Ouvrir le menu principal
Garnier Frères (2p. 235-265).


L’Hyménée.
(Suite.)


Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La dive changeait visiblement d’aspect. Chaque jour elle était plus pâle et d’une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plus grande. Sa beauté, ravagée par la douleur, avait pourtant un type de noblesse indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu’ils avaient la fixité de la mort.

Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait quelque souffrance ou quelque redoublement de tristesse, elle répondait avec un sourire étrange qu’elle n’avait jamais été plus calme, et quand ses enfants adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir voir leurs travaux, elle répondait avec une douceur inexorable qu’elle irait le jour où Leucippe lui dirait que tout était prêt pour la prière solennelle.

Quand tout fut prêt, en effet, Leucippe hésita et trembla devant Évenor, plus tremblant qu’elle-même. Leucippe n’ignorait pas les lois de l’hyménée. L’ignorance absolue des vierges est un résultat factice de l’éducation, une nécessité toute relative de nos mœurs corrompues. Dans les temps d’innocence, la pudeur n’était menacée d’aucun souffle impur, et l’accomplissement des lois de la vie n’était pas envisagé comme un péril pour la dignité humaine.

Si Leucippe eût vécu dans la tribu d’Évenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion, avait de plus qu’elles un respect éclairé et enthousiaste pour l’époux qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modestie de l’amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d’une consécration qui, dans sa pensée, embrassait l’éternité tout entière.

De son côté, Évenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide vis-à-vis de lui-même, se sentait éperdu et troublé devant la crainte de déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peut-être moins exquise, car il s’inquiétait de l’émotion mystérieuse de sa fiancée sans en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d’impatience où il était tenté de lui reprocher de l’aimer faiblement ; mais la mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses pensées, et il n’osait même plus la questionner sur sa réserve.

Cependant un soir qu’ils revenaient vers la dive, il lui dit en s’agenouillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée : — « Écoute-moi, Leucippe, et réponds-moi : Il faut que tu me dises si j’ai perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j’ignore, j’ai mérité de te voir triste et pensive comme tu l’es depuis que la cabane est finie.

— Loin de là, répondit Leucippe ; ton silence, ton respect et ton courage me pénètrent d’un tel amour que je me demande à toute heure si je mérite d’être ta compagne pour toujours. Songe, Évenor, que nous allons jurer à Dieu, devant Téleïa et dans toute l’ardeur de nos volontés, de nous appartenir l’un à l’autre dans cette vie et dans toute la suite de nos existences futures. Eh bien ! sais-tu à quoi je songe ? C’est que si je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras troublé par moi et las de moi dans toute l’éternité. Voilà pourquoi j’hésite et me recueille ; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si je devais être, dans l’hyménée, l’éternelle cause de ta souffrance, j’aimerais mieux rester ta sœur, car, jusqu’à ce jour, je ne t’ai causé aucune peine, et tu m’as toujours bénie. J’ignore les joies de l’hyménée ; mais, quelles qu’elles soient, j’y renoncerais à jamais plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans fin.

— Ah ! je puis te jurer de moi la même chose, s’écria Évenor. Oui, j’aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix de ton bonheur et de ta tendresse. Mais, j’ai confiance en moi-même. J’ai l’orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t’en méfier. Je me sens en possession d’une flamme si ardente et si sainte que je peux répondre de moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais souffrir pour toi tout ce que l’humanité peut souffrir, des peines et des craintes que j’ignore… quelles qu’elles soient, je les accepte, sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi, et que je serai toujours assez heureux, puisque tu m’aimes. »

Leucippe releva Évenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès de la dive :

« Ma mère, lui dit-elle, veux-tu venir demain bénir la maison de l’Éden, qui est prête à te recevoir ?

— Soyez-y à l’aube naissante, répondit la dive. Moi, j’y entrerai avec le premier rayon du soleil. »

Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule bleuâtre quand les fiancés entrèrent dans le splendide bosquet de fleurs et de feuillages qui entourait la cabane ; mais ils n’osèrent pénétrer les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui s’y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un chant d’une douceur inexprimable. En d’autres temps, cet augure eût été commenté et interprété par les hommes. Les jeunes époux n’y virent qu’un sujet d’attendrissement qu’ils ne cherchèrent point à définir.

D’ailleurs, la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce jour-là, l’antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère tachetée (dépouille d’un animal depuis longtemps expatrié de cette région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une ceinture et des agrafes d’or d’un travail lourd et d’un goût austère comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux blonds. Elle portait un livre, c’est-à-dire une large tablette de métal qu’elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu’elle leur avait communiqués. La science des temps primitifs, loin de s’aider du développement de l’éloquence, consistait, pour la langue écrite, dans une symbolisation énergique et concise de l’idée. De là le mystère de ces formules, qui ne fut motivé d’abord que par la difficulté matérielle de résumer les codes religieux dans de courtes inscriptions ou sur des monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse application de la loi d’initiation, devint le principe des doctrines ésotériques. De ce que la parole, fugitive et facile à altérer, ne suffisait pas à l’enseignement religieux ; de ce que le dogme écrit exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études, l’erreur des initiations exclusives et secrètes prévalut longtemps dans les sociétés naissantes, jusqu’aux époques de lumière morale, où de sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la religion et de la vertu à tous les hommes.

Les tables de la loi, qu’apportait la dive aux premiers initiés de l’humanité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu’elles fussent pour Évenor et Leucippe d’une simplicité encore plus radicale. À travers les signes abréviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un mot, par moins qu’un mot, par un signe élémentaire, voici la traduction de ce qu’ils lurent.

« Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.

« L’homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes successivement.

« La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.

« La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes progressivement.

« L’esprit divin créateur, rénovateur et révélateur partout et toujours simultanément.

« L’esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et dans les temps progressivement.

« Dieu toute lumière, toute puissance, tout amour.

« L’homme toute aspiration à la lumière, à la liberté, à l’amour.

« À qui croit et observe les lois, le règne du bien et le perfectionnement soutenu de son être dans l’infini et dans l’éternité.

« À qui les nie et les méprise, le châtiment du mal et l’angoisse d’une lente amélioration dans les mondes et dans les temps. »

Les pensées élémentaires qu’aujourd’hui, à l’aide des mots propres et de l’écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la dive, forcée de créer à la fois les mots et les signes ; car on pense bien que, de tous les entretiens que nous avons prêtés aux trois anachorètes du Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la traduction directe des formes d’un langage primitif. Mais l’esprit de ces entretiens et le fond de ces doctrines, pour être modernes, n’en sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute antiquité.

Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel même, à l’aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourné dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s’enchaînent comme les spires d’une spirale, elle n’arrive qu’à confirmer, par ses travaux et ses recherches, la force de ces vérités proclamées à priori par l’inspiration divinatoire des premiers âges.

Quant à l’écriture mystérieuse de la dive, transmise à Évenor et à Leucippe, c’était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de leurs temples. On sait que, de même que le latin, langue morte et lettre close pour les illettrés, sert aujourd’hui de formule au culte catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité. C’était la langue sacrée, la langue mystérieuse qui, torturée par l’interprétation, comme l’est aujourd’hui l’hébraïque primitive, arriva à se perdre entièrement, peut-être à l’époque de l’événement inconnu symbolisé dans le récit de la tour de Babel.

Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur dit : « Je n’ai plus rien à vous apprendre ; vous savez tout ce que je sais, car tout ce qui est écrit là est écrit pour l’esprit. Vous savez que vous êtes esprit avant d’être corps et que l’esprit est lumière. Vous savez que l’esprit s’unit au corps, c’est-à-dire l’essence à la substance par la loi de l’amour, et que, comme la perfection divine est à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre à équilibrer les forces de l’esprit, du sentiment et de la substance.

« N’oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s’unissent, c’est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l’union des sens n’est qu’une manifestation passagère, et comme un sacrement ou mystère commémoratif de l’union spirituelle et permanente de vos êtres abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle le rendra divin et fera, d’un acte de la vie matérielle, un acte de la vie supérieure. Les vraies délices de l’amour sont à ce prix. Quiconque, dans les actes de l’amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de son corps que fureur, suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en même temps que son corps, les transports sont sacrés et les anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens, la dernière des manifestations de l’animalité sauvage, la première de celles de la spiritualité humaine. »

Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.

Elle n’avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque. Le serment n’était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être imaginé dans l’âge de l’innocence, et chez ces deux premiers initiés à l’idée d’amour et de vertu, la vertu inséparable de l’amour mise en doute par l’exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un blasphème.

La dive ne s’était pas préoccupée non plus d’une formalité qui, dans les temps ultérieurs eût semblé indispensable aux âmes pieuses ; je veux parler du consentement et de la bénédiction des parents d’Évenor. La raison de cet oubli était simple : L’hyménée d’Évenor et de Leucippe était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les hommes, l’amour n’était encore qu’un instinct tout ingénu, satisfait sans prévoyance et sans solennité. L’attrait de la jeunesse décidait du choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait à nier l’exellence et que les conditions sociales de la famille tendaient à conserver, en l’absence de lois et de préceptes. Mais qu’il y avait loin de ces inoffensives associations à l’union ardente, parce qu’elle était raisonnée, d’Évenor et de Leucippe !