Actes et paroles/Pendant l’exil/1852






I. EN QUITTANT LA BELGIQUEModifier

À Anvers, le 1er août 1852.

En décembre 1851, Victor Hugo fut un des cinq représentants du peuple élus par la gauche pour diriger la résistance et combattre le coup d’état. Ce comité des Cinq lutta depuis le 2 décembre jusqu’au 6, et dut changer vingt-sept fois d’asile. Le massacre des boulevards, le jeudi 4, assura la victoire du crime et ôta toute chance de succès aux défenseurs de la loi. Victor Hugo, caché dans Paris, et en communication avec les principaux hommes des faubourgs, voulut rester le plus longtemps possible à la disposition du peuple et épuiser jusqu’à la dernière chance de résistance. Le 11, tout espoir était évanoui. Victor Hugo ne quitta Paris que ce jour-là. Il alla à Bruxelles. Là il écrivit l’Histoire d’un crime et Napoléon le Petit. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider. Cette loi, faite exprès pour Victor Hugo, décrétait des pénalités contre la pensée libre et déclarait sacrés et inviolables en Belgique tous les princes, crimes compris. Elle s’appela du nom de son inventeur, un nommé Faider. Ce Faider était, à ce qu’il paraît, magistrat. Victor Hugo dut chercher un autre asile. Le 1er août, il s’embarqua à Anvers pour l’Angleterre. Les proscrits français, réfugiés en Belgique, vinrent l’accompagner jusqu’à l’embarquement. L’élite des libéraux belges se joignit aux proscrits français. Il y eut une sorte de séparation solennelle entre ces hommes, dont plusieurs devaient mourir dans l’exil. On adressa à Victor Hugo des paroles d’adieu, auxquelles il répondit :

Frères proscrits, amis belges,

En répondant à tant de cordiales paroles qui s’adressent à moi, souffrez que je ne parle pas de moi et trouvez bon que je m’oublie. Qu’importe ce qui m’arrive ! J’ai été exilé de France pour avoir combattu le guet-apens de décembre et m’être colleté avec la trahison ; je suis exilé de Belgique pour avoir fait Napoléon le Petit. Eh bien ! je suis banni deux fois, voilà tout. M. Bonaparte m’a traqué à Paris, il me traque à Bruxelles ; le crime se défend ; c’est tout simple. J’ai fait mon devoir, et je continuerai de faire mon devoir. N’en parlons plus. Certes, je souffre de vous quitter, mais est-ce que nous ne sommes pas faits pour souffrir ? Mon cœur saigne ; laissons-le saigner. Ne nous appelons-nous pas les sacrifiés ?

Permettez donc que je laisse de côté, ce qui me touche, pour remercier Madier-Montjau de ses généreuses effusions, Charras de ses grandes et belles paroles, Deschanel de sa noble et charmante éloquence, Dussoubs et Agricol Perdiguier de leur adieu touchant, et vous-mêmes, nos amis de Belgique, de vos fraternelles sympathies si fermement exprimées ; je ne sache rien de mieux, au moment de quitter cette terre hospitalière, au moment de nous séparer peut-être pour ne plus nous revoir, qu’une dernière malédiction à Louis Bonaparte et une dernière acclamation à la république.

Vive la république, amis !

( On crie de toutes parts : Vive la république ! L’orateur reprend :)

Il y a des gens qui disent : La république est morte. Eh bien ! si elle est morte, que le monde, absorbé à cette heure dans l’assouvissement joyeux et brutal des intérêts matériels, détourne un moment la tête, et qu’il regarde l’exil saluer le tombeau !

Proscrits, si la république est morte, veillons le cadavre ! allumons nos âmes, et laissons-les se consumer comme des cierges autour du cercueil ; restons inclinés devant l’idée morte, et, après avoir été ses soldats pour la défendre, soyons ses prêtres pour l’ensevelir.

Mais non, la république n’est pas morte !

Citoyens, je le déclare, elle n’a jamais été plus vivante. Elle est dans les catacombes, ce qui est bon. Ceux-là seuls la croient morte qui prennent les catacombes pour le tombeau. Amis, les catacombes ne sont pas le sépulcre, les catacombes sont le berceau. Le christianisme en est sorti la tiare en tête ; la république en sortira l’auréole au front. La république morte, grand Dieu ! mais elle est immortelle ! Mais à quel moment dit-on cela ! au moment où elle a, en France seulement, deux mille massacrés, douze cents suppliciés, dix mille déportés, quarante mille proscrits ! La république morte ! mais regardez donc autour de vous. La terre d’exil, les pontons, les bagnes, Bellisle, Mazas, l’Afrique, Cayenne, les fossés du Champ de Mars, le cimetière Montmartre, sont pleins de sa vie ! Citoyens, la démocratie, la liberté, la république est notre religion à nous. Eh bien ! passez-moi cette expression, les martyrs sont le combustible des religions. Plus il y en a dans le brasier, plus la flamme monte, plus l’idée grandit, plus, la vérité illumine. À cette heure, proscrits, je le répète, la république est plus vivante et plus éblouissante que jamais, ayant pour splendeur toutes vos misères.

Et, au besoin, je n’en voudrais pas d’autre preuve que ce reflet d’on ne sait quelle aurore qui éclaire en ce moment tous vos visages, à vous, bannis, qui m’entourez. Qu’y a-t-il en effet dans vos yeux et sur vos fronts ? La joie. La sainte joie des victimes. Sans compter la ville natale évanouie, la fortune perdue, le travail brisé, le pain qui manque, les habitudes rompues, le foyer détruit, chacun de vous a au cœur un père, une mère, des frères, des enfants, dont il a fallu se séparer, une femme aimée et quittée, quelque amour meurtri et saignant ; vous souffrez, vous vous tordez sur ces charbons ardents ; mais vous levez la tête, et votre œil dit : nous sommes contents. C’est que vous savez que la république, votre foi, votre idée-patrie, puise une vie nouvelle dans vos tortures. Vos douleurs sont une affirmation. Le bûcher flamboie ; le martyr rayonne.

Vive la république, citoyens !

( On crie : Vive la république ! Une voix dit : Un mot aux amis belges ! Victor Hugo continue :)

Je viens d’entendre une voix me crier : un mot aux amis belges ! Est-ce que vous croyez par hasard que je vais les oublier ? ( Non ! non !) Les oublier dans cet adieu ! eux qui nous ont suivis jusqu’ici, eux qui nous entourent à cette heure de leur foule intelligente et cordiale, eux qui blâment si énergiquement les faiblesses de leur gouvernement, les oublier ! jamais ! Petite nation, ils se sont conduits comme un grand peuple. Ils sont accourus au-devant de nous,-vous vous en souvenez, bannis ! -quand nous arrivions à leur frontière après le 2 décembre, proscrits, chassés, poursuivis, la sueur au front, l’oreille encore pleine de la rumeur du combat, la glorieuse boue des barricades à nos habits ! ils n’ont pas repoussé notre adversité ; ils n’ont pas eu peur de notre contagion ; gloire à eux ! ils ont fait, grandement et simplement, asseoir à leur foyer cette espèce de pestiférés qu’on appelle les vaincus.

Amis belges, j’arrive donc à vous sans transition. Vous êtes nos hôtes, c’est-à-dire nos frères. On n’a pas besoin de transition pour tendre la main à des frères.

L’un de vous, tout à l’heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant à M. Bonaparte, attestait en termes éloquents votre nationalité, et jurait de mourir pour la défendre. C’est bien ; je l’approuve. Nous tous français qui sommes ici, nous l’approuvons.

Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s’il vient une nuit,-c’est son heure,-heurter vos frontières, traînant à sa suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,-marcher en tête n’est pas sa manière,-poussant devant lui ce qu’il appelle aujourd’hui la France, cette armée maintenant dénationalisée, ces régiments dont il a fait des hordes, ces prétoriens qui ont violé l’assemblée nationale, ces janissaires qui ont sabré la constitution, ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu être des héros et dont il a fait des brigands ; s’il arrive à vos frontières, cet homme, déclarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte à vous qui êtes l’honneur, vous apportant l’esclavage à vous qui êtes la liberté, vous apportant le vol à vous qui êtes la probité, oh ! levez-vous, belges, levez-vous tous ! recevez Louis Bonaparte comme vos aïeux les nerviens ont reçu Caligula ! courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues ; prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines ; sautez sur la vieille épée d’Arteveld, sautez sur le vieux bâton ferré de Coppenole, remettez, s’il le faut, des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand ; vous en trouverez à Notre-Dame de Hal ! criez aux armes ! ce n’est pas Annibal qui est aux portes, c’est Schinderhannes ! Sonnez le tocsin, battez le rappel ; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles, faites la guerre des buissons ; luttez pied à pied, défendez-vous, frappez, mourez ; souvenez-vous de vos pères qui ont voulu vous léguer la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez léguer la liberté ! Empruntez à Waterloo son cri funèbre : la Belgique meurt et ne se rend pas !

Si le Bonaparte vient, faites cela !

Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumière, agitant au vent joyeux des révolutions un drapeau d’une seule couleur sur lequel, vous lirez : Fraternité des Peuples. États-Unis d’Europe,-grande, libre, fière, tendre, sereine, des épis et des lauriers dans les mains, la France, la vraie France vient à vous, oh ! levez-vous encore cette fois, belges, mais pour remplacer le bâton ferré par le rameau fleuri ! levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire : Salut !

Levez-vous pour lui tendre la main, à notre mère, comme nous, ses fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous vous les ouvrons. Car cette France-là, ce ne sera pas la conquérante, ce sera l’initiatrice ; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera la France qui délivre ; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce sera la France des nations !

Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse, comme, proscrite, vous l’avez accueillie. Car c’est elle que vous acclamez en ce moment ; car c’est la France qui est ici. C’est elle qui, à cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours relevée et consolée par vous, pleure à la porte de vos villes sous la blouse de l’ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exilé.

Amis, la persécution et la douleur, c’est aujourd’hui ; les États-Unis d’Europe, les Peuples-Frères, c’est demain. Lendemain inévitable pour nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les angoisses et les duretés du moment qui passe, fixons notre pensée sur ce lendemain splendide, déjà visible pour elle, sur cette immense échéance de la liberté et de la fraternité. C’est dans cette contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France. Quelquefois, comme je vous le rappelais tout à l’heure, dans la nuit lugubre où vous êtes, on s’étonne de voir dans vos yeux tant de lumière. Cette lumière, c’est la clarté de l’avenir dont vous êtes pleins.

Citoyens français et belges, en face des tyrans, levons haut les nationalités ; en présence de la démocratie, inclinons-les. La démocratie, c’est la grande patrie. République universelle, c’est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les nationalités et les patries devront pousser le cri de guerre ; l’œuvre faite, l’unité, la sainte unité humaine déposera au front de toutes les nations le baiser de paix. Montons d’échelon en échelon, d’initiation en initiation, de douleur en douleur, de misère en misère, aux grandes formules. Que chaque degré franchi élargisse l’horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l’allemand, du belge, de l’italien, de l’anglais, du français, c’est le citoyen ; il y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c’est l’homme. La fin des nations, c’est l’unité, comme la fin des racines, c’est l’arbre, comme la fin des vents, c’est le ciel, comme la fin des fleuves, c’est la mer. Peuples ! il n’y a qu’un peuple. Vive la république universelle !

II EN ARRIVANT A JERSEYModifier

Le 5 août 1852.


Victor Hugo ne fit que traverser l’Angleterre. Le 5 août, il débarqua à Jersey. Il fut reçu à son arrivée par le groupe des proscrits français, qui l’attendaient sur le quai de Saint-Hélier.

Citoyens,

Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec attendrissement de l’adieu de nos amis de Belgique. J’ai quitté la France sur le quai d’Anvers, je la retrouve sur la jetée de Saint-Hélier.

Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle : toutes les divisions oubliées, toutes les nuances républicaines réconciliées ; une concorde profonde, tous les systèmes ralliés au drapeau de l’Idée, le rapprochement des proscrits dans les bras de l’affliction ; chacun cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en faire son frère ; toutes les rancunes évanouies dans le doux et fier sourire du malheur ; j’ai vu cela, j’en viens, j’en ai le cœur plein, c’est beau. Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des autres, tous les démocrates et tous les socialistes ne faisant plus qu’un seul républicain ; pas un regard farouche, pas un front à l’écart ; nulle exclusion ; tous les passés honnêtes s’acceptant, toutes les dates de l’épreuve fraternisant, toutes les natures les plus diverses mises d’accord, toutes, depuis les militants jusqu’aux philosophes, depuis Charras, l’homme de guerre, jusqu’à Agricol Perdiguier, l’homme de paix ; depuis ceux qui, enfants de troupe de l’Idée, ont eu le bonheur de naître et de grandir dans la foi républicaine, jusqu’à ceux qui, comme moi, nés dans d’autres rangs, ont monté de progrès en progrès, d’horizon en horizon, de sacrifice en sacrifice, à la démocratie pure.

J’ai vu cela, je le répète, et c’est à nous, les nouveaux venus, d’en féliciter la république.

Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les républicains d’après Février, nous sommes, je le sais et j’y insiste, les ouvriers de la dernière heure ; mais on peut s’en vanter, quand cette dernière heure a été l’heure de la persécution, l’heure des larmes, l’heure du sang, l’heure du combat, l’heure de l’exil.

J’ai vu en Belgique l’admirable spectacle de la souffrance doucement et fermement supportée. Tous prennent part aux amertumes de l’épreuve comme à un banquet commun. Ils s’aiment et ils croient. Oh ! vous qui êtes leurs frères, laissez-moi, par une dernière illusion, prolonger ici l’adieu que je leur ai fait ! Laissez-moi glorifier ces hommes qui souffrent si bien ! ces ouvriers arrachés à la ville qui nourrissait leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans déracinés du champ natal ; et les autres non moins méritants, lettrés, professeurs, artistes, avocats, notaires, médecins, car toutes les professions ont eu tous les courages ; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chassés, ces persécutés, et, au milieu de tous, ces représentants du peuple qui, après avoir lutté trois ans à la tribune contre une coalition de réactions, de trahisons et de haines, ont lutté quatre jours dans la rue contre une armée ! Ces représentants, je les ai connus, ils sont mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions, je les ai vus dans les mêlées ; je les ai vus sur le penchant des catastrophes ; j’ai vu leur calme dans les barricades ; j’ai vu, ce qui est plus rare que le courage militaire, leur front intrépide dans les luttes parlementaires, pendant que l’avenir mystérieux les menaçait, pendant que les fureurs de la majorité s’acharnaient sur eux, pendant que la presse monarchique, c’est-à-dire anarchique, les insultait, que les journaux bonapartistes, complices des préméditations sinistres de l’Élysée, leur prodiguaient à dessein la boue et l’injure, et que la calomnie les faisait bons pour la proscription.

Je les ai vus ensuite après l’écroulement, dans la peine, dans la grande épreuve, conduisant au désert de l’exil la lugubre colonne des sacrifiés, et, moi qui les aimais, je les ai admirés.

Voilà ce que j’ai vu en Belgique, voilà, je le sais, ce que je vais revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la France a besoin, ce beau spectacle de la fraternité pratiquée devant lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n’est point la seule à le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la Méduse, sur tous les autres points où les naufragés de la proscription se sont groupés ; il se retrouve particulièrement à Jersey. Je vous en remercie, amis, au nom de notre malheur !

Oh ! scellons, consolidons, cimentons cette concorde ! abjurons toute dissidence et tout désaccord ! puisque nous n’avons plus qu’une couleur à notre drapeau, la pourpre, n’ayons plus qu’un sentiment dans nos âmes, la fraternité ! La France, je le répète, a besoin de nous savoir unis. Divisés, nous la troublons ; unis, nous la rassurons. Soyons unis pour être forts, et soyons unis pour être heureux !

Heureux ! quel mot ! Et peut-on le prononcer, hélas, quand la patrie est loin, quand la liberté est morte ? Oui, si l’on aime. S’aimer dans l’affliction, c’est le bonheur du malheur.

Et comment ne nous aimerions-nous pas ? Y a-t-il quelque douleur qui n’ait pas été également partagée à tous ? Nous avons le même malheur et la même espérance. Nous avons sur la tête le même ciel et le même exil. Ce que vous pleurez, je le pleure ; ce que vous regrettez, je le regrette ; ce que vous espérez, je l’attends. Étant pareils par le sort, comment ne serions-nous pas frères par l’esprit ? La larme que nous avons dans les yeux s’appelle France, le rayon que nous avons dans la pensée s’appelle république. Aimons-nous ! Souffrir ensemble, c’est déjà s’aimer. L’adversité, en perçant nos cœurs du même glaive, les a traversés du même amour.

Aimons-nous pour la patrie absente ! aimons-nous pour la république égorgée ! aimons-nous contre l’ennemi commun !

Notre but, c’est un seul peuple ; notre point de départ, ce doit être une seule âme. Ébauchons l’unité par l’union.

Citoyens, vive la république ! Proscrits, vive la France !

III DECLARATION À PROPOS DE L’EMPIREModifier

Jersey, 31 octobre 1852.


AU PEUPLE

Citoyens,

L’empire va se faire. Faut-il voter ? Faut-il continuer de s’abstenir ? Telle est la question qu’on nous adresse.

Dans le département de la Seine, un certain nombre de républicains, de ceux qui, jusqu’à ce jour, se sont abstenus, comme ils le devaient, de prendre part, sous quelque forme que ce fût, aux actes du gouvernement de M. Bonaparte, sembleraient aujourd’hui ne pas être éloignés de penser qu’à l’occasion de l’empire une manifestation opposante de la ville de Paris, par la voie du scrutin, pourrait être utile, et que le moment serait peut-être venu d’intervenir dans le vote. Ils ajoutent que, dans tous les cas, le vote pourrait être un moyen de recensement pour le parti républicain ; grâce au vote, on se compterait.

Ils nous demandent conseil.

Notre réponse sera simple ; et ce que nous dirons pour Paris, peut être dit pour tous les départements.

Nous ne nous arrêterons point à faire remarquer que M. Bonaparte ne s’est pas décidé à se déclarer empereur sans avoir au préalable arrêté avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de dépasser les 7,500,000 de son 20 décembre. À l’heure qu’il est, huit millions, neuf millions, dix millions, son chiffre est fait. Le scrutin n’y changera rien. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que c’est que le « suffrage universel » de M. Bonaparte, ce que c’est que les scrutins de M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de la ville de Lyon, recensement du parti républicain, est-ce que cela est possible ? Où sont les garanties du scrutin ? où est le contrôle ? où sont les scrutateurs ? où est la liberté ? Songez à toutes ces dérisions. Qu’est-ce qui sort de l’urne ? la volonté de M. Bonaparte. Pas autre chose. M. Bonaparte a les clefs des boîtes dans sa main, les Oui et les Non dans sa main, le vote dans sa main. Après le travail des préfets et des maires terminé, ce gouvernant de grands chemins s’enferme tête-à-tête avec le scrutin, et le dépouille. Pour lui, ajouter ou retrancher des voix, altérer un procès-verbal, inventer un total, fabriquer un chiffre, qu’est-ce que c’est ? un mensonge, c’est-à-dire peu de chose ; un faux, c’est-à-dire rien.

Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons à vous dire, le voici :

M. Bonaparte trouve que l’instant est venu de s’appeler majesté. Il n’a pas restauré un pape pour le laisser à rien faire ; il entend être sacré et couronné. Depuis le 2 décembre, il a le fait, le despotisme ; maintenant il veut le mot, l’empire. Soit.

Nous, républicains, quelle est notre fonction ? quelle doit être notre attitude ?

Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi ; Louis Bonaparte est hors l’humanité. Depuis dix mois que ce malfaiteur règne, le droit à l’insurrection est en permanence et domine toute la situation. A l’heure où nous sommes, un perpétuel appel aux armes est au fond des consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se révolte dans toutes les consciences arrive bien vite à armer tous les bras.

Amis et frères ! en présence de ce gouvernement infâme, négation de toute morale, obstacle à tout progrès social, en présence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la république et violateur des lois, de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le français digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s’il y a quelque part des semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel et des parodies d’appel à la nation ; il ne s’informe pas s’il y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s’il y a un troupeau qu’on appelle le sénat et qui délibère et un autre troupeau qu’on appelle le peuple et qui obéit ; il ne s’informe pas si le pape va sacrer au maître-autel de Notre-Dame l’homme qui,-n’en doutez pas, ceci est l’avenir inévitable,-sera ferré au poteau par le bourreau ; -en présence de M. Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu’une chose et n’a qu’une chose à faire : charger son fusil et attendre l’heure.

IV BANQUET POLONAISModifier

ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION DE POLOGNE

29 novembre 1852.


Proscrits de Pologne,

Vous prononcez mon nom au milieu de cette fête, destinée à honorer vos grandes luttes. Vous me faites appel. Je me lève.

Cette solennité m’est chère. Elle m’est chère doublement, et savez-vous pourquoi, citoyens ? ce n’est pas seulement parce qu’elle rappelle à nos mémoires votre héroïque réveil de 1830, c’est aussi, c’est surtout parce qu’elle glorifie une révolution, au jour, presqu’à l’heure où la servitude vote l’empire.

Oui, ceci me plaît, ceci me convient. Cette communion, à laquelle j’assiste, cette communion de la France exilée et de la Pologne proscrite dans un illustre souvenir, dans une date mémorable, a le haut caractère d’un acte de foi. Oui, citoyens, c’est au moment où il semble que les cercueils se ferment qu’il faut affirmer la vie.

Qu’aujourd’hui, ici, dans cette île, à l’instant où, en France, on salue empereur le bandit du 2 décembre, que vos voix généreuses, que vos paroles inspirées, que vos chants patriotiques répondent, comme un écho de la conscience humaine, à ces acclamations infâmes !

Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en présence de la date qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.

La Pologne ! le 29 novembre 1830 ! quelle nation ! quel anniversaire ! Citoyens, aujourd’hui, tout au travers de cet amas énorme de contrats exécrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le droit public actuel de l’Europe, au milieu de ces brocantages de territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au milieu de ce tas odieux de parchemins scellés de tous les sceaux impériaux et royaux qui a pour première page le traité de partage, de 1772 et pour dernière page le traité de partage de 1815, on voit un trou, un trou profond, terrible, menaçant, une plaie béante qui perce la liasse de part en part. Et ce trou, qui l’a fait ? le sabre de la Pologne. En combien de coups ? en un seul. Et quel jour ? le 29 novembre 1830.

Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment était venu d’empêcher la prescription de sa nationalité, et ce jour-là, elle a donné ce coup de sabre effrayant.

Depuis, ce sabre a été brisé. L’ordre, on a dit ce mot hideux, l’ordre a régné à Varsovie ! Ce peuple, qui était un héros, est redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galérien. Des princes dignes du bagne ont remis à la chaîne ce forçat digne de l’auréole.

O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils de l’Europe, avec amertume. Mon cœur se serre en songeant à vous. Le traité de 1772, perpétré et commis à la face de la France, en pleine lumière de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traité de 1772 est la grande tache du dix-huitième siècle comme le 2 décembre est la grande honte du dix-neuvième. Pendant toute une longue période historique,-et je n’ai pas attendu ce jour pour le dire, je le rappelais le 19 mars 1846 à l’assemblée politique dont je faisais partie,-depuis les premières années de Henri II jusqu’aux dernières années de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, périodiquement épouvanté par la crue formidable des turcs. L’Europe a vécu, a grandi, a pensé, s’est développée, a été heureuse, est devenue Europe derrière ce boulevard. La barbarie, marée montante, écumait sur la Pologne comme l’océan sur la falaise, et la Pologne disait à la barbarie comme la falaise à l’océan : tu n’iras pas plus loin. Cela a duré trois cents ans.

Quelle a été la récompense ? Un beau jour, l’Europe, que la Pologne avait sauvée de la Turquie, a livré la Pologne à la Russie. Et, aveuglement qui est un châtiment ! en commettant un crime, l’Europe ne s’est pas aperçue qu’elle faisait une sottise. La situation continentale avait changé ; la menace ne venait plus du même côté. Le dix-huitième siècle, préparation en toute chose du dix-neuvième, est marqué par la décroissance du sultan et par la croissance du czar. L’Europe ne s’était pas rendu compte de ce phénomène. Pierre Ier, et son rude précepteur Charles XII, avaient changé la Moscovie en Russie. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la Turquie s’en allait, la Russie arrivait. La gueule ouverte désormais, ce n’était plus la Turquie, c’était la Russie. Le rugissement sourd qu’on entendait ne venait plus de Stamboul, il venait de Pétersbourg. Le péril s’était déplacé, mais la Pologne était restée. Chose frappante, elle était providentiellement placée aussi bien pour résister aux russes que pour repousser les turcs. Cette situation étant donnée, en 1772, qu’a fait l’Europe ? La Pologne était la sentinelle. L’Europe l’a livrée. À qui ? à l’ennemi.

Et qui a fait cette chose sans nom ? les diplomates, les cervelles politiques du temps, les hommes d’état de profession. Or, ce n’est pas seulement ingrat, c’est inepte. Ce n’est pas seulement infâme, c’est bête.

Aujourd’hui, l’Europe porte la peine du crime. À son tour, le cadavre de la Pologne livre l’Europe à la Russie.

Et la Russie, citoyens, est un bien autre péril que n’était la Turquie. Toutes deux sont l’Asie ; mais la Turquie était l’Asie chaude, colorée, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut féconder ; la Russie est l’Asie froide, l’Asie pâle et glacée, l’Asie morte, la pierre du sépulcre qui tombe et ne se relève plus. La Turquie, ce n’était que l’islamisme ; c’était féroce, mais cela n’avait pas de système. La Russie est quelque chose d’autrement redoutable, c’est le passé debout, qui s’obstine à vivre et à épouser le présent. Mieux vaut la morsure d’un léopard que l’étreinte d’un spectre. La Turquie n’attaquait qu’une forme de civilisation, le christianisme, forme dont la face catholique est déjà morte ; la Russie, elle, veut étouffer toute la civilisation d’un coup et à la fois dans la démocratie. Ce qu’elle veut tuer, c’est la révolution, c’est le progrès, c’est l’avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit : j’ai un ennemi, l’esprit humain.

Je résume ceci d’un mot. Après les turcs, la Grèce a survécu ; l’Europe ne survivrait pas après les russes.

O polonais, je vous le dis du fond de l’âme, je vous admire. Vous êtes les aînés de la persécution. Cette coupe d’amertume où nous buvons aujourd’hui, nous y trouvons la trace de vos lèvres. Vous portez les chevrons de l’exil. Vos frères sont en Sibérie comme les nôtres sont en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.

Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple ! Lève la tête dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job des nations, tes plaies, sont des gloires.

Nous saluons ton histoire et l’histoire de tous les peuples qui ont souffert et qui ont lutté.

Cette réunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, évoquent à nos yeux tous les grands souvenirs révolutionnaires, tous les grands hommes libérateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris, tous les vaillants lutteurs du progrès, tous les glorieux martyrs de l’idée, à ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette salle, est-ce qu’il ne vous semble pas comme à moi les voir au-dessus de nos têtes ? Est-ce qu’il n’y a pas là, autour de cette date splendide, comme une nuée lumineuse où ces triomphateurs, nos vrais ancêtres, nous apparaissent et nous sourient ? Regardez-les, contemplez-les comme moi, ces transfigurés ! Eux aussi ont souffert. Au jour mystérieux qui sort de la tombe, ceux qui n’étaient que des hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d’épines qui faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de lauriers et font rayonner le front des fantômes.

Citoyens, cinq nations sont ici représentées, la Pologne, la Hongrie, l’Allemagne, l’Italie et la France, cinq nations illustres devant le genre humain, aujourd’hui couchées dans la fosse.

Les hommes de despotisme en frémissent de joie. Leur joie a tort. Je ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassinées, ces grandes nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n’ont pas d’âme, ne savent pas que les peuples en ont une.

Quand les tyrans ont scellé sur un peuple la pierre du tombeau, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils croient avoir enfermé une nation dans la tombe, ils y ont enfermé une idée. Or, la tombe ne fait rien à qui ne meurt pas, et l’idée est immortelle. Citoyens, un peuple n’est pas une chair ; un peuple est une pensée ! Qu’est-ce que la Pologne ? c’est l’indépendance. Qu’est-ce que l’Allemagne ? c’est la vertu. Qu’est-ce que la Hongrie ? c’est l’héroïsme. Qu’est-ce que l’Italie ? c’est la gloire. Qu’est-ce que la France ? c’est la liberté. Citoyens, le jour où l’indépendance, la vertu, l’héroïsme, la gloire et la liberté mourront, ce jour-là, ce jour-là seulement, la Pologne, l’Allemagne, la Hongrie, l’Italie et la France seront mortes.

Ce jour-là, citoyens, l’âme du monde aurait disparu.

Or, l’âme du monde, c’est Dieu.

Citoyens, buvons à l’idée qui ne meurt pas ! buvons aux peuples qui ressuscitent !