Œuvres poétiques de Chénier/Moland, 1889/À Fanny

Œuvres poétiques, Texte établi par Louis MolandGarnierVolume 2 (p. 260-261).

IV[1]

À FANNY[2]


Non, de tous les amants les regards, les soupirs
Ne sont point des piéges perfides.
Non, à tromper des cœurs délicats et timides,
Tous ne mettent point leurs plaisirs.
Toujours la feinte mensongère
Ne farde point de pleurs, vains enfants des désirs,
Une insidieuse prière.

Non, avec votre image, artifice et détour
Fanny, n’habitent point une âme :
Des yeux pleins de vos traits, sont à vous. Nulle femme
Ne leur paraît digne d’amour.
Ah ! la pâle fleur de Clytie
Ne voit au ciel qu’un astre ; et l’absence du jour
Flétrit sa tête appesantie.

Des lèvres d’une belle un seul mot échappé,
Blesse d’une trace profonde
Le cœur d’un malheureux qui ne voit qu’elle au monde.

Son cœur pleure en secret frappé,
Quand sa bouche feint de sourire.
Il fuit ; et jusqu’au jour de son trouble occupé,
Absente, il ose au moins lui dire :

« Fanny, belle adorée aux yeux doux et sereins,
Heureux qui n’ayant d’autre envie
Que de vous voir, vous plaire et vous donner sa vie,
Oublié de tous les humains,
Près d’aller rejoindre ses pères,
Vous dira, vous pressant de ses mourantes mains :
Crois-tu qu’il soit des cœurs sincères ? »

  1. Édition 1819.
  2. Le titre est de la main du premier éditeur.