Œuvres complètes de Shakespeare/Hugo, 1865-1872/Tome 4/Cinquante-sixième histoire tragique



CINQUANTE-SIXIÈME HISTOIRE TRAGIQUE


Traduite de Bandello par Belleforest.


[Extraits.]


Timbrée de Cardone devient amoureux, à Messine, de Fénicie Lionati : et des divers et étranges accidents qui advinrent avant qu’il l’épousât.

Les Chroniques, tant de France et d’Espagne, que de Naples et Sicile, sont assez pleines de cette mémorable et cruelle boucherie de Français qui fut faite en Sicile, en l’an de Notre-Seigneur 1283. Auteur d’une telle conjuration, un nommé Jean Prochite qui était instigué à ce faite par le roi Pierre d’Aragon[1] qui ne tendait qu’à la jouissance de cette île. Dès aussitôt que ce roi inhumain eut ouï les succès du conseil qu’il avait donné et sut que le nom français était exterminé dans l’île, ne faillit de dresser soudainement une armée pour se faire seigneur d’icelle ; et après la victoire remportée à Panorme sur Charles, comte d’Anjou, il se retira à Messine, et y mit le siège de son royaume.

Entre une grande troupe de seigneurs de la suite royale, en y avait un estimé fort vaillant de sa personne et qui avait fait preuve de sa gaillardise, en toutes les guerres contre les Français, et ailleurs, et pour ce fort aimé et caressé du prince, et s’appelait ce gentilhomme Timbrée de Cardonne[2] duquel pour la plus part cette histoire est bàtie, et pour raison de l’amour qu’il porta à une fille messinoise, le père de laquelle avait à nom Lionato de Lionati[3] gentilhomme de maison ancienne entre les Siciliens. Cette demoiselle s’appelait Fénicie[4], belle entre les plus belles, gentille, courtoise, et qui, en bonne grâce et doux maintien, emporta celles qui, de son temps, vivaient en la royale cité de Messine. Or, Timbrée étant fort riche, comme celui qui ayant fait le devoir en toute expédition et par terre et par mer, se ressentait de la libéralité royale, ayant, outre sa pension, plus de douze mille ducats de rentes, nonobstant sa richesse, ni la grâce de son roi. Amour ne cessa de lui faire la guerre, et, ayant eu le dessus, le rendit son esclave sous le voile des grandes perfections de la beauté de Fénicie, laquelle était encore de fort bas âge, comme celle qui ne passait guère plus de quatorze à quinze ans. Timbrée ne faisait que passer et repasser devant le logis de Lionato pour y voir celle que déjà il adorait dans son âme. Or ne faut s’ébahir si Timbrée, quoique grand seigneur, étant comte de colisan et favori du roi, se contentait d’amouracher sa maîtresse des yeux seulement ; vu qu’en ce pays-là les femmes ne sont si familièrement visitées, je ne dirai pas qu’en France, mais encore qu’en plusieurs endroits d’Italie : d’autant une personne ne parle à elles que par procureur, si ce n’est ceux qui sont fort proches de sang. Fénicie, voyant ce seigneur aller ainsi tournoyant à l’entour de sa maison, et sachant quel il était, et de quelle valeur, le voyant vêtu fort richement et toujours bien accompagné, outre ce qu’il était beau, jeune, gaillard et gracieux, elle lui montrait bon visage, et lui la saluant, elle lui faisait courtoisement la révérence. Timbrée délibéra d’essayer par tout moyen de gagner l’amour déjà ébranlé de la fille, et d’en avoir la jouissance, car au mariage ne pensait-il point alors, comme n’étant elle de fille pareille avec lui. Il fit si bien que gagnant une vieille du logis de Lionato, il lui donna une lettre pour porter à sa dame. La vieille qui portait ce message, sachant la grande vertu de cette fillette, n’osait presque lui découvrir son fait, et ne s’y fût jamais enhardie, si elle n’eût vu Fénicie faire la révérence, étant en fenêtre, lorsque le seigneur de Cardone passait. Aussitôt que la fille fut sortie de la fenêtre, la messagère d’amour lui dit : — « Eh bien, ma fille, ce gentilhomme qui passe par là, est-il bien avant en vos bonnes grâces, puisque vous en faites si grand compte que de le saluer ? Que diriez-vous s’il était amoureux de vous et que pour cette occasion il vous caressât et honorât de telle sorte ! — Il me ferait grand honneur pourvu que son cœur s’égalât à la pureté du mien, qui ne désire d’aimer jamais un homme que celui à qui mes parents me donneront en mariage, ce qui ne peut être de ce seigneur qui est trop grand pour s’allier à notre maison. — Je ne sais ce que c’est (dit la vieille), ni à quoi il tend, mais voilà une lettre qu’il s’est enhardi de vous écrire, voyant le bon accueil que vous lui faites, lorsqu’il vous salue à la fenêtre. » Fénicie ouvrit la lettre et lut tout au long ce qui était contenu en icelle, de quoi elle rougit bien fort, puis s’adressant à la vieille, lui dit : « Je ne sais si le comte de Colisan pense que je sois quelque volage, mais d’une chose m’offensé-je bien fort en cette lettre, c’est qu’il me veut parler en secret et découvrir qu’il ne peut ouvrir à autre. De l’aimer autrement qu’avec le respect dû à mon rang et chasteté, jamais ne puissé-je vivre, si jamais cela tombe en mon esprit, ayant cela résolu en moi, que jamais l’amour n’entrera dans mon cœur que de celui que Dieu me réserve pour seigneur et mari. Plutôt Fénicie choisira la mort que l’amour, si, en aimant chastement, elle ne peut se garder entière en son honneur. »

La vieille avertit de cette réponse le seigneur de Cardone, et lui déclara mot à mot les paroles sages et vertueuses de la fille, lui disant qu’il serait impossible de lui rompre ce vouloir… La chasteté de Fénicie fut cause que ce bon seigneur, qui n’avait rien de corrompu en soi, laissa la poursuite folle d’amour pour, selon Dieu, se faire une amie et alliée à jamais. À cette cause s’adressant à un gentilhomme messinois qui lui était ami, il lui découvre son affection, ce que l’autre trouve fort bon et l’incite de persister. Timbrée le prie d’en parler à Messer Lionato, sur sa promesse et foi : le Messinois lui promet, et soudain l’exécute avec une telle félicité que le père de Fénicie, s’estimant plus qu’heureux d’une telle alliance, accorda le mariage. Et se sentait si saisi de contentement qu’étant en son privé à son logis, il dit à sa femme ce qu’il avait accordé avec le messager du comte de Colisan qui lui demandait sa fille pour épouse : de quoi la femme était la plus joyeuse du monde, sachant à qui elle faisait alliance. Puis s’adressant à Fénicie, il lui dit le mariage qu’il avait bâti entre elle et le seigneur de Cardone. Cette nouvelle porta un plaisir extrême en l’esprit de Fénicie, et remercia Dieu de très-bon cœur de la grâce qu’il lui plaisait lui faire de donner une si heureuse fin à son amour si chaste et si entier. Mais la misère humaine et le sort qui nous conduit, ne cessant jamais d’empêcher le bien d’autrui, ne faillit aussi à donner un terrible obstacle à ces noces, de chacun tant désirées.

Il y avait à Messine un gentilhomme fort riche, et grand ami et compagnon d’armes de Timbrée, lequel avait à nom Gironde Olérie Valerian, homme preux et vaillant, et estimé des plus magnifiques et libéraux d’entre les courtisans. Celui-ci était devenu si amoureux de Fénicie qu’il lui semblait que son heur était une félicité insupportable, s’il ne gagnait cette fille pour son épouse, et oyant parler que le mariage d’elle et du comte de Colisan se faisait, fut si saisi de crève-cœur, que, sans avoir égard ni à la raison ni à son honneur, il trama en son esprit une menée indigne d’un cœur noble, et délibéra de semer un champ ample de discorde entre Timbrée et ses nouveaux alliés. Comme il a fait son complot en son âme, il trouve homme tout propre à mal faire, et aussi homme de bien que ceux qui vivent à Paris à gages, n’ayant affaire que de tuer, ou servir de faux témoins, pourvu qu’on leur fasse pleuvoir l’or en leur bourse. Ce galant attitré par Gironde, était un courtisan des plus parfaits, homme de bon esprit, mais qui l’appliquait toujours à mal, dissimulé, déloyal, flatteur, et ne se souciant d’autre chose que du gain présent. Celui-ci bien informé qu’il est, s’en alla vers le comte de Colisan, et le pria qu’il lui pût parler un peu en secret : ce que lui étant octroyé, il commença à ourdir ainsi sa trame en disant : « Monsieur, comme hier je fus averti de l’alliance que Votre Seigneurie fait avec messer Lionato de Lionati, je me trouvai le plus étonné du monde, tant pour voir un si grand seigneur que vous s’abaisser à prendre femme si inégale à votre rang, que pour autre respect de plus grande conséquence, et qui vous touche de si près que, vous le sachant, je m’assure que voudriez avoir donné la moitié de votre bien, et que la chose ne vous fût point advenue. Mais, Monsieur, afin que je ne vous tienne point longuement en suspens, il faut que vous entendiez, ce qui est aussi vrai que l’Évangile que toutes les semaines il y a un gentilhomme, mien ami, qui va coucher deux ou trois fois avec votre Fénicie, et m’assure qu’il ira ce soir, lequel j’y dois accompagner comme j’ai de coutume. Si vous me voulez jurer de n’offenser ni le gentilhomme, mien ami, ni homme de sa troupe, je ferai que vous-même verrez et le lieu où il entre, et comme il s’arrête dedans à son aise. « Pensez si le seigneur de Cardone fut étonné oyant une parole si dur ; ayant discouru longtemps en son esprit, vaincu de juste douleur (comme il lui semblait), il répondit au galant en cette sorte : « Mon ami, quoique ces nouvelles me soient fort déplaisantes, si est-ce que je ne dois ni ne peux faire autrement que de bon cœur, je ne vous en remercie, puisque par effet vous me montrez en quel égard je vous suis, et combien vous prisez mon honneur et réputation. Puisque de votre bon gré vous vous êtes offert à me faire voir ce que jamais je n’eusses osé imaginer, je vous prie, par cette amitié qui vous a induit à m’aviser de cette trahison, que franchement vous accompagniez ce votre ami jouissant, car je vous jure la foi de chevalier que je ne vous donnerai nuisance ni destourbier aucun, mais tiendrai la chose aussi secrète que les plus cachés conseils de mon âme. » Le courtisan dit alors au comte : « S’il vous plaît donc, Monsieur, vous ne faillirez de vous trouver sur les onze heures du soir près le logis de messer Lionato, tout joignant ces ruines qui sont vis-à-vis de son jardin, et vous y tiendrez au guet : vous assurant que de ce lieu en avant vous ferez découverte de ce quoi je vous ai donné avis. »

Or, de ce côté répondait une face du corps de logis du beau-père de Timbrée, où il y avait une salle antique en laquelle ni en tout ce corps de logis personne n’habitait point : et en la salle avait des fenêtres répondantes, et sur la rue, et sur le jardin, où souvent de jour Fénicie venait prendre l’air, car d’autre licence de se promener n’avait-elle point : et ces fenêtres demeuraient toujours ouvertes, à cause que ce côté de maison était inutile. Le courtisan s’en alla vers Gironde, lui faisant récit de ce qu’il avait mis à fin, de quoi il se montra très-joyeux et loua grandement son invention. Étant venue l’heure assignée, le déloyal Gironde fit vêtir richement un sien serviteur, lequel était instruit au badinage, et le parfuma et musqua, comme une courtisane des plus magnifiques de Rome ; et ainsi paré, s’en allèrent vers celui qui dressait la partie ; et le parfumé et un autre portant une échelle à bras, au lieu du palais de Lionato qui avait été assigné au seigneur de Cardone. Lequel, pour s’éclaircir de ce qu’il ne voulait savoir, était allé de bonne heure au lieu de son assignation… Comme les trois passaient devant le lieu de son embûche, il entendit que M. le Parfumé dit à celui qui portait l’échelle : « Prends bien garde d’asseoir mieux l’échelle que la dernière fois que nous vînmes ici, car ma Fénicie me dit que tu l’avais appuyé avec trop de bruit ! » Je vous dirai bien que Timbrée semblait que reçut autant de coups de lance à travers le cœur, comme il entendait les paroles de celui qu’il estimait être son corival. Si est-ce que peu s’en fallut qu’il ne leur courût sus, pour tuer celui qui lui faisait une injure si grande. Mais lui souvenant de sa promesse et foi jurée au courtisan détestable, aima mieux endurer cette escorne qu’assaillir son ennemi.

Plus sentit-il grand le crève-cœur, voyant l’échelle appuyée tout bellement, et l’ami supposé entrer dans le palais tout ainsi comme s’il eût eu l’entrée libre par la porte. Ce fut alors que le comte de Colisan se tint pour assuré de la déloyauté de sa fiancée. Laissant toute jalousie apart, et ne se souciant de plus avant s’enquérir du fait, il changea cette amitié qui l’avait induit à vouloir épouser Fénicie en une si grande haine que, sans attendre la fin de cette farce, il se retira tout confus, et plein de maltalent, marmonnant la patenôtre du singe, et disait ainsi en s’en allant : « Et que sert-il de me fâcher pour chose que j’ai vue ? Ne vaut-il pas mieux que je le sache, avant d’être lié avec cette écervelée, que puis après mon infamie, elle me fît cerf et servît de monture à mes dépens à celui qui en a eu la première possession ? Aillent à tous les diables telles mâtines avec leurs dissimulations, et vive joyeux Timbrée, sans plus se passionner pour la méchanceté de cette louve ! »

Timbrée, qui ne reposa guère toute cette nuit, comme celui qui avait la puce à l’oreille, se leva fort bon matin, et envoya quérir le Messinois, à qui premièrement il donna charge de demander pour épouse en son nom Fénicie à Lionato, auquel il enchargea la défaite de ce mariage, lui disant l’occasion qui lui semblait suffisante et juste. Le Sicilien obéit au comte et s’en alla sur le dîner touver le père de Fénicie, qui était en salle avec sa femme et sa fille, et les voyant assemblés, il dit à Lionato : — « Mon grand ami, je suis marri que moi qui ai été annoncester ces jours passés de bonnes nouvelles, faille que je sois à présent celui qui vous en apporte de déplaisantes. Le seigneur de Cardone m’envoie vers vous tout exprès pour vous dire que vous cherchiez un autre mari pour votre fille, d’autant qu’il ne vous veut point pour père, et non de défaut qui soit en vous qu’il estime pour gentilhomme fort vertueux, mais pour avoir vu en Fénicie chose telle que jamais il n’eût osé soupçonner. Quant à vous, Fénicie, il m’a prié de vous dire que ce n’était lui qui devait recevoir un si fâcheux guerdon de l’amitié qu’il vous a portée jusqu’ici, que de le tromper si traîtreusement que vous ayez fait autre amant que lui, et lequel ayant joui de votre virginité, vous prendrez pour mari tout à votre aise, car il ne prétend labourer au terroir qui a été défriché par un autre. »

Ces nouvelles donnèrent tel élonnement à cette petite troupe que le plus affecté des trois demeura immobile comme une statue. Toutefois le père, prenant cœur, répondit en telle sorte : « Je me suis toujours douté, dès que vous me parlâtes de ce marier, que le seigneur de Cardone ne persisterait pas en sa demande, à cause que je suis pauvre gentilhomme. Mais s’il se repent pour ma fortune, il faut qu’il sache que, quoique les grandes richesses me manquent, si est-ce que mes ancêtres n’ont été que des plus grands et illustres de ce pays, et ne sais si le comte de Colisan en montrerait de si belles enseignes des siens que je peux faire de ceux desquels j’ai pris origine. Vous lui direz que je ne suis marri d’autre chose que du tort qu’il fait à mon enfant, duquel je répondrais au prix de ma vie, ayant de si près épié les actions de sa vie qu’il est impossible que la vérité ait place en ce qu’il vous a chargé de nous dire. »

Comme celui-ci s’en est allé, Fénicie, voyant combien on lui faisait de tort en l’accusant d’un crime où jamais elle n’avait pensé, tomba en telle syncope et saisissement que, sans jeter une seule larme, elle tomba du haut de soi toute évanouie et si décolorée et amortie, qu’un membre mort n’est pas plus pâle ni froid qu’elle demeura au seul récit de si piteuse nouvelle. Elle est portée sur un lit... À ce fier et merveilleux accident, on eût vu le misérable père battre son estomac, se disant malheureux d’avoir jamais accepté l’alliance d’un grand ; d’autre côté, la mère s’arrachait les cheveux, et ne pardonnait à partie de son corps, tant elle était démesurément outrée de douleur... La bonne dame retint avec elle une sienne belle-sœur, femme du frère de Lionato, et s’enfermèrent elles deux en la chambre de la fille, mirent de l’eau chauffer ; puis, dépouillant Fénicie, se mirent à la laver avec cette eau ainsi chaude : sitôt que le saug refroidi sentit la chaleur, les esprits se remettant en devoir, et reprenant leur force, donnèrent un signe évident de la vie de celle qu’on tenait pour morte, laquelle commença à ouvrir les yeux. La mère et la tante, voyant un si bon commencement, échauffent des draps, la frottent si bien, que la fille revient du tout en soi, laquelle, soupirant fort hautement, dit : « Hé Dieu, et où est-ce que je suis ? » La mère soudain appela son mari, lequel sentit si grande liesse de cette occurence qu’il ne le put dissimuler, mais baisant sa fille, lui dit qu’elle se confortât sur lui. Et fut mis en délibération et accordé qu’on continuerait la nouvelle et bruit de sa mort, et cependant Fénicie s’en irait aux champs, pour être nourrie avec ses oncles et tantes : ce qui fut fait dès le soir même, après qu’ils l’eurent restaurée avec confitures et autres choses délicates ; et ce afin qu’elle devenue plus grande, on la pût pourvoir honnêtement sous un autre nom, étant reçu partout que Fénicie était trépassée.

Le cercueil est dressé où la mère mit ce que bon lui sembla, en lieu du corps de la fille, fermant le coffre, et l’étoupant de poix de toutes parts, si bien que chacun estimait que là fût enclos le corps de la misérable. L’appareil des funérailles étant fait, le corps est porté en terre, avec les pleurs et plaintes de tous les Messinois. Et n’y en avait aucun qui ne détestât le seigneur de Cardoue, ayant cette opinion qu’il avait mis cette calomnie sur la fille trépassée, à tort, et pour n’être contraint de la prendre pour femme. Timbrée avait un deuil insupportable en son esprit, et sentait ne sais quel élancement de cœur qui lui proposait à toute heure le tort qui avait été fait à Fénicie.

Mais comme le comte de Colisan se tourmentait, voici Gironde qui (se voyant être le vrai bourreau et de l’honneur et de la vie de Fénicie) se repent de son forfait et délibère, à peine de mourir, de découvrir à Timbrée la trahison qu’il lui avait dressée pour le priver de son épouse… Et pour ce. s’en allant au palais du roi, il trouve celui qu’il cherchait, auquel il fit requête de se venir promener en une église voisine, ayant à lui dire des choses qui lui étaient d’importance. Le comte qui l’aimait lui accorde, et s’en vont au temple même, où les ossements supposés de Fénicie gisaient ; et y entrants seuls, ils vinrent devant le tombeau qui était le monument de la famille Léonatine. Sitôt qu’il est là, il dégaine sa dague, et la baille en main au seigneur de Cardone, lequel fut étonné de cet acte. À Timbrée donc parla Gironde agenouillé, en ces termes : « Illustre seigneur, c’est raison que ce fer que vous tenez en votre main soit celui qui vous venge, et que votre main fasse l’office de telle vengeance, sacrifiant le sang de ce gentilhomme misérable aux os et mémoire de l’innocente Fénicie, laquelle gît ici morte : de la ruine de laquelle moi seul ai été l’occasion. Voici ma gorge, vengez-vous sur elle, et pour vous, et pour votre Fénicie, malheureusement trahie ! » Le comte de Colisan ne savait que penser tant il était étonné de cette occurence ; il fit lever Gironde, jetant le poignard loin de lui, et le pria de lui conter cette histoire, ce que l’autre fit pleurant avec telle véhémence que les sanglots interrompaient souvent sa parole. Le comte oyant ceci fut plus étonné que de chose qu’il eût ouïe de sa vie, et était si triste que la couleur et les larmes qui coulaient le long du visage donnaient assez d’évidence de son altération. Il plaignait celle qu’il estimait morte, et s’offensant du forfait de son ami ennemi, ne voyait guère grande occasion de s’aigrir contre lui, voyant que c’était l’amour qui l’avait induit à ce faire, mais jugeant en soi-même que la défaite de celui-ci ne servirait de rien pour la recouvrance de sa Fénicie. Et pour ce il lui parla ainsi : « Gironde, puisque Dieu a voulu que ce désastre éprouvât ma patience, je suis marri de votre fait, n’en voulant votre vengeance que votre confession. Ce que je vous requiers est tant pour votre acquit que pour le mien : c’est que, puisque Fénicie a été diffamée par notre moyen, ce soyons aussi nous deux qui lui restituons sa bonne renommée, tant envers ses parents que tout le peuple de Messine ; autrement jamais je n’aurais plaisir au cœur, me semblant que toujours j’aurais son ombre devant mes yeux, laquelle me reprocherait ma déloyauté ! — C’est à vous, Monsieur, dit Gironde, à me commander, et à moi à vous obéir ; c’est à vous à qui honneur est dû pour votre courtoisie, et à moi vitupère à cause de ma perversité qui ai trahi le meilleur chevalier qui vive : et disait ceci avec tel crève-cœur que Timbrée ému à compassion le prit par la main disant : Laissons ces propos, mon frère, et allons visiter les parents de la défunte, sur le tombeau de laquelle ils se jetèrent tous deux, lui requérant merci. Puis prirent le chemin du logis de Lionato, lequel dînait avec plusieurs de ses parents, et, sitôt qu’il entendit que ces deux seigneurs lui voulaient parler, leur vint au-devant et les recueillit fort gracieusement. Aussi dès qu’ils fussent assis, le comte raconta la douloureuse histoire qui avait causé la mort avant saison de l’innocente Fénicie ; et le récit fini, lui et son compagnon, se jetèrent aux pieds des parents, leur requérant pardon d’une méchanceté si grande, et forfait tant abominable. Le bon gentilhomme Lionato les embrassa amoureusement, leur pardonna de bon cœur, louant Dieu de ce que sa fille reconnue pour innocente. Timbrée, après plusieurs propos, dit à son beau-père failli et qui le fut bientôt après : « Mon père, puisque la fortune n’a point voulu que je fusse votre gendre, je vous prie néanmoins de me tenir pour fils et user du mien comme de ce qui est vôtre, et verrez à l’effet que le cœur n’est en rien éloigné des paroles. » Le bon vieillard, oyant si courtoises offres, lui dit : « Monsieur, puisque si libéralement vous vous offrez à me faire plaisir, je prendrai la hardiesse de vous supplier d’une chose, sur tout l’amour que jamais vous portâtes à ma misérable fille : c’est que vous voulant prendre femme me fassiez cet honneur que de m’en avertir, et si je vous donne femme qui vous vienne à gré, que vous la preniez de moi comme de celui qui vous aime autant que si vous étiez sorti de mes entrailles. » Le comte, embrassant le bonhomme, lui dit : « Monsieur mon père, non-seulement je ne prendrai de ma vie femme sans votre conseil, mais celle seule sera mon épouse, laquelle par vous me sera donnée, et de ceci je vous engage ma foi, en prenant Dieu à témoin. » Lionato lui promit de le loger si bien qu’il n’aurait occasion de se plaindre de l’avoir choisi pour lui chercher une compagne.

Cependant que Timbrée fréquente familièrement avec Lionato, Fénicie devint grande et refaite, et fort gentille, ayant l’an 18 de son âge, n’était plus simple, ainsi que sont ordinairement les enfants, mais si sage que, le tout bien contemplé, encore ne l’eùt-on pas reconnue de prime face pour cette Fénicie jadis accordée au comte de Colisan. Elle avait une sœur qui la suivait et approchait fort en beauté et en âge, comme celle qui avait atteint l’an 15 et s’appelait Blanchefleur. Lionato voyant ces deux fruits si mûrs délibéra de mettre fin à son entreprise, et dit un jour au comte : « Il est temps. Monsieur, que je vous délie de l’obligation à laquelle de votre grâce vous vous êtes astreint à moi, car je pense vous avoir trouvé une demoiselle pour épouse, autant belle, sage et gentille qu’il en soit en cette contrée, et de laquelle (à mon avis) vous serez content l’ayant vue. S’il vous plaît venir dimanche et mener avec vous le seigneur Gironde, en un village à deux milles de Messine, nous vous ferons compagnie, moi et mes parents, et là verrez la fille que je vous ai dit, et dînerons ensemble. » À quoi Timbrée s’étant accordé, il sollicita son compagnon, et le dimanche de bon matin, Lionato le venant trouver avec ses parents, ils allèrent ensemble au village du frère de Lionato. Ils ne furent pas si entrés au logis que voici sortir (comme du cheval troyen) d’une chambre un escadron de damoiselles, entre lesquelles reluisaient en beauté et en bonne grâce Fénicie et Blanchefleur, comme le soleil et la lune, entre toutes les clartés qui sont au ciel. Alors Lionato prenant par la main le comte de Colisan, et s’accostant de Fénicie, qu’on appelait Lucilie, lui dit : « Monsieur, voici la damoiselle que je vous ai choisie pour épouse. » Timbrée, voyant une beauté tant rare et exquise, se plut grandement en elle, et pour ce il répondit : Mon père, je prends dès à présent cette damoiselle pour mon épouse légitime, pourvu qu’aussi elle y consente de son côté. » — « Quant à moi, dit la fille, je suis prête d’obéir à tout ce qu’il plaira au seigneur Lionato me commander. » — « Je veux donc, dit le bonhomme, que vous preniez à mari et époux le seigneur comte de Colisan, et vous exhorte de l’aimer comme il le mérite, et lui obéir comme la femme doit à son mari, qui comme chef, a sur elle puissance. » Cet accord fait, fut appelé le prêtre qui les fiança. Timbrée ainsi épousa sa Fénicie pensant prendre une Lucilie, et sentait ne sais quoi en son cœur qui le tirait à aimer uniquement cette fille, pour le rapport de sa face (comme il lui semblait) à celle de sa défunte maîtresse, tellement qu’il ne pouvait se soûler de la regarder. Qui fut cause qu’eux étant à table et sur la fin du dîner, une tante de Fénicie, voyant le comte si attentif à contempler son épouse, lui va dire joyeusement : « Monsieur, je vous prie me dire si jamais fûtes marié. » Lui, oyant cette parole, ne put tant se commander que les larmes ne lui coulassent le long de la face : « Ah ! Madame, dit-il, que yous renouvelez une grande plaie en mon cœur ; laquelle tourmente si fièrement mon esprit qu’à peine il ne me laisse pour s’attendre au contentement qu’il aurait en l’autre monde, jouissant seulement de la vue de ma chère Fénicie !… Cette damoiselle me plaît bien, je le confesse ; mais si auparavant que de l’épouser, j’eusse pu recouvrer ma Fénicie, je n’ai rien si cher ni si précieux, qui n’y eût été employé, à cause que je l’aimais uniquement, et en était l’amitié si bien fondée, que si je vivais mille ans, je l’aimerais aussi bien absente que présente. » Le bonhomme Lionato, ne pouvant plus dissimuler son allégresse, tourna sa face vers le comte, et, avec un ris attrempé de larmes, il lui dit : « Vous montrez bien mal. Monsieur mon fils et gendre (car c’est ainsi que je puis appeler) avec l’effet la vérité de votre parole, vu qu’ayant épousé votre tant aimée Fénicie et lui ayant été voisin toute cette matinée, n’avez encore su la reconnaître ! Fénicie vit, elle est l’épouse de son mari promis ; je vous l’ai tirée du cercueil et de la porte de la mort, afin de vous la garder saine et pure, et de laquelle je vous ai fait et fais dès à présent maître et possesseur ! » Timbrée fut si étonné de cette nouvelle qu’il pensait être charmé. Enfin l’amour lui ouvrant les yeux, et revenu de sa pâmoison contemplative, il se rue, les bras étendus sur le col de sa gentille épouse, il la baise, caresse et accole, et semblaient tous deux liés et collés ensemble, une vigne et un ormeau enlacés en un… Le seigneur Gironde, voyant que la tragédie était devenue comique, ayant demandé pardon de sa faute à Fénicie, et elle lui pardonnant, s’adressa à Lionato auquel il requit fort humblement sa fille Blanchefleur en mariage, ce que le bonhomme lui octroya de bon cœur. Ainsi Gironde fut gendre, comme il l’avait autrefois desseigné, de Lionato et frère de son grand ami Timbrée… Le roi d’Aragon fît honneur à ces seigneurs, à leurs noces, y assistant, et lui, et Jacques, infant d’Aragon, son fils ainé. Le mal que Gironde avait dressé fut occasion d’un grand bien, car de Timbrée et Fénicie est sortie cette maison des Cardonne, tant renommés en Espagne et en Italie, si que de notre temps il y a eu don Pietro, comte de Colisan, grand connétable et amiral de Sicile, lequel mourut à la journée de la Bicoque, régnant en France Louis douzième, et Maximilien tenant l’Empire.




PANDOSTO OU LE TRIOMPHE DU TEMPS


Nouvelle de Robert Greene, traduite par F.-V. Hugo.


[Extraits.]


Dans le pays de Bohême, régnait un roi appelé Pandosto, qui par des succès fortunés dans ces guerres contre ses ennemis et par une généreuse courtoisie envers ses amis dans la paix, s’était fait grandement craindre et aimer de tous les hommes. Ce Pandosto[5] avait épousé une dame appelée Bellaria[6], royale par naissance, savante par éducation, belle par nature et fameuse par vertu. Ces deux époux, unis dans un parfait amour, vivaient dans un si heureux contentement que leurs sujets se réjouissaient de voir leurs paisibles dispositions. Peu de temps après leur mariage, la fortune, désirant accroître leur bonheur, leur prêta un fils tellement embelli des dons de la nature que sa perfection augmenta l’amour de ses parents et la joie des communes. Ce jeune enfant fut appelé Garinter[7] et nourri dans le palais… Bientôt envieuse d’un si heureux succès, désirant donner quelques signes de son inconstance, la Fortune tourna sa roue et assombrit le brillant soleil de leur prospérité sous les nuages du malheur et de la misère. Car il arriva qu’Égistus[8], roi de Sicile, qui dans sa jeunesse avait été élevé avec Pandosto, désireux de montrer que ni aucun espace de temps, ni aucune distance de lieu ne pouvait diminuer leur amitié première, fréta une escadre de navires et fit voile vers la Bohême pour visiter son vieux camarade. À la nouvelle de son arrivée, celui-ci alla en personne, accompagné de sa femme Bellaria et d’un grand cortège de seigneurs et de dames, à la rencontre d’Egistus ; dès qu’il l’aperçut, il descendit de cheval, l’embrassa très-tendrement, et pria sa femme de faire fête à son vieil ami. Celle-ci (pour montrer qu’elle avait pour agréables ceux qu’aimait son mari) accueillit Egistus avec une courtoisie si familière que le roi de Sicile ne douta plus d’être le bienvenu. Après qu’ils se furent salués et embrassés, ils remontèrent à cheval et chevauchèrent vers la cité, devisant et se racontant les tendres passe-temps dans lesquels ils avaient passé leur enfance… Après avoir traversé les rues de la ville, ils arrivèrent au palais où Pandosto entretint Egistus et ses Siciliens dans de somptueux banquets. Bellaria, qui dans son temps était la fleur de la courtoisie, voulant montrer son amour pour son mari par ses prévenances envers ses amis, traitait Egistus assez familièrement pour témoigner par ses actes combien son âme lui était sympathique : elle allait elle-même souvent dans sa chambre à coucher pour voir si tout était à sa convenance. Cette honnête familiarité s’accroissait chaque jour entre eux ; Bellaria remarquant dans Egistus une âme princière et généreuse, et Egistus découvrant dans Bellaria une disposition vertueuse et courtoise, il se fît une si secrète union de leurs affections que l’un n’était jamais bien sans la société de l’autre. Aussi, lorsque Pandosto, occupé d’affaires urgentes, ne pouvait tenir compagnie à son ami Egistus, Bellaria se promenait avec lui dans le jardin, et tous deux passaient le temps, à leur grande satisfaction, dans des entretiens privés et enjoués. Cette habitude continuant toujours entre eux, une certaine passion pénétra dans l’âme de Pandosto et lui inspira diverses pensées soupçonneuses. Il commença alors à mesurer toutes leurs actions et à interpréter à mal leur familiarité trop privée, jugeant qu’elle n’était point une affection honnête, mais un caprice désordonné ; et il se mit à les surveiller pour voir s’il ne pouvait pas acquérir une preuve certaine à l’appui de ses soupçons. Tandis qu’il observait leurs gestes et leurs regards, eux, ces deux folles âmes, ne se doutant pas de ses intentions traîtresses, se fréquentaient chaque jour. L’esprit obsédé de jalousie, Pandosto se persuada que son ami Egistus le trichait : sur quoi, pour se venger, il résolut, tout en dissimulant sa rancune sous une apparence amicale de lui jouer le tour d’un ennemi. Après avoir réfléchi comment il pourrait se débarrasser d’Egistus sans être soupçonné de l’avoir occis traîtreusement, il se détermina enfin à l’empoisonner ; et, pour mieux dépêcher l’affaire, il manda son échanson à qui il confia secrètement son projet, lui promettant pour récompense mille couronnes de revenu. L’échanson, soit par scrupule de conscience, soit afin de repousser pour la forme une si sanguinaire requête, essaya par de grandes raisons de dissuader Pandosto, lui montrant quelle offense le meurtre était envers les dieux. Mais les conseils de Franion[9] (c’est ainsi qu’il s’appelait) ne purent détourner le roi de sa diabolique entreprise. Il accabla son homme des plus amers reproches, et lui dit que s’il voulait empoisonner Egistus, il relèverait à de hautes dignités, tandis que, s’il persistait dans son obstination, aucune torture ne serait trop grande pour punir sa désobéissance. Si bien que Franion, jugeant inutile de lutter contre le courant, consentit à dépêcher Egistus à la prochaine occasion : ce dont Pandosto resta quelque peu satisfait, résolu d’ailleurs, aussitôt qu’Egistus serait mort, de donner à sa femme une soupe de la même sauce, et de se débarrasser ainsi de ceux qui lui causaient cette incessante douleur… Franion, voyant qu’il lui fallait mourir avec une âme pure ou vivre avec une conscience souillée, prit enfin le parti de révéler la chose à Egistus. Un soir, il alla au logement d’Egistus, sous prétexte de l’entretenir de certaines affaires qui touchaient le roi, et, quand tous eurent été congédiés de la chambre, il lui déclara toute la conspiration que Pandosto avait ourdie contre lui… Egistus n’eut pas plutôt entendu ce récit que la frayeur le fît trembler de tous ses membres, s’imaginant qu’il y avait quelque trahison là-dessous, et que Franion dissimulait sa ruse sous de fausses couleurs, il se mit en grande colère, et dit qu’il ne doutait pas de Pandosto, puisqu’il était son ami, et que jamais il n’y avait eu aucune rupture de leur amitié : il n’avait pas cherché à envahir ses terres, à conspirer avec ses ennemis, à dissuader ses sujets de leur allégeance ; il ne voyait donc aucune raison pour que Pandosto en voulût à sa vie, et soupçonnait que c’était quelque machination des Bohémiens pour le brouiller avec le roi. Franion, l’arrêtant au milieu de son discours, répondit que sa majesté se méprenait sur ses intentions, puisqu’il avait pour but d’empêcher la trahison, et non d’être traître ; que, comme preuve de sa sincérité, si sa majesté voulait se retirer en Sicile pour sauvegarder sa vie, il s’offrait à l’accompagner… Entendant la protestation solennelle de Franion, Egistus commença à réfléchir que les monarchies sont sans foi ni loi comme l’amour, et à soupçonner que Pandosto cherchait à ruiner ses sujets par la mort et à envahir la Sicile à la tète d’une rapide expédition. Tous ces doutes bien pesés, il remercia fort Franion et lui promit de le créer duc en Sicile, s’il pouvait retourner sain et sauf à Syracuse… La Fortune, quoique aveugle, favorisa cette juste cause en leur envoyant un bon vent au bout de six jours ; Franion, voulant profiter du moment et éloigner les soupçons de Pandosto, alla le trouver la nuit, la veille du jour fixé pour le départ, et lui promit que le lendemain il accomplirait la volonté du roi, car il s’était procuré un poison si terrible que sa seule odeur causait une mort soudaine. Pandosto fut joyeux d’entendre cette bonne nouvelle, mais il fut déçu dans son espoir de vengeance. Car Egistus, craignant que le retard ne produisit un danger, plia bagage, et, aidé de Franion, sortit avec ses gens par une poterne de la cité, si secrètement et si promptement que tous arrivèrent au bord de la mer et s’embarquèrent, prenant congé de la Bohême avec force amères imprécation. Tandis qu’ils voguaient paisiblement sur les flots, grand était l’émoi de Pandosto et de ses sujets.

Le roi s’imagina que Franion et sa femme Bellaria avaient conspiré avec Egistus, et que, si celui-ci avait pu se sauver secrètement, c’était seulement grâce à l’ardente affection qu’il avait inspirée à la reine ; enflammé de rage, il ordonna qu’on enfermât sa femme en prison jusqu’à nouvel ordre. Les gardes, répugnant à mettre la main sur une princesse si vertueuse, allèrent tristement exécuter leur consigne. En arrivant chez la reine, ils la trouvèrent jouant avec son fils Garinter et lui expliquèrent en pleurant leur mission. Bellaria, étonnée d’une si cruelle censure et trouvant dans sa conscience pure un infaillible avocat, se rendit avec empressement en prison, où elle attendit avec des soupirs et des larmes le moment de son procès. Pandosto, voyant qu’il ne pouvait pas atteindre Egistus, résolut d’assouvir toute sa fureur sur la pauvre Bellaria. Il fit donc faire dans tout son royaume une proclamation publique, qui déclarait la reine et Egistus coupables d’avoir, avec l’aide de Franion, commis un adultère incestueux, et en même temps conspiré contre la vie du roi ; sur quoi le traître Franion s’était enfui avec Egistus, et Bellaria avait été justement emprisonnée… Malgré les instincts de vengeance qui l’excitaient à la guerre, Pandosto avait réfléchi que non-seulement Egistus était par sa puissance et par sa prouesse un adversaire redoutable, mais qu’en outre il avait dans son alliance une foule de rois, prêts à l’aider s’il en était besoin, car il avait épousé la fille de l’empereur de Russie. Ces considérations avaient quelque peu diminué son courage, et il avait résolu, puisque Egistus avait échappé sans fournir son écot, que Bellaria payerait pour tous au prix le plus exhorbitant… Le roi n’ayant pas voulu l’entendre ni l’admettre à se justifier, Bellaria fit de nécessité vertu et se résigna à supporter patiemment sa triste infortune. Tandis qu’elle était ainsi accablée par les calamités (surcroît de douleurs), elle découvrit qu’elle était mère, et sentit un enfant s’agiter dans son corps.

Aussitôt elle se mit à fondre en larmes, accusant la Fortune et se tordant les mains. Le geôlier, apitoyé par son désespoir, et croyant que, si le roi savait qu’elle était en mal d’enfant, il apaiserait un peu son courroux et la relâcherait de prison, se rendit en toute hâte auprès de Pandosto pour lui déclarer la nature des souffrances de Bellaria. Dès que le roi eût entendu le geôlier dire qu’elle était en mal d’enfant, il fut saisi de frénésie, et, se levant avec rage, jura qu’il les ferait mourir, elle et son marmot bâtard, quand même les dieux diraient : non, — convaincu comme il l’était par le calcul de l’époque que c’était Egistus, et non pas lui, qui était le père de l’enfant. Bellaria mit au monde une belle et jolie fille : Pandosto ne l’eut pas plutôt appris qu’il décida que Bellaria et la jeune enfant seraient brûlées vives. Les nobles, entendant la cruelle sentance du roi, cherchèrent par la persuasion à le détourner de sa décision sanguinaire. Leurs raisons ne purent calmer sa rage : il resta résolu à ceci que, Bellaria étant adultère, l’enfant était une bâtarde, et qu’il ne souffrirait pas qu’un infâme marmot l’appelât son père. À la fin, cependant, il consentit à épargner la vie de l’enfant, tout en l’exposant à une mort pire. Car s’imaginant qu’elle était née par hasard, il voulut la remettre à la charge du hasard : il fît donc préparer une petite nacelle pour y déposer l’enfant et la livrer à la merci des mers et des destins. Bellaria n’eut pas plus tôt appris la rigoureuse résolution de son mari, qu’elle s’évanouit et que tous la crurent morte ; pourtant, à la fin, ayant repris ses sens, elle proféra en sanglotant ces paroles : « Hélas ! douce enfant infortunée, haïe par la Fortune avant même de naître !… faut-il que ta mort prématurée paye la dette de ta mère et que son crime innocent soit pour toi une malédiction fatale !… Tu auras donc les mers pour refuge, et la barque dure pour berceau ! Au lieu de doux baisers, ce seront les tempêtes amères qui se presseront sur tes lèvres ! Le sifflement des vents sera pour toi le chant de la nourrice, et l’écume salée te tiendra lieu de doux lait !… Laisse-moi baiser ta bouche, enfant bien-aimée, et mouiller de mes larmes tes tendres joues et mettre cette chaîne autour de ton petit cou, afin que, si le destin te sauve, elle puisse aider à te secourir ! Puisque tu vas disparaître dans la vague orageuse, je te dis adieu dans un douloureux baiser, et je prie les dieux de te protéger. » Si grande était sa douleur qu’elle s’évanouit de nouveau, et que, même après être revenue à elle, elle perdit la mémoire et resta longtemps immobile, comme en léthargie. Les gardes la laissèrent dans cette perplexité et portèrent l’enfant au roi, qui commanda que sans délai elle fût mise dans une barque sans voile et sans rien pour la guider et abandonnée au milieu de la mer. Les matelots, émus de pitié pour la dure fortune de l’enfant, la placèrent à l’un des bouts du bateau, sous un berceau de branches vertes qu’ils firent exprès pour la garantir autant que possible du vent et du mauvais temps, puis attachèrent la barque à un navire, la remorquèrent jusqu’en pleine mer, et alors coupèrent la corde. Aussitôt s’éleva une forte tempête qui secoua si violemment le petit bateau, que les marins crurent qu’il devait bientôt chavirer ; l’ouragan devint même si violent qu’ils ne regagnèrent la côte qu’à grand’peine et à grand péril.

Retournons à Pandosto. Celui-ci, ayant assemblé ses nobles et ses conseillers, fit comparaître Bellaria dans un procès public, sous la prévention d’avoir commis l’adultère avec Egistus, d’avoir conspiré avec Franion pour empoisonner Pandosto son époux, et, enfin, le complot ayant été en partie surpris, d’avoir conseillé à ses complices de s’évader nuitamment pour assurer leur salut. Bellaria, se tenant comme prisonnière à la barre, et voyant que sa mort seule pouvait pacifier la fureur de son mari, s’enhardit jusqu’à demander justice, car elle ne pouvait espérer ni implorer pitié, et insista pour que les misérables parjures qui l’avaient calomniée auprès du roi fussent amenés devant elle pour donner leur témoignage. Mais Pandosto déclara que ses accusateurs étaient d’un tel crédit que leurs paroles étaient des preuves suffisantes, que d’ailleurs la brusque et secrète évasion d’Egistus et de Franion avait confirmé leur déposition, que, quant à elle, elle était dans son rôle en niant un crime si monstrueux, et qu’ayant perdu toute honte en commettant la faute, elle devait être assez impudente pour nier le fait ; mais que ses arguments de mauvais aloi n’étaient pas valables et qu’elle serait punie, comme sa bâtarde, d’une cruelle mort. Bellaria, nullement interdite par cette rude réponse, répliqua à Pandosto qu’il parlait en colère et non en conscience, car jamais la tache du soupçon n’avait souillé sa vertu. Si elle avait eu de si aimables prévenances pour Egistus, c’était parce qu’il était l’ami du roi, et nullement par une impure affection : donc, si elle était condamnée sans autre preuve, c’était rigueur et non loi. — Les seigneurs qui siégeaient au jugement dirent que Bellaria avait raison et supplièrent le roi de permettre que les accusateurs fussent examinés et assermentés publiquement. Le roi répondit immédiatement que dans ce procès il pouvait et voulait se dispenser de la loi, que les jurés devaient prendre sa parole comme une preuve suffisante et que, sinon, il ferait repentir le plus fier d’entre eux. Les seigneurs, voyant le roi en colère, restèrent tous cois ; mais Bellaria, craignant plus une infamie perpétuelle qu’une mort instantanée, se jeta à genoux et supplia le roi, au nom de l’amour qu’il avait pour son jeune fils Garinter, de vouloir bien envoyer six de ses nobles à l’île de Delphes, pour s’enquérir auprès de l’oracle d’Apollon si elle avait commis l’adultère avec Egistus ou tenté d’empoisonner le roi avec Franion ; — ajoutant que, si le dieu Apollon la déclarait coupable, elle se résignait d’avance à tous les tourments. La requête était si raisonnable que Pandosto ne pouvait la refuser sans honte… Il choisit donc six de ses nobles qu’il savait peu favorables à la reine et les envoya à Delphes. Ceux-ci y arrivèrent au bout de trois semaines ; à peine avaient-ils mis pied à terre qu’ils se rendirent au temple, et, là, ayant offert un sacrifice au dieu et des présents aux prêtres, implorèrent humblement une réponse à leur question. Ils ne furent pas plutôt à genoux devant l’autel, qu’Apollon dit à voix haute : « Bohémiens, prenez ce que vous trouverez derrière l’autel et partez. » Ayant obéi à l’oracle, ceux-ci trouvèrent un parchemin roulé où étaient écrits ces mots en lettres d’or :

L’ORACLE.

Soupçon n’est pas preuve ; jalousie n’est pas juge équitable ; Bellaria est chaste ; Égistus irréprochable ; Franion un sujet loyal ; Pandosto un traître, son enfant innocente ; et le roi vivra sans héritier, si celle qui est perdue n’est pas retrouvée.

Aussitôt qu’ils eurent pris le parchemin, le prêtre du dieu leur recommanda de s’abstenir de le lire avant d’être en présence de Pandosto, sous peine d’encourir le déplaisir d’Apollon. Les Bohémiens obéirent scrupuleusement, et, prenant congé du prêtre avec grand respect, regagnèrent leur navire et revinrent sains et saufs en Bohême… Pandosto ne les eut pas plutôt vus que, avec une contenance joyeuse, il leur demanda : Quelles nouvelles ? Les envoyés dirent à sa majesté qu’ils avaient reçu du dieu une réponse écrite dans un rouleau, mais qu’ils avaient eu ordre de ne la lire qu’en présence du roi, et sur ce ils lui remirent le parchemin. Mais les nobles, se fondant sur ce que cet écrit contenait le salut et l’honneur de la reine, ou sa mort et son infamie perpétuelle, supplièrent le roi de rassembler ses nobles et ses communes dans la salle du tribunal, où la reine, amenée comme prisonnière, entendrait le jugement de l’oracle. Charmé de cet avis, Pandosto fixa le jour, assembla ses lords et ses communes, et fit amener la reine devant le tribunal… Alors il ordonna à un de ses ducs de lire le contenu du parchemin. À peine les communes l’eurent-elles entendu, qu’elles jetèrent un grand cri et battirent des mains en réjouissance de ce que l’innocence de la reine était reconnue. Quant au roi, il fut si honteux de sa téméraire folie, qu’il supplia ses nobles d’engager Bellaria à lui pardonner et à oublier ses torts ; promettant de se montrer à son égard un mari loyal et aimant, et en outre de se réconcilier avec Egistus et Franion ; enfin, révélant devant tous la cause véritable de leur évasion secrète, et comment il aurait traîtreusement fait mettre Egistus à mort, si l’honnêteté de son échanson n’avait empêché son projet. Comme il exposait ainsi toute l’affaire, on vint lui annoncer que son fils Garinter était mort soudainement. À cette nouvelle, Bellaria fut prise d’un désespoir aussi grand que sa joie venait d’être vive, et ses forces vitales l’abandonnèrent au point qu’elle tomba morte sur-le-champ et ne put jamais être rappelée à la vie.

Ce brusque spectacle épouvanta à ce point le roi qu’il tomba de son trône évanoui. Ses nobles l’emportèrent dans son palais où il resta trois jours sans parler… Quand il revint à lui, il saisit une rapière pour se tuer, mais ses pairs l’empêchèrent d’accomplir cet acte sanglant, en lui remontrant que le bien public était attaché à son salut, et que le troupeau ne pouvait que périr sans le berger. Enfin, le roi se laissa fléchir et reprit quelque calme ; mais, aussitôt qu’il put sortir, il fit embaumer sa femme et ordonna qu’elle fût déposée dans un cercueil de plomb avec son jeune fils Garinter ; il érigea un sépulcre riche et splendide où tous deux furent enfermés, et sur lequel cette épitaphe fut par ses ordes gravée en lettres d’or: Ci-gît l’aimable Bellaria, accusée faussement d’être impudique, justifiée par la sentence sacrée d’Apollo, et pourtant tuée par la jalousie. Qui que tu sois, passant, maudis celui qui a fait mourir cette reine. Cette épitaphe une fois gravée, Pandosto résolut d’aller une fois par jour sur la tombe, et là de déplorer son infortune par d’humides lamentations, ne voulant d’autre compagne que la douleur, d’autre harmonie que la repentance.

Mais laissons-le à ses tristes émotions, et reprenons la tragique histoire de la petite fille. L’enfant, secouée par le vent et par la vague, sur le point d’être noyée à chaque rafale, flotta deux grands jours sans secours, jusqu’à ce qu’enfin la tempête ayant cessé, le petit bateau, entraîné par la marée, échouât sur les sables de la côte de Sicile. Il arriva qu’un pauvre berger mercenaire, qui gagnait sa vie à garder les troupeaux des autres, ayant perdu une de ses brebis, errait du côté de la plage pour voir si par hasard il ne la retrouverait pas broutant le lierre de mer dont les moutons aiment à se nourrir ; mais, ne l’ayant pas aperçue là, comme il allait retourner à son troupeau, il entendit un cri d’enfant; sachant qu’il n’y avait pas de maison là, il pensa qu’il s’était mépris et que c’était le bêlement de sa brebis. Sur quoi, regardant plus attentivement, comme il jetait les yeux vers la mer, il aperçut un petit bateau d’où il lui sembla que partaient de nouveaux cris. Il s’avança sur le bord, et, marchant dans l’eau jusqu’au bateau, il regarda et vit un petit nourrisson, couché tout seul, presque mort de faim et de froid, enveloppé dans un manteau d’écarlate, richement brodé d’or, et ayant une chaîne autour du cou. Le berger, qui n’avait jamais vu un si beau baby ni de si riches joyaux, pensa qu’assurément c’était un petit dieu, et se mit avec grande dévotion à se frapper la poitrine. L’enfant, qui faisait la grimace pour chercher le sein, se mit à crier de nouveau ; le pauvre homme reconnut que c’était une enfant de noble famille qui, victime de quelque sinistre projet, avait été chassée là par la tempête… Ému de pitié, il résolut de la porter au roi afin qu’elle reçut une éducation d’accord avec sa naissance, car il n’avait pas lui-même les moyens de l’élever, quelque bonne volonté qu’il en eût. Prenant donc l’enfant dans ses bras, comme il repliait le manteau pour mieux la défendre du froid, il vit tomber à ses pieds une bourse très-belle et très-riche où il touva une grande somme d’or : cette vue le remplit de joie en même temps qu’elle l’accabla de frayeur ; de joie, parce qu’il avait une telle somme en son pouvoir ; de frayeur, parce qu’il pouvait courir des dangers dans le cas où la chose serait connue. À la fin, l’amour de l’or l’emporta, et il résolut d’élever l’enfant, et avec la somme de soulager sa propre misère. Il renonça donc à chercher sa brebis, et, aussi secrètement qu’il put, il rentra chez lui par un sentier détourné, de peur qu’aucun de ses voisins ne l’aperçut avec son fardeau. Aussitôt qu’il eût franchi le seuil de la porte, l’enfant commença à crier ; sa femme, ayant entendu le cri et voyant son mari avec un nourrison dans ses bras, commença à être quelque peu jalouse, s’étonnant que son mari fût si libertin dehors quand il était si tranquille chez lui ; comme les femmes sont naturellement inclinées à croire le pire, elle commença à maugréer contre son bonhomme, et, prenant un bâton, jura de lui en donner une volée s’il lui apportait quelque marmot bâtard. Le bonhomme, voyant sa femme dans sa majesté avec la masse à la main, la supplia de rester tranquille et lui raconta toute l’histoire ; quand enfin il lui montra la bourse pleine d’or, elle se mit à soupirer doucement, et, prenant son mari autour du cou, l’embrassa à sa rude manière, lui disant que Dieu, ayant vu leur misère, entendait la soulager, et ayant vu qu’ils n’avaient pas d’enfant, leur avait envoyé cette petite fille pour être leur héritière. Après qu’ils eurent mis tout en ordre, le berger retourna à ses moutons en chantant gaiement, et la bonne femme se mit à bercer l’enfant après l’avoir enveloppée dans une couverture commune au lieu du riche manteau, et la nourrit avec tant de soin, qu’elle commença à être une jolie fille. En rentrant chez lui tous les soirs, le berger la faisait danser sur ses genoux et la faisait babiller, si bien qu’en peu de temps elle commença à parler et à l’appeler papa, et la bonne femme maman… Fawnia[10] (c’est ainsi qu’ils nommèrent l’enfant), croyant que Porrus[11] était son père et Mopsa sa mère, les honorait et leur obéissait avec un respect qu’admiraient tous les voisins. Porrus devint vite un homme de substance et de crédit ; il acheta des terres qu’il comptait léguer à sa fille après sa mort, si bien que les riches fermiers venaient dans sa maison comme des amoureux. Dès qu’elle atteignit seize ans, Fawnia avait une perfection si exquise de corps et d’esprit, que sa haute naissance se révélait dans sa disposition naturelle ; mais les gens, la croyant fille du berger Porrus, ne faisaient que s’étonner de sa beauté et de son intelligence. Chaque jour elle menait paître son troupeau, abritant son visage des ardeurs du soleil avec une simple guirlande de branches et de fleurs, et cette coiffure lui allait si galamment, que la jeune fille semblait par sa beauté être la déesse Flore elle-même… Une fois il y eut réunion de toutes les filles des fermiers de la Sicile, et Fawnia y fut conviée comme la maîtresse de la fête. Elle se rendit donc, sous ses plus beaux atours, au milieu de ses compagnes, et passa le jour dans les naïfs amusements familiers aux bergers. Le soir venu, Fawnia, ayant prié une de ses camarades de l’accompagner, s’en revint chez elle pour voir si le troupeau était bien parqué. Comme les deux filles cheminaient, il arriva qu’elles rencontrèrent Dorastus[12], fils du roi, qui toute la journée avait chassé au faucon et tué du gibier.

En jetant les yeux sur Fawnia, Dorastus fut à demi-effrayé, craignant d’avoir vu Diane, ainsi qu’Actéon. Tandis qu’il était interdit, un de ses gens lui dit que la fille à la guirlande était Fawnia, cette jolie bergère dont la beauté était si célèbre à la cour. Dorastus se hasarda alors à lui demander de qui elle était fille, quel âge elle avait et comment elle avait été élevée. Et elle lui répondit avec une réserve si modeste et une telle vivacité d’esprit, que Dorastus crut que sa beauté extérieure n’était que la terne contrefaçon de ses qualités intérieures ; tandis qu’il causait avec elle, la perfection de Fawnia enflamma son imagination au point qu’il sentit son âme se métamorphoser, et, pour éviter la sirène qui l’enchantait ainsi, il donna de l’éperon à son cheval, en disant adieu à cette jolie bergère. Fawnia s’en retourna chez elle, et se trouvant mal à l’aise, se mit au lit, mais elle ne put prendre de repos ; car, si elle était éveillée, elle songeait à la beauté de Dorastus, et, si elle tentait d’éluder ces pensées par le sommeil, elle rêvait de la perfection de Dorastus. Celui-ci, de son côté, resta tellement ensorcelé par la beauté et l’esprit de Fawnia, qu’il ne put goûter de repos. Il sentit son âme blessée prête à s’avouer vaincue sous l’assaut de l’amour, mais il tâchait de détruire cette passion frénétique en se rappelant que Fawnia était bergère et indigne des regards d’un prince : « Rougis, Dorastus, se disait-il à lui-même, rougis de ton choix et de ton amour : tes pensées ne peuvent être exprimées sans honte, et tes affections sans déshonneur… Ah ! Fawnia ! adorable Fawnia !… N’as-tu pas honte, Dorastus, de nommer une créature si inférieure à ta naissance et à ton rang ? Meurs, Dorastus, meurs… Pourtant la beauté doit être obéie, parce qu’elle est la beauté. Ah ! lutter contre l’amour, c’est vouloir, comme ceux de Scyros, lancer des flèches contre le vent, ou mordre la lime, comme le serpent. J’obéirai donc, puisque je dois obéir. Fawnia, oui, Fawnia sera ma femme, en dépit de la fortune. Les dieux d’en haut ne dédaignent pas d’aimer les femmes d’ici-bas. Phœbus s’est épris de la Sibylle, Jupiter d’Io, et pourquoi donc ne m’éprendrais-je pas de Fawnia ? Si elle est inférieure à celles-ci par la naissance, elle leur est bien supérieure en beauté ; née pour être bergère, mais digne d’être déesse !… »

Tel était le chagrin incessant de Dorastus qu’il perdit son appétit accoutumé ; il devint pâle, blême, mélancolique, au point que son père et toute la cour s’imaginèrent qu’il était en proie à quelque maladie de langueur. Le roi fit donc venir les médecins, mais Dorastus ne voulut pas se laisser soigner, ni même leur permettre de voir son urine… L’amour finit par l’emporter en lui sur l’honneur, si bien que ses désirs ardents lui firent imaginer de nouveaux stratagèmes, car il se fit faire immédiatement un costume de berger, afin de pouvoir aller jaser avec Fawnia sans être reconnu ni soupçonné, et, s’étant rendu seul dans un bosquet touffu adjoignant le palais, il revêtit ce costume ; puis, prenant une grande houlette à sa main, il alla à la découverte de sa bien-aimée. Mais, chemin faisant, se voyant affublé de ces hardes messéantes, il se prit à sourire de sa propre folie, et à se la repprocher en ces termes : « Bon ? Dorastus, tu gardes un beau décorum ! Étrange changement ! De prince devenir paysan !… Mais, choisis donc les fleurs, non les mauvaises herbes ; les diamants, non les cailloux ; les dames qui peuvent te faire honneur, non les bergères qui peuvent t’avilir. Vénus est peinte dans la soie, non en haillons ; et Cupidon marche d’un pied dédaigneux pour parvenir à la dignité… Et pourtant, Dorastus, ne rougit pas de ces habits de berger. Les dieux célestes ont parfois des pensées terrestres. Neptune est devenu bélier, Jupiter taureau, Apollo berger : ils sont dieux et pourtant ils aiment ; et toi, qui es un homme, tu es obligé d’aimer. »

Tout en se parlant ainsi à lui-même, il arriva à l’endroit où Fawnia gardait ses moutons. Dès que celle-ci le reconnut, elle se leva et lui fit une profonde révérence. Dorastus la prenant par la main lui rendit sa courtoisie dans un doux baiser, et la priant de s’asseoir près de lui, il se mit à établir ainsi sa batterie. « Si tu t’étonnes, Fawnia, de mon étrange accoutrement, le changement de ma pensée te surprendrait bien davantage : l’un ne déshonore que ma forme extérieure, l’autre bouleverse mes facultés intérieures. J’aime, Fawnia, et ce qui plaît à mes amours ne peut me déplaire. Tu avais promis d’aimer Dorastus quand il cesserait d’être prince et deviendrait berger : vois, j’ai fait la métamorphose ; accorde-moi donc mon désir. — C’est vrai, dit Fawnia, mais l’habit ne fait pas le moine : les aigles peints sont des peintures, et non des aigles. Les grappes de Zeuxis n’étaient des grappes qu’en apparence… Ce costume n’a pas fait Dorastus berger, mais seulement tel qu’un berger. — Ah ! Fawnia, répliqua Dorastus, je serais berger que je t’aimerais de même, et, tout prince que je suis, je suis forcé de t’aimer. Prends garde, Fawnia, ne sois pas trop fière des couleurs de la beauté, car c’est une fleur qui se fane à peine épanouie. Si mes désirs étaient illégitimes, tu pourrais me repousser avec raison ; mais je t’aime, Fawnia, non pour faire de toi ma concubine, mais pour faire de toi ma femme ! » En entendant cette solennelle protestation, Fawnia ne résista plus à l’assaut, mais elle livra la forteresse en ces termes attendris. « Ah ! Dorastus, je n’ose dire que je t’aime, puisque je ne suis qu’une bergère ; mais les dieux savent (pardon si ce que je dis est mal) que j’ai honoré Dorastus, oui, et que je l’ai aimé de la plus respectueuse affection que puisse éprouver Fawnia ou désirer Dorastus. Je cède, vaincue, non par les prières, mais par l’amour, restant, pour Dorastus une servante prête à faire sa volonté, si elle ne porte aucun préjudice ni à sa dignité ni à mon honneur ! »

En entendant cette aimable conclusion, Dorastus serra Fawnia dans ses bras, jurant que ni la distance, ni le temps, ni la fortune contraire, ne diminueraient son affection. Dès qu’ils eurent ainsi engagé leur foi l’un à l’autre, Dorastus, comprenant que jamais Egistus ne consentirait à un mariage aussi misérable, se détermina à l’emmener en Italie, où tous deux vivraient heureux jusqu’au temps où il serait réconcilié avec son père ou appelé à lui succéder. Ce projet fut grandement approuvé de Fawnia ; et une fois d’accord sur ce point, ils se séparèrent, après maintes embrassades et maints doux baisers… Chaque fois que l’occasion le favorisait, Dorastus se rendait ainsi auprès de Fawnia ; mais, quoiqu’il ne la visitât jamais que dans ses hardes de berger, ses fréquentes apparitions le firent non-seulement suspecter, mais reconnaître par divers voisins qui, par amitié pour le vieux Porrus, le prévinrent secrètement de toute l’intrigue. Porrus fut si consterné de cette nouvelle, qu’après avoir remercié ses voisins de leur bonne volonté, il rentra vite chez lui, prit sa femme à part, et, se tordant les mains et fondant en larmes, il s’ouvrit à elle en ces termes : « J’ai grand’peur, femme, que ma fille Fawnia ne paye bien cher sa beauté. J’apprends une nouvelle qui, si elle est vraie, causera des regrets à plus d’un. Mes voisins m’ont dit que Dorastus, le fils du roi, commence à regarder notre fille Fawnia ; si cela est, je ne donnerais pas un denier de son honnêteté à la fin de l’année. Ah ! ce sont de dures conjonctures que celles où les appétits des princes font loi ! — Paix, mari, dit la femme, prenez garde à ce que vous dites ; c’est par ruse qu’il faut arrêter les grands courants, et non par force, c’est par soumission qu’il faut persuader les princes, et non par rigueur. Faites ce que vous pouvez, mais pas plus, de peur qu’en sauvant le pucelage de Fawnia vous ne perdiez votre tête. — Bah ! femme, tu parles comme une folle : si le roi savait que Dorastus a fait un enfant à notre fille, comme je crains que cela n’arrive bientôt, sa fureur serait telle que nous perdrions nos biens et nos vies. Je veux donc prendre la chaîne et les joyaux que j’ai trouvés avec Fawnia, et les porter au roi, en lui déclarant qu’elle n’est point ma fille, mais que je l’ai trouvée, secouée par les vagues, dans une petite barque et enveloppée en un riche manteau où était enclos ce trésor. Par ce moyen, j’espère que le roi prendra Fawnia à son service, et nous, quoi qu’il arrive, nous serons sans reproche. » Ce dessein plut beaucoup à la bonne femme, si bien qu’ils résolurent, aussitôt qu’ils pourraient voir le roi à loisir, de lui confier toute l’affaire.

Pendant ce temps, Dorastus s’était procuré toutes les choses nécessaires au voyage. Il avait amassé un trésor et des joyaux à profusion, et avait mis dans sa confidence un vieux serviteur, appelé Capnio, par qui il avait été élevé. Celui-ci avait agi avec tant de zèle qu’en peu de temps il avait frété un navire prêt pour la traversée. Dès que le vent fut favorable, il fit porter nuitamment les bagages à bord et avertit Fawnia que le départ était fixé pour le lendemain matin. Celle-ci se leva de bonne heure, attendant Dorastus, qui arriva au grand galop de son cheval, et, l’ayant prise en croupe, la conduisit au havre où ils s’embarquèrent. De son côté, Capnio, en se dirigeant vers le navire, rencontra Porrus qui se rendait au palais ; il le reconnut, et, se doutant de quelque manigance, l’arrêta sur la route et lui demanda où il allait si matin, Porrus lui répondit que le fils du roi Dorastus avait séduit sa fille et qu’il allait se plaindre au roi du tort que lui faisait le prince. « Vous perdez votre peine, dit Capnio, en allant au palais, car le roi entend faire aujourd’hui une promenade en mer et se rendre à bord d’un navire qui est dans le port. Je vais en avant pour veiller à ce que tout soit prêt, et si vous m’en croyez, vous vous en retournerez avec moi au port, où je vous mettrai à même de parler au roi à loisir. » Porrus, confiant dans la parole de Capnio, s’en vint avec lui… Aussitôt qu’il fut sur le navire, il aperçut Dorastus se promenant avec Fawnia, qu’il eut peine à reconnaître sous ses riches vêtements. Dorastus et Fawnia ne pouvaient s’expliquer quel vent avait amené là le vieux berger. Capnio leur expliqua tout, en leur disant comment Porrus allait faire sa plainte au roi si par un stratagème il ne l’avait empêché, et ajouta que, puisqu’il était à bord, le mieux était de l’emmener en Italie, pour éviter de nouveaux dangers. Dorastus approuva le conseil ; et, malgré les protestations de Porrus, les marins, ayant hissé leur grande voile levèrent l’ancre et gagnèrent le large… La fortune, souriant au jeune prince, lui envoya une brise si favorable que, pendant un jour et une nuit, les matelots dormirent sur le pont ; mais le lendemain matin le ciel se couvrit, le vent s’éleva, la mer s’enfla, et il s’éleva une tempête si terrible que le navire fut en danger d’être englouti à chaque vague… Le grand mât fut brisé, les voiles furent déchirées… La tempête continua trois jours, pendant lesquels les marins attendaient la mort à toute minute. Mais le quatrième jour, vers dix heures, le vent cessa, la mer devint calme, le ciel s’éclaircit, et les marins ayant reconnu la côte de Bohême, firent feu de toute leur artillerie en réjouissance d’avoir échappé à une si terrible tempête. Dorastus, apprenant qu’on était arrivé dans un havre, embrassa tendrement Fawnia, et lui fit reprendre courage : mais, quand on lui dit que le port appartenait à la capitale de la Bohême où Pandosto tenait sa cour, Dorastus s’en affligea, se rappelant que son père ne haïssait aucun homme autant que Pandosto, et que ce roi avait essayé secrètement de perdre Egistus ; il était à demi-effrayé d’aller à terre, mais Capnio lui conseilla de dissimuler son nom et sa patrie jusqu’à ce qu’on se fût procuré un autre navire qui pût les transporter en Italie. Dorastus, approuvant cet avis, mit les marins dans la confidence, et, les récompensant généreusement de leurs peines, leur commanda de dire qu’il était un gentilhomme de Transpologne nommé Méléagrus. Les matelots promirent de garder le secret ; et sur ce, ils débarquèrent dans un petit village, à un mille de la cité où ils se reposèrent tout un jour. Pendant ce temps, la renommée de la beauté de Fawnia s’était déjà répandue dans toute la cité et était parvenue jusqu’aux oreilles de Pandosto. Celui-ci, malgré ses cinquante ans, avait encore les passions juvéniles, si bien qu’il désira grandement voir Fawnia ; et, pour y réussir plus sûrement, apprenant que les deux voyageurs n’avaient qu’un serviteur, il les fit arrêter comme espions. Dorastus, accompagné seulement de Fawnia et de Capnio (Porrus était resté pour garder les bagages), alla à la cour sans être aucunement effrayé. Pandosto, ébloui par la singulière perfection de Fawnia, resta si interdit qu’il oublia presque ce qu’il avait à faire : à la fin prenant un air sévère, il leur demanda leurs noms, et de quel pays ils étaient et pour quelle cause ils avaient débarqué en Bohême. — Seigneur, dit Dorastus, sachez que mon nom est Méléagrus, chevalier né et élevé en Pologne, et cette gentille femme, que j’entends épouser, est une Italienne née à Padoue, d’où je l’ai enlevée. Ses parents s’opposant au mariage, j’ai voulu l’emmener secrètement en Transpologne ; et c’est en m’y rendant que j’ai été jeté sur vos côtes par la tempête. — Méléagrus, répondit rudement Pandosto, je crains que tu ne caches une vilaine peau sous de belles couleurs. Cette dame est, par sa grâce et par sa beauté, plus digne d’un puissant prince que d’un simple chevalier, et tu me fais l’effet d’un traître qui l’a enlevée à ses parents, pour leur chagrin présent et pour leur désespoir futur. Conséquemment, jusqu’à ce que je sois mieux renseigné sur sa famille et sur ta condition, je vous retiendrai tous deux en Bohême. » Sur ce, Pandosto ordonna que Dorastus fût mis en prison jusqu’à nouvel ordre ; mais quant à Fawnia, il recommanda qu’elle fût traitée à la cour avec toute la courtoisie due à son rang. En dépit de son âge, Pandosto commençait à être quelque peu chatouillé par la beauté de Fawnia. Bien qu’il cherchât par raison et par sagesse à maîtriser cette affection frénétique, il ne pouvait plus prendre de repos. Un jour, se promenant dans un parc qui touchait à son palais, il envoya chercher Fawnia et lui dit ces paroles : — Fawnia, j’admire ta beauté et ton esprit, et je prends en pitié ta détresse ; si tu veux renoncer à messire Méléagrus dont la pauvreté est incapable de soutenir un train en rapport avec ta beauté, et si tu veux accorder tes faveurs à Pandosto, je te comblerai d’honneurs et de richesses. — Non, seigneur, répondit Fawnia, Méléagrus est un chevalier qui a obtenu mon amour, et nul autre ne me possédera ; j’aimerais mieux être la femme de Méléagrus et mendiante, que de vivre dans l’abondance, concubine de Pandosto. » Malgré la réponse décidée de Fawnia, Pandosto continua de la presser avec la plus vive ardeur, cherchant par de grandes promesses à escalader le fort de sa chasteté, et jurant que si elle cédait à ses désirs, Méléagrus serait non-seulement mis en liberté, mais honoré à la cour parmi ses nobles. Mais ces appâts séduisants ne purent arracher son cœur à l’amour de son cher fiancé Méléagrus ; ce que voyant, Pandosto la laissa pour le moment réfléchir de nouveau à la demande qu’il lui avait faite… Mais, grillé par le feu d’une convoitise illégitime, il ne pouvait prendre de repos ; il sentait son âme sans cesse troublée par ce nouvel amour, et les nobles s’étonnaient fort de cette soudaine altération, ne pouvant deviner la cause de son anxiété continuelle. Pandosto, à qui chaque heure semblait une année jusqu’à ce qu’il eut de nouveau parlé à Fawnia, l’envoya chercher secrètement et, malgré la répugnance de Fawnia, la fit entrer dans sa chambre. — Fawnia, lui dit-il avec douceur, êtes-vous devenue moins volontaire et assez raisonnable pour préférer l’amour d’un roi à l’affection d’un chevalier ? Fawnia : « L’honnêteté doit être préférée à l’honneur. J’ai promis à Méléagrus de l’aimer, et je tiendrai parole. » Pandosto : « Fawnia, tu es en mon pouvoir, et pourtant tu me vois suppliant ; je puis te forcer par la violence, et pourtant je t’implore avec prières. Accorde ton amour à celui qui brûle d’amour pour toi : Méléagrus sera délivré et tu seras aimée et honorée. » Fawnia : « Je le vois, Pandosto, là où la luxure règne c’est une misérable chose d’être vierge ; mais sachez que j’aime mieux la mort que le déshonneur. » Voyant que Fawnia était déterminée à aimer Méléagrus et à le détester, Pandosto s’éloigna d’elle avec rage, jurant que si bientôt elle ne cédait pas au raisonnement, il la forcerait à tout accorder par la rigueur.

Sur ces entrefaites, Egistus avait appris par des marchands de Bohême que son fils Dorastus était tenu en prison par Pandosto ; il pensa que ce qu’il avait de mieux à faire était d’envoyer au plus vite une ambassade pour demander à Pandosto de délivrer Dorastus et de mettre à mort Fawnia et son père Porrus. En apprenant l’arrivée des ambassadeurs, Pandosto alla au-devant d’eux en personne et les reçut avec la courtoisie la plus somptueuse et la plus cordiale, pour leur montrer combien il était désolé des affronts qu’il avait jadis faits à leur roi et combien il était désireux de les réparer. Pandosto leur ayant raconté comment un certain Méléagrus, chevalier transpolonais, était arrivé récemment, d’une manière fort suspecte, avec une dame appelée Fawnia, les envoyés soupçonnèrent que c’était Doratus qui, par crainte d’être connu, avait changé de nom ; mais ils dissimulèrent leur opinion jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la cour. Là, tous les nobles de Sicile ayant été rassemblés, ils s’acquittèrent de leur mission et certifièrent à Pandosto que Méléagrus était le fils du roi Egistus dont le vrai nom était Dorastus. Ils dirent comment il s’était évadé, contrairement à la volonté du roi, avec cette Fawnia qu’il voulait épouser, bien que fille du pauvre berger Porrus, et demandèrent au nom du roi que Capnio, Fawnia et Porrus fussent mis à mort et que Dorastus fût renvoyé sain et sauf dans sa patrie. Pandosto, ayant à sa grande surprise écouté leur ambassade, et voulant se réconcilier avec Egistus, bien que l’amour lui interdît de blesser Fawnia, — résolut pourtant par dépit amoureux d’exécuter la volonté d’Egistus. Il envoya donc immédiatement chercher Dorastus, et, l’embrassant, le fit asseoir affectueusement sur un fauteuil d’État. Dorastus resta interdit, jusqu’à ce que Pandosto lui eût expliqué en résumé l’ambassade de son père ; mais à peine l’eut-il connue qu’il fut touché au vif par la cruelle sentence prononcée contre Fawnia. Mais son chagrin et ses instances furent sans force, car Pandosto ordonna que Fawnia, Porrus et Capnio fussent amenés devant lui ; et à peine furent-ils venus que Pandosto, sentant son premier amour se changer en haine dédaigneuse, se mit en rage contre Fawnia en ces termes : « Méprisable vassale, comment as-tu osé, étant une mendiante, prétendre épouser un prince et enchanter le fils d’un roi par tes regards provocants pour satisfaire tes désirs désordonnés ? insolente créature ! sois sûre que tu vas mourir. — Et toi, vieux radoteur qui as follement permis à ta fille de s’élever au-dessus de ta condition, attends-toi au même châtiment. Mais toi, Capnio, toi qui as trahi ton roi, je te ferai arracher les yeux, et, subissant une mort continuelle, tourner la roue d’un moulin comme une bête brute. » La crainte de la mort réduisit Fawnia et Capnio à un douloureux silence. Mais Porrus, voyant qu’il n’y avait plus d’espoir de vivre, éclata enfin par ces paroles : « Pandosto, et vous nobles ambassadeurs, voyant que je suis sans cause condamné à périr, je suis heureux d’avoir l’occasion de décharger ma conscience. Je ne suis pas le père de Fawnia, elle n’est pas ma fille. Un jour, cherchant au bord de la mer une de mes brebis qui s’était égarée, je vis un petit bateau, échoué à la côte, dans lequel je trouvai une enfant âgée de six jours enveloppée dans un manteau d’écarlate, et ayant au cou cette chaîne. Prenant pitié de l’enfant, et désirant le trésor, je la portai chez moi à ma femme qui l’éleva. Voici la chaîne et les bijoux, et l’enfant que j’ai trouvée dans la barque, c’est Fawnia. Qui est-elle ? Quels sont ses parents ? je l’ignore, mais je suis sûr qu’elle ne m’est rien. » Pandosto, lui laissant à peine le temps d’achever son récit, demanda des détails sur l’époque de l’événement, la forme du bateau et sur d’autres circonstances ; et quand il reconnut qu’ils étaient d’accord avec ses propres calculs, il sauta soudainement de son trône et embrassa Fawnia, en criant : « Ma fille ! Fawnia ! ah ! chère Fawnia ! je suis ton père ! » Cette soudaine émotion du roi frappa tous les assistants de stupeur, spécialement Fawnia et Dorastus. Mais dès que le roi eut repris haleine, il raconta l’histoire devant les ambassadeurs. Fawnia n’eut pas plus de joie d’avoir retrouvé un tel père que Dorastus d’avoir obtenu une pareille femme. Les ambassadeurs se réjouirent de ce choix qui réconciliait par une perpétuelle amitié des royaumes depuis longtemps ennemis. Les citoyens de Bohême firent des feux de joie et des démonstrations par toute la cité… Dix-huit jours s’étant passés en fêtes, Pandosto, voulant récompenser le vieux Porrus, de berger le fit chevalier ; puis, accompagné de Dorastus, de Fawnia et des ambassadeurs, il fit voile vers la Sicile où il fut reçu très-princièrement par Egistus. Les noces furent celébrées sans délai ; et à peine furent-elles terminées que Pandosto, se rappelant qu’il avait eu pour sa fille une passion contraire à la nature, fut pris d’un accès mélancolique et se tua ; sa mort ayant été pleurée par Fawnia, Dorastus et son cher ami Egistus, Dorastus prit congé de son père et revint avec sa femme et le corps de Pandosto en Bohême, où, après avoir fait au roi de somptueuses funérailles, il finit ses jours dans une heureuse tranquillité.



FIN DE L’APPENDICE.

  1. Don Pedro, dans Beaucoup de bruit pour rien.
  2. Claudio.
  3. Léonato.
  4. Héro.
  5. Léonte dans le Comte d’hiver.
  6. Hermione.
  7. Mamilius.
  8. Polixène.
  9. Camillo.
  10. Perdita.
  11. Le vieux berger, dans le Conte d’hiver.
  12. Florizel.