; après les rois, six mille comtes qui couvrent leurs nuques de leurs manteaux. Voyez-les ! les rangs se serrent pour leur faire place. Les voilà maintenant qui se donnent la main. Ils font une grande ronde dans la nef, et ils vont commencer à chanter. Que vont-ils dire ? Leurs pieds nus sonnent sur les dalles. Leurs épées claquent à leurs côtés dans le fourreau. Leurs têtes branlantes s’entrechoquent : la cathédrale bondit avec eux comme une barque par la tempête sur la mer de Galilée.


CHŒUR DES ROIS MORTS.

Rentrons dans nos caveaux. Nos paupières sont trop pesantes ; nos cheveux secouent autour de nous une poussière trop humide ; nos mains, qui pendillent, sont trop froides……… ô Christ ! ô Christ ! pourquoi nous as-tu trompés ? ô Christ ! pourquoi nous as-tu menti ? Depuis mille ans, nous nous roulons dans nos caveaux, sous nos dalles ciselées, pour chercher la porte de ton ciel. Nous ne trouvons que la toile que l’araignée tend sur nos têtes. Où sont donc les sons des violes de tes anges ? Nous n’entendons que la scie aiguë du ver qui ronge nos tombeaux. Où est le pain qui devait nous nourrir ? Nous n’avons à boire que nos larmes qui ont creusé nos joues. Où est la maison de ton père ? Où est son dais étoilé ? Est-ce la source tarie que nous creusons de nos ongles ? Est-ce la dalle polie que nous frappons de nos têtes, jour et nuit ? Où est la fleur de ta vigne qui devait guérir la plaie de nos cœurs ? Nous n’avons trouvé que des vipères qui rampent sur nos dalles ; nous n’avons vu que des couleuvres qui vomissent leur venin sur nos lèvres. Ô Christ ! pourquoi nous as-tu trompés ?


CHŒUR DES FEMMES.

Ô vierge Marie ! pourquoi nous avez-vous trompées ? En nous réveillant, nous avons cherché à nos côtés nos enfans, nos petits-enfans, et nos bien-aimés qui devaient nous sourire au matin dans des niches d’azur. Nous n’avons trouvé que des ronces, des mauves passées, et des orties qui enfonçaient leurs racines sur nos têtes.


CHŒUR DES ENFANTS.

Ah ! qu’il fait noir dans mon berceau de pierre ! Ah ! que mon berceau est dur ! Où est ma mère pour me lever ? où est mon père pour me bercer ? Où sont les anges pour me donner ma robe, ma belle robe de lumière ? Mon père, ma mère, où êtes-vous ? J’ai peur, j’ai peur dans mon berceau de pierre.


LA CATHÉDRALE, au bruit des cloches et de l’orgue.

Dansez, dansez, rois et reines, enfans et femmes ; ce n’est pas le temps de pleurer. L’éternité se rit de vous, comme le vent quand il s’amuse à travers les carrefours, avec l’herbe des faneurs qu’il a ramassée dans les clairières.


LE ROI ATTILA.

Est-ce là mon royaume ? Il a six pieds de long pour y coucher son roi. Maudits soient mes amulettes. Maudits soient les bâtons des sorciers. Ma jument s’est égarée dans la forêt du Christ. Voyez ! elle a renversé son cavalier sous son poitrail noir. Dites-moi donc, mes amulettes, où sont passés les vautours couronnés avec les corneilles grises qui les suivaient ? Dis-moi, ma belle cavale noire, où sont passés mes peuples qui croissaient sous la corne de tes pieds d’ébène, comme les ombres du soir en automne ? Les ombres sont restées. Mes frères sont partis. Ma tente, couleur de tes cheveux, pend sur ma tête à la branche de l’arbre des combats par l’anneau de la mort. Ramène-moi vers eux dans les steppes du ciel, ma belle cavale noire. Je te baignerai tout un jour, jusqu’à ta croupe haletante, dans la source où boivent les étoiles.


LE ROI SIEGFROY.

Est-ce là le Walhalla ? Non, ce n’est pas là le Walhalla. Est-ce le frène des Ases qui verdoie sur le monde ? Est-ce le coursier des mers qui hennit sur sa vague avec les hommes des combats ? Et cette voix qui hurle, est-ce le corbeau qui prophétise sur l’épaule de Révil ? Louves attelées de vipères ; cornes magiques que le bouvier remplit pour enivrer les lèvres des héros ; rameaux des cerfs qui distillent les fleuves goutte à goutte ; runes gravés sur le tranchant de l’épée, sur le plat de la rame, sur le bord du bouclier, sur la proue du vaisseau, sur la roue du chariot, sur la pointe des nuages ; tout le ciel orageux de Révil, comment s’est-il changé sur ma tête en voûtes de rochers ? Pourquoi les valkyries ont-elles des lits de pierre ? Et pourquoi les nornes nébuleuses ont-elles mis à leurs reins des ceintures de granit ? Malheur ! malheur ! les dieux sont morts ; leur soir est arrivé. Chantons le chant des funérailles.


LE ROI ARTHUS, à sa cour.

Non pas, non pas, Lancelot, Tristan, Parceval, mes prud’hommes, ne dites pas que voici la forêt de Brocéliande. Depuis plus de cent ans, j’écoute l’oreille contre terre le cor enchanté de Clingsor. Depuis plus de cent ans, je n’ai pas entendu seulement le char d’une fée heurter de son essieu ma couronne. Pourquoi avons-nous laissé nos coupes à demi pleines sur notre table ronde ? Les nains de Bretagne, si nous étions restés chacun à notre place, nous les auraient remplies jusqu’à la fin du monde. Mais le Christ n’a rien à nous donner. Il n’a ni pain, ni vin, ni panetier, ni échanson, ni écuyer courtois. Regardez ! sa table est vide et creuse. Il n’y tient qu’un convive à la fois. Sa coupe n’est jamais pleine que des gouttes de pluie qui suintent des dalles, une à une, tous les ans.


L’EMPEREUR CHARLEMAGNE.

Arthus, parlez bas. Si vous faites un pas de plus sur mes dalles, avec vos éperons résonnans, ma barbe blanche, qui reluit, ma bulle impériale, mon pourpoint d’écarlate, mes douze pairs à mes côtés, mon cœur d’aigle des Alpes, mon sceptre à fleur de lis coupé dans une futaie de Roncevaux, s’en vont choir en poussière sur un pan de votre manteau royal ; et vous direz en secouant à terre le pan de votre manteau terni : Mes gendres, où donc est Charlemagne ? Par où est-il passé, sans héraults ni pages, notre empereur, qui tenait tout à l’heure son globe dans sa main, comme un faucon qui dort ? (En se mêlant à la ronde.) Christ ! Christ ! puisque vous m’avez trompé, rendez-moi mes cent monastères cachés dans les Ardennes ; rendez-moi mes cloches dorées, baptisées de mon nom, mes châsses et mes chapelles, mes bannières filées par le rouet de Berthe, mes ciboires de vermeil, et mes peuples agenouillés de Roncevaux jusqu’à la Forêt-Noire !


LA CATHÉDRALE.

Dans la vallée ombreuse qui mène en Italie, je connais une grotte plus cachée que tes cent monastères ; je connais sur les monts un pic plus haut que tes clochers ; les nuages, en été, flottent mieux que tes bannières filées par le rouet de Berthe ; la rosée est plus fraîche sur une marguerite de Linange que dans tes ciboires de vermeil, et les flots de l’Océan sont mieux courbés vers terre que tes peuples de Roncevaux jusqu’à la Forêt-Noire.


CHŒUR DES FEMMES.

Rendez-nous à nous nos soupirs et nos larmes !


LA CATHÉDRALE.

Les vents aussi ont des soupirs quand c’est le soir : demandez vos soupirs aux vents. Les grottes aussi ont des larmes qu’elles distillent goutte à goutte : demandez vos larmes aux grottes.


CHŒUR DES ENFANS.

Rendez-nous à nous nos couronnes de fleurs ; rendez-nous nos corbeilles de roses que nous avons jetées à la Fête-Dieu sur le chemin des prêtres !


LA CATHÉDRALE.

Il y a des roses de pierre sur ma tige ; il y a des guirlandes de pierre autour de ma tête. Enfans, si vous pouvez, découronnez ma tête et reprenez vos roses sur ma tige.


LE PAPE GRÉGROIRE vii.

Et moi, qu’ai-je à faire à présent de ma double croix et de ma triple couronne ? Les morts s’assemblent autour de moi pour que je donne à chacun la portion de néant qui lui revient… Malheur ! le paradis, l’enfer, le purgatoire n’étaient que dans mon ame ; la poignée et la lame de l’épée des archanges ne flamboyaient que dans mon sein ; il n’y avait de cieux infinis que ceux que mon génie pliait et dépliait lui-même pour s’abriter dans son désert… Mais peut-être l’heure va-t-elle sonner où la porte du Christ roulera sur ses gonds… Non, non ! Grégoire de Soana, tu as assez attendu ! Tes pieds se sont séchés à frapper les dalles ; tes yeux se sont fondus dans leurs orbites à regarder dans la poussière de ton caveau ; ta langue s’est usée dans ta bouche à appeler : Christ ! Christ ! et tes mains sont restées vides ; oui, elles sont encore vides, toujours vides comme tout à l’heure ! Regardez, regardez, mes bons seigneurs ; c’est la vérité : voyez ! que tous les morts me cachent leur blessure ! que tous les martyrs mettent leur plaie dans l’ombre ! je n’en peux guérir aucune. J’apporte en retour une toile filée par l’araignée à ceux qui ont donné leur couronne au Christ ; j’apporte, dans le creux de ma main, une pincée de cendres à ceux qui attendaient un royaume d’étoiles dans l’océan du firmament.


CHŒUR DE TOUS LES ROIS MORTS.

Malheur ! malheur ! Qu’allons-nous devenir ?


LA CATHÉDRALE.

Çà ! que feriez-vous donc tous, je vous prie, d’un royaume éternel, si je vous en donnais un ? Croyez-moi ! vos bras sont trop maigres, vos mains sont trop froides, pour porter de nouveau ni sceptre, ni bulle, ni couronne. Deux ou trois jours de vie à vous tenir debout ont séché la moelle dans vos os. Que diriez-vous, s’il fallait porter comme moi, été, hiver, sur votre tête, sans fléchir, un diadème de rochers sous la neige et sous la pluie ? Allez ! quand l’horloge a sonné sous mes arceaux, l’heure qui tremble ne dit pas à l’Éternité : Arrête-moi sur le bord de la cloche ; je veux durer, je veux vibrer toujours ! Et moi, je suis l’Éternité visible sur la terre. Vous êtes, vous, l’heure errante qui s’est vêtue dans le monde, en courant, de son manteau retentissant. Maintenant, que je me joue de vous, s’il vous plaît, mes heures couronnées, oh ! si fragiles, est-ce possible ? oh ! si fantasques ! oh ! si bruyantes ! allons ! amusez-moi, égayez-moi, déridez-moi, mes belles heures empourprées ! Faites sonner en carillon, faites vibrer dans l’air les uns contre les autres, comme ferait un sonneur qui marquerait ma journée, vos mitres de papes, vos crosses d’évêques, vos sceptres de rois, vos têtes branlantes, vos mains pendantes, vos épées de capitaines, vos chapelets d’ermites, vos éperons de cavaliers, vos blasons, vos noms et vos couronnes ! Je suis triste : vous êtes tout mon jouet ; dansez et dansez, rois et reines, enfans et femmes, jusqu’au matin !


QUATRIÈME JOURNÉE.

LA SCIENCE HUMAINE AU DERNIER JOUR DU MONDE.



LE DOCTEUR FAUST, Enfermé dans son laboratoire et paraissant sortir d’une profonde rêverie pendant laquelle il ne s’est pas aperçu que le monde passait.


i.

Oui, dans mon sein qui palpite la lumière incréée pompe ma vie. J’en ai le pressentiment. C’est l’heure où la vérité va se révéler à moi. Le mystère des choses commence à poindre, et, dans mon abîme, mon œil va voir clair jusqu’au fond. Le dernier jour de la science est arrivé ; ma méditation portera son fruit. La logique est mûre, la critique aussi. La métaphysique a enjambé à priori son cercle de diamans, et dans sa forêt enchantée la dogmatique s’est réveillée en peignant ses cheveux d’or. Tout est prêt. Six mille ans pour la préface de la science humaine, ce n’est pas trop. Des élémens dépendait la conclusion ; un seul échelon brisé de cette échelle qui monte au ciel, et je dégringolais éternellement dans mon éternel problème. D’hier, la méthode est trouvée. Commençons.

ii.

Qui suis-je ? corps et ame ? le tout ensemble, ou plutôt l’un sans l’autre ? Suis-je un rêve, une bulle de savon, un mot, ou bien un Dieu, ou bien un rien ? Fatale question ! Quand vous croyez passer devant elle, pieds nus, sans l’éveiller, toujours elle se met à hurler à vos oreilles, comme Cerbère à la porte de l’Élysée. Et il faut s’arrêter devant sa triple gueule, et rester là jusqu’au soir dans sa région désolée. Allons ! c’en est fait ! voilà encore une journée perdue. Cela est sûr. Je ne ferai plus rien de cette semaine.

iii.

À qui la faute ? Tout à moi ! La formule était claire. C’est par le ciel qu’il fallait commencer. Les lettres y sont plus larges et hautes pour épeler le nom de l’infini, et dans cette équation d’étoiles, le grand inconnu se dégage mieux. (Il lève la tête au ciel.) Horreur ! Néant ! Le ciel est vide. Un zéro infini plane sur ma tête. Les mondes sont passés. Quand mon génie allait les suivre, comme des oiseaux effarés devant un bon oiseleur, ils se précipitent sous leurs ailes. J’arrive un jour trop tard pour tout connaître.

iv.

Insensé ! j’ai eu tort tout-à-l’heure ; le premier chemin était le meilleur ; reprenons cette voie. Que les mondes s’éteignent, leur foyer est vraiment en moi-même. Dans mon ame est écrite la raison de l’univers, et dans le ciel de mon cœur les étoiles qui se lèvent ne se couchent pas. Second Promethée, si la vie succombe, en puisant là dans mon sein que trop d’amour nuit et jour attise, je la rallumerai. Voyons. La chose en vaut la peine. Sans trembler, cette fois, redescendons plus loin dans ma pensée, par la voie de l’analyse.

v.

M’y voici. J’en touche le fond. Déjà dans ma nuit, je sens là une plaie, et puis là une autre, et puis là une source de pleurs qui n’ont pas encore coulé ! Holà ! en cet endroit, voici encore, in fundo cogitationis, un souvenir qui saigne. Sur ma foi, je suis comme un vieil arsenal plein de haillons envenimés, d’épées ébréchées contre mon seuil, de cuirasses meurtries sur mes dalles, d’armes qui blessent quand on les touche, et de dards suspendus à ma muraille qui font mourir ceux qui les remuent. Sous ces débris qui sanglottent, sous ces regrets gémissans, quelque chose brille là. Oui. — Non. — Un Dieu peut-être ? — Point. C’est une larme encore qui tombe de ma voûte.

vi.

Au bruit que ma pensée fait en marchant sur ma ruine, mille images ressuscitent tout debout dans mon ame. Le front pâle, sous leur linceul, mille espérances à demi mortes, à demi vives, se redressent dans mon cœur. Rendormez-vous, mes espérances. Ah ! tous mes désirs, rendormez-vous d’un long dormir. Dans ma cendre que je remue, il n’est point d’or. Tout est poussière qui s’attiédit.

vii.

La chose est certaine. Je débute mal. Un cœur d’homme tout seul ne vaut rien pour y puiser la science. Trop de dards bien aiguisés l’ont percé et troué comme un crible. La vérité y passe, elle ne s’y arrête pas. Le genre humain ferait certainement mieux mon affaire.

viii.

Par où le prendre aussi ? Son bruit est déjà effacé. Dans son livre le vers a rongé son image, et la page qui portait son nom tombe en poudre sous ma froide haleine. Aujourd’hui il est trop tard pour déchiffrer comment ses empires et ses peuples s’appelaient. Ma lampe s’use ; elle pâlit. Ah ! qu’il fait noir dans ma science !

ix.

Monde qui clos ta paupière sur mon ame sans pleurer, vide infini, noir néant, dis-moi donc au moins, toi, qui tu es. À ton dernier moment, exhale comme un soupir un mot de vérité. Avant de s’engouffrer dans l’Océan, le fleuve se retourne et donne son secret au brin d’avoine qu’il désaltère. Mystérieux torrent, veux-tu t’engloutir sans jeter seulement ton nom au roseau que tu déracines ?


LE SERVITEUR DU DOCTEUR.

Seigneur docteur, un étranger qui vient de loin demande à vous parler.


LE DOCTEUR.

Si c’est mon respectable maître de dogmatique, le docteur Thomasius de Heidelberg, ou mon doux ami Sylvio, faites-les entrer.

(Entre l’ange du jugement dernier.)

L’ANGE.

Jette là à tes pieds tes livres et ta renommée, suis-moi.


LE DOCTEUR.

Laissez-moi ; il ne me faut plus qu’un jour pour découvrir le secret de la vie.


L’ANGE.
Viens apprendre le secret de la mort.

LE DOCTEUR.

Dans une heure, avant ce soir, j’aurai trouvé le dernier mot de la science.


L’ANGE.

Il n’y a plus ni heures, ni journées. C’est là son premier mot. Demande-le à cet enfant qui ressuscite.


PREMIÈRE SCÈNE DU JUGEMENT DERNIER.


La vallée de Josaphat se remplit peu à peu de morts pendant les chœurs qui suivent. Les saints chantent les litanies de la Vierge.



LA VIERGE MARIE.

Les fleurs flétries sur les tombeaux sont les premières ressuscitées ; je les entends déjà qui se rhabillent sur leurs tiges.


CHŒUR DES FLEURS.

Si c’est le jour du jugement, nous nous levons au plus haut de nos tiges, pour que notre jardinier nous cueille. Nous n’avons rien à craindre du jardinier de Golgotha. Nous avons fait la tâche qu’il nous avait donnée. Chaque matin nous avons lavé nos écharpes et notre tunique dans la rosée, pour que le baiser de l’abeille n’y laissât point de traces. Chaque soir, nous avons filé, sur notre quenouille, notre fuseau parfumé dans nos doigts. Pas une fois, le soleil en se levant tout éclos, au plus haut du feuillage du ciel, ne nous a trouvées endormies sur notre chevet. Pas une fois, la mer, en se couchant dans sa corolle de rocher, ne nous a appelées à demi-voix de son dernier murmure, sans que nous n’ayons laissé tomber sur elle notre corbeille pleine de feuilles de citronniers et de roses sauvages. En hiver, nous avons mis sur nos épaules notre manteau de neige. En été, nous avons pris dans notre coffre notre ceinture qu’un rayon des étoiles nous tissait. Si une larme d’une femme tombait par hasard sur la terre, toujours nous l’avons recueillie sur le bord de notre calice. Si Ahasvérus passait par notre chemin, toujours nous avons baigné notre couronne dans le sang de Golgotha.


ROSA MYSTICA.
J’ai mis tous vos parfums dans ma cassolette ; n’ayez pas peur, ils ne sont pas perdus ; je vous les rendrai pour l’éternité.

CHŒUR DES FLEURS.

Sans jamais nous lasser, nous avons grimpé par les sentiers des chamois jusqu’au sommet des Alpes, pour voir notre Seigneur de plus près. Sans jamais plier sur nos genoux, nous sommes descendues fraîches et matinales jusqu’au fond des grottes, pour demander si notre maître ne s’y était point endormi. De nos sommets nous avons vu, sans avoir peur, la lave des volcans frapper à la porte des villes et s’asseoir, comme une foule, au seuil des maisons et sur le banc des théâtres. Du bord de nos cavernes, nous avons vu en souriant les armées, les chariots de guerre, les chevaux à la croupe bondissante, se baigner dans leur rosée de sang, les cimiers se dresser, les écus flamboyer et les épées cueillir leurs fruits mûrs sur la branche de l’arbre des batailles. Quand les sceptres des rois se desséchaient entre leurs mains, quand les peuples, l’un après l’autre, se fanaient dans leur automne, nous venions à leur place germer dans leurs vallées et oindre nos couronnes dans la pluie de leurs caveaux. De notre passé nous ne regrettons pas une heure ; à présent qu’allons-nous devenir ?


MATER SANCTISSIMA.

Ne craignez rien, je vous cueillerai dans votre haie pour me faire une guirlande, comme une jeune jardinière.


CHŒUR DES OISEAUX.

Et nous aussi, nous avons fait ce que notre oiseleur nous avait commandé ; nous avons trempé au fond des bois les plumes de nos ailes dans des ruisseaux d’argent qui coulaient goutte à goutte, et que personne autre que nous ne connaissait. Nous avons aiguisé nos becs d’aigle sur le bord des nuages enflammés, et rougi nos gorges de fauvette au feu de bruyère des laboureurs. Oh ! que les villes étaient petites quand nous passions avec la nue, le cou tendu, sur leurs broussailles ! Avec leurs ponts et leurs murailles à sept enceintes, avec leurs vaisseaux dans le port, avec leurs clochers qui chantaient dès le jour, que de fois nous avons dit en les voyant sous l’ombre de nos ailes : Allons ! fondons sur elles ; c’est la couvée d’une fauvette qui se penche sur son nid pour prendre sa becquée. Sans jamais nous inquiéter, dans nos voyages, nous avons été, chaque année, chercher le grain d’or que notre oiseleur nous tendait, dans le creux de sa main, à travers l’Océan et le désert. À présent, nos ailes sont lassées ; nous allons tomber dans l’abîme, si un doigt ne nous retient. Tous les mâts sont rentrés dans le port ; toutes les villes sont fermées. Nous avons mendié chez les rois de la terre : « Donnez-nous, rois de la terre, un brin d’herbe pour nous y reposer. Donnez-nous dans vos royaumes une branche de bois sèche pour nous y asseoir une heure. » Pas un d’eux n’a pu trouver, chez lui, ni brin d’herbe, ni branche sèche. Les vallées tremblent ; les sommets frémissent comme un feuillage d’automne.


MATER CATISSIMA.

Ne craignez rien non plus : dans la tour du ciel, je vous ferai un nid de soie, au coin de ma fenêtre.


CHŒUR DES MONTAGNES.

Comme un troupeau de cavales sauvages qui s’éveillent au jour et soulèvent leurs cheveux de leur front, si un bruit leur arrive, ainsi nos croupes et nos flancs se sont dressés sous le fouet des tempêtes. Notre crinière est faite de forêts, la corne de nos pieds est faite de marbre blanc ; l’arçon de notre selle et le mors de notre bouche sont de nuage doré ; notre écume est un fleuve qui blanchit notre frein ; et nos naseaux, quand l’aiguillon nous éperonne, vomissent leur lave dans l’Océan. Tous les dieux, l’un après l’autre, ont passé sur nos sommets. De leurs trésors, nous n’avons gardé, Seigneur, que votre croix pour couvrir notre cime dans l’orage. Par nos petits sentiers, nous avons monté jour et nuit pour prendre dans nos coupes les fleuves et les fontaines. Chaque soir, nous avons enfermé, dans le fond de nos grottes, les brises embaumées et les parfums d’été que nous cueillions le jour. Pour vous plaire, chaque hiver, nous avons roulé sur nos têtes nos neiges entassées ; et nous avons gémi, au fond de nos volcans, comme un homme qui s’endort oppressé, dans son lit, sous le poids de votre nom.


VOIX DU MONT-BLANC.

J’ai mené paître devant moi mes génisses blanches : les montagnes des Alpes sont mes blanches génisses ; leurs cornes sont de neige ; elles secouent sur leurs têtes les nuages d’hiver, comme une touffe d’herbe fauchée. Pour taches sur leurs flancs, elles ont trois forêts de sapins noirs ; leurs mamelles sont de cristal ; leur queue balaie mon chemin, En mugissant sous le vent et sous la bise, elles lavent la corne de leurs pieds dans le lavoir des lacs. À leurs cols sont pendus des villes et des villages, des voix de peuples et des états croulans, comme des clochettes d’acier fin, pour être entendues de loin, dans le pâturage du Seigneur.


CHŒUR DES ALPES.

Cherchez où vous voudrez vos génisses blanches : nous ne connaissons plus votre cornemuse. Nous sommes, nous, une ronde de filles à marier qui nous donnons la main. Seigneur, changez, de grace, pour un habit de fête, notre ancienne robe de vapeurs. Pour amoureux, jamais nous n’avons eu à notre porte que l’aigle, qui nous baisait de son aile noire ; pour fiancé, que le chamois, et pour époux, que le torrent qui roule sur nos pieds. Sans faute, chaque jour nous avons porté les fleuves dans nos jattes, comme la laitière qui descend du chalet. Mais l’été est fini ; l’hiver du monde approche… Laissez-nous aussi, nous, descendre de nos cimes pour voir, à notre tour, dans la vallée, passer sur notre seuil ouvert les voyageurs, les marchands, les moines et les joueurs de chalumeaux !


LE PÈRE ÉTERNEL.

Vous avez douté une heure dans le fond de vos grottes. Allez ! je me ferai de tous vos sommets ensemble, l’un sur l’autre, un banc de pierre pour m’asseoir sur ma porte.


L’OCÉAN.

Souvenez-vous, Seigneur, du jour où vous me meniez paître pour la première fois ; souvenez-vous de l’heure où j’étais seul, sous vos yeux, dans votre immensité. Alors votre main me caressait comme son chien fidèle ; alors vous me preniez vous-même dans vos bras pour m’apprendre à bondir sur mon roc, comme un petit chamois que son père mène pour la première fois dans la prairie des Alpes. Vous m’aimiez dans ce temps-là ; ma brise était si fraîche ! mon sable était si neuf ! Je me voyais moi-même azuré et mes membres limpides jusqu’au fond de mon lit, comme une jeune fille sous ses rideaux de fiancée. Maintenant, qu’ai-je donc fait, Seigneur ? J’ai baisé mes rivages ; est-ce d’eux que vous êtes jaloux ? J’ai bercé dans mes vagues des ombres qui passaient. Quand vous m’avez quitté pour une autre, plus belle que moi, j’ai jeté mes soupirs sur le vent qui m’éveillait, sur la dalle du môle, sur la grève du rocher, dans la nasse du pêcheur, dans la voile qui m’habillait de lin. Êtes-vous jaloux de la voile, ou de la nasse du pêcheur ; ou de la grève du rocher, ou de la dalle du môle ? Je ne vois plus dans mon abîme que des carcasses de barques naufragées ; mon flot ne roule plus que des algues arrachées de ma rive ; mon sable est fait de la poussière des morts. Tant de couronnes et de sceptres rompus, tant de proues de vaisseaux, tant de villes englouties, tant de boucliers et de sabres rouillés, s’entrechoquent dans mes flots, qu’ils empêchent ma voix d’arriver jusqu’à vous !


LE PÈRE ÉTERNEL.

Tu as douté jusqu’au fond de tes vagues. Va ! je prendrai toute ton eau dans ma main pour en laver la plaie et le calice de mon fils.


CHŒUR DES ÉTOILES.

Comme un pèlerin de Palestine emporte sur son habit les coquillages de la rive, ainsi vous nous aviez attachées au bord du manteau du matin. Comme les mules d’un évêque qui s’en va à Tolède secouent sous leurs crinières des clochettes dorées, ainsi nos voix argentines pendaient et résonnaient sous la crinière noire des mules de la nuit. Pour abréger notre voyage, il ne fallait qu’une goutte de rosée où nous nous mirions en passant ; jusqu’à ce que le jour vînt à luire, nous nous contions nos rêves ; et si quelque nuage mouillait notre chevelure, nous lui demandions en souriant notre chemin dans le désert. Mais, à cette heure, l’orage nous chasse avec les feuilles dans la forêt de Josaphat.


STELLA MATUTINA.

Vous n’avez pas assez pleuré dans la nuit d’orient de la Passion, quand je tenais mon fils mort dans mes bras sur le Calvaire, et vous avez souri dès le lendemain !


CHŒUR DES ÉTOILES.

Pardonnez-nous, Marie !… Quel crime encore avons-nous fait ? Est-ce d’avoir effleuré dans la nuit les lèvres closes et la paupière d’une femme de Turquie, d’avoir baisé son turban, son poignard avec ses tresses, et encore sa ceinture dénouée sous sa tente ? Est-ce d’avoir été trop lente à me lever dans le golfe de Naples, ou trop paresseuse à me bercer aux vignes grimpantes de ses îles ? Est-ce d’avoir oublié l’heure dans les gondoles de Venise, à la porte des palais déserts, ou d’avoir pris tant de fois le message du poëte, sur sa fenêtre, pour le porter au bout de l’infini ?


LE PÈRE ÉTERNEL.

C’est assez ! Vous aussi vous avez douté votre heure, sous votre tente de lumière. Rendez-moi tous vos brillans pour m’en faire un pendant d’oreille. De l’aurore jusqu’au couchant, au loin, à l’alentour, des plis du firmament, du sommet de la vague, de la cime de l’arbre, où vous vous éveillez, rendez-moi tous vos joyaux, qui étincellent, pour m’en faire une bague à mon doigt.


CHŒUR DES FEMMES.
i.

Le chemin de la terre que nous faisons en pleurant est trop rude pour nos pieds. On s’y blesse sans épines, sans pierres on s’y meurtrit. Quand elle s’est lassée, la fleur s’est penchée sur sa tige. L’étoile fatiguée s’est reposée sur un nuage. Mais notre cœur hors d’haleine n’a plus pour s’appuyer ni nuage ni tige.

ii.

Maints soupirs, que personne n’a entendus, ont consumé notre souffle sur nos lèvres ; et un mal de chaque jour, sans nom, sans cicatrice, a usé comme une lime l’espérance dans notre sein. J’aimerais mieux compter les cheveux de ma tête que les larmes invisibles qui ont coulé dans mon ame. Sans me plaindre, dans ma maison, j’ai fait mon ouvrage, j’ai filé mon rouet, j’ai soufflé dans mes cendres ; mes cendres sont éteintes. Trop de pleurs y sont tombés l’un sur l’autre ; et le fuseau, où mes désirs murmurans roulaient et déroulaient leur lin à la veillée, s’est brisé entre mes doigts.


MATER DOLOROSA.

Pitié ! pitié ! Miserere !


CHŒUR DES FEMMES.
i.

Je n’étais rien que soupir et que rêve. Avant que mon cœur fût rempli, tous mes jours ont coulé ! ma vie s’est usée entre mes doigts, et mon ame est restée au milieu de sa tâche d’amour, comme un ouvrage qu’on laisse à peine commencé, retombe sur vos genoux, quand l’aiguille et le fil sont rompus. Je voudrais une autre vie, et la donner dès demain à celui qui m’a rendu pour la première tout un regard.

Ii.

Oui, tout un regard ! rien qu’un regard ! Et point de ciel, s’il le faut, point d’étoiles ! point de Dieu ! point de Christ ! Rien qu’un soupir, rien qu’une haleine, rien qu’une fleur qu’il a touchée. Et puis après l’abîme, la nuit sans lendemain, sur ma tête le vide, sous mes pas le néant.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Dans cet amour si long, vous seules avez gardé sans le savoir mon souvenir. La terre a été votre temps de fiançailles. Vos noces seront aux cieux. Voici pour votre dot la bague que j’ai faite de tout l’or des étoiles.


EDGAR QUINET.


Le lecteur a pu prendre une première idée d’Ahasvérus par les réflexions dont l’auteur a fait lui-même précéder ces fragmens. Peut-être serait-ce chose bonne à introduire dans nos habitudes littéraires que de pareilles expositions, qui serviraient à initier plus intimement à la pensée de l’écrivain. Il arrive trop souvent que l’on se place, à son insu, dans un point de vue tout autre que celui de l’auteur, et cette méprise empêche toute relation de se former entre l’œuvre et la critique. Ahasvérus surtout soulève dans l’art une foule de questions nouvelles, qui ne peuvent se résoudre qu’en le suivant sur son propre terrain. Cet ouvrage important, de quelque manière qu’on le juge, paraîtra vers la fin d’octobre, et il sera alors de notre part l’objet d’un examen particulier.

(N. du D.)