Œuvres complètes de Shakespeare/Traduction Hugo, 1868/Tome 7/Troisième histoire tragique

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APPENDICE.


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TROISIÈME HISTOIRE TRAGIQUE


Extraite des œuvres italiennes de Bandel et mise en langue française


Par Pierre Boisteau, surnommé Launay.




DE DEUX AMANTS DONT L’UN MOURUT DE VENIN, L’AUTRE DE TRISTESSE [1].


Du temps que le seigneur de l’Escale était seigneur de Vérone, il y avait deux familles en la cité qui étaient plus renommées que les autres, tant en richesse qu’en noblesse, l’une desquelles s’appelait les Montesches, l’autre les Cappelets : mais, ainsi que le plus souvent il y a envie entre ceux qui sont en pareil degré d’honneur, aussi survint quelque inimitié entre eux, et combien que l’origine eu fût légère et assez mal fondée, si est-ce que par intervalle de temps elle s’enflamma si bien qu’en diverses menées, qui se dressèrent d’une part et d’autre, plusieurs y laissèrent la vie. Le seigneur Barthélemy de l’Escale, voyant un tel désordre en sa République, s’essaya par tous les moyens de réduire et concilier ces deux ligues, mais tout en vain, car leur haine était si bien enracinée qu’elle ne pouvait être modérée par aucune prudence ou conseil, de sorte qu’il ne put gagner sur eux autre chose que leur laisser les armes pour un temps, attendant quelque autre saison plus opportune où avec plus de loisir il espérait apaiser le reste.

Cependant que ces choses étaient en tel état, l’un des Montesches, qui se nommait Rhoméo, âgé de vingt à vingt et un ans, le plus beau et mieux accompli gentilhomme qui fût en toute la jeunesse de Vérone, s’énamoura de quelque damoiselle de Vérone[2], et en peu de jours fut tellement épris de ses bonnes grâces, qu’il abandonna toutes ses autres occupations pour la servir et honorer. Et après plusieurs lettres, ambassades et présents, il se délibéra enfin de parler à elle, et de lui faire ouverture de ses passions, ce qu’il fit sans rien pratiquer, car elle, qui n’avait été nourrie qu’à la vertu, lui sut tant bien répondre et retrancher ses affections amoureuses, qu’il avait occasion pour l’avenir de n’y plus retourner, et même se montra si austère qu’elle ne lui fit la grâce d’un seul regard ; mais plus le jeune enfant la voyait rétive, plus s’enflammait, et, après avoir continué quelques mois en telle servitude sans trouver remède à sa passion, se délibéra enfin de s’en aller de Vérone pour expérimenter si, en changeant de lieu, il pourrait changer d’affection, et disait en soi-même : Que me sert d’aimer une ingrate, puisqu’elle me dédaigne ainsi ? Je la suis partout, et elle me fuit : je ne puis vivre si je ne suis auprès d’elle, et elle n’a contentement aucun, sinon quand elle est absente de moi. Je me veux donc pour l’avenir étranger de sa présence, car peut-être que, ne la voyant plus, ce mien feu qui prend viande et aliment de ses beaux yeux s’amortira peu à peu : mais, pensant exécuter ses pensers, en un instant ils étaient réduits au contraire, de sorte que, ne sachant en quoi se résoudre, passait ses jours et ses nuits en plaintes merveilleuses : car amour le sollicitait de si près, et lui avait si bien empreinte la beauté de la demoiselle en l’intérieur de son cœur, que, n’y pouvant plus résister, il succombait au faix et se fondait peu à peu comme la neige au soleil.

De quoi émerveillés ses parents et alliés plaignaient grandement son désastre : mais sur les autres un sien compagnon[3], plus mûr d’âge et de conseil que lui, commença à le reprendre aigrement : car l’amitié qu’il lui portait était si grande, qu’il se ressentait de son martyre, et participait à sa passion, qui fut cause que, le voyant agité de ses rêveries amoureuses, il lui dit :

— Rhoméo, je m’émerveille grandement comme tu consumes ainsi le meilleur de ton âge à la poursuite d’une chose de laquelle tu te vois méprisé et banni, sans qu’elle ait respect ni à ta prodigue dépense, ni à ton honneur, ni à tes larmes, ni même à ta misérable vie qui émeuvent les plus constants à pitié. Par quoi je te prie, par notre ancienne amitié et par ton propre salut, que tu apprennes à l’avenir à être tien, sans aliéner ta liberté à personne tant ingrate, car, à ce que je puis conjecturer par les choses qui sont passées entre toi et elle, ou elle est amoureuse de quelque autre, ou bien est en délibération de n’aimer jamais aucun. Tu es jeune, riche des biens de fortune, et plus recommandé en beauté que gentilhomme de cette cité ; tu es bien instruit aux lettres, tu es fils unique de ta maison. Quel crève-cœur à ton pauvre vieillard de père et à tes autres parents de te voir ainsi précipité en cet abîme de vices et en l’âge où tu leur dussent donner quelque espérance de ta vertu ! Commence donc désormais à reconnaître l’erreur en laquelle tu as vécu jusqu’ici. Ôte ce voile amoureux qui te bande les yeux et qui t’empêche de suivre le droit sentier par lequel tes ancêtres ont cheminé, ou bien, si tu te sens si sujet à ton vouloir, range ton cœur en autre lieu, et élis quelque maîtresse qui le mérite, et ne sème désormais tes peines en si mauvaise terre que tu n’en reçoives aucun fruit. La saison s’approche qu’il se fera assemblée des dames par la cité, où tu en pourras regarder quelqu’une de si bon œil qu’elle te fera oublier tes passions précédentes.

Ce jeune enfant, ayant ententivement écouté toutes les raisons persuasives de son ami, commença quelque peu à modérer cette ardeur et reconnaître que toutes les exhortations qu’il lui avait faites ne tendaient qu’à bonne fin, et dès lors délibéra les mettre en exécution, et de se retrouver indifféremment par toutes les assemblées et festins de la ville, sans avoir aucune des dames non plus affectée que d’autres. Et continua en cette façon de faire deux ou trois mois, pensant par ce moyen éteindre les étincelles de ses anciennes flammes.

Advint donc quelques jours environ la fête de Noël que l’on commença à faire festins, où les masques, selon la coutume, avaient lieu. Et parce que Antoine Capellet était chef de sa famille, et des plus apparents seigneurs de la cité, il fit un festin, et, pour le mieux solenniser, il convia toute la noblesse, tant des hommes que des femmes, en laquelle on put voir aussi la plus grande part de la jeunesse de Vérone. La famille des Capellets (comme nous avons montré au commencement de cette histoire) était en disside avec celle des Montesches, qui fut la cause pour pour laquelle les Montesches ne se trouvèrent à ce convi, hormis ce jeune adolescent Rhoméo Montesche, lequel vint en masque après le souper avec quelques autres jeunes gentilshommes. Et après qu’ils eurent demeuré quelque espace de temps la face couverte de leurs masques, ils se démasquèrent. Et Rhoméo tout honteux se retira en un coin de la salle ; mais, pour la clarté des torches qui étaient allumées, il fut incontinent avisé de tous, spécialement des dames, car, outre la naïve beauté de laquelle la nature l’avait doué, encore s’émerveillaient-elles davantage de son assurance, et comme il avait osé entrer avec telle privauté en la maison de ceux qui avaient peu d’occasion de lui vouloir bien. Toutefois les Capellets, dissimulant leur haine, ou bien pour la révérence de la compagnie, ou pour le respect de son âge, ne lui méfîrent, ni d’effet ni de paroles. Au moyen de quoi, avec toute liberté il pouvait contempler les dames à son aise, ce qu’il sut si bien faire, et de si bonne grâce, qu’il n’y avait celle qui ne reçut quelque plaisir de sa présence.

Et après avoir assis un jugement particulier sur l’excellence de chacune, selon que l’affection le conduisait, il avisa une fille entre autres d’une extrême beauté, laquelle, encore qu’il ne l’eût jamais vue, elle lui plut sur toutes, et lui donnait en son cœur le premier lieu en toute perfection de beauté. Et la festoyant incessamment par piteux regards, l’amour qu’il portait à sa première damoiselle demeura vaincu par ce nouveau feu, lequel prit tel accroissement et vigueur, qu’il ne se put oncques éteindre que par la seule mort, comme vous pourrez entendre par l’un de ces plus étranges discours que l’homme mortel ne saurait imaginer. Le jeune Rhoméo, donc, se sentant agité de cette nouvelle tempête, ne savait quelle contenance tenir, mais était tant surpris et altéré de ses dernières flammes, qu’il se méconnaissait presque soi-même, de sorte qu’il n’avait la hardiesse de s’enquérir qui elle était, et n’était ententif seulement qu’à repaître ses yeux de la vue d’icelle : par lequel il humait le doux venin amoureux, duquel il fut enfin si bien empoisonné, qu’il finit ses jours par une cruelle mort. Celle pour qui Rhoméo souffrait une si étrange passion s’appelait Juliette, et était fille de Capellet, maître de la maison où on faisait cette assemblée, laquelle ainsi que ses yeux ondoyaient çà et là, aperçut de fortune Rhoméo, lequel lui sembla le plus beau gentilhomme qu’elle eût oncques vu à son gré. Et Amour adonc qui était en embûche, lequel n’avait point encore assailli le tendre cœur de cette jeune damoiselle, la toucha si au vif que quelque résistance qu’elle sût faire, n’eut pouvoir de se garantir de ses forces, et dès lors commença à contemner toutes les pompes de la fête, et ne sentait plaisir en son cœur, sinon lorsque par emblée elle avait jeté ou reçu quelque trait d’œil de Rhoméo. Et après avoir contenté leurs cœurs passionnés par une infinité d’amoureux regards, lesquels se rencontrant le plus souvent et les mêlant ensemble, leurs rayons ardents donnaient suffisant témoignage de quelque commencement d’amitié. Amour ayant fait cette brèche au cœur de ces amants, ainsi qu’ils cherchaient tous deux les moyens de parler ensemble. Fortune leur apprêta une prompte occasion, car quelque seigneur de la troupe prit Juliette par la main pour la faire danser au bal de la torche, duquel elle se sut si bien acquitter et de si bonne grâce, qu’elle gagna pour ce jour le prix d’honneur entre toutes les filles de Vérone.

Rhoméo, ayant prévu le lieu où elle devait se retirer, fit ses approches et sut si discrètement conduire les affaires, qu’il eut le moyen à son retour d’être auprès d’elle. Juliette, le bal fini, retourna au même lieu duquel elle était partie auparavant, et demeura assise entre Rhoméo et un autre appelé Marcucio[4], courtisan fort aimé de tous, lequel, à cause de ses facétices et gentillesses, était bien reçu en toutes compagnies. Marcucio, hardi entre les vierges comme un lion entre les agneaux, saisit incontinent la main de Juliette, lequel avait une coutume tant l’hiver que l’été d’avoir toujours les mains froides comme un glaçon de montagne, même étant auprès du feu. Rhoméo, lequel était au côté senestre de Juliette, voyant que Marcucio la tenait par la main dextre, afin de ne faillir à son devoir, prit l’autre main de Juliette, et, la lui serrant un peu, se sentit tellement pressé de cette nouvelle faveur, qu’il demeura court, sans pouvoir répondre ; mais elle qui aperçut par sa mutation de couleur que le défaut procédait d’une trop véhémente amour, désirant de l’ouïr parler, se tourne vers lui, et la voix tremblante, avec une honte virginale entremêlée d’une pudicité, lui dit : « Bénie soit l’heure de votre venue à mon côté ! » Puis, pensant achever le reste, Amour lui serra tellement la bouche, qu’elle ne put achever son propos. À quoi le jeune enfant tout transporté d’aise et de contentement, en soupirant lui demanda qu’elle était la cause de cette fortunée bénédiction. Juliette, un peu plus assurée, avec un regard de pitié lui dit en souriant :

— Mon gentilhomme, ne soyez point émerveillé si je bénis votre venue, d’autant que le seigneur Marcucio, longtemps avec sa main gelée, m’a toute glacé la mienne, et vous, de votre grâce, la m’avez échauffée.

À quoi soudain répliqua Rhoméo :

— Madame, si le ciel m’a été tant favorable, que je vous aie fait quelque service agréable, pour m’être trouvé casuellement en ce lieu, je l’estime bien employé, ne souhaitant autre plus grand bien, pour le comble de tous les contentements que je prétends en ce monde, que de vous servir, obéir et honorer partout où ma vie se pourra étendre, comme l’expérience vous en fera plus entière preuve, lorsqu’il vous plaira en faire essai : mais au reste, si vous avez reçu quelque chaleur par l’attouchement de ma main, bien vous puis-je assurer que ses flammes sont mortes au regard des vives étincelles et du violent feu qui sort de vos beaux yeux, lequel a si bien enflammé toutes les plus sensibles parties de moi que, si je ne suis secouru par la faveur de vos divines grâces, je n’attends que l’heure d’être du tout consumé et mis en cendre.

À peine eut-il achevé ces dernières paroles, que le jeu de la Torche[5] prit fin, dont Juliette, qui toute brûlait d’amour, lui serrant la main étroitement, n’eut loisir que de lui dire tout bas :

— Mon cher ami, je ne sais quel autre plus assuré témoignage vous voulez de mon amitié, sinon que je vous puis acertener que vous n’êtes point plus à vous-même que je suis vôtre, étant prête et disposée de vous obéir en tout ce que l’honneur pourra souffrir, vous suppliant de vous contenter de ce, pour le présent, attendant quelque autre saison plus opportune où nous pourrons communiquer plus privément de nos affaires.

Rhoméo se sentant pressé de partir avec la compagnie, sans savoir par quel moyen il pourrait revoir quelque autre fois celle qui le faisait vivre et mourir, s’avisa de demander à quelque sien ami qui elle était, lequel lui fit réponse qu’elle était fille de Capellet, maître de la maison où avait été fait ce jour le festin, lequel indigné outre mesure de quoi la fortune l’avait adressé en lieu si périlleux, jugeait en soi-même qu’il était presque impossible de mettre fin à son entreprise. Juliette, convoiteuse d’autre côté de savoir qui était le jouvenceau qui l’avait tant humainement caressé le soir, et duquel elle sentait la nouvelle plaie en son cœur, appela une vieille dame d’honneur[6] qui l’avait nourrie et élevée de son lait, à laquelle elle dit, étant appuyée : « Mère, qui sont ces deux jouvenceaux qui sortent les premiers avec deux torches devant ? » À laquelle la vieille répondit, selon le nom des maisons dont ils étaient issus. Puis elle interrogea derechef : « Qui est ce jeune qui tient un masque en sa main, et est vêtu d’un manteau de damas ? — C’est, dit-elle, Rhoméo Montesche, fils du capital ennemi de votre père et de ses alliés. »

Mais la pucelle, au seul nom de Montesche, demeura toute confuse, désespérant du tout de pouvoir avoir pour époux son tant affectionné Rhoméo pour les anciennes inimitiés d’entre les deux familles : néanmoins elle sut (pour l’heure) si bien dissimuler son ennui et mécontentement, que la vielle ne le put comprendre, mais lui persuada de se retirer en sa chambre pour se coucher, à quoi elle obéit ; mais étant au lit, et cuidant prendre son accoutumé repos, un grand tourbillon de divers pensements commencèrent à l’environner et traiter de telle sorte, qu’elle ne sut oncques clore les yeux, mais se tournant, ça et là, fantastiquait diverses choses en son esprit, faisant tantôt état de retrancher du tout cette pratique amoureuse, tantôt de la continuer. Ainsi était la pucelle agitée de deux contraires desquels l’un lui donnait adresse de poursuivre sa délibération, l’autre lui proposait le péril éminent auquel indiscrètement elle se précipitait, et après avoir longtemps vagué en ce labyrinthe amoureux, ne savait enfin à quoi se résoudre, mais elle pleurait incessamment et s’accusait soi-même, disant : « Ah ! chétive et misérable créature, dont procèdent ces inaccoutumées traverses que je sens en mon âme qui me font perdre le repos ! Mais, infortunée que je suis, que sais-je si ce jouvenceau m’aime comme il dit ? Peut-être que, sous le voile de ses paroles amieilées, il me veut ravir l’honneur pour se venger de mes parents qui ont offensé les siens, et par ce moyen me rendre par une éternelle infamie la fable du peuple de Vérone. » Puis soudain après elle condamnait ce qu’elle soupçonnait au commencement, disant : « Était-ce possible que, sous une telle beauté et accomplie douceur, déloyauté et trahison eussent mis leur siège ? S’il est ainsi que la face est la loyale messagère des conceptions de l’esprit, je me puis assurer qu’il m’aime : car j’ai expérimenté tant de mutation de couleur en lui, lorsqu’il parlait à moi, et l’ai vu tant transporté et hors de soi, que je ne dois souhaiter autre plus certain augure de son amitié en laquelle je veux persister, immuable jusques au dernier soupir de ma vie, moyennant qu’il m’épouse, car peut-être que cette nouvelle alliance engendrera une perpétuelle paix et amitié entre sa famille et la mienne. »

Arrêtée en cette délibération, toutes les fois qu’elle avisait Rhoméo passer devant sa porte, elle se présentait avec un visage joyeux, et le conduisait du clin de l’œil, tant qu’elle l’eût perdu de vue. Et après avoir continué en cette façon de faite par plusieurs jours, Rhoméo, ne se pouvant contenter du regard, contemplait tous les jours l’assiette de la maison, et un jour entre autres, il avisa Juliette à la fenêtre de sa chambre, qui répondait à une rue fort étroite, vis-à-vis de laquelle y avait un jardin, qui fut cause que Rhoméo (craignant que leurs amours fussent manifestées) commença dès lors à ne passer plus le jour devant sa porte, mais sitôt que la nuit avec son brun manteau avait couvert la terre, il se promenait lui seul avec ses armes en cette petite ruelle : et après y avoir été plusieurs fois à faute, Juliette, impatientée en son mal, se mit un soir à la fenêtre, et aperçut aisément, par la splendeur de la lune, son Rhoméo joignant sa fenêtre, non moins attendu qu’attendant. Lors elle lui dit tout bas, la larme à l’œil, avec une voix interrompue de soupirs :

— Seigneur Rhoméo, vous me semblez par trop prodigue de votre vie, l’exposant à telle heure à la merci de ceux qui ont si peu d’occasion de vous vouloir bien : lesquels, s’ils vous surprenaient, vous mettraient en pièces, et mon honneur, que j’ai plus cher que ma vie, en serait à jamais interessé.

— Madame, répondit Rhoméo, ma vie est en la main de Dieu, de laquelle lui seul peut disposer, si est-ce que si quelqu’un voulait faire effort de me l’ôter, je lui ferais connaître en votre présence comme je la sais défendre, ne m’étant point toutefois si chère, ni en telle recommandation, que je ne la voulusse sacrifier pour vous à un besoin ; et quand bien mon désastre serait si grand que j’en fusse privé en ce lieu, je n’aurais point d’occasion d’y avoir regret, sinon que la perdant, je perdrais le moyeu de vous faire connaître le bien que je vous veux, et la servitude que j’ai à vous, ne désirant la conserver pour aise que je sente ni pour autre regard fors que pour vous aimer, servir et honorer, jusques au dernier soupir d’icelle.

Soudain qu’il eut donné fin à son propos, lors amour et pitié commencèrent à s’emparer du cœur de Juliette, et tenant sa tête appuyée sur une main[7], ayant la face toute baignée de larmes, répliqua à Rhoméo :

— Seigneur Rhoméo, je vous prie de ne plus me remémorer ces choses : car la seule appréhension que j’ai d’un tel inconvénient me fait balancer entre la mort et la vie, étant mon cœur si uni au vôtre, que vous ne sauriez recevoir le moindre ennui de ce monde, auquel je ne participe comme vous-même, vous priant au reste que si vous désirez votre salut et le mien, que vous m’exposiez en peu de paroles quelle est votre délibération pour l’avenir : car, si vous prétendez autre privauté de moi que l’honneur ne le commande, vous vivez en très-grande erreur : mais si votre volonté est sainte et que l’amitié, laquelle vous dites me porter, soit fondée sur la vertu, et quelle se consomme par mariage, me recevant pour votre femme et légitime épouse, vous aurez telle part en moi que, sans avoir égard à l’obéissance et révérence que je dois à mes parents ni aux anciennes inimitiés de votre famille et de la mienne, je vous ferai maître et seigneur perpétuel de moi et de tout ce que je possède, étant prête et appareillée de vous suivre partout où vous me commanderez : mais si votre intention est autre, et que vous pensez recueillir le fruit de ma virginité, sous le prétexte de quelque lascive amitié, vous êtes bien trompé, vous priant vous en déporter et me laisser désormais vivre en repos avec mes semblables.

Rhoméo, qui n’aspirait à autre chose, joignant les mains au ciel, avec un aise et contentement incroyable, lui répondit :

— Madame, puisqu’il vous plaît me faire honneur de m’accepter pour tel, je l’accorde et m’y consens, du meilleur endroit de mon cœur, lequel vous demeurera pour gage et assuré témoin de mon dire, jusques à ce que Dieu m’ait fait la grâce de le vous montrer par effet. Et afin que je donne commencement à mon entreprise, je m’en irai demain au conseil à frère Laurens, lequel, outre qu’il est mon père spirituel, a de coutume de me donner instruction en toutes mes autres affaires privées, et ne faudrai (s’il vous plaît) à me retrouver en ce lieu, à la même heure, afin de vous faire entendre ce que j’aurai moyenné avec lui.

Ce qu’elle accorda volontiers, et se finirent leurs propos sans que Rhoméo reçut pour ce soir autre faveur d’elle que de parole.

Ce frère Laurens, duquel il sera fait plus ample mention ci-après, était un ancien docteur en théologie, de l’ordre des frères mineurs, lequel, outre l’heureuse profession qu’il avait faite aux saintes lettres, était merveilleusement versé en philosophie, et grand scrutateur des secrets de nature, même renommé d’avoir l’intelligence de la magie et des autres sciences cachées et occultes, ce qui ne diminuait en rien sa réputation. Et avait ce frère, par sa prudhommie et bonté, si bien gagné le cœur des citoyens de Vérone, qu’il les oyait presque tous en confession : et n’y avait celui depuis les petits jusques aux grands qui ne le révérât et aimât, et même le plus savant, par sa grande prudence, était quelquefois appelé aux plus étroites affaires des seigneurs de la ville. Et entre autres il était grandement favorisé du seigneur de l’Escale, seigneur de Vérone, et de toute la famille des Montesches et des Capellets et de plusieurs autres.

Le jeune Rhoméo (comme avons jà dit) dès son jeune âge avait toujours eu je ne sais quelle particulière amitié avec frère Laurens, et lui communiquait ses secrets. Au moyen de quoi, partant d’avec Juliette, s’en va tout droit à saint François, où il raconta par ordre tout le succès de ses amours au bon père, et la conclusion du mariage prise entre lui et Juliette, ajoutant pour la fin qu’il élirait plutôt une honteuse mort que lui faillir de promesse : auquel le bon père, après lui avoir fait plusieurs remontrances et proposé tous les inconvénients de ce mariage clandestin, l’exhorta d’y penser plus à loisir ; toutefois il ne lui fut possible de le réduire ; par quoi vaincu de sa pertinacité et aussi projetant en lui-même que ce mariage serait (peut-être) moyen de réconcilier ces deux liguées, lui accorda enfin sa requête, avec la charge qu’il aurait un jour de délai pour excogiter le moyen de pourvoir à leur fait.

Mais si Rhoméo était soigneux de son côté de donner ordre à ses affaires, Juliette semblablement faisait bien son devoir du sien : car, voyant qu’elle n’avait personne autour d’elle, à qui elle pût faire ouverture de ses passions, s’avisa de communiquer le tout à sa nourrice qui couchait en sa chambre et lui servait de femme d’honneur, à laquelle elle commit entièrement tout le secret des amours de Rhoméo et d’elle. Et quelque résistance que la vieille fît au commencement de s’y accorder, elle la sut enfin si bien persuader et la gagner, qu’elle lui promit de lui obéir ce qu’elle pourrait, et dès lors la dépêcha pour aller en diligence parler à Rhoméo et savoir de lui par quel moyen ils pourraient s’épouser, et qu’il lui fit entendre ce qui avait été déterminé entre frère Laurens et lui. À laquelle Rhoméo fit réponse comme, le premier jour qu’il avait informé frère Laurens de son affaire, il avait différé jusques au jour subséquent qui était ce même jour, et qu’à peine y avait une heure qu’il en était retourné pour la seconde fois, et que frère Laurens et lui avaient avisé que le samedi suivant elle demanderait congé à sa mère d’aller à confesse, et se trouverait en l’église de Saint-François, en certaine chapelle en laquelle secrètement les épouserait, et qu’elle ne faillît à se trouver[8].

Ce qu’elle sut si bien conduire et avec telle discrétion, que sa mère lui accorda sa requête, et, accompagnée seulement de la bonne vieille et d’une jeune damoiselle[9], se trouva au jour déterminé ; et, sitôt qu’elle fut entrée en l’église, elle fit appeler le bon docteur frère Laurens, à laquelle on fit réponse qu’il était au confessionaire, et qu’on l’allait avertir de sa venue. Sitôt que frère Laurens fut averti de la venue de Juliette, il entra au grand corps de l’église, et dit à la bonne vieille et à la jeune damoiselle qu’elles allassent ouïr la messe, et qu’il les ferait appeler, dès qu’il eût fait avec Juliette : laquelle entrée en la cellule avec frère Laurens, ferma la porte sur eux, comme il avait de coutume, même qu’il y avait près d’une heure que Rhoméo et lui étaient ensemble enfermés. Auxquels frère Laurens, après les avoir ouïs en confession, il dit à Juliette : « Ma fille, selon que Rhoméo (que voici présent) m’a récité, vous êtes accordée avec lui de le prendre pour mari, et lui semblablement pour son épouse : persistez-vous encore maintenant en ces propos ? » Les amants répondirent qu’ils ne souhaitaient autre chose. Et voyant leurs volontés conformes, après avoir raisonné quelque peu à la recommandation de la dignité de mariage, il prononça les paroles desquelles on use, selon l’ordonnance de l’église, aux épousailles. Et elle ayant reçu l’anneau de Rhoméo, se levèrent de devant lui, lequel leur dit : « Si avez quelque autre chose à conférer ensemble de vos menues affaires, diligentez-vous, car je veux faire sortir Rhoméo d’ici, au désu des autres. » Rhoméo, pressé de se retirer, dit secrètement à Juliette qu’elle lui envoyât après dîner la vieille, et qu’il ferait faire une échelle de cordes, par laquelle (le soir même) il monterait en sa chambre par la fenêtre où plus à loisir ils aviseraient à leurs affaires.

Les choses arrêtées entre eux, chacun se retira en sa maison, avec un contentement incroyable, attendant l’heure heureuse de la consommation de leur mariage. Rhoméo, arrivé à sa maison, déclara entièrement tout ce qui s’était passé entre lui et Juliette à un sien serviteur nommé Pierre[10], auquel il se fût fié de sa vie, tant il avait expérimenté sa fidélité, et lui commanda de recouvrer promptement une échelle de cordes, avec deux forts crochets de fer, attachés aux deux bouts : ce qu’il fit aisément, parce qu’elles sont fort fréquentes en Italie. Juliette n’oublia au soir, sur les cinq heures, d’envoyer la vieille vers Rhoméo, lequel, ayant pourvu de ce qui était nécessaire, lui fit bailler l’échelle et la pria d’assurer Juliette que, ce soir même, il ne faudrait au premier somme de se trouver au lieu accoutumé ; mais si cette journée sembla longue à ces passionnés amants, il en faut croire ceux qui ont fait autrefois essai de semblables choses, car chaque minute d’heure leur durait mille ans, de sorte que, s’ils eussent pu commander au ciel, comme Josué au soleil, la terre eût été bientôt couverte de très-obscures ténèbres.

L’heure de l’assignation venue, Rhoméo s’accoutra des plus somptueux habits qu’il eût, et, guidé par sa bonne fortune, se sentant approcher du lieu où son cœur prenait vie, se trouva tant délibéré, qu’il franchit agilement la muraille du jardin. Étant arrivé joignant la fenêtre, aperçut Juliette qui avait jà tendu son laçon de corde pour le tirer en haut, et avait si bien agrafé ladite échelle que, sans aucun péril, il entra en la chambre, laquelle était aussi claire que le jour, à cause de trois mortiers de cire vierge que Juliette avait fait allumer pour mieux contempler son Rhoméo[11]. Juliette, de sa part, pour toute parure seulement de son couvrechef, s’était coiffée de nuit : laquelle incontinent qu’elle l’aperçut, se brancha à son col, et, après l’avoir baisé et rebaisé un million de fois, se cuida pâmer entre ses bras, sans qu’elle eût pouvoir de lui dire un seul mot, mais ne faisait que soupirer, tenant sa bouche serrée contre celle de Rhoméo, laquelle ainsi transie le regardait d’un œil piteux, qui le faisait vivre et mourir ensemble. Et après être revenue quelque peu à soi, elle lui dit, tirant un profond soupir de son cœur :

— Ah ! Rhoméo, exemplaire de toute vertu et gentillesse, vous soyez le très-bien venu maintenant en ce lieu, auquel pour votre absence, et pour la crainte de votre personne, j’ai tant jeté de larmes, que la source en est presque épuisée ; mais maintenant que je vous tiens entre mes bras, fassent désormais la mort et la fortune comme elles entendront, car je me tiens plus que satisfaite de tous mes ennuis passés, par la seule faveur de votre présence.

À laquelle Rhoméo, la larme à l’œil, pour ne demeurer muet, répondit :

— Madame, combien que je n’aie jamais reçu tant de faveur de fortune que vous pouvoir faire sentir par vive expérience la puissance qu’avez sur moi, et le tourment que je recevais à tous les moments du jour à votre occasion, si vous puis-je assurer, que le moindre ennui où je me suis vu pour votre absence m’a été mille fois plus pénible que la mort, laquelle longtemps eût tranché le filet de ma vie, sans l’espérance que j’ai toujours eue en cette heureuse journée, laquelle me payant maintenant le juste tribut de mes larmes passées, me rend plus content que si je commandais à l’univers, vous suppliant (sans nous amuser à remémorer nos anciennes misères) que nous avisions pour l’avenir de contenter nos cœurs passionnés, et à conduire nos affaires avec telle prudence et discrétion, que nos ennemis, n’ayant aucun avantage sur nous, nous laissent continuer le repos et tranquillité[12].

Et ainsi que Juliette voulait répondre, la vieille survint qui leur dit :

— Qui a temps à propos et le perd, trop tard le recouvre ; mais puisqu’ainsi est que vous avez tant fait endurer de mal l’un à l’autre, voilà un champ que je vous ai dressé, dit-elle, leur montrant le lit de camp qu’elle avait appareillé : prenez vos armes, et en tirez désormais la vengeance[13].

À quoi ils s’accordèrent aisément : et lors étant entre les draps en leur privé, après s’être chéris et festoyés de toutes les plus délicates caresses dont amour les pût aviser, Rhoméo, rompant les saints liens de virginité, prit possession de la place, laquelle n’avait encore été assiégée, avec tel heur et contentement que peuvent juger ceux qui ont expérimenté semblables délices. Leur mariage ainsi consommé, Rhoméo, se sentant pressé par l’importunité du jour, prit congé d’elle, avec protestation qu’il ne faudrait de deux jours l’un à se retrouver en ce lieu, et avec le même moyen et à heure semblable, jusqu’à ce que la fortune leur eût apprêté sûre occasion de manifester sans crainte leur mariage à tout le monde. Et continuèrent ainsi quelques mois ou deux leurs aises, avec un contentement incroyable, jusques à tant que la fortune, envieuse de leur prospérité, tourna sa roue pour les faire trébucher en un tel abîme, qu’ils lui payèrent l’usure de leurs plaisirs passés par une très-cruelle et très-pitoyable mort, comme vous entendrez ci-après par le discours qui s’ensuit.

Or, comme nous avons déduit ci-devant, les Capellets et les Montesches n’avaient pu être si bien réconciliés par le seigneur de Vérone, qu’il ne leur restât encore quelques étincelles de leurs anciennes inimitiés, et n’attendaient d’une part et d’autre que quelque légère occasion pour s’attaquer : ce qu’ils firent. Les fêtes de Pâques (comme les hommes sanguinaires sont volontiers coutumiers, après les bonnes fêtes commencent les méchantes œuvres) auprès la porte de Boursari, devers le château vieux de Vérone, une troupe des Capellets rencontrèrent quelques-uns des Montesches, et sans autres paroles, commencèrent à chamailler sur eux, et avaient les Capellets, pour chef de leur glorieuse entreprise, un nommé Thibaut[14], cousin-germain de Juliette, jeune homme dispos, et bien adroit aux armes, lequel exhortait ses compagnons de rabattre si bien l’audace des Montesches, qu’il n’en fût jamais mémoire. Et s’augmenta la rumeur de telle, sorte par tous les cantons de Vérone, qu’il survenait du secours de toutes parts : de quoi Rhoméo averti, qui se promenait par la ville avec quelques siens compagnons, se trouva promptement en la place où se faisait ce carnage de ses parents et alliés, et, après en avoir avisé qu’il y en avait plusieurs blessés des deux côtés, dit à ses compagnons : « Mes amis, séparons-les, car ils sont si acharnés les uns sur les autres, qu’ils se mettront tous en pièces avant que le jeu départe : » et ce dit, il se précipita au milieu de la troupe, et ne faisant que parer aux coups, tant des siens que des autres, leur criant tout haut : « Mes amis, c’est assez, il est temps désormais que nos querelles cessent, car outre que Dieu y est grandement offensé, nous sommes en scandale à tout le monde, et mettons cette République en désordre. » Mais ils étaient si animés les uns contre les autres, qu’ils ne donnèrent aucune audience à Rhoméo, et n’entendaient qu’à se tuer, démembrer et déchirer l’un l’autre, et fut la mêlée tant cruelle et furieuse entre eux, que ceux qui la regardaient s’épouvantaient de les voir tant souffrir, car la terre était toute couverte de bras, de jambes, de cuisses et de sang, sans qu’ils donnassent témoignage aucun de pusillanimité, et se maintinrent ainsi longuement, sans qu’on pût juger qui avait du meilleur. Lors Thibaut, cousin de Juliette, enflammé d’ire et de courroux, se tournant vers Rhoméo, lui rua une estocade, pensant le traverser de part en part, mais il fut garanti du coup par le jaques qu’il portait ordinairement, pour le doute qu’il avait des Capellets, auquel Rhoméo répondit :

— Thibaut, tu peux connaître, par la patience que j’ai eue jusqu’à l’heure présente, que je ne suis point venu ici pour combattre ou toi ou les tiens, mais pour moyenner la paix entre nous ; et si tu pensais que, par défaut de courage, j’eusse failli à mon devoir, tu ferais grand tort à ma réputation, mais je te prie de croire qu’il y a quelque autre particulier respect qui m’a si bien commandé jusques-ici que je me suis contenu comme tu vois : duquel je te prie n’abuser, mais sois content de tant de sang répondu, et de tant de meurtres commis dans le passé, sans que tu me contraignes de passer les bornes de ma volonté.

— Ha ! traître, dit Thibaut, tu te penses sauver par le plat de ta langue, mais entends à te défendre, car je te ferai maintenant sentir qu’elle ne te pourra si bien garantir ou servir de bouclier, que je ne t’ôte la vie.

Et ce disant, lui rua un coup de telle furie que, sans que l’autre le parât, il lui eût ôté la tête de dessus les épaules, mais il ne fit que le prêter à celui qui le lui sut incontinent rendre ; car étant non-seulement indigné du coup qu’il avait, mais de l’injure que l’autre lui avait faite, Rhoméo commença à poursuivre son ennemi d’une telle vivacité, qu’au troisième coup d’épée qu’il lui rua, il le renversa mort par terre d’un coup de pointe qu’il lui avait donné en la gorge, si qu’il la lui perça de part en part. À raison de quoi la mêlée cessa ; car, outre que Thibaut était chef de la compagnie, encore était-il issu de l’une des plus apparentes maisons de la cité : qui fut cause que le podestat fit congréger en diligence des soldats pour emprisonner Rhoméo, lequel, voyant son désastre, s’en va secrètement vers frère Laurens, à Saint-François, lequel, ayant entendu son fait, le retint en quelque lieu secret du couvent, jusqu’à ce que la fortune en eût autrement ordonné.

Le bruit divulgué par la cité de l’accident survenu au seigneur Thibaut, les Capellets accoutrés de deuil firent porter le corps mort devant le seigneur de Vérone, tant pour l’émouvoir à pitié que pour lui demander justice, devant lequel se trouvèrent ainsi les Montesches, remontrant l’innocence de Rhoméo et l’agression de l’autre. Le conseil assemblé, et les témoins ouïs d’une part et d’autre, il leur fut fait un étroit commandement par ledit seigneur de poser les armes. Et quant au délit de Rhoméo, parce qu’il avait tué l’autre se défendant, il serait banni à perpétuité de Vérone. Et ce commun infortune publié par la cité, tout était plein de plaintes et de murmures. Les uns lamentaient la mort du seigneur Thibaut, tant pour la dextérité qu’il avait aux armes que pour l’expérience qu’on avait un jour de lui, et des grands biens qui lui étaient préparés, s’il n’eût été prévenu par tant cruelle mort : les autres se doulaient (et spécialement les dames) de la ruine du jeune Rhoméo, lequel outre une beauté et bonne grâce, de laquelle il était enrichi, encore avait-il je ne sais quel charme naturel, par les vertus duquel il attirait si bien les cœurs d’un chacun que tout le monde lamentait son désastre ; mais sur tout l’infortunée Juliette, laquelle avertie tant de la mort de son cousin Thibaut que du bannissement de son mari, faisait retentir l’air par une infinité de cruelles plaintes et misérables lamentations, puis se sentant par trop outragée de son extrême passion, entra en sa chambre, et vaincue de douleur, se jeta sur son lit où elle commença à renforcer son deuil par une si étrange façon qu’elle eût ému les plus constants à pitié, puis comme transportée, regardant çà et là, et avisant de fortune la fenêtre (par laquelle soulait Rhoméo entrer en sa chambre), s’écria :

— Ô malheureuse fenêtre par laquelle furent ourdies les amères trames de mes premiers malheurs, si par ton moyen j’ai reçu autrefois quelque léger plaisir ou contentement transitoire, tu m’en fais maintenant payer un si rigoureux tribut que mon tendre corps, ne le pouvant plus supporter, ouvrira désormais la porte à la vie, afin que l’esprit déchargé de ce mortel fardeau cherche désormais ailleurs plus assuré repos. Ah ! Rhoméo, Rhoméo, quand au commencement j’eus accointance de vous et que je prêtais l’oreille à vos fardées promesses confirmées par tant de jurements, je n’eusse jamais cru qu’au lieu de continuer notre amitié et d’apaiser les miens, vous eussiez cherché l’occasion de la rompre par un acte si lâche et vitupérable que votre renommée en demeure à jamais intéressée, et moi misérable que je suis sans consort et époux. Mais si vous étiez si affamée du sang des Capellets, pourquoi avez-vous épargné le mien, lorsque par tant de fois et en lieu secret m’avez vue exposée à la merci de vos cruelles mains ? La victoire que vous aviez eue sur moi ne vous semblait-elle assez glorieuse, si pour mieux la solenniser elle n’était couronnée du sang du plus cher de tous mes cousins ? Or, allez donc désormais ailleurs décevoir les autres malheureuses comme moi, sans vous trouver en part où je sois, ni sans qu’aucune de vos excuses puisse trouver lieu en mon endroit. Et cependant je lamenterai le reste de ma triste vie avec tant de larmes, que mon corps épuisé de toute humidité cherchera en bref son réfrigère en terre.

Et ayant mis fin à ces propos, le cœur lui serra si fort qu’elle ne pouvait ni pleurer ni parler, et demeura du tout immobile, comme si elle eût été transie, puis étant quelque peu revenue, avec une faible voix disait :

— Ah ! langue meurtrière de l’honneur d’autrui, comment oses-tu offenser celui auquel ses propres ennemis donnent louange ? Comment rejettes-tu le blâme sur Rhoméo, duquel chacun approuve l’innocence ? où sera désormais son refuge, puisque celle qui dut être l’unique propugnacle et assuré[15] rempart de ses malheurs, le poursuit et le diffame. Reçois, reçois donc, Rhoméo, la satisfaction de mon ingratitude par le sacrifice que je te ferai de ma propre vie, et par ainsi, la faute que j’ai commise contre ta loyauté sera manifestée, toi vengé et moi punie[16] !

Et cuidant parler davantage, tous les sentiments du corps lui défaillirent, de sorte qu’il semblait qu’elle donnât les derniers signes de mort, mais la bonne vieille qui ne pouvait imaginer la cause de la longue absence de Juliette, se douta soudain qu’elle souffrait quelque passion, et la chercha tant par tous les endroits du palais de son père, qu’à la fin elle la trouva en sa chambre étendue et pâmée sur son lit, ayant toutes les extrémités du corps froides comme marbre, mais la vieille, qui la pensait morte, commença à crier comme si elle eût été forcenée, disant :

— Ah ! chère nourriture, combien votre mort maintenant me grève !

Et ainsi qu’elle la maniait par tous les endroits de son corps, elle connut qu’il y avait encore scintille de vie, qui fut cause que l’ayant appelée plusieurs fois par son nom, elle la fit retourner d’extase. Pais elle lui dit :

— Mademoiselle Juliette, je ne sais dont vous procède cette façon de faire, ni cette immodérée tristesse, mais bien vous puis-je assurer que j’ai pensé depuis une heure en çà vous accompagner au sépulcre.

— Hélas ! ma grande amie (répond la désolée Juliette) ne connaissez-vous à vue d’œil la juste occasion que j’ai de me douloir et plaindre, ayant perdu en un instant les deux personnes du monde qui m’étaient les plus chères !

— Il me semble, répond cette bonne dame, qu’il vous sied mal (attendu votre réputation) de tomber en telle extrémité, car lorsque la tribulation survient, c’est l’heure où mieux se doit montrer la sagesse. Et si le seigneur Thibaut est mort, le pensez-vous révoquer par vos larmes ? Que doit-on accuser que sa trop grande présomption et témérité ! Eussiez-vous voulu que Rhoméo eût fait ce tort à lui et aux siens de se laisser outrager par un à qui il ne cédait en rien ? Suffise vous que Rhoméo est vif, et ses affaires sont en tel état qu’avec le temps il pourra être rappelé de son exil, car il est grand seigneur comme vous savez, bien apparenté et bien voulu de tous. Par quoi armez-vous désormais de patience, car combien que la fortune le vous éloigne pour un temps, si suis-je certaine qu’elle vous le rendra au paraprès avec plus d’aise et de contentement que vous n’eûtes onques ; et afin que nous soyons plus assurées en quel état il est, si me voulez permettre de ne vous plus contrister ainsi, je saurai ce jourd’hui de frère Laurens où il est retiré.

Ce que Juliette accorda. Et cette bonne dame prit le droit chemin à Saint-François où elle trouva frère Laurens qui l’avertit que ce soir Rhoméo ne faudrait à l’heure accoutumée visiter Juliette, ensemble lui faire entendre quelle était sa délibération pour l’avenir. Cette journée donc se passa comme sont celles des mariniers, lesquels après avoir été agités de grosses tempêtes, voyant quelque rayon de soleil pénétrer le ciel pour illuminer la terre, se rassurant et pensant avoir évité naufrage, soudain après la mer vient à s’enfler et à mutiner les vagues par telle impétuosité qu’ils retombent en plus grand péril qu’ils n’avaient été au précédent.

L’heure de l’assignation venue, Rhoméo ne faillit la promesse qu’il avait faite de se rendre au jardin où il trouva son équipage prêt pour monter en la chambre de Juliette, laquelle ayant les bras ouverts commença à l’embrasser si étroitement qu’il semblait que l’âme dût abandonner son corps. Et furent plus d’un gros quart d’heure en telle agonie tous deux sans pouvoir prononcer un seul mot. Et ayant leurs faces serrées l’une contre l’autre, humaient ensemble avec leurs baisers les grosses larmes, qui tombaient de leurs yeux. De quoi s’apercevant Rhoméo, pensant la remettre quelque peu, lui dit :

— M’amie, je n’ai pas maintenant délibéré de vous déduire la diversité des accidents étranges de l’inconstante et fragile fortune, laquelle élève l’homme en un moment au plus haut degré de sa roue, et toutefois en moins d’un cil d’œil elle le rabaisse et déprime si bien qu’elle lui apprête plus de misères en un jour que de faveurs en cent ans ; ce qui s’expérimente maintenant en moi-même, qui ai été nourri délicatement avec les miens, maintenu en telle prospérité et grandeur que vous avez pu connaître, espérant pour le comble de ma félicité par moyen de notre mariage réconcilier vos parents avec les miens, pour conduire le reste de ma vie à son période déterminé de Dieu. Et néanmoins toutes mes entreprises sont renversées et mes desseins tournés au contraire, de sorte qu’il me faudra désormais errer vagabond par diverses provinces, et me séquestrer des miens sans avoir lieu assuré de ma retraite. Ce que j’ai bien voulu mettre devant vos yeux, afin de vous exhorter à l’avenir de porter patiemment tant mon absence que ce qui vous est destiné de Dieu.

Mais Juliette, toute confite en larmes et mortelles angoisses, ne voulut laisser passer outre, mais lui interrompant ses propos, lui dit :

— Comment, Rhoméo, aurez-vous bien le cœur si dur éloigné de toute pitié de me vouloir laisser ici seule, assiégée de tant de mortelles misères qu’il n’y a heure ni moment au jour où la mort ne se présente mille fois à moi ? et toutefois mon malheur est si grand que je ne puis mourir : de sorte qu’il semble proprement qu’elle me veut conserver la vie, afin de se délecter en ma passion et de triompher de mon mal, et vous, comme ministre et tyran de sa cruauté, ne faites conscience (à ce que je vois), après avoir recueilli le meilleur de moi, de m’abandonner. En quoi j’expérimente que toutes les lois d’amitié sont amorties et éteintes, puisque celui duquel j’ai plus espéré que de tous les autres, et pour lequel je me suis faite ennemie de moi-même, me dédaigne et me contemne. Non, non, Rhoméo, il vous faut résoudre en l’une des deux choses ou de me voir incontinent précipiter du haut de la fenêtre en bas après vous, ou que vous souffriez que je vous accompagne partout où la fortune vous guidera : car mon cœur est tant transformé au vôtre que, lorsque j’appréhende votre département, je sens ma vie incontinent s’éloigner de moi, laquelle je ne désire continuer pour autre chose que pour me voir jouir de votre présence et participer à toutes vos infortunes comme vous-même. Et par ainsi, si oncques la pitié logea en cœur de gentilhomme, je vous supplie, Rhoméo, en toute humilité, qu’elle trouve place en votre endroit, que vous me receviez pour votre servante et fidèle compagne de vos ennuis ; et si voyez que ne puissiez me recevoir commodément en l’état de femme, et qui me gardera de changer d’habits ? Serai-je la première qui en a usé ainsi pour échapper la tyrannie des siens ? Doutez-vous que mon service ne vous soit aussi agréable que celui de Pierre, votre serviteur ? Ma loyauté sera-t-elle moindre que la sienne ? Ma beauté, laquelle vous avez autrefois tant exaltée, n’aura-t-elle aucun pouvoir sur vous ? Mes larmes, mon amitié et les anciens plaisirs que vous avez reçus de moi, seront-ils mis en oubli ?

Rhoméo, la voyant entrer en ces altères, craignant qu’il lui advînt pis, la reprit de rechef entre ses bras, et, la baisant amoureusement, lui dit :

— Juliette, l’unique maîtresse de mon cœur, je vous prie, au nom de Dieu et de la fervente amitié que me portez, que vous déraciniez du tout cette entreprise de votre entendement, si ne cherchez l’entière ruine de votre vie et de la mienne : car si vous suivez votre conseil, il ne peut advenir autre chose que la perte des deux ensemble, car, lorsque votre absence sera manifestée, votre père fera une si vive poursuite après vous, que nous ne pourrons faillir à être découverts et surpris, et enfin cruellement punis, moi comme rapteur, et vous fille désobéissante à son père ; et ainsi cuidant, vivre contents, nos jours prendront leur fin par une mort honteuse. Mais si vous voulez vous fortifier un peu à la raison plus qu’aux délices que nous pourrions recevoir l’un de l’autre, je donnerai tel ordre à mon bannissement que dedans trois ou quatre mois, pour tout délai, je serai révoqué. Et s’il en est autrement ordonné, quoi qu’il en advienne, je retournerai vers vous, et avec la puissance de mes amis, je vous enlèverai de Vérone à main forte, non point en habit dissimulé, comme étrangère, mais comme mon épouse et perpétuelle compagne. Et par ainsi modérez désormais vos passions, et vivez assurée que la mort seule me peut séparer de vous, et non autre chose.

Les raisons de Rhoméo gagnèrent tant sur Juliette, qu’elle lui répondit :

— Mon cher ami, je ne veux que ce qui vous plaît. Si est-ce quelque part que vous tiriez, mon cœur vous demeurera pour gage du pouvoir que vous m’avez donné sur vous. Cependant, je vous prie ne faillir me faire entendre souvent par frère Laurens en quel état seront vos affaires, même le lieu de votre résidence[17].

Ainsi ces deux pauvres amants passèrent la nuit ensemble, jusques à ce que le jour qui commençait à poindre causa leur séparation avec extrême deuil et tristesse. Rhoméo, ayant pris congé de Juliette, s’en va à Saint-François, et, après qu’il eût fait entendre son affaire à frère Laurens, partit de Vérone accoutré en marchand étranger, et fit si bonne diligence que, sans encombrier, il arriva à Mantoue (accompagné seulement de Pierre, son serviteur, lequel il renvoya soudainement à Vérone, au service de son père), où il loua maison ; et, vivant en compagnie honorable, s’essaya pour quelques mois à décevoir l’ennui qui le tourmentait. Mais, durant son absence, la misérable Juliette ne sut donner si bonnes trêves à son deuil que, par la mauvaise couleur de son visage, on ne découvrît aisément l’intérieur de sa passion.

À raison de quoi sa mère, qui l’entendait soupirer à toute heure et se plaindre incessamment, ne se put contenir de Lui dire :

— M’amie, si vous continuez en ces façons de faire, vous avancerez la mort à votre bon homme de père, et à moi semblablement qui vous ai aussi chère que la vie. Parquoi modérez-vous pour l’avenir, et mettez peine de vous réjouir, sans plus songer à la mort de votre cousin Thibaut, lequel, s’il a plu à Dieu de l’appeler, le pensez-vous révoquer par vos larmes et contrevenir à sa volonté ?

Mais la pauvrette, qui ne pouvait dissimuler son mal, lui dit :

— Madame, il y a longtemps que les dernières larmes de Thibaut sont jetées, et crois que la source en est si bien tarie, qu’il n’en renaîtra plus d’autre.

La mère, qui ne savait où tendaient tous ces propos, se tut de peur d’ennuyer sa fille. Et quelques jours après, la voyant continuer en ses tristesses et angoisses accoutumées, tâcha par tous moyens de savoir, tant d’elle que de tous les domestiques de la maison, l’occasion de son deuil, mais tout en vain. De quoi la pauvre mère, fâchée outre mesure, s’avisa de faire entendre le tout au seigneur Antonio, son mari. Et, un jour qu’elle le trouva à propos, lui dit :

— Monseigneur, si vous avez considéré la contenance de notre fille et ses gestes, depuis la mort du seigneur Thibaut, son cousin, vous y trouverez une si étrange mutation, que vous en demeurerez émerveillé. Car elle n’est pas seulement contente de perdre le boire, le manger et le dormir, mais elle ne s’exerce à autre chose qu’à pleurer et lamenter, et n’a autre plus grand plaisir et contentement que de se tenir récluse en sa chambre, où elle se passionne si fort que, si nous n’y donnons ordre, je doute désormais de sa vie, et, ne pouvant savoir l’origine de son mal, le remède sera plus difficile. Car encore que je me sois employée à toute extrémité, je n’en ai rien su comprendre, et combien que j’aie pensé au commencement que cela lui procédât pour le décès de son cousin, je crois maintenant le contraire, joint qu’elle-même m’a assurée que les dernières larmes en étaient jetées ; et ne sachant, plus en quoi me résoudre, j’ai pensé en moi-même qu’elle se contristait ainsi pour un dépit qu’elle a conçu de voir la plupart de ses compagnes mariées et elle non, se persuadant peut-être que nous la voulons laisser ainsi. Par quoi, mon ami, je vous supplie affectueusement, pour notre repos et pour le sien, que vous soyez pour l’avenir, curieux de la pourvoir en lieu digne de nous.

À quoi le seigneur Antonio s’accorda volontiers, lui disant :

— M’amie, j’avais plusieurs fois pensé ce que me dites : toutefois, voyant qu’elle n’avait encore atteint l’âge de dix-huit ans, je délibérais y pourvoir plus à loisir. Néanmoins, puisque les choses sont en terme et que c’est un dangereux trésor que de filles, j’y pourvoirai si promptement que vous aurez occasion de vous en contenter, et elle de recouvrer son embonpoint qui se perd à vue d’œil. Cependant, avisez si elle n’est point amoureuse de quelqu’un, afin que nous n’ayons point tant d’égard aux biens ou à la grandeur de la maison où nous la pourrions pourvoir qu’à la vie et santé de notre fille : laquelle m’est si chère, que j’aimerais mieux mourir pauvre et déshérité que de la donner à quelqu’un qui la traitât mal.

Quelques jours après que le seigneur Antonio eut éventé mariage de sa fille, il se trouva plusieurs gentilshommes qui la demandaient tant pour l’excellence de sa beauté que pour sa richesse et extraction ; mais, sur tous autres, l’alliance d’un jeune comte nommé Pâris, comte de Lodronné, sembla plus avantageuse au seigneur Antonio, auquel il l’accorda libéralement, après toutefois l’avoir communiqué à sa femme. La mère, fort joyeuse d’avoir rencontré un si honnête parti pour sa fille, la fit appeler en privé et lui fit entendre comme les choses étaient passées entre son père et le comte Pâris, lui mettant la beauté et bonne grâce de ce jeune comte devant les yeux, les vertus pour lesquelles il était recommandé d’un chacun, ajoutant pour conclusion, les grandes richesses et faveurs qu’il avait aux biens de fortune, par le moyen desquelles elle et les siens vivraient en étemel honneur. Mais Juliette, qui eût plutôt consenti d’être démembrée toute vive que d’accorder ce mariage, lui dit avec une audace non accoutumée :

— Madame, je m’étonne comme avez été si libérale de votre fille de la commettre au vouloir d’autrui, sans premier savoir quel était le sien ; vous en ferez ainsi que l’entendrez, mais assurez-vous que, si vous le faites, ce sera outre mon gré. Et quant au regard du comte Pâris, je perdrai premier la vie qu’il ait part à mon corps, de laquelle vous serez homicide, m’ayant livrée entre les mains de celui lequel je ne puis ni ne veux, ni ne saurais aimer. Par quoi je vous prie me laisser désormais vivre ainsi sans prendre aucun soin de moi, tant que ma cruelle fortune ait autrement disposé de mon fait.

La dolente mère, qui ne savait quel jugement asseoir sur la réponse de sa fille, comme confuse et hors de soi, va trouver le seigneur Antonio auquel, sans lui rien déguiser, fit entendre le tout. Le bon vieillard, indigné outre mesure, commanda qu’on l’amenât incontinent par force devant lui, si de bon gré elle ne voulait venir. Et sitôt qu’elle fut arrivée toute éplorée, elle commença à se jeter à ses pieds, lesquels elle baignait tous de larmes pour la grande abondance qui distillait de ses yeux. Et cuidant ouvrir la bouche pour lui crier merci, les sanglots et soupirs lui interrompaient si souvent la parole, qu’elle demeura muette sans pouvoir former un seul mot ; mais le vieillard, qui n’était en rien ému des larmes de sa fille, lui dit avec très-grande colère :

— Viens çà, ingrate et désobéissante fille, as-tu déjà mis en oubli ce que tant de fois as ouï raconter à ma table de la puissance que les anciens pères Romains avaient sur leurs enfants ? Auxquels il n’était pas seulement loisible de les vendre, engager et aliéner (en leur nécessité) comme il leur plaisait, mais qui plus est, ils avaient entière puissance de vie et mort sur eux. De quels fers, de quels tourments, de quels liens te châtieraient ces bons pères, s’ils étaient ressuscités, et s’ils voyaient l’ingratitude, félonie et désobéissance de laquelle tu uses envers ton père, lequel, avec maintes prières et requêtes, t’a pourvue de l’un des plus grands seigneurs de cette province, des mieux renommés en toute espèce de vertus, duquel toi et moi sommes indignes, tant pour les grands biens (auxquels il est appelé) comme pour la grandeur et générosité de la maison de laquelle il est issu, et néanmoins tu fais la délicate et rebelle, et veux contrevenir à mon vouloir. J’atteste la puissance de celui qui m’a fait la grâce de te produire sur terre que si, dedans mardi pour tout le jour, tu faux à te préparer pour te trouver à mon château de Villefranche[18], où doit se rendre le comte Pâris, et là donner consentement à ce que ta mère et moi avons déjà accordé, non-seulement je te priverai de ce que j’ai des biens de ce monde, mais je te ferai épouser une si étroite austère prison, que tu maudiras mille fois le jour et l’heure de ta naissance. Et avise désormais à ce que tu as à faire ; car, sans la promesse que j’ai faite de toi au comte Pâris, je te ferais dès à présent sentir combien est grande la juste colère d’un père indigné contre l’enfant ingrat[19].

Et, sans attendre autre réponse, le vieillard part de sa chambre et laisse là sa fille à genoux, sans vouloir attendre aucune réponse d’elle. Juliette, connaissant la fureur de son père, craignant d’encourir son indignation ou de l’irriter davantage, se retira (pour ce jour) en sa chambre[20] et exerça toute la nuit plus ses yeux à pleurer qu’à dormir. Et, le matin, elle partit, feignant aller à la messe, avec sa dame de chambre, arriva aux Cordeliers, et, après avoir fait appeler frère Laurens, le pria de l’ouïr en confession. Sitôt qu’elle fut à genoux devant lui, elle commença sa confession par larmes, lui remontrant le grand malheur qui lui était préparé pour le mariage accordé par son père avec le comte Pâris, et, pour la conclusion lui dit :

— Monsieur, parce que vous savez que je ne puis être mariée deux fois et que je n’ai qu’un Dieu, qu’un mari et qu’une foi, je suis délibérée partant d’ici, avec ces deux mains que vous voyez jointes devant vous, ce jourd’hui donner fin à ma douloureuse vie : afin que mon esprit porte témoignage au ciel et mon sang à la terre, de ma foi et loyauté gardée.

Puis, ayant mis fin à ce propos, elle regardait çà et là, faisant entendre, par sa farouche contenance, qu’elle bâtissait quelque sinistre entreprise. De quoi frère Laurens, étonné outre mesure, craignant qu’elle n’exécutât ce qu’elle avait délibéré, lui dit :

— Madamoiselle Juliette, je vous prie, au nom de Dieu, modérez quelque peu votre ennui et vous tenez coie en ce lieu jusqu’à ce que j’ai pourvu à votre affaire : car avant que vous partiez de céans, je vous donnerai telle consolation et remédierai si bien à vos afflictions que vous demeurerez satisfaite et contente.

Et l’ayant laissée en cette bonne opinion, sort de l’église et monte subitement en sa chambre, où il commença à projeter diverses choses en son esprit, se sentant sollicité en sa conscience de ne souffrir qu’elle épousât le comte Pâris, sachant que par son moyen elle en avait épousé un autre ; sentant ores son entreprise difficile, et encore plus périlleuse l’exécution, d’autant qu’il se commettait à la miséricorde d’une jeune simple damoiselle peu accorte, et que, si elle défaillait en quelque chose, tout leur serait divulgué, lui diffamé, et Rhoméo son époux puni. Néanmoins, après avoir été agité d’une infinité de divers pensements, fut enfin vaincu de pitié et avisa qu’il aimait mieux son honneur que de souffrir l’adultère de Pâris avec Juliette. Et, étant résolu en ceci, ouvrit son cabinet et prit une fiole, et s’en retourna vers Juliette, laquelle il trouva quasi transie, attendant nouvelles de sa mort ou de sa vie, à laquelle le bon père demanda :

— Juliette, quand est-ce l’assignation de vos noces ?

— La première assignation, dit-elle, est à mercredi qui est le jour ordonné pour recevoir mon consentement au mariage accordé par mon père au comte Pâris, mais la solennité des noces ne se doit célébrer que le dixième jour de septembre.

— Ma fille, dit le religieux, prends courage, le Seigneur m’a ouvert un chemin pour te délivrer, toi et Rhoméo, de la captivité qui t’est préparée. J’ai connu ton mari dès le berceau. Il m’a toujours commis les plus intérieurs secrets de sa conscience, et je l’ai aussi cher que si je l’avais engendré : par quoi mon cœur ne saurait souffrir qu’on lui fît tort, en chose où je pusse pourvoir par mon conseil. Et d’autant que tu es sa femme, je te dois par semblable raison aimer, et m’évertuer de te délivrer du martyre et angoisse qui te tient assiégée. Entends donc, ma fille, au secret que je vais à présent manifester, et te garde surtout de le déclarer à créature vivante, car en cela consiste ta vie et ta mort. Tu n’es point ignorante, par le rapport commun des citoyens de cette cité et par la renommée qui est publiée partout de moi, que j’ai voyagé quasi par toutes les provinces de la terre habitable : de sorte que par l’espace de vingt ans continus, je n’ai donné repos à mon corps, mais je l’ai le plus souvent exposé à la merci des bêtes brutes par les déserts, et quelquefois à celle des ondes, à la merci des pirates, et de mille autres périls et naufrages qui se retrouvent tant en la mer que sur la terre. Or, est-il, ma fille, que toutes mes pérégrinations ne m’ont point été inutiles, car, outre le contentement incroyable que j’en reçois ordinairement en mon esprit, encore en ai-je recueilli un autre fruit particulier, lequel, avec la grâce de Dieu, tu ressentiras en bref. C’est que j’ai éprouvé les propriétés secrètes des pierres, plantes, métaux et autres choses cachées aux entrailles de la terre, desquelles je me sais aider (contre la commune loi des hommes), lorsque la nécessité me survient, spécialement aux choses esquelles je connais mon Dieu en être moins offensé. Car, comme tu sais, étant sur le bord de ma fosse (comme je suis) et que l’heure approche qu’il me faut rendre compte, je dois désormais avoir plus grande appréhension des jugements de Dieu, que lorsque les ardeurs de l’inconsidérée jeunesse bouillonnaient en mon corps. Entends donc, ma fille, qu’avec les autres grâces et faveurs que j’ai reçues du ciel, j’ai appris et expérimenté longtemps la composition d’une pâte que je fais de certains soporifères, laquelle, peu après réduite en poudre et bue avec un peu d’eau, en un quart-d’heure endort tellement celui qui la prend, et ensevelit si bien ses sens et autres esprits de vie, qu’il n’y a médecin tant excellent qui ne juge pour mort celui qui en a pris. Et a encore davantage un effet plus merveilleux : c’est que la personne qui en use ne sent aucune douleur ; et, selon la quantité de la dose qu’on a reçue, le patient demeure en ce doux sommeil, puis, quand son opération est parfaite, il retourne en son premier état. Or, reçois donc maintenant l’instruction de ce que tu dois faire, et dépouille cette affection féminine, et prends un courage viril, car en la seule force de ton cœur consiste l’heur ou malheur de ton affaire. Voilà une fiole que je te donne, laquelle tu garderas comme ton propre cœur, et le soir dont le jour suivant seront tes épousailles, ou le matin avant jour, tu l’empliras d’eau et boiras ce qui est contenu dedans, et lors tu sentiras un plaisant sommeil, lequel glissant peu à peu par toutes les parties de ton corps, les contraindra si bien qu’elles demeureront immobiles, et sans faire leurs accoutumés offices, perdront leurs naturels sentiments ; et demeureras en telle extase l’espace de quarante heures pour le moins, sans aucun pouls ou mouvement perceptible : de quoi étonnés ceux qui te viendront voir te jugeront morte, et selon la coutume de notre cité, ils te feront apporter au cimetière qui est près notre église et te mettront au tombeau où ont été enterrés tes ancêtres les Capellets. Et cependant j’avertirai le seigneur Rhoméo par homme exprès de toute notre affaire, lequel est à Mantoue, qui ne faudra à se trouver la nuitée suivante où nous ferons, lui et moi, ouverture du sépulcre, et enlèverons ton corps. Et puis l’opération de la poudre parachevée, il te pourra emmener secrètement à Mantoue, au déçu de tous tes parents et amis, puis peut-être quelquefois la paix de Rhoméo faite, ceci pourra être manifesté avec le contentement de tous les tiens.

Les propos du bon père finis, nouvelle joie commença à s’emparer du cœur de Juliette, laquelle avait été si attentive à les écouter qu’elle n’en avait mis un seul point en oubli. Puis elle lui dit :

— Père, n’ayez doute que le cœur me défaille en l’accomplissement de ce que vous m’avez commandé : car, quand bien serait quelque forte poison et venin mortel, plutôt le mettrais-je en mon corps que de consentir de tomber ès-mains de celui qui ne peut avoir part en moi. À plus forte raison donc, me dois-je fortifier et exposer à tout mortel péril, pour m’approcher de celui duquel dépend entièrement ma vie et tout le contentement que je prétends en ce monde.

— Or va donc, ma fille (dit le bon père) à la garde de Dieu, lequel je prie te tenir la main et te confirmer cette volonté en l’accomplissement de ton œuvre.

Juliette, partie d’avec frère Laurens, s’en retourna au palais de son père sur les onze heures, où elle trouva sa mère à la porte qui l’attendait en bonne dévotion de lui demander si elle voulait encore continuer en ses premières erreurs : mais Juliette, avec une contenance plus gaie que de coutume, sans avoir patience que sa mère l’interrogeât, lui dit :

— Madame, je viens de Saint-François où j’ai séjourné peut-être plus que mon devoir ne requérait, néanmoins ce n’a été sans fruit et sans apporter un grand repos à ma conscience affligée par le moyen de notre père spirituel, frère Laurens, auquel j’ai fait une bien ample déclaration de ma vie, et même lui ai communiqué en confession ce qui était passé entre monseigneur mon père et vous sur le mariage du comte Pâris et de moi ; mais le bon homme m’a su si bien gagner par ses saintes remontrances et louables hortations, qu’encore que je n’eusse aucune volonté d’être jamais mariée, si est ce que je suis maintenant disposée de vous obéir en tout ce qu’il vous plaira me commander. Par quoi, madame, je vous prie, impétrez ma grâce envers mon seigneur et père et lui dites, s’il vous plaît, qu’obéissant à son commandement, je suis prête d’aller trouver le comte Pâris à Villefranche, et là, en vos présences, l’accepter pour seigneur et époux : en assurance de quoi je m’en vais à mon cabinet élire tout ce qu’il y a de plus précieux, afin que me voyant en si bon équipage, je lui sois plus agréable.

La bonne mère, ravie de trop grand aise, ne peut répondre un seul mot, mais s’en va en diligence trouver le seigneur Antonio son mari, auquel elle raconta par le menu le bon vouloir de sa fille, et comme par le moyen de frère Laurens elle avait du tout changé de volonté : de quoi le bon vieillard, joyeux outre mesure, louait Dieu en son cœur disant :

— M’amie, ce n’est pas le premier bien que nous ayons reçu de ce saint homme, même qu’il n’y a citoyen en cette République qui ne lui soit redevable : plût au Seigneur Dieu que j’eusse acheté vingt de ses ans la tierce partie de ma vie, tant m’est griève son extrême vieillesse !

Le seigneur Antonio à la même heure va trouver le comte Pâris auquel il pensa persuader d’aller à Villefranche. Mais le comte lui remontra que la dépense serait excessive, et que ce serait le meilleur de la réserver au jour des noces pour les mieux solenniser : toutefois qu’il était bien d’avis, s’il lui semblait bon, d’aller voir Juliette, et ainsi s’en partirent ensemble pour l’aller trouver. La mère, avertie de sa venue, fit préparer sa fille à laquelle elle commanda de n’épargner ses bonnes grâces à la venue du comte, lesquelles elle sut si bien déployer, qu’avant qu’il partît de la maison, elle lui avait si bien dérobé son cœur, qu’il ne vivait désormais qu’en elle, et lui tardait tant que l’heure déterminée n’était venue qu’il ne cessait d’importuner et le père et la mère de mettre une fin et consommation à ce mariage. Et ainsi se passa cette journée assez joyeusement, et plusieurs autres, jusques au jour précédant les noces, auquel la mère de Juliette avait si bien pourvu qu’il ne restait rien de ce qui appartenait à la magnificence et grandeur de leur maison. Villefranche, duquel nous avons fait mention, était un lieu de plaisance où le seigneur Antonio se voulait souvent récréer, qui était un mille où deux de Vérone, où le dîner devait se préparer, combien que les solennités requises dussent être faites à Vérone.

Juliette sentant son heure approcher, dissimulait le mieux qu’elle pouvait, et quand ce vint l’heure de se retirer, sa dame de chambre lui voulait faire compagnie et coucher en sa chambre, comme elle avait accoutumé. Mais Juliette lui dit :

— Ma grand’amie, vous savez que demain se doivent célébrer mes noces, et parce que je veux passer la plupart de la nuit en oraisons, je vous prie pour aujourd’hui me laisser seule et venez demain sur les six heures m’aider à m’accoûtrer[21].

Ce que la bonne vieille lui accorda aisément, ne se doutant pas de ce qu’elle se proposait de faire. Juliette, s’étant retirée seule en sa chambre, ayant un bocal d’eau sur la table, emplit la fiole que le bon père lui avait donnée : et après avoir fait cette mixtion, elle mit le tout sous le chevet de son lit, puis elle se coucha : et, étant au lit, nouveaux pensers commencèrent à l’environner, avec une appréhension de mort si grande qu’elle ne savait en quoi se résoudre, mais se plaignant incessamment, disait :

— Ne suis-je pas la plus malheureuse et désespérée créature qui naquit onques entre les femmes ? Pour moi n’y a au monde que malheur, misère et mortelle tristesse, puisque mon infortune m’a réduite à telle extrémité que, pour sauver mon honneur et ma conscience, il faut que je dévore ici un breuvage duquel je ne sais la vertu. Mais que sais-je (disait-elle) si l’opération de cette poudre se fera point plus tôt ou plus tard qu’il n’est de besoin et que, ma faute étant découverte, je demeure la fable du peuple ? Que sais-je davantage si les serpents et autres bêtes venimeuses qui se trouvent coutumièrement aux tombeaux et cachots de la terre m’offenseront pensant que je sois morte ? Mais comment pourrai-je endurer la puanteur de tant de charognes et ossements de mes ancêtres qui reposent en ce sépulcre ? Si de fortune je m’éveillais avant que Rhoméo et Laurens me vinssent secourir ?

Et ainsi qu’elle se plongeait en la contemplation de ces choses, son imagination fut si forte qu’il lui semblait avis qu’elle voyait quelque spectre ou fantôme de son cousin Thibaut, en la même sorte qu’elle l’avait vu blessé et sanglant, et appréhendait qu’elle devait vive être ensevelie à son côté avec tant de corps morts et d’ossements dénués de chair que son tendre corps et délicat se prit à frissonner de peur, et ses blonds cheveux à hérisser tellement que, pressée de frayeur, une sueur froide commença à percer son cuir et arroser tous ses membres, de sorte qu’il lui semblait avis qu’elle avait déjà une infinité de morts autour d’elle qui la tiraillaient de tous côtés et la mettaient en pièces : et sentant que ses forces se diminuaient peu à peu, et craignant que par trop grande débilité elle ne pût exécuter son entreprise, comme furieuse et forcenée, sans y penser plus avant, elle engloutit l’eau contenue en la fiole ; puis, croisant les bras sur son estomac, perdit à l’instant tous ses sentiments du corps et demeura en extase.

Sa dame de chambre, qui l’avait enfermée avec la clef, ouvrit la porte, et, la pensant éveiller, l’appelait souvent, et lui disait : « Madamoiselle, c’est trop dormir ! Le comte Pâris nous viendra lever. » La pauvre femme chantait aux sourds, car, quand tous les plus horribles et tempétueux sons du monde eussent résonné à ses oreilles, ses esprits de vie étaient tellement liés et assoupis, qu’elle ne s’en fût éveillée.

De quoi la pauvre vieille étonnée commença à la manier, mais elle la trouva partout froide comme marbre : puis, lui mettant la main sur sa bouche, jugea soudain qu’elle était morte, car elle n’y avait trouvé aucune respiration : dont comme forcenée et hors de soi, courut l’annoncer à la mère, laquelle effrénée comme un tigre qui a perdu ses faons, entra soudainement en la chambre de sa fille et, l’ayant avisée en si piteux état, la pensant morte s’écria :

— Ah ! mort cruelle, qui as mis fin à toute ma joie et félicité, exécute le dernier fléau de ton ire contre moi, de peur que, me laissant vivre le reste de mes jours en tristesse, mon martyre ne soit augmenté.

Lors elle se prit tellement à soupirer qu’il semblait que le cœur lui dût fondre : et ainsi qu’elle renforçait ses cris, voici le père, le comte Pâris, et grande troupe de gentilshommes et damoiselles, qui étaient venus pour honorer la fête : lesquels, sitôt qu’ils eurent le tout entendu, menèrent tel deuil, que, qui eût vu lors leurs contenances, il eût pu aisément juger que c’était la journée d’ire et de pitié, spécialement le seigneur Antonio, lequel avait le cœur si serré, qu’il ne pouvait ni pleurer ni parler, et, ne sachant que faire, mande incontinent quérir les plus experts médecins de la ville, lesquels, après s’être enquêtés de la vie passée de Juliette, jugèrent d’un commun rapport qu’elle était morte de mélancolie et lors les douleurs commencèrent à se renouveler. Et si oncques journée fut lamentable, piteuse, malheureuse et fatale, certainement ce fut celle en laquelle la mort de Juliette fut publiée par Vérone : car elle était tant regrettée des grands et des petits, qu’il semblait a voir les communes plaintes que toute la République fut en péril et non sans cause. Car, outre la naïve beauté, accompagnée de beaucoup de vertus, desquelles nature l’avait enrichie, encore était-elle tant humble, sage et débonnaire, que, pour cette humilité et courtoisie elle avait si bien dérobé les cœurs d’un chacun, qu’il n’y avait celui qui ne lamentât son désastre.

Comme ces choses se menaient, frère Laurens dépêcha en diligence un bon père de son couvent nomme frère Anselme[22] auquel il se fiait comme en lui-même, et lui donna une lettre écrite de sa main, et lui commanda expressément ne la bailler à autre qu’à Rhoméo, en laquelle était conté tout ce qui était passé entre lui et Juliette, nommant la vertu de la poudre, et lui mandant qu’il eût à venir la nuit suivante, parce que l’opération de la poudre prendrait fin, et qu’il emmènerait Juliette avec lui à Mantoue en habit dissimulé, jusqu’à ce que la fortune en eût autrement ordonné. Le Cordelier fit si bonne diligence, qu’il arriva à Mantoue peu de temps après. Et pour ce que la coutume d’Italie est que les Cordeliers doivent prendre un compagnon à leur couvent pour aller faire, leurs affaires par la ville, le Cordelier s’en va à son couvent, mais depuis qu’il y fut entré, il ne lui fut loisible de sortir à ce jour comme il pensait, parce que quelques jours avant, il était mort quelque religieux au couvent (comme on disait) de peste : par quoi les députés de la santé avaient défendu au gardien que les Cordeliers n’eussent à aller par ville, ni communiquer avec aucun des citoyens, tant que Messieurs de la justice leur eussent donné permission : ce qui fut cause d’un grand mal, comme vous verrez ci-après. Ce Cordelier étant en cette perplexité de ne pouvoir sortir, joint aussi qu’il ne savait ce qui était contenu en la lettre, voulut différer pour ce jour.

Cependant que ces choses étaient en cet état, on se prépara à Vérone pour faire les obsèques de Juliette. Or, ont une coutume qui est vulgaire en Italie, de mettre tous les plus apparents d’une liguée en un même tombeau, qui fut cause que Juliette fut mise en la sépulture ordinaire des Capellets, en un cimetière près l’Église des Cordeliers, où même Thibaut était enterré.

Et les obsèques parachevées honorablement, chacun s’en retourna ; auxquelles Pierre[23], serviteur de Rhoméo, avait assisté, car, comme nous avons dit ci-devant, son maître l’avait renvoyé de Mantoue à Vérone faire service à son père, et l’avertir de tout ce qui se bâtirait en son absence à Vérone. Et ayant vu le corps de Juliette enclos dans le tombeau, jugeant comme les autres qu’elle était morte, prit incontinent la poste et fit tant par sa diligence, qu’il arriva à Mantoue où il trouva son maître en sa maison accoutumée, auquel il dit, ayant ses yeux tout mouillés de grosses larmes :

— Mon seigneur, il vous est survenu un accident si étrange, que, si vous ne vous armez de constance, j’ai peur de devenir le cruel ministre de votre mort. Sachez, monseigneur, que depuis hier matin madamoiselle Juliette a laissé ce monde pour chercher repos en l’autre, et l’ai vue en ma présence recevoir sépulture au cimetière de Saint-François.

Au son de ce triste message, Rhoméo commença à mener tel deuil qu’il sembla que ses esprits, ennuyés du martyre de sa passion, dussent à l’instant abandonner son corps ; mais son fort amour qui ne put lui permettre de faillir jusques à l’extrémité, lui mit en fantaisie que s’il pouvait mourir auprès d’elle, sa mort serait plus glorieuse, et elle (ce lui semblait) mieux satisfaite. À raison de quoi, après s’être lavé la face, de peur qu’on ne connût son deuil, il part de sa chambre et défend à son serviteur de le suivre, puis il s’en va par tous les cantons de la ville, chercher s’il pourrait trouver remède propre à son mal. Et ayant avisé entre autres la boutique d’un apothicaire assez mal peuplée de boîtes et autres choses requises à son état, il pensa lors en lui-même que l’extrême pauvreté du maître le ferait volontiers consentir à ce qu’il prétendait lui demander. Et après l’avoir tiré à part, lui dit en secret :

— Maître, voilà cinquante ducats que je vous donne, et me délivrez quelque violente poison, laquelle en un quart d’heure fasse mourir celui qui en usera.

Le malheureux, vaincu d’avarice, lui accorda ce qu’il lui demandait, et feignant lui donner quelque autre médecine devant les gens, lui prépare soudainement le venin, puis lui dit tout bas :

— Monseigneur, je vous en donne plus que n’avez besoin, car il n’en faut que la moitié pour faire mourir en une heure le plus robuste homme du monde[24].


Rhoméo, après avoir serré son venin, s’en retourna à sa maison où il commanda à son serviteur qu’il eût à partir en diligence et s’en retourner à Vérone, et qu’il fît provision de chandelles, de fusil et d’instruments propres pour ouvrir le sépulcre de Juliette, et surtout qu’il ne faillît à l’attendre joignant le cimetière de Saint-François, et sur la vie qu’il ne dît à personne son désastre. À quoi Pierre obéit, en la forme que son maître lui avait commandée et fit si bonne diligence qu’il arriva de bonne heure à Vérone, donna ordre à tout ce qui lui était enchargé.

Rhoméo cependant sollicité de mortels pensements, se fit apporter encre et papier, et mit en peu de paroles tout le discours de ses amours par écrit, les noces de lui et de Juliette, le moyen observé en la consommation d’icelles, le secours de frère Laurens, l’achat de sa poison, finalement sa mort, puis ayant mis fin à sa triste tragédie, il ferma les lettres et les cacheta de son cachet, puis mit la superscription à son père, et serrant ses lettres en sa bourse, il monta à cheval et fit si bonne diligence, qu’il arriva par les obscures ténèbres de la nuit en la cité de Vérone, avant que les portes fussent fermées, où il trouva son serviteur qui l’attendait, avec lanternes et instruments susdits, propres pour ouvrir le sépulcre, auquel il dit :

— Pierre, aide-moi à ouvrir ce sépulcre et, sitôt qu’il sera ouvert, je te commanderai sur peine de la vie, de n’approcher de moi, ni de mettre empêchement à chose que je veuille exécuter. Voilà une lettre que tu présenteras demain au matin à mon père à son lever, laquelle peut-être lui sera plus agréable que tu ne penses.

Pierre ne pouvant imaginer quel était le vouloir de son maître, s’éloigna quelque peu afin de contempler ses gestes et contenances. Et lorsque le cercueil fut ouvert, Rhoméo descend deux degrés, tenant sa chandelle à la main, et commença à aviser d’un œil piteux le corps de celle qui était l’organe de sa vie, puis, l’ayant arrosée de ses larmes et baisée étroitement, la tenant entre ses bras, ne se pouvant rassasier de sa vue, mit ses craintives mains sur le froid estomac de Juliette et, après l’avoir maniée en plusieurs endroits, et n’y pouvant asseoir aucun jugement de vie, il tira la poison de sa boîte, et en ayant avalé une grande quantité, il s’écrie :

— Ô Juliette, de laquelle le monde était indigne, quelle mort pourrait élire mon cœur qui lui fût agréable que celle qu’il souffre près de toi ? quelle sépulture plus glorieuse que d’être enfermé en ton tombeau ? quelle plus digne ou excellente épitaphe se pourrait sacrer à la mémoire, que ce mutuel et piteux sacrifice de nos vies ?

Et cuidant renforcer son deuil, le cœur lui commença à frémir pour la violence du venin, lequel peu à peu s’emparait de son cœur, et, regardant çà et là, avisa le corps de Thibaut, près de celui de Juliette, lequel n’était encore du tout putréfié, parlant à lui comme s’il était vif, disait :

— Cousin Thibaut, en quelque lieu que tu sois, je te crie maintenant merci de l’offense que je fis de te priver de vie, et si tu souhaites vengeance de moi, quelle autre plus grande ou cruelle satisfaction saurais-tu désormais espérer que de voir celui qui t’a méfait, empoisonné de sa propre main et enseveli à tes côtés ?

Puis, ayant mis fin à ce propos, sentant peu à peu la vie lui défaillir, se prosternant à genoux, d’une voix faible dit assez bas :

— Seigneur Dieu, qui pour me racheter es descendu du sein de ton père et as pris chair humaine au ventre de la Vierge, je te supplie prendre compassion de cette pauvre âme affligée : car je connais bien que ce corps n’est plus que terre.

Puis, saisi d’une douleur désespérée, se laissa tomber sur le corps de Juliette de telle véhémence que, le cœur atténué de trop grand tourment, ne pouvant porter un si dur et dernier effort, demeura abandonné de tous les sens et vertus naturelles : en façon que le siège de l’âme lui faillit à l’instant, et demeura raide étendu[25].

Frère Laurens qui connaissait le période certain de l’opération de sa poudre, émerveillé qu’il n’avait aucune réponse de la lettre qu’il avait envoyée à Rhoméo par son compagnon frère Anselme, s’en part de Saint-François, et avec instruments propres délibère d’ouvrir le sépulcre pour donner air à Juliette, laquelle était prête à s’éveiller. Et approchant du lieu, il avisa la clarté dedans, qui lui donna terreur jusques à ce que Pierre, qui était près, l’eut acertené que Rhoméo était dedans et n’avait cessé de se plaindre et lamenter depuis deux

heures. Et lors entrèrent dedans le sépulcre et trouvant Rhoméo sans vie, menèrent un deuil tel que peuvent appréhender ceux qui ont aimé quelqu’un de parfaite amitié.

Et ainsi qu’ils faisaient leurs plaintes, Juliette sortant de son extase et avisant la splendeur dans ce tombeau,

ne sachant si c’était songe ou fantôme qui apparaissait devant ses yeux, revenant à soi, reconnut frère Laurens auquel elle dit :

— Père, je vous prie au nom de Dieu, assurez-moi de votre parole, car je suis toute éperdue.

Et lors frère Laurens, sans lui rien déguiser (parce qu’il craignait d’être surpris pour le trop long séjour en ce lieu) lui raconta fidèlement comme il avait envoyé frère Anselme vers Rhoméo à Mantoue, duquel il n’avait pu avoir réponse, toutefois qu’il avait trouvé Rhoméo au sépulcre, mort, duquel il lui montra le corps étendu joignant le sien : la suppliant au reste de porter patiemment l’infortune survenue, et que, s’il lui plaisait, il la conduirait en quelque monastère secret de femmes où elle pourrait (avec le temps) modérer son deuil et donner repos à son âme. Mais à l’instant qu’elle eut jeté l’œil sur le corps mort de Rhoméo, elle commença à détouper la bonde à ses larmes par telle impétuosité que, ne pouvant supporter la fureur de son mal, elle haletait sans cesse sur sa bouche, puis, se lançant sur son corps et l’embrassant étroitement, il semblait qu’à force de soupirs et de sanglots, elle dut le vivifier et remettre en essence. Et après l’avoir baisé et rebaissé un million de fois, elle s’écria :

— Ah ! doux repos de mes pensées et de tous les plaisirs que jamais j’eus, as-tu bien eu le cœur si assuré d’élire ton cimetière en ce lieu, entre les bras de ta parfaite amante, et de finir le cours de ta vie à mon occasion, en la fleur de ta jeunesse lorsque le vivre te devait être plus cher et délectable ? Comment ce tendre corps a-t-il pu résister au furieux combat de la mort lorsqu’elle s’est présentée ? Comment ta tendre et délicate jeunesse a-t-elle pu permettre son gré, que tu te sois confiné en ce lieu ordurier et infect où tu serviras désormais de pâture à vers, indignes de toi ? Hélas ! hélas ! quel besoin m’était-il maintenant que les douleurs se renouvelassent en moi, que le temps et ma longue patience devaient ensevelir et éteindre ? Ah ! misérable et chétive que je suis ! pensant trouver remède à mes passions, j’ai émoulu le couteau qui a fait la cruelle plaie dont je reçois le mortel hommage ! ah ! heureux infortuné tombeau qui servira es siècles futurs de témoin de la plus parfaite alliance qu’ont les deux plus infortunés amants qui furent oncques ! reçois maintenant les derniers soupirs et accès du plus cruel de tous les cruels sujets d’ire et mort.

Et comme elle pensait continuer ses plaintes, Pierre avertit frère Laurens qu’il entendait un bruit près de la citadelle, duquel intimidés ils s’éloignèrent promptement, craignant être surpris. Et lors Juliette se voyant seule et en pleine liberté, prit de relief Rhoméo entre ses bras, le baisant par telle affection qu’elle semblait être plus atteinte d’amour que de la mort. Et ayant tiré la dague que Rhoméo avait ceinte à son côté, se donna de la pointe plusieurs coups au travers du cœur, disant d’une voix faible et piteuse :

— Ha ! mort, fin de malheur et commencement de félicité, sois la bienvenue : ne crains à cette heure de me darder, et ne donne aucune dilation à ma vie, de peur que mon esprit ne travaille à trouver celui de mon Rhoméo entre tant de morts ! Et toi, mon cher seigneur et loyal époux Rhoméo, s’il te reste encore quelque connaissance, reçois celle que tu as si loyalement aimée, et qui a été cause de ta violente mort : laquelle t’offre volontairement son âme afin qu’autre que toi ne soit jouissant de l’amour que si justement tu as conquis, et afin que nos esprits, sortant de cette lumière, soient éternellement vivants ensemble, au lieu d’éternelle immortalité !

Et ces propos achevés elle rendit l’esprit.

Pendant que ces choses se passaient, les gardes de la ville passaient fortuitement par là auprès, lesquels, avisant la clarté en ce tombeau, soupçonnèrent incontinent que c’étaient nécromanciens qui avaient ouvert ce sépulcre pour abuser des corps morts et s’en aider en leur art. Et curieux de savoir ce qui en était, entrèrent au cercueil où ils trouvèrent Rhoméo et Juliette, ayant les bras lacés au col l’un de l’autre, comme s’il eût resté quelque marque de vie. Et après les avoir bien regardés à loisir, connurent ce qui en était ; et lors tout étonnés cherchèrent tant çà et là, pour surprendre ceux qu’ils pensaient avoir fait le meurtre, qu’ils trouvèrent enfin le beau père frère Laurens et Pierre, serviteur du défunt Rhoméo, qui s’étaient cachés sous une stalle, lesquels ils menèrent aux prisons, et avertirent le seigneur de l’Escale et les magistrats de Vérone de l’inconvénient survenu, lequel fut publié en un instant par toute la cité. Vous eussiez vu lors tous les citoyens avec leurs femmes et enfants abandonner leurs maisons pour assister à ce piteux spectacle. Et afin qu’en présence de tous les citoyens le meurtre fût publié, les magistrats ordonnèrent que les deux corps morts fussent érigés sur un théâtre, à la vue de tout le monde en la forme qu’ils étaient quand ils furent trouvés au sépulcre, et que Pierre et frère Laurens seraient publiquement interrogés afin qu’auparaprès on ne pût murmurer ou prétendre aucune cause d’ignorance. Et ce bon vieillard de frère, étant sur le théâtre, ayant sa barbe blanche toute baignée de grosses larmes, les juges lui commandèrent qu’il eût à déclarer ceux qui étaient auteurs de ce meurtre, attendu qu’à heure indue il avait été appréhendé avec quelques ferrements près le sépulcre. Frère Laurens, homme rond et libre en parole, sans s’émouvoir aucunement pour l’accusation proposée, leur dit avec une voix assurée :

— Messieurs, il n’y a celui d’entre vous qui (s’il avait égard à ma vie passée et à mes vieux ans et au triste spectacle où la malheureuse fortune m’a maintenant réduit) ne soit grandement émerveillé d’une tant soudaine et inespérée mutation : attendu que depuis soixante et dix ou douze ans que je fis mon entrée sur la terre et que je commençai à éprouver les vanités de ce monde, je ne fus oncques atteint, tant s’en faut convaincu de crime aucun qui me sût faire rougir, encore que je me reconnaisse devant Dieu le plus grand et abominable pécheur de la troupe. Si est-ce toutefois que lorsque je suis prêt à rendre mon compte et que les vers, la terre et la mort m’ajournent à tous les moments du jour à comparaître devant la justice de Dieu, ne faisant plus autre chose qu’attendre mon sépulcre, c’est l’heure (ainsi comme vous vous persuadez) en laquelle je suis tombé au plus grand intérêt et préjudice de ma vie et de mon honneur. Et ce qui a engendré cette sinistre opinion de moi en vos cœurs, sont (peut-être) ces grosses larmes qui découlent en abondance dessus ma face : comme s’il ne se trouvait pas en l’écriture sainte, que Jésus-Christ eût pleuré, ému de pitié et compassion humaine, et même que le plus souvent elles sont fidèles messagères de l’innocence des hommes. Ou bien, ce qui est plus probable, c’est l’heure suspecte et les ferrements, comme le magistrat a proposé, qui me rendent coupable des meurtres, comme si les heures n’avaient pas toutes été créées du Seigneur, égales : et ainsi que lui-même a enseigné, il y en a douze au jour, montrant pour cela qu’il n’y a point exception d’heures ni de moments, mais qu’on peut faire bien ou mal à toutes indifféremment, ainsi que la personne est guidée ou délaissée de l’esprit de Dieu. Quant aux ferrements desquels je fus trouvé saisi, il n’est besoin maintenant de vous faire entendre pour quel usage a été créé le fer premièrement, et comme de soi il ne peut rien accroître en l’homme de bien ou de mal, sinon par la maligne volonté de celui qui en abuse. Ce que j’ai bien voulu mettre en avant pour vous faire entendre que ni mes larmes ni le fer ni l’heure suspecte ne me peuvent convaincre de meurtre, ni me rendre autre que je suis, mais seulement le témoignage de ma propre conscience, lequel seul me servirait (si j’étais coupable) d’accusateur, de témoin et de bourreau. Laquelle (vu l’âge où je suis et la réputation que j’ai eue le passé entre vous et le petit séjour que j’ai plus à faire en ce monde) me devrait plus tourmenter là dedans que toutes les peines mortelles qu’on saurait proposer. Mais (la grâce à mon Dieu) je ne sens aucun ver qui me ronge, ni aucun remords qui me pique, touchant le fait pour lequel je vous vois tous troublés et épouvantés. Et afin de mettre vos âmes en repos, et pour éteindre les scrupules qui pourraient tourmenter désormais vos consciences, je vous jure sur toute la part que je prétends au ciel, de vous faire entendre maintenant de fond en comble le discours de cette piteuse tragédie, de laquelle vous ne serez (peut-être) moins émerveillés que de deux pauvres passionnés amants qui ont été forts et patients à s’exposer à la miséricorde de la mort, pour la fervente et indissoluble amitié qu’ils se sont portée.

Et lors le beau père commença à leur déduire le commencement des amours de Juliette et de Rhoméo : lesquelles après avoir été par quelque espace de temps confirmées, s’était ensuivie parole de présent, promesse de mariage entre eux, sans qu’il en sût rien. Et comme (quelques jours après) les amants se sentant aiguillonnés d’une amour plus forte, s’étaient adressés à lui sous le voile de confession, attestant tous deux par serment qu’ils étaient mariés et que, s’il ne lui plaisait solenniser leur mariage en face d’église, ils seraient contraints d’offenser Dieu et vivre en concubinage. En considération de quoi, et même voyant l’alliance être bonne et conforme en dignité, richesse et noblesse de tous les deux côtés, espérant par ce moyen (peut-être) réconcilier les Montesches et Capellets ensemble et faire œuvre agréable à Dieu, leur avait donné la bénédiction en une chapelle : dont la nuit même ils avaient consommé leur mariage, au palais des Capellets : de quoi la femme de chambre de Juliette pourrait encore déposer. Ajoutant puis après le meurtre de Thibaut, cousin de Juliette, être survenu, à raison duquel le ban de Rhoméo, s’était ensuivi, et comme en l’absence dudit Rhoméo, le mariage étant tenu secret entre eux, on l’avait voulu marier au comte Pâris, de quoi Juliette indignée, s’était prosternée à ses pieds en une chapelle de l’église Saint-François avec une ferme espérance de s’occire de ses propres mains, s’il ne lui donnait conseil au mariage accordé par son père avec le comte Pâris. Ajoutant pour conclusion, encore qu’il eût résolu en lui-même (pour une appréhension de vieillesse et de mort) d’abhorrer toutes les sciences cachées auxquelles il s’était délecté en ses jeunes ans, toutefois pressé d’importunité et de piété, et craignant que Juliette exerçât cruauté contre elle-même, il avait élargi sa conscience et mieux aimé donner quelque légère atteinte à son âme que de souffrir que cette jeune damoiselle défît son corps et mît son âme en péril, et partant avait déployé son ancien artifice, et lui avait donné certaine poudre pour l’endormir, par le moyen de laquelle on l’avait jugé morte. Leur faisant puis après entendre comme il avait envoyé frère Anselme avertir Rhoméo par une lettre de toutes leurs entreprises, duquel il n’avait encore eu réponse : déduisant après par le menu comme il avait trouvé Rhoméo au sépulcre, mort, lequel (comme il était vraisemblable) s’était empoisonné ou étouffé, ému de juste deuil qu’il avait de trouver Juliette en cet état, la pensant morte : puis, poursuivant son discours, déclara comme Juliette s’était tuée elle-même de la dague de Rhoméo, pour l’accompagner après sa mort, et comme il ne leur avait été possible de la sauver, pour le bruit survenu des gardes qui les avaient contraints de s’écarter.

Et pour plus ample information de son dire, il supplia le seigneur de Vérone et les magistrats d’envoyer à Mantoue quérir frère Anselme savoir la cause de son retardement, de voir le contenu des lettres qu’il avait envoyées à Rhoméo, de faire interroger la dame de chambre de Juliette, et Pierre le serviteur de Rhoméo, lequel, sans attendre qu’on fît autre enquête, leur dit :

— Messieurs, ainsi que Rhoméo voulut entrer au sépulcre, il me bailla ce paquet (à mon avis, écrit de sa main) lequel il me commanda expressément présenter à son père.

Le paquet ouvert, ils trouvèrent entièrement tout le contenu de l’histoire, même le nom de l’apothicaire qui lui avait vendu le poison, le prix et l’occasion pour laquelle il en avait usé. Et fut le tout si bien liquidé qu’il ne restait autre chose pour la vérification de l’histoire, si non d’y avoir été présents à l’exécution : car le tout était si bien déclaré par ordre qu’il n’y avait plus aucun qui en fît doute.

Et lors le seigneur Barthélemy de l’Escale (qui commandait de ce temps-là à Vérone), après avoir le tout communiqué aux magistrats, fut d’avis que la dame de chambre de Juliette fût bannie pour avoir celé au père de Rhoméo ce mariage clandestin, lequel s’il eût été manifesté en sa saison eût été cause d’un très-grand bien. Pierre, pour ce qu’il avait obéi à son maître, fut laissé en sa première liberté. L’apothicaire pris, géhenné et convaincu fut pendu. Le bon vieillard de frère Laurens, tant pour le regard des anciens services qu’il avait faits à la république de Vérone que pour la bonne vie de laquelle il avait toujours été recommandé, fut laissé en paix, sans aucune note d’infamie. Toutefois il se confina de lui-même, en un petit hermitage, à deux milles près de Vérone, où il vécut encore depuis cinq ou six ans en continuelles prières et oraisons jusques à ce qu’il fût appelé de ce monde à l’autre. Et pour la compassion d’une si étrange infortune, les Montesches et les Capellets rendirent tant de larmes qu’avec leurs pleurs ils évacuèrent leurs colères, de sorte que dès lors ils furent réconciliés, et ceux qui n’avaient pu être modérés par aucune prudence ou conseil humain furent enfin vaincus et réduits par pitié.

Et pour immortaliser la mémoire d’une si parfaite et accomplie amitié, le seigneur de Vérone ordonna que les deux corps de ces pauvres passionnés demeureraient enclos au tombeau auquel ils avaient fini leur vie, qui fut érigé sur une haute colonne de marbre et honoré d’une infinité d’excellentes épitaphes, et est encore pour le jourd’hui en essence : de sorte qu’entre toutes les rares excellences qui se retrouvent en la cité de Vérone, il ne se voit rien de plus célèbre que le monument de Rhoméo et de Juliette.


FIN DE L’APPENDICE.

  1. Dans le recueil de Bandello, cette histoire est la neuvième nouvelle de la seconde partie et a pour titre : La sfortunata morte di dui infelicissimi Amanti, che l’uno di veleno, e l’altro di dolore morirono. Il est à remarquer que, dans la nouvelle francisée, Juliette ne meurt pas de tristesse, mais d’un coup de poignard. Pierre Boisteau n’a pas pensé à rectifier ce titre, qui n’est plus d’accord avec le dénoûment improvisé par lui.
  2. Rosaline, dans le drame.
  3. Benvolio.
  4. Ce nom, légèrement modifié par le traducteur anglais Arthur Brooke, a été donné par Shakespeare à l’ami intime de son Roméo. Il n’y a, du reste, aucun rapport entre le rôle insignifiant joué par le Marcucio de la légende, et le rôle si important soutenu par le Mercutio du drame. La figure tragi-comique de Mercutio est toute entière la création du porte.
  5. Le pas del Torchio était une danse par laquelle les bals se terminaient, au quatorzième siècle, dans l’Italie du Nord. Chaque dame invitait son danseur en lui présentant une torche allumée. Le divertissement dei Moccoletti, qui encore aujourd’hui à Rome égaie la fin des soirées du carnaval, paraît être un reste de cet ancien usage.
  6. La nourrice, dans le drame.
  7. Ce trait pittoresque a été ajouté par Pierre Boisteau au texte original. Shakespeare l’a littéralement reproduit dans ce vers que dit Roméo apercevant Juliette à son balcon :

    See, how she leans her cheek upon her hand !
    « Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! »

  8. Boisteau a modifié le plan indiqué par l’auteur de la légende originale. Dans la nouvelle de Bandello, les deux amants ont, avant leur mariage, une entrevue nocturne dans la chambre de Juliette, et c’est là qu’ils conviennent de leur stratagème pour accomplir leur union clandestine. Le traducteur a supprimé cet incident et établi, par l’intermédiaire de la nourrice, l’entente entre les jeunes gens.
  9. Dans la légende italienne, Juliette se rend à confesse, accompagnée de sa mère, donna Giovanna, et de deux autres femmes.
  10. Balthazar, dans le drame.
  11. Ces détails curieux sont de l’imagination du traducteur.
  12. Ce dialogue est une longue amplification du texte italien.
  13. Dans la légende originale, la nourrice ne parait pas pendant la nuit de noces. Boisteau esquisse ici grossièrement la figure comique que Shakespeare doit peindre plus tard.
  14. Tybalt.
  15. De même la Juliette du drame :

    Ah ! my poor lord, what tongue shall smooth thy name,
    When I, thy three-hours wife, have mangled it ?

    « Ah I mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui caressera ta renommée, quand moi, ton épousée de trois heures, je viens de la déchirer ? »

  16. Tout ce monologue est l’œuvre du traducteur français, ainsi que la scène suivante entre Juliette et la nourrice.
  17. Ce dialogue diffère entièrement, sinon par le fond, du moins par la forme, du lexte italien.
  18. Villafranca, lieu de triste mémoire, aux environs de Vérone.
  19. Tout ce discours est l’œuvre de Boisteau.
  20. Le traducteur supprime ici un incident important de la légende italienne. D’après le récit de Bandello, Juliette, une fois retirée dans son appartement, écrit à Roméo tout ce qui s’est passé et lui fait parvenir la lettre par l’intermédiaire du père Lorenzo. Roméo lui répond qu’elle soit tranquille, que bientôt il viendra la chercher et l’emmènera avec lui à Mantoue. — Boisteau a jugé nécessaire que Rhoméo ignorât jusqu’au bout le péril qui menace sa femme, et cette correction sagace a été consacrée par Shakespeare.
  21. Dans la légende italienne, Juliette n’éloigne pas sa gouvernante, qui passe la nuit dans sa ehambre. La précaution prise ici de congédier la camériste est due à la sagacité du traducteur français.
  22. Frère Jean, dans le drame.
  23. Balthazar.
  24. Cette scène, que Shakespeare a si merveilleusement développée, est due toute entière à l’imagination de Pierre Boisteau. Le texte italien dit tout simplement : « Roméo prit avec lui un flacon rempli d’un poison très-violent, et sous le costume d’un marchand allemand, monta à cheval. »
  25. Ainsi que je l’ai dit à l’introduction, Pierre Boisteau a complètement modifié la fin de la légende italienne. Dans la nouvelle de Bandello, Roméo et Juliette se reconnaissent avant de mourir. J’extrais de la traduction de M. de Guénifey, publiée en 1836, le récit de cette funèbre entrevue :

    « … Roméo, ayant pris Juliette entre ses bras, lui prodiguant les plus tendres caresses, attendait une mort inévitable et prochaine, en conjurant Piétro de fermer la tombe sur lui. Le temps était venu où la poudre entièrement digérée avait perdu toute sa vertu. Juliette se réveilla, et sentant que quelqu’un la tenait embrassée, elle crut que le père Lorenzo venait pour la retirer du cercueil et la conduire dans sa cellule; que, poussé par quelque mauvaise pensée, il osait attenter à sa pudeur. « Ô mon père ! dit-elle, est-ce ainsi que vous répondez à la confiance que Roméo a en vous ? Retirez-vous ! » et s’agitant pour s’en débarrasser, elle changea de position, ouvrit les yeux et vit qu’elle était dans les bras de Roméo, qu’elle reconnut aussitôt quoiqu’il fût déguisé en Allemand : « Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle, ma chère vie, vous ici ! Où est le père Lorenzo ? Pourquoi ne me retirez-vous pas de ce sépulcre ? Pour l’amour de Dieu, sortons d’ici. »

    « Roméo, voyant Juliette ouvrir les yeux et l’ayant ensuite entendue parler, vit clairement qu’elle vivait, qu’elle n’était pas morte ; il en ressentit à la fois une joie et un chagrin indicibles. Il serrait dans ses bras cette chère épouse qu’il arrosait de ses larmes.

    — « Ô ciel ! vie de ma vie, cœur de mon corps, quel homme au monde éprouva jamais autant de joie que j’en ressens en ce moment ; fermement persuadé que vous étiez morte, quel est mon bonheur de vous tenir dans mes bras pleine de vie et de santé ! Mais aussi quelle douleur fut jamais égale à ma douleur, quelle peine peut être plus cuisante que la mienne de me voir parvenu à la fin de ma malheureuse carrière et de sentir la vie prête à m’échapper quand plus que jamais elle me serait agréable ! Car, si je vis encore une demi-heure, c’est plus que je ne puis espérer. Exista-t-il jamais au monde une personne qui, dans le même temps, éprouva autant d’allégresse et de désespoir que j’en ressens moi-même en ce moment ? En effet, quelle n’est pas ma satisfaction, chère compagne, de vous retrouver vivante après vous avoir cru perdue pour toujours et vous avoir pleurée si amèrement ! Il est vrai, je dois avec vous me réjouir d’un si heureux événement ; mais en même temps, à quelle extrême douleur ne suis-je pas en proie, pensant que bientôt je ne pourrai plus vous voir, vous entendre, rester avec vous et jouir de votre compagnie si douce, si agréable et après laquelle j’ai tant soupiré ! Il est certain que la joie de vous voir rendue au monde surpasse de beaucoup la douleur qui me tourmente en sentant approcher l’instant fatal qui doit me séparer à jamais de vous ; je prie notre divin Créateur qu’autant d’années qui vont se trouver retranchées de mon existence, il veuille bien les ajouter à la votre et rendre votre sort moins funeste que le mien ; je sens que déjà ma vie est finie. »

    Juliette qui s’était presque entièrement mise sur son séant, entendant ce discours de Roméo, lui dit : « Ah ! quelles paroles me dites-vous donc, seigneur, en ce moment ! Est-ce donc là la consolation que je devais attendre ? êtes-vous venu exprès de Mantoue pour m’apporter une aussi terrible nouvelle ? quels sont les sentiments qui vous animent ? quel mal sentez-vous donc pour parler de mourir ? »

    L’infortuné Roméo lui raconta alors la circonstance du poison qu’il avait pris.

    — « Hélas ! infortunée que je suis ! s’écria Juliette, qu’est-ce que j’apprends ? que me dites-vous ? suis-je assez malheureuse ! mon sort est-il assez déplorable ! mais, d’après ce que j’entends, le père Lorenzo ne vous a point écrit quelles étaient les mesures que nous avions adoptées. Il m’avait si bien promis qu’il vous instruirait de tout !

    Ainsi, cette jeune femme inconsolable, dans l’amertume de sa douleur, au milieu des pleurs, des cris, des sanglots, presque hors d’elle-même, dans une agitation affreuse, raconta à son mari, avec détail, tout ce qui avait été concerté entre le religieux et elle, afin qu’elle ne fût pas contrainte d’accepter le mari que son père voulait la forcer d’épouser.

    Ces détails, parvenus à la connaissance de Roméo, augmentèrent d’autant plus sa douleur et ses violents chagrins… La pauvre Juliette, la plus effrayée des femmes, car il n’y avait aucun remède à sa douleur, s’adressant à Roméo : « Puisqu’il n’a pas plu à Dieu, dit-elle, de nous accorder la grâce de passer notre vie ensemble, qu’il lui plaise au moins que j’aie la consolation d’être ensevelie ici avec vous, et que nous n’ayons qu’une seule et même sépulture. Soyez bien convaincu que, quelque chose qu’il arrive, nulle puissance au monde ne pourra m’obliger à quitter ce lieu sans vous.» Roméo, l’ayant prise de nouveau dans ses bras, recommença avec toutes sortes de caresses, à la supplier de se consoler et de se résigner à vivre, ajoutant que, pour lui, il ne pourrait quitter la vie avec moins de douleur qu’autant qu’il aurait l’assurance que Juliette serait Vivante et disposée à prendre soin de ses jours. Il lui dit, à ce sujet, les choses les plus touchantes pour la convaincre. Quant à lui, il se sentait progressivement défaillir ; sa vue était déjà presque éteinte, et ses forces l’abandonnaient ; tout à coup, il tomba en fixant d’une manière attendrissante ses derniers regards sur sa femme inconsolable ; il s’écria : « Ô ciel ! malheureux que je suis ! adieu, ma chère Juliette, adieu, je meurs. »

    Le père Lorenzo (quelle qu’en fût la cause) n’avait pas voulu transporter Juliette la nuit même qu’elle fut ensevelie, dans une chambre du couvent. La nuit suivante, voyant que Roméo ne paraissait pas, il emmena avec lui un religieux qui avait sa confiance, et il vint avec tout ce qu’il fallait pour ouvrir le tombeau. Les deux religieux y arrivèrent au moment où Roméo allait exhaler son dernier soupir. Le père Lorenzo, ayant vu que la porte du tombeau était ouverte, et reconnu Piétro, lui dit familièrement : « Eh ! l’ami, où est ton maître ? » Juliette, entendant parler et ayant reconnu tout de suite la voix du religieux, soulevant la tête, lui adressa ce qui suit : « Que Dieu vous le pardonne, mon père, mais vous avez été bien exact à envoyer la lettre à Roméo ! » — « Je la lui ai bien certainement adressée, répondit le Père ; et c’est le frère Anselme, que tu connais bien, que j’ai chargé de ce message. Mais, ma fille, pourquoi me fais-tu cette question ? » Juliette, fondant en larmes, lui répondit : « Venez ici, et vous le verrez. »

    Le religieux se rendit à l’invitation de Juliette et vit, en effet, Roméo couché et à qui il restait à peine un souffle de vie : « Roméo, mon cher fils, qu’as-tu ? quel mal éprouves-tu ? » Roméo, quoique à son heure suprême, ouvrit encore ses yeux mourants, reconnut le religieux et lui dit avec une grande difficulté qu’il lui recommandait Juliette, que, pour lui, ni secours ni conseils n’étaient plus nécessaires, et que, répondant de ses fautes, il demandait pardon à Dieu et à lui. À peine l’infortuné Roméo eut-il prononcé ces dernières paroles et se fut-il frappé faiblement la poitrine, qu’il expira.

    Combien ce spectacle fut affreux pour sa jeune femme déjà réduite au désespoir ! Mon cœur est incapable de pouvoir le décrire. Que celui qui porte un cœur sensible et qui aime véritablement, s’en fasse une juste idée et cherche, par l’imagination, à se représenter un spectacle aussi horrible. Celle-ci, sanglotant, répétait sans cesse le nom d’un époux adoré, qu’elle appelait en vain : le cœur brisé, elle tomba sur le corps inanimé de Roméo, où sa douleur la retint longtemps évanouie. Le bon religieux et Piétro, excessivement affligés, partageant sa douleur et touchés de son désespoir, réussirent, à force de soins, à la rappeler à la vie. Ayant recouvré le sentiment, elle joignit étroitement ses deux mains et les réunissant avec force, elle donna un libre cours à ses larmes ; puis, embrassant avec une extrême tendresse le corps glacé de son mari, elle dit :

    — « Ah ! cher et seul objet de toutes mes affections, source de tous mes plaisirs, mon cher et unique seigneur, comment, après m’avoir procuré des jours si doux, comment, après avoir fait à toi seul tout mon bonheur, peux-tu être la cause de tant d’amertumes ? À peine arrivé au matin de la vie, tu en as terminé le cours, de cette vie à laquelle tant d’autres attachent un si grand prix, et à l’âge même qui la rend encore plus agréable. Te voilà donc parvenu à ce terme que. tôt ou tard, il nous faut tous atteindre. Cher seigneur, tu as voulu finir ici tes jours sur le cœur d’une épouse que tu as tant aimée et dont tu étais l’unique amour. C’est volontairement que tu es venu mourir ici, choisissant pour ta sépulture le lieu où tu la croyais ensevelie. Jamais tu n’aurais cru recueillir en ce tombeau un tribut de larmes aussi vraies et aussi amères ; Non, jamais tu n’as pu te décider à aller dans un monde plus heureux sans être persuadé de m’y trouver pour ajouter encore à ton bonheur. Je suis sûre que déjà, ne m’y ayant pas trouvée, ton âme est revenue ici savoir si je ne te suivais pas. Oui, elle est ici, ton âme : ne la vois-je pas errer autour de ces lieux, s’étonner, s’affliger de mon retard ? Roméo, mon cher seigneur, je te vois, je t’entends, je te reconnais, je sais que tu ne désireras rien autre que de me voir avec toi. Ne crains pas, un seul instant, cher époux, que mon intention puisse être de rester séparée de toi sur cette terre ; non, ne le crains pas ; car sans toi, la vie m’y serait mille fois plus cruelle et plus insupportable que tous les supplices que les hommes pourraient inventer. Sois donc bien assuré, cher Roméo, que je ne tarderai pas à te rejoindre, pour ne plus te quitter. Et quelle compagnie puis-je avoir, pour sortir de ce misérable monde, qui me soit plus chère et plus agréable que la tienne ? Oui, je suivrai tes traces et ne t’abandonnerai pas. »

    Le religieux et Piétro, pénétrés de compassion, fondaient en larmes et faisaient tout leur possible pour lui donner quelque consolation; mais tout cela en vain. Le père Lorenzo lui disait : « Ma fille, nous ne pouvons pas revenir sur ce qui est fait et accompli. S’il était possible avec des pleurs de ressusciter Roméo, nous fondrions tous en larmes afin de le rappeler à la vie, mais il n’y a point de remède. Reprends courage, songe à présent à vivre, et si tu ne veux pas retourner dans la maison de ton père, je pourra réussir à te placer dans un saint monastère où, te consacrant au service du Seigneur, tu lui adresseras de ferventes prières pour l’âme de ton mari. »

    Mais Juliette ne voulant rien écouter, et désespérant de pouvoir racheter la vie de Roméo au prix de la sienne, elle persista dans son cruel dessein et se résolut à mourir. Ayant donc concentré toutes ses pensées sur son malheureux époux qu’elle serrait sur sa poitrine, elle tomba dans une rêverie profonde, puis expira. »