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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 341-344).


ARTICLE XIX.[1]


1.

Les apôtres ont été trompés, ou trompeurs. L’un ou l’autre est difficile. Car il n’est pas possible de prendre un homme pour être ressuscité…

Tandis que Jésus-Christ étoit avec eux, il les pouvoit soutenir ; mais après cela, s’il ne leur est apparu, qui les a fait agir ?

Preuve de Jésus-Christ. — L’hypothèse des apôtres fourbes est bien absurde. Qu’on la suive tout au long ; qu’on s’imagine ces douze hommes, assemblés après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu’il est ressuscité : ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangement penchant à la légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu’un de ceux-là se fût démenti par tous ces attraits, et qui plus est par les prisons, par les tortures et par la mort, ils étoient perdus. Qu’on suive cela.


2.

Le style de l’Évangile est admirable en tant de manières, et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ. Car il n’y en a aucune des historiens contre Judas, Pilate ni aucun des juifs.

Si cette modestie des historiens évangéliques avoit été affectée, aussi bien que tant d’autres traits d’un si beau caractère, et qu’ils ne l’eussent affectée que pour le faire remarquer ; s’ils n’avoient osé le remarquer eux-mêmes, ils n’auroient pas manqué de se procurer des amis, qui eussent fait ces remarques à leur avantage. Mais comme ils ont agi de la sorte sans affectation, et par un mouvement tout désintéressé, ils ne l’ont fait remarquer par personne. Et je crois que plusieurs de ces choses n’ont point été remarquées jusqu’ici ; et c’est ce qui témoigne la froideur avec laquelle la chose a été faite.


3.

Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres ensuite, et les premiers saints en grand nombre ; parce que, les prophéties n’étant pas encore accomplies, et s’accomplissant par eux, rien ne témoignoit, que les miracles. Il étoit prédit que le Messie convertiroit les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie, sans la conversion des nations ? Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier effet des prophéties qui le prouvent ? Avant donc qu’il ait été mort, ressuscité, et converti les nations, tout n’étoit pas accompli ; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps-là. Maintenant il n’en faut plus contre les juifs, car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant...


4.

C’est une chose étonnante, et digne d’une étrange attention, de voir le peuple juif subsister depuis tant d’années, et de le voir toujours misérable : étant nécessaire pour la preuve de Jésus-Christ, et qu’ils subsistent pour le prouver, et qu’ils soient misérables, puisqu’ils l’ont crucifié : et, quoiqu’il soit contraire d’être misérable et de subsister, il subsiste néanmoins toujours, malgré sa misère.

Quand Nabuchodonosor emmena le peuple, de peur qu’on ne crût que le sceptre fût ôté de Juda, il leur fut dit auparavant qu’ils y seroient peu, et qu’ils seroient rétablis. Ils furent toujours consolés par les prophètes, leurs rois continuèrent. Mais la seconde destruction est sans promesse de rétablissement, sans prophètes, sans rois, sans consolation, sans espérance, parce que le sceptre est ôté pour jamais.

Preuves de Jésus-Christ. — Ce n’est pas avoir été captif que de l’avoir été avec assurance d’être délivré dans soixante-dix ans. Mais maintenant ils le sont sans aucun espoir.

Dieu leur a promis qu’encore qu’il les dispersât aux bouts du monde, néanmoins s’ils étoient fidèles à sa loi, il les rassembleroit. Ils y sont très-fidèles, et demeurent opprimés...

5.

Si les juifs eussent été tous convertis par Jésus-Christ, nous n’aurions plus que des témoins suspects ; et s’ils avoient été exterminés, nous n’en aurions point du tout.

Les juifs le refusent, mais non pas tous : les saints le reçoivent, et non les charnels. Et tant s’en faut que cela soit contre sa gloire, quc’est le dernier trait qui l’achève. Comme la raison qu’ils en ont, et la seule qui se trouve dans tous leurs écrits, dans le Talmud et dans les rabbins, n’est que parce que Jésus-Christ n’a pas dompté les nations en main armée, gladium tuum, potentissime[2]. N’ont-ils que cela à dire ? Jésus-Christ a été tué, disent-ils ; il a succombé ; il n’a pas dompté les païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles ; il ne donne point de richesses. N’ont-ils que cela à dire ? C’est en cela qu’il m’est aimable. Je ne voudrois pas celui qu’ils se figurent. Il est visible que ce n’est que sa vie qui les a empêchés de le recevoir ; et par ce refus, ils sont des témoins sans reproche, et, qui plus est, par là ils accomplissent les prophéties.


6.

Qu’il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l’Évangile !


7.

La religion païenne est sans fondement[3].

La religion mahométane a pour fondement l’Alcoran et Mahomet. Mais ce prophète, qui devoit être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit ? Et quelle marque a-t —il, que n’ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quel mystère a-t —il enseigné, selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité ?

La religion juive doit être regardée différemment dans la tradition des livres saints, et dans la tradition du peuple[4]. La morale et la félicité en est ridicule dans la tradition du peuple, mais elle est admirable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable : c’est le plus ancien livre du monde, et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire, Moïse, pourfaire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire[5].

Notre religion est si divine, qu’une autre religion divine n’en est que le fondement.

Mahomet, sans autorité. Il faudroit donc que ses raisons fussent bien puissantes, n’ayant que leur propre force. Que dit-il donc ? Qu’il faut le croire.


8.

De deux personnes qui disent des sots contes, l’un qui a double sens, entendu dans la cabale[6], l’autre qui n’a qu’un sens ; si quelqu’un, n’étant pas du secret, entend discourir les deux en cette sorte, il en fera même jugement. Mais si ensuite, dans le reste du discours, l’un dit des choses angéliques, et l’autre toujours des choses plates et communes, il jugera que l’un parloit avec mystère, et non pas l’autre : l’un ayant assez montré qu’il est incapable de telles sottises, et capable d’êtremystérieux ; et l’autre, qu’il est incapable de mystère, et capable de sottises.


9.

Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet, et qu’on peut faire passer pour un sens mystérieux, que je veux qu’on en juge, mais parce qu’il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. Et c’est pourquoi il n’est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules. Il n’en est pas de même de l’Écriture. Je veux qu’il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet ; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n’est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l’obscurité, et non pas par la clarté, qui mérite qu’on révère les obscurités.

Contre Mahomet. — L’Alcoran n’est pas plus de Mahomet, que l’Évangile, de saint Matthieu[7], car il est cité de plusieurs auteurs de siècle en en siècle. Les ennemis mêmes, Celse et Porphyre, ne l’ont jamais désavoué.

L’Alcoran dit que saint Matthieu étoit homme de bien. Donc, Mahomet étoit faux prophète, ou en appelant gens de bien des méchans, ou en ne demeurant pas d’accord de ce qu’ils ont dit de Jésus-Christ.


10.

Tout homme peut faire ce qu’a fait Mahomet ; car il n’a point fait de miracles, il n’a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu’a fait Jésus-Christ.

Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Mahomet, non prédit ; Jésus-Christ, prédit. Mahomet, en tuant ; Jésus-Christ, en faisant tuer les siens. Mahomet, en défendant de lire ; les apôtres, en ordonnant de lire. Enfin, cela est si contraire, que, si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et qu’au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ devoit périr.



  1. Article XII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Ps. xliv, 4.
  3. Pascal avait écrit d’abord : « Sans fondement aujourd’hui. On dit qu’autrefois elle en a eu, par les oracles qui ont parlé. Mais quels sont les livres qui nous en assurent ? Sont-ils si dignes de foi par la vertu de leurs auteurs ? Sont-ils conservés avec tant de soin qu’on ne puisse s’assurer qu’ils ne sont point corrompus ? »
  4. On lit ici en note : « Et toute religion est de même, car le christianisme est bien différent dans les livres saints et dans les casuistes. »
  5. Deutéron., xxxi, 11.
  6. « Compris par ceux qui sont dans le secret. »
  7. C’est-à-dire : « Il est également vrai que le Coran est de Mahomet, et que l’évangile de saint Matthieu est de saint Matthieu. »