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Adresse d’un citoyen de Paris au roi des Français

ADRESSE

D’UN CITOYEN DE PARIS,
AU ROI DES FRANÇAIS.


Sire,

Quoique ce ne soit qu’un seul homme qui vous écrive, regardez les sentimens qu’il vous peint comme le vœu de tous les Français. Ceux qui vous aiment, ceux qui vous respectent vous parleront tous le même langage ; méfiez-vous des autres, ils vous trompent, et s’ils vous trompent, ils veulent vous perdre.

Que venez-vous de faire, Sire ? Quelle action avez-vous commise ? À quel point vous êtes-vous permis d’induire un peuple entier dans la plus affreuse erreur.

Jusqu’à présent, & depuis les commencemens de la Monarchie, l’opinion chérie de ce peuple étoit que si la bonne-foi, si la loyauté, si l’honneur s’exilaient de dessus la terre, c’étoit dans le cœur des Rois que leur Temple devoit se retrouver ; cette illusion n’est plus possible, vous la détruisez, Sire, et d’une manière bien cruelle sans doute. Regardez ce que vous mettez dans l’esprit des Français à la place de cette idée si glorieuse pour vous. Prononcez vous-même sur ce que vous voulez que nous pensions d’un homme qui nous a trahi, qui n’a craint de profaner ni le Trône où il étoit aſſis le jour du Pacte-Fédératif, ni l’Autel en face duquel il prononça le serment sacré qui le liait à sa Nation, au même instant où cette Nation se liait à lui, avec des expressions d’amour et de sensibilité dont le spectacle arrachoit des larmes à la France entière réunie dans un même champ.

Vous y avez manqué à ce serment. Sire ; vous l’avez enfreint de la manière la plus fausse et la plus perfide. Vous, le plus fort, vous qui nous commandiez, qui nous gouverniez par cet attrait invincible de l’amour et de l’union générale, vous avez employé les ruses odieuses de la foiblesse, et l’ame d’un Chevalier Français où nous ne devions trouver que des vertus, ne nous a plus offert que les vices de l’esclavage & de la servitude.

Ah ! Sire, que vous avez mal saisi vos véritables intérêts, que vous avez mal connu le peuple qui vous élévoit au-dessus de lui : séduit par vos démarches et par vos discours, ce peuple furieux avec raison contre l’abus du Gouvernement de vos anciens Ministres, commençoit à revenir sur votre compte ; il séparoit les torts de vos flatteurs des vertus qu’il aimoit à reconnoître en vous, et il disoit : le bien est l’ouvrage de son cœur, le mal est celui de ses Ministres. Heureuses et douces dispositions qui avec un peu de patience et de bonne conduite, vous eussent rendu bien plus que vous n’aviez perdu, car, Sire, vous n’aviez que des respects à Versailles, vous auriez gagné des cœurs à Paris.

Vous vous plaignez de votre situation, vous gémissez, dites-vous, dans des fers… Eh ! quel Souverain dont l’ame sera pure et honnête, quel Souverain assez éclairé pour préférer le bonheur de ses peuples à la vaine gloire du despotisme, ne consentira pas à sacrifier quelques mois de ses plaiſirs physiques à des plaisirs moraux comme ceux que vous préparoit la consommation de l’ouvrage des Repréſentans de la Nation ! Est-on d’ailleurs ſi malheureux dans le plus beau Palais de la plus belle Ville du monde, quand cette situation sur-tout n’est que momentanée, et quand elle est le moyen sûr de parvenir à la perfection du bonheur de vingt-cinq millions d’hommes ? En vous trouvant malheureux dans cette position qui feroit la félicité de bien d’autres, daignez un instant réfléchir à celle des anciennes victimes de votre despotisme, à celle de ces tristes individus qu’une seule ſignature de vous, fruit d’une séduction ou d’un égarement de tête, arrachoit du sein de leur famille en pleurs pour les précipiter éternellement dans les cachots de ces effrayantes Bastilles dont votre Royaume étoit hérissé ; à la différence énorme néanmoins, que le sort affreux de ces infortunés que je vous compare, étoit presque toujours le résultat de la cabale et de l’injustice, que ce sort étoit communément éternel, et que le vôtre. Sire, qui n’est que momentané, a pour objet de produire un jour le bonheur durable de votre Nation.

Quand on a permis de si grand maux, Sire, il faut en savoir souffrir de légers.

Les Français veulent être libres, et ils le seront ; ils savent bien que cette liberté ne peut s’acquérir qu’en se voyant encore soumis à quelques abus ; mais ces abus, vices de la manière dont on procéde à la choſe, ne sont plus comme autrefois les abus de la choſe, et cette différence que nous sentons tous, nous conſole, en nous en faisant bien vite appercevoir la fin. Notre nouvelle manière de nous gouverner doit nécessairement entraîner l’extirpation des abus nés du nouveau régime ; l’ancienne forme de votre Gouvernement les cimentoit, ils étoient inhérens à cette forme viciée par l’âge & par sa nature, ils deviennent incohérens à la nôtre, ils s’extirperont ; cette idée nous fait tout souffrir ; & la liberté qui nous tend les bras, cette liberté précieuse dont nous jouissons toujours en attendant, soutiendra notre courage, et le rendra capable de tout. N’essayez donc pas, Sire, de vous opposer à ses effets, ni de dégrader cette Nation aux yeux de l’Europe, en faiſant passer son vœu unanime pour des révoltes & des factions… Vingt-cinq millions d’hommes ne sont point des factieux : le mot de faction entraîne après lui l’idée de deux partis… il n’y en a qu’un en France, il n’y a qu’une seule et même volonté. Des bouches du Rhône aux rives de l’Escaut, des bords de l’Océan aux Alpes, le mot liberté est le cri National ; le désir d’en jouir, et d’en jouir éternellement est unanime ; ce vœu sacré est l’ouvrage de la raison, il est celui de la sagesse, et du désespoir où la mauvaise administration du règne précédent et du vôtre avoit réduit l’Empire entier. Les abus ne peuvent subsister quand la raison s’épure ; œuvres des ténèbres, comme les actions du Prince des Enfers, ce n’est que dans l’épaisse nuit du préjugé, du fanatisme & de l’esclavage qu’ils peuvent s’opérer ; le flambeau de la philosophie étincelle-t-il, ils s’éclipsent, et disparaissent sous ses feux bienfaisans comme les nuages opaques d’une nuit d’automne aux premiers rayons du ſoleil. Ce n’est plus le tems, Sire, ni de nous effrayer, ni de nous enfermer, mais c’est toujours celui de vous faire adorer, et vous le pouvez encore : ce retour de votre autorité après lequel votre ame soupire avec tant d’ardeur, ne peut être maintenant l’ouvrage que de votre conduite ; il y a longtemps que vous l’eussiez ramené, si vous eussiez voulu n’écouter que votre cœur ; & ce peuple qui, disiez-vous, dégradoit votre Couronne l’eût insensiblement replacée sur votre front. Elle va l’être encore, Sire, et l’on vous la rendra plus belle, plus digne du vrai Monarque d’une Nation telle que la nôtre ; c’est vous qui régnerez, ce ne seront plus vos Ministres ; vous régnerez par la loi, par le cœur de vos sujets. Oh ! quel plus bel Empire ! Vous vouliez le perdre, Sire, vous vouliez le perdre en nous fuyant ! Et quel motif pouvoit vous engager à une telle conduite ? Permettez-nous de les discuter une minute ; étoit-ce comme émigrant que vous sortiez de France ? Prétendiez-vous aller végéter en particulier dans quelque coin obscur de l’Europe ? Dans cette supposition, quelle faiblesse ! Vouliez-vous rentrer en France les armes à la main et regagner Versailles sur des monceaux de morts ; sous ce rapport que de cruautés, que de sang votre main auroit répandu ! Car n’en doutez pas. Sire, il n’est pas un seul Français, tous parlent ici par ma bouche, pas un seul qui n’eût préféré la mort à la renaissance des abus de votre ancien despotisme. Vous les en avez lassés, que dis-je, vous les en avez écrasés ; ils n’en veulent plus : l’honneur y tient d’ailleurs, et vous savez que l’honneur est le sentiment le plus actif dans le cœur de l’homme et sur-tout dans celui des Français.

De quel œil, grand Dieu ! nous verroient les Nations de la terre dont nous fixons tous les regards, si nous faiblissions maintenant ! nous en deviendrions à la fois et la fable et le jouet ; non Sire, nous ne foiblirons pas, nous ne le pouvons point. Si vous voulez régner que ce soit sur une Nation libre ; c’est elle qui vous installe ; qui vous nomme son chef ; c’est elle qui vous place sur son trône, et non pas le Dieu de l’Univers comme on avoit la faiblesse de le croire autrefois. Aux regards de cet Être suprême tous les hommes sont égaux. L’homme voit-il la reine des fourmis ? Dieu peut-il voir le roi des hommes ? Votre grandeur est donc notre seul ouvrage ; rendez-vous-en digne, vous la conserverez toujours ; eh ! n’est-il donc pas mille fois plus flatteur, pour l’orgueil, d’être le Chef d’une Nation par l’amour de cette même Nation que d’en être le tyran parce qu’ainsi l’a voulu le sort. Votre naissance donnoit aux François un Roi dont ils ne veulent plus ; votre conduite peut encore, dans votre même personne, leur rendre un chef qui sera l’ouvrage de leur amour.

Quelle différence, Sire ! que votre délicatesse la sente ; préférez donc cette manière de régner à celle qui n’étoit due qu’au hasard ; préférez les sentimens précieux de cette Nation, qui vous appréciant devra vous aimer, aux conseils bas et politiques des courtisans corrompus qui vous entourent, des prêtres fanatiques qui vous ſéduisent.

Malgré vos fautes, Sire, vous pouvez en les réparant, prétendre encore à vous voir assis au Temple de Mémoire, près des Titus et des Vespasiens. En agissant comme vous le faisiez, votre nom n’eût inspiré, comme celui des Caligule & des Heliogabale, que l’horreur et l’indignation.

Je vous le dis avec douleur, Sire, tous les visages, le jour de votre honteuse évasion, n’étoient empreints que de ces sentimens ; j’eus cent fois mieux aimé pour vous y lire de la colere, mais on n’y voyoit, hélas ! que du mépris. On arracha vos armes, on effaça votre nom, peu s’en fallut qu’on ne brisât les statues de vos ancêtres. Henri, du fond de son tombeau, vous eût crié : Perfide, voilà ton ouvrage ! Un jour de plus vous alliez devenir un objet d’horreur, vous, qui la veille aviez excité mille applaudissemens au spectacle[1], à la seule peinture de l’amour que tous les Citoyens vous portoient. Or qu’est une démarche, Sire, qui produit dans une seule nuit des impressions si différentes ! Qualifiez-la vous-même, et dites si vous croyez qu’il puisse en être une et plus imprudente et plus criminelle.

Tous les cœurs se r’ouvrent à l’espoir en entendant annoncer votre retour ; tous se disposent à vous pardonner. Écoutez ce qu’on dit, Sire, ce n’est plus vous qui nous avez trompé ; vous l’avez été ; cette fuite est l’ouvrage de vos prêtres & de vos courtisans ; vous avez été séduit ; jamais vous n’auriez conçu ce projet sans eux ; saisissez ces dispositions, Sire, pour regagner les cœurs que vous avez aigris, vous le pouvez, tout vous l’assure. Et s’il est vrai, comme cela ne paroît que trop positif, que ce soit la compagne de votre sort qui vous ait donné de tels conseils, ne l’exposez pas plus long-temps à la vengeance des Français ; sachez vous en séparer ; elle ne vous est plus nécessaire ; renvoyez-la dans sa Patrie, qui ne s’en eſt défait que pour distiller et plus long-temps et plus sûrement sur la France les vénins destructeurs de la haine quelle eut pour elle de tous les temps. Nous la verrons partir de bon cœur, pas un de nous ne lui manquera, mais pas un ne la retiendra. Nous excuserons dans elle son sexe et sa patrie ; faites ce sacrifice, il est utile à votre bonheur, à votre tranquillité ; il vous rendra l’amour des Français, que vous ne mériterez jamais de perdre quand vous vous conduirez d’après vous-même, mais qui se changera bientôt en haine ou en mépris quand on ne verra plus dans votre personne que l’instrument facile de la bassesse des uns et de la méchanceté des autres.

Vous me prenez peut-être, à ce langage, pour un ennemi de la Monarchie et du Monarque, non, Sire, je ne le suis point ; personne au monde n’est plus intimement persuadé que moi que l’Empire François ne peut être gouverné que par un Monarque, mais il faut que ce Monarque, élu par une Nation libre, soit fidèlement soumis à la Loi… À la Loi faite par les Représentans de cette Nation seule en droit de les promulguer, parceque la puissance ne peut résider que dans elle, et que le pouvoir dont vous jouissez, n’étant qu’un pouvoir confié, il vous est impossible d’en user autrement que pour la gloire et la grandeur de ceux qui vous le confient… Je finis. Sire, puisse votre exemple éclairant vos contemporains et vos successeurs sur le Trône, leur apprendre à respecter les peuples qu’ils ont l’honneur de gouverner ; puissent-ils à cette terrible école se bien convaincre que les rênes qui leur sont remises par des hommes libres et égaux d’après les Loix de la Nature, sont dans leurs mains comme le gouvernail que le maître du vaisseau remet à son pilote, et qu’ils deviennent ainsi que lui, éternellement responsables et devant Dieu et devant les hommes, de la manière dont ils les tiennent.


  1. Aux Italiens dans les couplets de Pierre-le-Grand.