Évenor et Leucippe/Texte entier



Préface.


En général, une préface est destinée à faire ressortir, le plus modestement que l’on peut, les qualités du livre que l’on présente au lecteur. Il serait mieux entendu de lui en signaler tous les défauts ; dûment averti, il en serait mieux disposé à l’indulgence.

Je vais essayer de cette méthode en disant qu’Évenor et Leucippe n’est ni une histoire, ni un roman, ni un poëme proprement dit ; que le livre est peut-être fort prosaïque pour ceux qui ne voudraient y trouver qu’une fantaisie, et très-osé pour ceux qui le prendraient trop au sérieux. C’est comme le discours préliminaire, sous forme de récit, d’un ouvrage que j’avais entrepris et auquel je n’ai pas tout à fait renoncé : ouvrage qui serait, à la fois, le roman et l’histoire de l’amour à travers tous les âges de l’humanité. Par amour, je n’entendrais pas seulement l’attrait réciproque des sexes, mais tous les grands amours ; et, pour commencer, le conte d’Évenor et Leucippe est tout aussi bien le développement du sentiment maternel que celui du sentiment conjugal.

Voulant faire les choses en conscience, j’ai dû remonter à la manifestation du premier amour intellectuel dont les mythes anciens nous ont transmis la légende, et, trouvant que celle d’Adam et Ève avait été surabondamment amplifiée et commentée, j’ai choisi des types moins arbitraires. Les motifs de ce choix, comme ceux des inductions romanesques auxquelles je me suis abandonnée avec une complaisance que le lecteur ne partagera peut-être pas, on les trouvera à travers le livre, et c’est encore là un des défauts que je dois signaler à la critique pour faciliter son travail et au lecteur pour l’engager à la patience.

george sand.

Nohant, 25 août 1855.


INTRODUCTION.


La Création.


Au sein du puissant univers, la rencontre des nuées cométaires engendra un corps brûlant, qui roula aussitôt dans les abîmes du ciel, obéissant aux lois qu’il y rencontra, lois éternelles, dont les accidents les plus formidables à nos yeux ne sont que les conséquences nécessaires d’un ordre préétabli, infini, éternel dans son ensemble.

La suprême loi de l’univers, c’est la vie. Le dispensateur infatigable de cette vie sans repos et sans limites, c’est Dieu. Donner la vie est un acte d’amour. Dieu est donc le foyer universel de l’amour infini.

Ces dépôts, éléments ou débris de matière cosmique qu’on appelle nébuleuses, comètes, astéroïdes, etc., sont comme la poussière créatrice des mondes. Le nôtre en est une condensation et une combinaison quelconque. Leur approche épouvante les hommes, et pourtant la vie est dans le sein de ces foyers mystérieux, répandus dans l’espace.

Ce monde, un des plus petits de ceux qui peuplent l’infini, vécut donc d’une vitalité brûlante, dès l’instant où il prit une marche régulière dans ces champs de l’Éther où sa route venait de lui être imposée. Une masse de substances en fusion s’éteignant et se dévorant sans cesse, tel fut le théâtre du gigantesque incendie qui, durant des chaînes de siècles véritablement démesurées, apparut dans les plaines du ciel, comme un imperceptible flambeau, étoile ou comète, pour les habitants des autres mondes.

Révélation ou induction, les mythes des anciens ont une grande profondeur. La vision de l’enfer a eu sa réalité ici-bas. Le règne de Pluton n’est pas un vain rêve. Relégué au fond des entrailles de la terre, le sombre esprit du feu rugit encore par la bouche des volcans ; mais il a possédé l’empire de notre monde, il a plané à sa surface, il a fait corps avec lui ; il y a versé des torrents de flammes, il y a promené ses torches fumantes et soufflé ses gaz méphitiques. Soufre et bitume, foudres et brasiers, amalgame ou liquéfaction de métaux, tonnerres effroyables, essor de nuées ténébreuses chassées au loin par les flammes dévorantes, effervescence sans frein du principe chimique, voilà ce qu’attestent les vestiges de ce premier âge de la terre.

Était-ce donc là la vie ? C’était la vitalité minérale, la création de la charpente osseuse d’un monde destiné à appeler la vie dans son sein : donc c’était déjà la vie.

Un second âge transforme radicalement en apparence le destin de cette planète ; mais il ne fait réellement que le modifier. Le principe chimique va être refréné fatalement par ses propres résultats. Ainsi que le combustible se vitrifie dans la fournaise, la masse incandescente s’est solidifiée et un peu refroidie à la surface, et les incommensurables masses de fumée que l’ardeur du feu refoulait dans les zones supérieures de l’atmosphère, vont s’épancher en pluies diluviennes sur le sol encore brûlant.

C’est le règne de Neptune, c’est la lutte prodigieuse des océans qui se forment avec les forces plutoniennes qui se débattent et se tordent, en proie à une longue agonie, une agonie de plusieurs centaines de mille ans. C’est l’époque de ces volcans sous-marins dont notre sol porte encore des traces si frappantes, l’époque des flots bouillonnants précipités sur le brasier qui siffle en s’éteignant peu à peu. Longtemps encore l’eau est ardente et les bassins des mers ne sont que d’immenses bouilloires. La terre tremble sous des chocs prodigieux, se fend, s’éclate et vomit ses entrailles.

Qu’est-ce donc que cet épouvantable combat de deux éléments en apparence acharnés à la destruction l’un de l’autre ? Est-ce la lutte parricide de l’esprit des eaux né de l’esprit du feu, et de l’esprit du feu refusant l’empire de la terre à cette puissance nouvelle échappée de son propre sein ?

Non, ce cataclysme, dont l’imagination de l’homme ne peut embrasser l’horreur et la durée (à peine perceptible peut-être dans les archives du ciel), ce n’est ni un chaos ni une destruction, c’est un hyménée, c’est un acte de l’amour divin, et le rugissement qui plane sur cette couche brûlante, c’est l’hymne nuptial de la matière qui émet et reçoit le principe d’un nouvel élément de vie.

Oui, c’est la vie organique qui s’élabore et qui lentement surgit sur la terre nouvelle. Les protubérances volcaniques que les eaux n’ont pu engloutir, se dégagent peu à peu à mesure que les cataractes du ciel s’épuisent. Les mers tendent à s’asseoir dans leurs bassins refroidis, les continents futurs apparaissent à la surface des eaux comme des îles dont chaque heure de la création voit agrandir imperceptiblement la surface.

La cendre et la fange, toutes les substances en dissolution, longtemps agitées et promenées dans les flots troubles, se précipitent ou adhèrent. La végétation s’éveille, d’abord muette et mystérieuse au sein des mers, seul réceptacle assez refroidi pour la favoriser, insensiblement épanouie à la surface de la terre.

Au règne des plantes aquatiques, « des lichens, des mousses, des fucoïdes et des autres végétaux des prairies de l’Océan, » succède le règne des fougères « et de toutes les fastueuses arborescences » que brise aujourd’hui la pioche du mineur.

En même temps que la plante, l’animal commence à respirer. Un même principe, principe dès lors nouveau sur la terre, puisqu’il est la combinaison et comme l’enfantement de ceux qui l’ont précédé, appelle le développement des divers modes de la vie. Les premiers êtres « flottent entre la végétation et l’animalité. » Ébauche primitive de la création organique, les zoophytes et les mollusques voient peu à peu surgir autour d’eux les premiers poissons, et au-dessus des poissons, les premiers ovipares « vont vivre à découvert sous le ciel. »

L’embryon est formé, un âge nouveau se prépare ; des types élémentaires s’agitent déjà dans l’humide et dans le sec. Par une progression continue, le règne de Pan s’établit sur la terre, devenue non pas le plus vaste, mais le plus intéressant réceptacle de la vie perfectible ici-bas.

Durant ce troisième âge, les mammifères paraissent, « ils animent par leurs ébats les savanes et les immenses forêts des deux mondes. » Une multitude de types, de mieux en mieux organisés, s’enchaînent dans une échelle de combinaisons progressives, depuis l’animalcule impétueux et vorace qui s’agite dans la goutte d’eau, jusqu’à l’éléphant dont le large et paisible front abrite des instincts merveilleux, peut-être des rudiments de pensée, de mémoire et de prévoyance.

Avant d’assister par l’imagination (elle seule peut éclairer pour nous une pareille scène) à l’éclosion de la vie humaine sur notre planète, tâchons de nous faire une idée de cette opération de la nature qui transforme le principe vital de type en type, comme l’alchimiste transmuait les métaux de creuset en creuset.

Je dis tâchons de nous en faire une idée ; je ne dis pas tâchons d’en surprendre le spectacle. Il échappera toujours à l’appréciation de nos sens, car c’est un mystère complétement divin, un de ces mystères, dont la vraie religion nous permet de rechercher les causes et les fins, mais dont l’athéisme le plus froidement attentif ne surprendra jamais le fait palpable.

Le croyant ne l’expliquera pas davantage ; mais le croyant aveugle n’y regardera même pas, tandis que le croyant qui veut croire davantage y regardera de tous ses yeux ; car plus il y regardera, plus il se convaincra que si tout miracle n’est qu’un fait naturel, par la même raison, le moindre des faits de la nature est un miracle sublime de l’auteur de la nature.

Prenez une de ces fleurs que l’on appelle papillonacées, et regardez un papillon. N’est-ce pas le même plan qui a présidé à la structure de ces deux êtres ? Regardez vingt ou trente fleurs au hasard, vous trouverez vingt ou trente insectes qui leur ressemblent comme couleur ou comme forme. Certains rapprochements seront même si frappants, l’ophrys-mouche, la mouche-feuille, etc., que vous hésiterez entre l’animal et le végétal.

Les ailes supérieures et les pattes d’une sauterelle sont des feuilles de blé et des brins d’herbe ajustés sur un corps qui, lui-même, ressemble à un épi de graminée. Les observateurs sont souvent frappés de ces analogies, et les naturalistes aiment à se persuader que la nature a revêtu certains êtres d’une livrée semblable à celle des milieux qu’ils habitent pour les aider à se dérober à l’œil perçant de leurs ennemis.

Cette explication est naïve, mais n’y en a-t-il pas une plus profonde qui se présente à la pensée ? Ces formes et ces couleurs qui se sont imprimées à la substance universelle, pour faire d’abord une plante organisée et ensuite un être mieux organisé encore qui se nourrit dans son sein ou qui voltige dans l’air avec ses parfums, n’est-ce pas une idée produisant une idée plus parfaite, un résultat intellectuel se complétant dans un résultat intellectuel plus complet ?

Pourtant ce papillon, qui semble s’être détaché de la branche comme une fleur tout à coup animée et prenant son vol, n’a pas été engendré par cette fleur qui reste à jamais immobile sur sa tige. L’un est bien la conséquence de l’autre, mais il n’en est pas le produit. Ce n’est pas le pollen de la plante qui a donné naissance à cet être découpé comme sa feuille ou nuancé comme sa corolle. La semence du végétal ne s’est pas convertie en œuf d’insecte que le soleil s’est chargé de faire éclore. Cela n’est pas, cela ne se peut pas, cela ne s’est jamais produit.

Il faut donc se garder de croire qu’aucun type soit le moule palpable d’un autre type. Le seul moule, c’est celui où la nature, c’est-à-dire la substance, mise en mouvement par la pensée divine, a jeté successivement toutes ses épreuves, modifiant le moule même après chaque type, mais d’une manière si délicatement progressive que, d’un type à l’autre, on suit l’enchaînement de l’idée, bien que, du point de départ, un caillou, je suppose, jusqu’au point du dernier résultat, l’homme, il y ait un abîme de siècles et un abîme de dissemblances.

Tel est le divin procédé de la nature. La Genèse nous dit que Dieu opéra autrement, et qu’en six jours il fit l’univers ; les jours de la Genèse sont de vastes allégories pour quiconque veut conserver le respect qu’inspire un monument de la foi de nos pères. Mais Dieu, qui ne nous a pas révélé l’âge de l’univers, a du moins écrit lui-même la Genèse de notre planète, dans les entrailles de cette même planète et, à cette lettre morte, celui qui ne se repose jamais, parce que l’amour infini ne connaît point la lassitude, a fait succéder sans lacune la lettre vivante de la création vivante.

Les philosophes du siècle dernier, repoussant à la fois la superstition folle et la foi sérieuse, se sont demandé avec quoi Dieu avait créé le monde, disant qu’avec rien Dieu même ne pouvait pas faire quelque chose. Ils avaient raison : Dieu ne fait pas l’impossible, parce que devant celui qui sait tout, l’impossible n’existe pas.

Dieu n’a pas fait quelque chose avec rien, parce que le rien des philosophes railleurs n’existe pas. Quel est donc le coin grand comme l’ongle dans ce vaste univers où il n’y ait rien ? Ouvrez le champ de l’infini à la science, ou seulement à la poésie, à la rêverie de l’homme, et elles y chercheront en vain le vide et le néant. Ces trois mots : vide, néant, rien, ne sont que des mots destinés dans la langue de l’homme à exprimer les bornes relatives de son savoir et de sa puissance. Quand vous croyez avoir la main vide, elle est encore pleine d’atomes insaisissables dont chacun est un monde. Lorsque, dans le sommeil, votre cerveau est vide de jugement, il est encore rempli de songes et d’images.

Ce n’est donc pas de rien et avec rien, c’est avec tout, puisque c’est avec la substance universelle animée par l’amour infini, que Dieu, passant d’un type à l’autre, a créé tous les types s’enchaînant les uns aux autres, sans pour cela émaner les uns des autres par la génération. Chaque espèce créée doit se reproduire dans son espèce, dit la Genèse. Si c’est ainsi que l’on veut entendre ce texte, il est formel, il est absolu, et c’est ainsi, pour notre part, que nous l’entendons.

On verra tout à l’heure pourquoi nous insistons nous-même de tout notre pouvoir sur ce procédé du divin artiste ; procédé mystérieux, il est vrai, et dont l’opération est tout à fait inconnue à l’homme, mais qui n’en est pas moins inébranlable, comme l’homme peut s’en convaincre par lui-même.

En effet, l’homme essaie à son tour de créer des êtres nouveaux en modifiant ceux qui servent à ses besoins ou à ses plaisirs. L’industrie humaine fait éclore, par la greffe et le croisement, des variétés de fruits, de fleurs ou d’animaux que le jardin de l’Éden n’a point offerts aux regards des premiers hommes ; mais ces résultats de l’art sont éphémères. Il faut les entretenir par les soins de la vie domestique, sinon la nature reprend ses droits ; la plante et le bétail dégénèrent rapidement, la variété artificielle s’efface et le type sauvage reparaît dans toute sa puissance. Le procédé de l’homme, pour ingénieux et savant qu’il soit, n’atteint donc jamais les sources du grand fleuve de la vie, et s’il en détourne un instant de légers filets, pour peu qu’il cesse de les contenir dans sa main, il les voit retourner avidement à leur lit naturel. Que l’homme ne se demande donc pas comment de rien Dieu fait quelque chose ; qu’il se demande plutôt comment de quelque chose l’homme ne peut rien faire qui ait le cachet ineffaçable de l’œuvre de Dieu.

Disons quelle est l’importante conséquence de ce principe, car, bien que l’apparition de l’homme sur la terre caractérise, après de nouvelles chaînes de siècles incommensurables, un âge nouveau, l’âge que le philosophe [1] dont nous adoptons la division, nomme l’âge de Jupiter père des humains ; bien que l’apparition de ce nouvel être tende à modifier la face des choses d’ici-bas, la gradation a été si peu sensible que c’est dans le même regard, étendu sur la chaîne entière des êtres, que nous devons apprécier la perfection de ses derniers résultats. Disons donc à quoi nous avons voulu répondre en distinguant l’enchaînement de la création de celui de la génération.

L’homme n’est-il pas le fils du singe ? Voilà ce que les esprits un peu initiés aux nouveaux systèmes de l’histoire naturelle demandent avec une inquiète ironie aux experts dans cette science. Et certains de ces experts hésitent à répondre, entraînés par le réalisme de leurs observations à dire oui, mais attristés, effrayés de la conséquence ignoble et révoltante de leur assertion.

Eh bien ! ce n’est pas aux naturalistes proprement dits à résoudre la question horrible ; c’est aux savants qui ont étudié la nature en observateurs, en anatomistes, en philosophes, en artistes, en métaphysiciens et en moralistes. Écoutez ces grands esprits : ils vous diront que l’homme est vraiment le fils de Dieu, tandis que toutes les créatures inférieures ne sont que son ouvrage[2].

Voyons quelle serait la genèse des naturalistes réalistes proprement dits. Un couple d’animaux cyniques, malfaisants, hideux, perdu dans quelque forêt éloignée de son domicile accoutumé, aurait été surpris par une de ces grandes évolutions de la nature qui transforment matériellement les êtres, ou seulement dans un milieu déjà existant, mais non encore pratiqué par l’espèce en question. Voyons ce qu’il en advient.

Ces animaux essaient en vain de vivre dans ces conditions anormales ; ils s’y reproduisent dans l’accablement ou dans l’excitation d’un état maladif ; puis ils meurent, ils disparaissent, laissant à la face du ciel un autre couple d’êtres modifiés qui participent de leur nature et d’une nature nouvelle. Ce couple, soumis à des hasards du même genre que ceux du couple qui l’a produit, peut, au bout de quelques générations, faire apparaître la race humaine. Quels sont ces couples intermédiaires ? Nous les supposons ici pour rendre l’hypothèse plus admissible, bien que la science ne les connaisse pas et n’en ait retrouvé aucune trace matérielle. Quels qu’ils soient, pour être logique, le naturaliste réaliste doit voir le premier être qui, par le don de la parole, mérite le nom d’homme sous l’aspect de l’homme qui rappelle le mieux le type du singe ; par conséquent, l’Adam de cette Genèse est un de ces effroyables sauvages des mers du Sud qui outrage toute femme qu’il rencontre, après l’avoir à moitié tuée[3].

Détournons nos regards de cette origine. Admettons, puisqu’il le faut, qu’il y a des races, soit dégradées par l’isolement de la vie sauvage, soit placées moins favorablement, dès leurs premiers pas dans la vie, pour acquérir, à moins de longues épreuves, le degré d’intelligence qui caractérise l’homme complet ; mais ne nous laissons pas imposer les premières ébauches de la création humaine pour les ancêtres directs de nos races perfectibles ; repoussons l’idée étroite et fataliste de la création continue par voie de génération continue.

Quant à la chute de l’homme, qui aurait fait descendre fatalement certains membres de sa postérité à l’état de dégradation où nous voyons aujourd’hui certaines peuplades sauvages, ne prenons point le mythe d’Adam pour un récit à la lettre. De même que chaque strate de pierre est un feuillet de la Genèse par rapport à l’ordre et à la durée de la création antérieure à l’homme, de même chaque progrès de l’esprit humain, soit dans la voie du mal, soit dans celle du bien, embrasse probablement des périodes de siècles que ne comporte pas la courte existence d’un seul couple d’individus. Rassurons-nous, d’ailleurs : le fruit de l’arbre de la Science n’a pas encore été cueilli, et la pauvre Ève n’a pu qu’en respirer avec ardeur le mystérieux parfum. Si ce fruit merveilleux n’était pas encore à l’arbre du paradis, gardé par le dragon de l’ignorance, si nous avions reçu de notre première mère la connaissance nette et durable du bien et du mal, le mal serait détruit, et le serpent aurait depuis longtemps la tête écrasée. C’est notre ignorance à tant d’égards qui perpétue sur la terre le règne de Satan, car le mal relatif n’est que l’ignorance du bien absolu.

Pourtant, s’il nous fallait choisir, pour comprendre l’existence de l’homme, entre cette Genèse de Moïse, avec sa riante poésie et sa sombre fatalité, et celle que nous venons d’ébaucher, nous préférerions de beaucoup la première. Si elle fait Dieu injuste et cruel, du moins elle le laisse à l’état de Dieu tout-puissant, en relations avec l’œuvre de ses mains, tandis que l’autre hypothèse ne fait de lui qu’une loi active de la matière, livrée à ses propres caprices de reproduction.

Maintenant que nous avons écarté, non par la force de nos raisonnements, mais par la protestation de notre âme, la filiation génératrice de l’animalité, nous pouvons envisager l’homme, sorti à son heure de l’action fécondante de l’amour divin avec la substance universelle. Certes, entre ce nouvel être et ceux qui ont précédé sa venue, il s’est manifesté des types qui sont comme des images inachevées de sa structure générale ; mais, par la raison qu’elles sont restées vivantes, et à jamais inachevées, ces ébauches n’ont pu engendrer l’image complète et achevée de l’homme. Le singe est resté singe, selon l’ordre de Dieu : Croissez et multipliez chacun selon votre espèce.

Quels sont les traits essentiellement distinctifs entre l’homme et les derniers anneaux de la chaîne de créatures qui l’ont devancé ? Les métaphysiciens nous disent : L’homme est l’être qui pense, c’est-à-dire celui qui se connaît, celui qui peut dire moi. Les philosophes ajoutent : C’est celui qui cherche, c’est-à-dire celui qui a l’inquiétude et le besoin du progrès, en attendant qu’il en ait le désir et la notion. Les naturalistes disent : C’est celui qui parle, c’est-à-dire celui qui sait exprimer ses idées et ses volontés.

À nos yeux, ces trois points essentiels en appellent un quatrième. L’homme se connaît par l’intelligence ; il peut ne chercher le progrès que par un besoin d’intelligence ; il peut n’avoir trouvé la parole que par un effort de l’intelligence. Cette triple faculté de penser, d’agir et de parler peut partir d’un même foyer, l’amour de soi, l’intérêt personnel, l’égoïsme. J’oserai donc ajouter : l’homme est celui qui peut aimer, car il me faut l’homme complet, tel qu’il a été conçu par la pensée divine.

D’ailleurs, j’oserai encore dire que la différence de la pensée, de l’action et du langage de l’homme, avec la pensée, l’action et le langage des animaux, ne me paraît pas établir une distinction assez tranchée entre l’homme et l’animal. L’animal, dans les espèces qui approchent le plus de l’organisation humaine, pense, agit et parle jusqu’à un certain point ; et, dans les espèces les plus intimes, il y a encore des instincts de prévoyance et des codes d’association qui entraînent impérieusement la faculté de s’entendre par un langage quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l’industrie et l’activité règnent avec un ordre et une persistance dont le genre humain n’offre aucun exemple. L’instinct me paraît un mot bien vague pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de l’organisation ? Il n’y a, dans aucune organisation, des résultats purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l’esprit commandant à la matière. Je ne puis donc voir, entre l’industrie du castor et celle de l’homme qu’une différence du plus au moins ; par conséquent, entre le langage de l’homme et celui du castor que la différence d’une grande extension d’idées à une extension plus limitée.

Et qui osera nous dire qu’aucune langue humaine soit aussi belle, aussi étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol ? Si l’on considère ce chant comme une simple expression de joie et d’amour, où trouver une expression plus complète et plus pénétrante ? Si ce n’est qu’une délectation musicale, l’oiseau est un grand artiste ; si c’est un langage, l’oiseau est bien éloquent. L’homme l’écoute avec ravissement, et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l’Éden.

Si certains animaux nous paraissent muets, c’est que, ou nos perceptions ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s’entendent au moyen d’une pantomime encore plus insaisissable. Si d’autres nous paraissent répéter à satiété un cri ou un râle monotone, indice d’une volonté ou d’un besoin toujours les mêmes, c’est peut-être que nous ne savons pas l’écouter avec assez de délicatesse ou d’attention pour reconnaître une infinité d’inflexions différentes dans le son de cet instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde où nous ne pouvons pénétrer que par l’observation des faits extérieurs. Aussi les traits d’intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans une grande stupeur ; et certains naturalistes, habitués à surprendre ces phénomènes, arrivent-ils insensiblement à mettre l’instinct de la brute au-dessus de l’intelligence humaine.

Pour moi, j’avoue que cela me paraît jouer sur les mots. Il n’y a pas de brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une part plus ou moins restreinte de l’intelligence émanée du même principe divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l’activité, dans le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux instincts de conservation et de reproduction de l’espèce et de l’individu. Toutes, jusqu’à un certain point, savent dire moi, puisque toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur non-moi. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de leur reproduction, soit en lui préparant des demeures d’une solidité et d’une commodité admirables, soit en le déposant dans des retraites et dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion[4].

La véritable supériorité de l’homme n’est donc pas seulement dans son intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des raisons fort spécieuses. À un point de vue moral, la pureté et la simplicité des grandes âmes peuvent encore plaindre les faux besoins du luxe orgueilleux de l’homme plutôt que de les admirer. C’est cette pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose : « Voyez les lis des champs ! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis, Salomon, dans sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux ! »

Mais, pour que l’excellence de l’homme au faîte de la création soit sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il faut regarder dans son cœur autant que dans sa tête et dans tous ses organes ; il faut le vouloir tel que Dieu l’a fait ou l’a destiné à devenir, c’est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l’amour que tous les autres êtres du monde qu’il habite.

En ceci, l’homme est vraiment plus que l’ouvrage de Dieu, il est le fils de Dieu. L’essence du principe créateur étant amour, depuis la formation brûlante du roc que nous habitons jusqu’à notre apparition sur ce globe transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n’y avons été appelés que par l’amour et pour l’amour. La création matérielle s’étant reposée à cette heure-là sur la terre, un autre mode d’activité devait continuer l’activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d’une somme équivalente d’idéal divin. Il nous mit donc l’amour au cœur, non plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des êtres, mais un amour d’une nature plus exquise, aspirant à l’infini et par cela même émanant de l’amour divin.

L’homme, né sociable, devait aspirer à la société dès ses premières manifestations dans la vie : mais les sociétés devaient-elles réaliser l’association d’intérêts positifs d’une ruche ou d’une fourmilière ? Non ; l’homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins d’association l’amour étendu à tous les objets de sa vie : Dieu, la famille, la patrie, l’humanité.

Ces divers amours n’en font qu’un dans l’âme complète. Ils s’alimentent les uns par les autres, et quand l’âme en laisse périr un seul, tous les autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en germe dans le sein du premier homme, autrement il n’eût pas été homme.


Le Paradis terrestre.


Mais nous faisons-nous une idée bien logique de la création en adoptant la tradition mythique d’un premier homme, et en voyant naître à ses côtés une première femme qui va remplir à elle seule, avec lui seul, la terre de sa postérité ! Les traducteurs compétents trouvent, dans la Genèse même, un sens collectif au nom d’Adam. Mais nous n’avons pas à discuter les sources de la croyance générale sur le terrain de la théologie. D’autres l’ont fait avec tant de science, de grandeur et d’équité, que nous n’y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste pour en rien extraire.

Contentons-nous de remonter, par la conscience, à la sagesse de l’œuvre divine. L’homme isolé de l’homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas ? Les anachorètes portaient au désert la notion, le souvenir et la pensée incessante de l’humanité. C’était pour fuir ses égarements, pour pleurer sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu’ils se retiraient dans la solitude. Mais l’homme, enfermé dès sa naissance dans une solitude, même dans une solitude enchantée, l’homme ne faisant qu’un avec une compagne aussi dénuée que lui de la notion de l’humanité collective, eût-il pu reproduire des êtres intelligents et sociables ? Non, il n’eût pu donner la vie à des hommes, n’étant pas homme lui-même.

Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrés par un couple isolé dans la vie, comme des types dans une collection. Les mêmes conditions nécessaires d’existence venant à régner pour eux sur la terre, ou sur une notable portion de la terre, l’espèce y a été appelée par le vœu créateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une forêt, mais l’homme n’est ni plante ni bête. Il a une âme plus étendue qui meurt quand un amour, plus étendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne vient pas la féconder.

Les hommes et les femmes ont donc dû éclore par groupes sur les sommets de la terre, aussitôt que le sol, l’air et les fruits se sont harmonisés avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la création, les premiers humains s’y sont trouvés répandus comme les fleurs d’une guirlande qu’une main divine rapproche pour les réunir.

Et cette main divine qui tressa la couronne, c’est l’attraction de l’amour réciproque qui appela à se rassembler en sociétés les groupes épars de la famille humaine.

Quelles furent ces sociétés primitives auxquelles, vu leur exiguité présumée, on donne le nom de familles ou de tribus ? L’homme d’aujourd’hui ignore leurs éléments, leurs formes et leur durée. Il ne les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous leur attribuent une origine céleste placée dans le rêve d’un âge d’or.

L’âge d’or, disent les philosophes de notre temps, n’est par derrière nous, il est en avant de nous. Si, par âge d’or, ils entendent un état complet d’innocence sans civilisation suffisante, je crois qu’il est derrière nous, et que nous n’y retournerons jamais. S’ils entendent un état de vertu éclairée, une notion complète de la vie amenant les hommes au véritable amour, ils ont raison, l’âge d’or est en avant de nous. Nous avons pour mission de développer ces germes qui couvaient, sans secousse violente, dans l’enfance de l’humanité candide, et qui ont germé depuis sans périr, au milieu des orages des passions et des apparentes déviations du progrès moral.

Avouons d’ailleurs qu’il nous en coûterait à tous, du moins à tous ceux d’entre nous qui cultivent l’idéal dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, de renoncer à ce beau jardin de la création, à ces mœurs paradisiaques du premier âge de notre race, à cet Éden enfin qui a été le rêve et comme le poëme de notre enfance, depuis la première rédaction des souvenirs de l’humanité jusqu’à nos jours.

Est-il bon de mépriser cette tradition, ce vague souvenir peut-être d’un paradis perdu, que notre imagination se représente sous l’aspect qui plaît à chaque nature d’esprit, et où l’âme s’attache instinctivement jusqu’à se sentir navrée d’un étrange et mystérieux regret ? La tradition est un des éléments de notre croyance ; elle répond au sentiment, qui est une des puissances de notre être. Admettons donc un âge d’or, rentrons par l’imagination dans la forêt primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans l’Atlantide de Platon, dans ce jardin de délices des Orientaux, où l’homme conserva la pureté angélique, les uns disent cinq cents ans, les autres une demi-journée. Les traditions ont pris, chez les Orientaux surtout, des formes allégoriques si nombreuses et si variées dans leur unité de plan, que si l’on veut recomposer le poëme du Paradis perdu (Milton a puisé dans toutes ces sources), on n’a que l’embarras du choix.

Voulez-vous que les premiers ancêtres du genre humain s’appellent Évenor et Leucippe ? Écoutez Socrate, un récit très-peu vraisemblable et cependant très-vrai, s’il faut en croire Solon, le plus sage des sept sages : « L’Atlantide est une île enchantée, au centre de laquelle est une petite montagne habitée par un de ces hommes qu’on dit sortis du sein de la terre. » Neptune entoura de retranchements la colline d’Évenor, par jalousie sans doute, car il était épris de la belle Clyto, fille unique de ce fils de la terre. « L’île fournissait en abondance tout ce qui était nécessaire à la vie… Il y avait des mines d’oricalque, métal qu’on ne connaît plus aujourd’hui que de nom, et qui ne le cède pour le prix qu’à l’or. La terre nourrissait une foule d’animaux tant domestiques que sauvages… on y voyait jusqu’à des éléphants. » Les descendants d’Évenor, fils de Neptune par l’hymen de ce dieu avec Clyto, firent de l’Atlantide un royaume des Mille et une Nuits. « Le temple de Neptune (c’est toujours Platon qui parle), revêtu d’une couverture d’or, avait un stade de long. Sa hauteur était proportionnée à son étendue ; mais son architecture était d’un goût bizarre. On avait représenté, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un char attelé de six chevaux ailés, d’une telle stature que la figure touchait à la voûte de l’édifice ; autour du char étaient cent Néreïdes assises sur des dauphins… Les Archontes furent, pendant un grand nombre de générations, justes, puissants et heureux. À la fin, le luxe amena la dépravation des mœurs et le despotisme… »
« Jupiter, indigné, et résolu à punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre de l’univers, là où il contemple toutes les générations, et quand ils furent assemblés… »

Le reste du texte manque ; mais cette colère de Jupiter, père des humains, ne présage-t-elle pas l’exil de l’Éden, le paradis perdu ? D’après cette version, que Platon dit avoir été communiquée à Solon par un prêtre de Saïs, on ne voit pas que le premier homme ait perdu l’innocence céleste ; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur ; il séduit, non pas la femme, mais la fille d’Évenor ; il élève ses enfants dans un paradis retranché qu’il peuple ensuite de sa descendance ; mais, en même temps qu’il a donné aux hommes nouveaux de sages lois et beaucoup de science, il les livre à la corruption des richesses et appelle ainsi sur leur tête les foudres de Jupiter.

Les thalmudistes ont une foule de variations sur le thème sacré de la Genèse. Les rabbins disent que le premier homme était si grand que sa tête touchait le ciel. C’est un symbole de la grandeur intellectuelle et de l’essence divine de la créature. Les anges en furent jaloux, et Dieu réduisit la taille de l’homme à mille coudées de haut. Il approchait encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses attributs, « il n’ignorait même pas le nom incommunicable de Dieu, car Adam ayant imposé le nom à tous les animaux, Dieu lui demanda : Quel est mon nom ? Adam répondit : Jehovah, celui qui est[5]… »

« … Quelques-uns se sont imaginé qu’Ève était le fruit défendu auquel Adam ne pouvait toucher sans crime… » que Caïn était le fils du serpent… que les génies ou les esprits sont nés d’Adam et de sa première ou seconde femme, nommée Lilith.

« Certains hérétiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le serpent tentateur était Jésus-Christ, et ils nourrissaient un serpent sacré[6]. »

On sait le culte du serpent dans toute l’antiquité, et comme quoi il était le symbole, non du mal, mais de la science.

Les mythes Banians mènent les premiers fils d’Adam dans des contrées lointaines, et racontent d’une façon romanesque leurs mariages. Ils étaient quatre d’humeur différente. Bramon tenait de la terre : il était d’un esprit sérieux et mélancolique, Dieu lui confia le livre des lois divines et l’envoya vers l’Orient. Il y trouva une femme grave et pieuse comme lui, qui l’agréa pour époux et fut la mère d’un grand peuple. — Cuttery, second fils d’Adam, tenait du feu : il avait l’esprit martial et guerrier, Dieu lui donna une épée et l’envoya vers l’Occident. Il y rencontra l’épouse qui lui était prédestinée, mais elle ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme lui.

Le troisième fils d’Adam était Schudderi ; il tenait de l’eau. Son esprit était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et le destinant au commerce, l’envoya vers le Septentrion. En chemin, il ramassa des perles et des diamants, et c’est par là qu’il gagna le cœur de celle qui devait peupler le Nord avec lui.

Le quatrième fils d’Adam, Urise, tenait de l’air. Il avait l’esprit ingénieux, subtil et porté aux arts. Dieu lui donna des instruments de mécanique et l’envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord de la mer. La femme qu’il cherchait vint admirer cette merveille ; mais, pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu’il descendit pour lui parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.

Cette Genèse indienne doit être charmante dans l’original. On y voit les quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l’artiste nettement dessinés, et j’imagine que les quatre types de femmes sont le symbole des quatre principaux types de nation qui reçurent, de la famille du premier législateur, la civilisation descendue peut-être des sommets bénis de l’Atlantide.

Le champ est donc ouvert à l’imagination, et il ne tient qu’à toi, Lecteur, de rêver ton Éden et ton poëme. Cherchons-le ensemble.

Et d’abord, serons-nous préadamites ? J’avoue que, pour mon compte, je me risquerai de bon cœur dans cette croyance de saint Clément d’Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux et des plus charmants esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.

Tout le monde sait en quoi consiste l’hypothèse des préadamites. Selon eux, les Adams des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés à nous succéder. — En d’autres termes, avant que la terre fût un séjour approprié à l’existence de l’homme organisé tel que nous le connaissons, ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l’homme de nos jours : c’est-à-dire des serviteurs intelligents de la pensée divine, des espèces d’hommes, rois de la création particulière dont ils étaient environnés, agents débonnaires ou terribles du progrès éternel, habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous appelons notre monde.

La science géologique se croit fondée à donner un démenti formel à cette supposition. Son grand argument n’est pas l’impossibilité où l’homme serait de vivre dans les conditions antérieures à son existence actuelle, puisque avec un léger effort d’induction elle peut supposer des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il faut faire un effort d’imagination beaucoup moindre. Supposez, par exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente, peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans la nature des tissus, dans la qualité du sang. Mais la science est positive, ce qui la rend très-bornée, aussi bornée que le témoignage des sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles, palpables, de tout ce qu’elle avance. La preuve par le fait lui manquerait donc jusqu’ici pour accepter l’hypothèse du préadamisme, la preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de l’écorce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces ont disparu. Elle n’y retrouve pas ceux de l’homme, ni d’aucun être qui semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges antérieurs à son apparition sur la terre[7].

Serons-nous donc arrêtés par l’absence de la preuve par le squelette, quand la terre entière nous raconte la preuve par l’esprit ? quand toutes les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs figures symboliques ?

Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans l’enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs incertitudes et n’obtenir de véritables progrès que par la voie de l’induction ? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux, ont pu faire pénétrer la dépouille des races humaines antérieures ? Ne découvre-t-elle pas tous les jours des empreintes dont elle n’a pas encore pu reconstruire la cause organique, ou n’en découvrira-t-elle plus ?

Et d’ailleurs, a-t-elle saisi, prévu et reconstruit, dans des calculs sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières, à des moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion minéralogique ? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l’abîme sont sorties, à l’état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont élevé jusqu’aux nuages, jusqu’au séjour des neiges, leurs incroyables mélanges d’agrégats et de combinaisons diverses, que n’ont-elles pas broyé, dissous, englouti, anéanti ou transformé, ces opérations chimiques et physiques de la création successive ?

Nous ne posons pas de bornes à la science dans l’avenir. Nous croyons qu’elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de l’origine de l’être intelligent. Jusque-là, nous n’avons pas le droit de mépriser les fables que les esprits les plus sérieux ont tant méditées, et que l’on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans ivresse, à moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti d’en rire, ce qui est plus facile que concluant.

Le récit que nous allons offrir au public n’a pas la prétention d’être autre chose qu’une œuvre de notre imagination. Ce n’est pas à nous qu’il aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l’imagination a sa limite dans un certain cercle d’inductions admissibles, et l’on peut même dire qu’elle ne se sent à l’aise dans le roman que quand elle a pu bâtir d’avance un mur protecteur entre elle et la folie. C’est à cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable, puisqu’il représente le bon sens général, veut bien consentir à la suivre.

Il est bien entendu qu’en présentant à travers notre fiction personnelle un certain ordre de faits, nous ne prétendons pas le faire admettre sous la forme où il nous est apparu ; mais nous rappellerons au lecteur quelques-unes des formes que lui donne l’antiquité.

Une des plus frappantes, parce qu’elle répond, pour ainsi dire, à un besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race antélunaire, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la lettre des croyances, elle avait précédé l’apparition de la lune dans les cieux ; parce que, suivant ceux qui s’attachaient à l’esprit, elle avait occupé la terre à l’époque où sa surface n’était qu’une vaste forêt impénétrable aux rayons des astres. Cette race, née du chêne, mère ou aïeule de celle qui était née du rocher, a porté les noms de géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d’anges, de démons, de gnômes, de fées, de dews, d’égrégores, de dives, etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner, acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du sein de Dieu.

Dans toutes les théogonies, cette race, ou plutôt ces races, car on en supposait plusieurs successivement créées et disparues, ont laissé l’impression d’une puissance terrible, surnaturelle, finissant dans la rage des combats, sous l’implacable main, non des faibles mortels, mais des dieux vengeurs. Selon les poëtes antiques, qui tous furent des théologues, ces races étaient nées de divers éléments. Les unes étaient filles du feu, les autres de l’air, etc. Il était de la nature de l’imagination humaine, toujours si logique dans ses aberrations et si pénétrante dans son ignorance, de reconstruire un monde intellectuel organisé, présidant à toutes les phases de la création terrestre ; et si l’on peut supposer que les formes données à ces intelligences furent des rêveries poétiques, il est cependant impossible de nier quoi que ce soit d’un passé où nul n’a pu pénétrer, que par les yeux de l’esprit.

Laissons donc à Dieu seul la claire vision du secret des siècles comme de celui de l’éternité. Nous ne serons ni impies, ni insensés, ni adonnés à la magie, en établissant simplement quelques inductions tirées du principe même de la raison dans la foi.

Dieu, présidant à toutes les créations de l’univers infini, ne dut jamais en abandonner aucune aux simples évolutions de la matière. La matière, privée du souffle de la vie spirituelle, n’existe en aucun temps, en aucun lieu. Pierres et ossements sont encore des dépôts de vie organique qui n’attendent que les combinaisons nécessaires (l’hymen divin) pour servir de sanctuaires ou de foyers à l’éclosion d’une vie nouvelle. Là où la vie est inerte, elle n’a pas cessé d’être. Elle sommeille, ou elle attend ; et que la vie repose ou s’arrête, qu’elle s’agite mécaniquement ou qu’elle ait conscience de sa volonté, qu’elle rêve ou qu’elle pense, qu’elle engendre ou qu’elle aime, toujours l’amour divin plane sur elle, la résout, la remanie, la protége et la perpétue.

Mais si l’amour divin préside sans cesse à ces évolutions de la substance, il est difficile de concevoir que, dans une création déjà formée, déjà plantureuse, déjà occupée par la vie organique, le type supérieur, le type qui pense et agit librement, soit longtemps absent. L’apparition tardive de l’homme sur la terre riche, belle et parée d’animaux et de plantes, ne s’expliquerait que par une occupation d’hommes antérieurs ressemblant à l’homme par les traits essentiels du corps et de l’âme, mais appartenant cependant à une organisation dont la force vitale se puiserait dans une autre atmosphère, dans un autre genre d’alimentation, d’habitudes et de besoins. C’est probablement ce que pensait saint Clément d’Alexandrie ; c’est ce que pensèrent beaucoup de savants rabbins. Enfin, c’est une croyance générale qui, raisonnée, devint une opinion chez quelques Orientaux. Quand on leur demandait si Dieu créerait encore des hommes nouveaux avant la fin du monde, ils répondaient : Voulez-vous donc que le royaume de Dieu reste vide, et sa puissance oisive ? Dieu est créateur dans toute son éternité.

L’erreur des poëtes théogoniques de l’antiquité fut, dira-t-on, de supposer le règne de la vie humaine contemporain des cataclysmes de la création, durant lesquels aucune vie organique ne pouvait subsister ici-bas. Ils ne furent pas si insensés, ils placèrent ces êtres dans le chaos des éléments et en firent des dieux.

Ils n’en firent pourtant pas de purs esprits[8] ; ils leur supposèrent une vie organique, corporelle, et par conséquent des passions. Leur imagination se prêta donc à une supposition que la raison moderne, éclairée par le progrès des sciences, ne peut pas rejeter : c’est que les diverses combinaisons de la substance des mondes doivent produire, dans ces mondes qui peuplent le ciel, des combinaisons variées d’organismes et une foule d’êtres appropriés à la foule des milieux qu’elles occupent.

De cette hypothèse à celle des habitants célestes du feu, du vent et des eaux, à la fable des cyclopes, des tritons et des fils d’Éole, il n’y a qu’un pas. Seulement l’imagination se charge d’habiller à sa guise la conséquence du principe admis par la raison. Nul astronome ne peut affirmer que l’atmosphère embrasée du soleil soit un empêchement absolu à l’existence d’êtres organisés vivants sur la face du soleil ; seulement ils nous disent que cette organisation ne peut être semblable à la nôtre, et nous n’en doutons pas.

Pourquoi donc notre planète en fusion n’aurait-elle pas eu, comme les autres astres brillants ou transparents de l’Éther, ses hommes, ses animaux, ses anges, ou ses démons, puisque la langue humaine n’a pas d’autres noms à donner aux Uraniens inconnus de la patrie universelle ? Pourquoi la loi du progrès, que nous avons admise relativement à notre monde, nous ferait-elle conclure que s’il y a eu des hommes avant nous, ils devaient nous être inférieurs ? Dans l’ensemble des choses, nos progrès ne sont que relatifs, et il n’est pas prouvé que nos âmes, en changeant d’habitat, ne seront pas momentanément châtiées de leurs égarements par quelques pas en arrière sur l’échelle des êtres.

Je n’admets pas que nous retournions dans le corps des animaux, mais j’admets que nous pouvons, par notre faute, descendre dans la hiérarchie des mondes, et subir notre expiation dans le chaos douloureux de quelque création en travail. La formation ignée de notre globe a pu être un séjour de tumulte et d’angoisses pour d’autres Uraniens déchus et frappés d’une peine temporaire. (Je n’en conçois pas d’éternelle dans les desseins de la Providence.)

Quant à notre destinée ici-bas, il y a longtemps qu’on l’a comparée à un purgatoire, et il est fort possible qu’elle ne soit pas autre chose.

Il est pourtant possible encore, car tout est possible, que l’âge du feu, que nous avons appelé l’âge de Pluton, ait été fort brillant au moral comme au physique, et que ces minéraux, qui sont peut-être en partie le résidu calciné des dépouilles et des monuments des générations évanouies, aient été les organes et les effets d’une vie splendide, donnée en récompense à des âmes heureuses. Si le soleil est un monde en fusion, cette terrible idée d’une éternelle combustion nous a-t-elle empêchés d’y élancer nos désirs et nos rêves ? Les anciennes théogonies n’en ont-elles pas fait le séjour de légions séraphiques, et Milton n’y a-t-il pas placé un ange fidèle et resplendissant, chargé d’entretenir la fournaise céleste ?

Nous n’irons pas si loin dans nos hypothèses ; nous arracherons le voile qui couvre la face de ces anges ou démons antérieurs à l’homme sur la terre, hommes eux-mêmes, selon nous, et, fidèles à notre plan, nous ne leur donnerons aucun aspect trop fantastique.

Nous ne ferons donc apparaître ni les Titans à cent bras, ni les hommes au corps d’airain enflammé de l’île de Crète, ni les gorgones d’Hésiode, ni les monstres à plusieurs têtes ou à têtes d’animaux des musulmans, ni même les archanges ailés du mysticisme. Nous nous tiendrons dans de plus humbles données, prenant l’époque où la dernière race ancienne et la race humaine nouvelle purent se donner la main, l’une prenant possession de la terre et de la vie, l’autre abdiquant ces deux royautés pour l’empire céleste.

Nous serons donc préadamites ? Oui, et même sans hérésie, parce que nous supposerons qu’Adam n’est pas le premier homme, mais seulement un des premiers hommes. L’isolerons-nous dans le Paradis terrestre ? Oui, par accident et momentanément, parce que le sentiment de l’âme humaine dans la solitude est une des faces de sa puissance ou de sa faiblesse. Supposerons-nous, avec certains vieux chrétiens, qu’il avait reçu la science infuse sous forme de livres tombés du ciel ? Non, car en lui accordant le don complet de la parole, nous faisons déjà beaucoup pour le conserver dans l’état de parfaite innocence.

Et où placerons-nous son Atlantide, son bosquet primitif, son jardin de l’Éden ou des Hespérides ? Absolument où vous voudrez ; car on a écrit beaucoup de volumes pour promener le berceau de notre race du pôle nord au centre de l’Afrique, de la mer Blanche à la Méditerranée, des rives de la mer Caspienne à celles de l’Irlande, des cimes du Caucase à celles de la Sardaigne, etc.

Or, comme ce n’est ni d’un Esquimau ni d’un Cafre que nous recherchons la trace dans ce premier âge ; comme c’est à un homme blanc, ou tout au plus doré par un bienfaisant soleil, que nous voulons nous intéresser, il nous faut admettre que cet homme, semblable à nous, est né sous une latitude où nous pourrions naître et nous développer sans souffrance, par conséquent dans une atmosphère souple, pure et tempérée. Ce peut être aussi bien en Sardaigne, comme le veulent quelques-uns, que sur les flancs des montagnes de l’Himalaya. Ce peut être aussi dans les prairies éternelles de la Lombardie, ou sur les croupes de l’Apennin, ou encore sous les ombrages du Latium. Qu’importe ? Comme nous admettons plusieurs berceaux différents et plusieurs groupes épars, que chacun de nous cherche dans ces souvenirs d’avant la naissance et dans ces souvenirs de la vie présente qui semblent s’enchaîner les uns aux autres par je ne sais quel incompréhensible mirage.

Il nous est arrivé à tous d’être saisis, à la vue de certaines personnes, de certaines demeures et de certains paysages, d’une vague réminiscence impossible à expliquer, comme si un abîme de ténèbres nous séparait du moment où nous sommes et de celui où nous avons déjà été dans des circonstances analogues. Deux amis, deux époux qui parcourent ensemble un lieu enchanté, se demandent et se persuadent aisément qu’ils l’ont déjà vu et déjà parcouru ensemble, qu’ils se sont déjà aimés en ce lieu, dans un temps que leur mémoire ne peut préciser, mais dont elle leur retrace les images fugitives et les délicieuses émotions. Oui, nous avons tous cru reconnaître, quelque part ou auprès de quelqu’un, notre paradis terrestre et l’objet de notre premier amour.

Ce fut donc dans un beau climat, sous un beau ciel, que le fier et doux enfant se trouva seul, un matin, au premier sourire de l’aube nouvelle. Il avait dix ou douze ans, et il n’était pas nu, car il avait une mère qui garantissait sa peau délicate de la morsure des abeilles ou du déchirement des ronces. Sans doute il arrivait de quelque pays un peu plus froid que celui où sa course venait de l’emporter, car il avait le corps protégé par des peaux soyeuses de chevreaux blancs comme la neige. Quel nom lui donnerons-nous ? Alorus, Adam, Kaioumaratz, Protogonos ou cent autres ? Pour ne pas choquer les personnes qui prennent la Genèse de Moïse au pied de la lettre, appelons ce bel enfant du doux nom d’Évenor, qui fut révélé à Platon, puisque aussi bien nous voici dans une Atlantide quelconque.


I

L’Âge d’or.


L’enfant dont notre légende fait le type, non du premier homme né sur la terre, mais du premier qui entra dans une destinée particulière, n’avait pas vu le jour dans le paradis terrestre. Que celui qui nous lit avec sympathie nous aide à chercher la trace de ses premiers pas, trace effacée dans la nuit des temps, comme celle que nos pas, à nous, traçaient peut-être hier sur le sable.

Voici, d’après nos recherches dans le monde physique et moral, l’état de la portion de l’humanité à laquelle appartenait notre Évenor.

C’était une peuplade sauvage, à coup sûr, si on la compare avec une civilisation quelconque des temps plus modernes ; mais très-civilisée, si la pureté des mœurs et des pensées compte pour quelque chose dans la valeur des êtres humains. Bien que presque toute la science et presque toute la philosophie de notre siècle aient décrété que l’homme a dû commencer par la barbarie, nous osons présumer que non, et dire : l’enfance n’est pas la barbarie.

Les premiers hommes ne furent pas muets, à moins qu’on ne les suppose inférieurs aux animaux, dont aucun n’est absolument muet. Ils eurent un langage élémentaire peu compliqué, mais complet dans la limite de leurs besoins d’affection, c’est-à-dire de domesticité et d’association. En outre, ils ne furent pas, même dès le premier jour de leur existence, identiquement semblables les uns aux autres dans l’ordre intellectuel. Nous ne savons pas du tout si les animaux inférieurs sont identiquement doués de la même dose d’instinct, dans une même espèce et même dans une simple variété. Nous sommes à même de remarquer qu’entre deux animaux domestiques, deux chevaux, par exemple, ou deux chiens, nés du même couple, élevés de la même façon, l’un est d’un caractère tout différent de l’autre, celui-ci plus ardent, celui-là plus éducable ; l’un doux et comme réfléchi, l’autre fantasque et comme tourmenté par le besoin de sa liberté. Mais si nous voyons ce fait, nous ne savons rien des autres faits analogues que la nature enveloppe d’un impénétrable mystère. Nous ne savons pas si telle araignée file et tisse sa toile avec plus d’adresse et de dextérité que telle autre araignée sortie du même nid ; si telle ablette fuit avec plus de prévoyance et de prestesse qu’une autre la dent vorace du brochet. Quant à nous, comme nous ne pouvons nous décider à laisser au hasard la gouverne d’une chose si petite qu’elle soit dans la création, nous voulons admettre que l’alouette qui cache bien son nid, est plus intelligente que celle qui le laisse en vue du vautour, et que le vautour même qui découvre le nid échappé à l’œil d’un autre vautour, est plus attentif et plus pénétrant que celui-là.

Que cela tienne, dans l’individu, à un développement plus ou moins parfait des organes propres à l’espèce, peu importe ; les facultés diffèrent probablement chez tous les êtres appartenant à un type, de même que les types diffèrent les uns des autres.

À plus forte raison les hommes durent naître plus ou moins bien doués d’organes appropriés aux dons des diverses facultés intellectuelles. Si on le niait, il faudrait les supposer inférieurs aux animaux. Et si l’on niait ce que nous attribuons aux animaux, il faudrait alors admettre que l’homme, pour leur être supérieur, a dû naître en dehors de la loi d’identité.

L’homme n’a donc pas commencé par le mutisme, ni par l’absence d’individualité. À peine un ou plusieurs de ces êtres nouveaux eurent-ils fait leur apparition sur la terre, que parmi ceux-ci ou à côté de celui-là apparut un être semblable à lui dans l’apparence générale, mais plus beau de corps pour lui plaire, ou plus subtil d’esprit pour le conseiller, ou plus aimant pour le persuader. Les hommes ont donc été, dès le principe, éducateurs, et, sous la secrète et invisible inspiration de Dieu, révélateurs les uns aux autres.

On a fait, dans l’antiquité, de naïves recherches pour découvrir la langue primitive commune aux hommes nouveaux, et on s’est imaginé qu’il devait exister quelque part une langue naturelle. Il n’y a pas de langue particulière naturelle aux hommes, puisqu’ils ont reçu de la nature le don de se créer à chacun une convention de langage appropriée à leurs besoins et à leurs idées. Toute langue est donc une convention, et l’organe de la voix et de la prononciation étant susceptible de modifications infinies, on pourrait dire que la langue naturelle à l’homme, c’est la langue de l’infini.

Chaque groupe d’hommes qui se trouva isolé au commencement, inventa donc sa langue, sauf à la changer, à l’étendre ou à la modifier, selon que le groupe se grossissait d’éléments pris en dehors de lui. Ces groupes devenant des tribus, des peuplades, des peuples, des nations, chacun garda le langage de sa convention devenu sa coutume, avec l’heureuse faculté de pouvoir apprendre toutes les autres langues de l’univers. L’éducation fit ce progrès de rendre les langues communiquables ; mais déjà, à la création des premiers éléments du langage, l’éducation des hommes entre eux avait joué un grand rôle, et chacun inventant une part de cette manifestation, l’avait fait accepter de ceux qui l’entouraient.

On croit tout expliquer des rapides progrès de l’homme en disant que barbare, muet, sans individualité, c’est-à-dire stupide au commencement, il avait en lui la virtualité de tout son progrès futur. Je n’en doute pas, puisque, de nos jours, il a encore le germe latent d’un progrès immense à accomplir. Mais il a des droits et des devoirs, ou, si l’on veut, tout simplement des besoins naturels moraux qui se sont manifestés à lui-même dès qu’il a commencé à vivre. Le sentiment et l’intelligence, le cœur et l’esprit sont indivisibles chez l’homme. La première femme qui a été mère a trouvé, dans sa sollicitude, l’intelligence de soigner son premier-né, et si l’on nous dit que certaines femmes des tribus sauvages pendent le leur à une branche d’arbre, dans une corbeille de joncs, le matin, pour aller à la chasse, sauf à le trouver mort de faim ou dévoré, le soir, quand elles reviennent, croyons alors que ces sauvages-là sont traqués par la misère ou dégradés par l’isolement au point de ne plus pouvoir vivre dans ce qu’on appelle l’état de nature.

L’état de nature, nous ne craignons donc pas de le réhabiliter. Vouloir y retourner serait criminel et insensé : ce serait trangresser la loi divine, qui ne nous y a placés que pour apprendre à en sortir peu à peu. Mais refuser de s’y reporter par la pensée, comme à une situation douce et bienfaisante, comme à un berceau doux, propre et parfumé d’amour, c’est peut-être insulter la Providence ; c’est tout au moins douter d’elle et méconnaître l’action de Dieu à notre origine.

À notre origine, nous ne vécûmes donc pas confondus avec les animaux comme ces boshishmen dont on ne sait pas du tout l’histoire, et que l’on a supposé gratuitement appartenir à l’état de nature. Ces sauvages isolés, ou réunis en petits groupes, qui mangent des larves d’insectes[9] et qui placent, dit-on, leur tanière parmi celles des bêtes féroces, dont ils ne diffèrent pas par les mœurs, n’ayant aucune notion de la Divinité et n’étant susceptibles d’aucune culture, me paraissent d’abord très-mal décrits par les voyageurs ; car, à cette absence de religion élémentaire, on ajoute qu’ils sont superstitieux et croient à de bons et à de mauvais génies. Certains paysans de nos contrées civilisées sont dans le même cas, et, par là même, les plus grossiers attestent une certaine notion de la divinité, bien qu’ils ne comprennent nullement l’enseignement catholique qu’ils reçoivent. D’ailleurs, quand tout serait vrai dans ces relations assez contradictoires, cela ne prouverait rien, sinon que plus l’homme se trouve isolé du mouvement des autres hommes, plus il perd des facultés et des priviléges de l’humanité.

Quant à la notion du bien et du mal retirée aux premiers hommes par l’arrêt des inductions physiologiques et philosophiques, je ne me sens aucun scrupule à la leur restituer. Le bien et le mal sont relatifs, je le sais, dans l’ordre social et historique ; mais cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas absolus dans l’état de nature. Il n’est pas besoin d’un grand développement de l’intelligence et du raisonnement pour que le cœur parle et nous instruise de ce qui froisse ou déchire le cœur des autres. Un tout petit enfant, sur les genoux de sa mère, la voit pleurer. Il ne devine pas pourquoi elle pleure, mais il voit qu’elle pleure. Il sait que les larmes sont l’expression du chagrin ou tout au moins de la souffrance et de la contrariété. Il s’en rend compte, puisqu’il se sert des cris et des pleurs comme d’un langage pour exprimer ses besoins. Il ne sait pas encore parler, donc il ne sait pas consoler sa mère ; mais il la caresse et même il pleure avec elle par un mouvement que vous pouvez appeler, si bon vous semble, sympathie nerveuse, mais qui n’en est pas moins reçu et reproduit par sa sensibilité morale. Encore deux ou trois ans, et cet enfant comprendra plus ou moins, selon son degré de développement, que tout acte de désobéissance de sa part, qui afflige sa mère, est mal ; que tout acte contraire, qui la réjouit et la console, est bien.

Longtemps encore il sera emporté à faire ce mal relatif par l’irréflexion de l’enfance ; mais tout acte de sa réflexion sera une voix de sa conscience ; car la conscience est dans le cœur[10], et, du moment que l’homme a aimé quelqu’un ou quelque chose, il a compris qu’il ne devait pas faire souffrir cette personne ou détruire cette chose. L’amour, qui a été mis au cœur de l’homme en même temps que la vie dans son sein, suffit donc pour établir en lui un raisonnement qui distingue ce qui afflige et ce qui réjouit les autres et lui-même ; par conséquent, ce qui leur est nuisible, il l’appelle mal ; ce qui leur est doux, il l’appelle bien.

En vérité, cela me paraît si simple que je m’imagine entendre la fauvette dans son nid gronder celui de ses petits qui prend trop d’ébats et qui tourmente ses frères moins forts que lui, et la leçon qu’elle lui fait quand, pour essayer son petit bec, il tire les plumes naissantes du dernier né. Je ne peux pas croire que, dans cette famille élevée dans une poignée de mousse, il n’y ait pas une certaine loi morale de la fraternité, qui s’enseigne et qui s’accepte. Encore une fois, si cette loi existe chez les animaux, comment n’existerait-elle pas chez l’homme ? Et si elle est un rêve de ma part quant à l’oiseau qui est dans son nid, comment refuser de l’admettre au moins quant au berceau de l’homme ? Il faut bien pourtant qu’on se décide à en faire ou l’égal ou le supérieur des autres êtres de ce monde.

Osons aller plus loin, et disons que, chez le premier homme, l’amour pour la femme, et, chez la première mère, l’amour pour l’enfant furent déjà immenses de prévoyances, de délicatesses, de dévouement et d’ardeur, en comparaison de l’amour conjugal et maternel, déjà très-touchant et très-développé, dont les animaux sont doués par la Providence.

Ainsi le petit Évenor avait déjà la notion du bien et du mal, et il m’est impossible de lui supposer des parents qui ne l’eussent pas dans une certaine mesure.

Il était né au commencement de l’âge d’or, et par âge d’or il m’est impossible de ne pas entendre un état de nature digne de l’homme, fils de Dieu.

Sa famille, si nouvelle qu’elle fût sur la terre, était déjà formée d’un couple générateur associé par la loi naturelle de la monogamie volontaire ; d’une couvée de jeunes frères et sœurs élevés ensemble par une mère tendre, protégés par un père courageux et prévoyant ; et, autour de cette famille, il y en avait plusieurs autres qui vivaient de la même façon, avec plus ou moins de prévoyance et de tendresse, car les hommes n’étaient pas identiques, et ils se distinguaient déjà les uns des autres, s’associant plus ou moins par des sympathies particulières, mais ne connaissant pas encore le mal à un degré bien prononcé, car l’occasion d’être hostile à ses semblables ne pouvait résulter d’une vie encore facile et peu compliquée.

Toutefois cet âge d’or, cette douce innocence qui ne connaissait pas sa propre valeur, n’était pas le paradis terrestre. La terre était jeune et belle, et la race humaine ne s’était pas encore assez multipliée pour ne pas pouvoir s’abriter et se nourrir aux lieux où elle avait pris naissance. Car il ne faut pas oublier, et en ceci je suis encore en désaccord avec les modernes, que si l’homme arrivant nu et faible ici-bas, s’y fût trouvé immédiatement environné de fléaux considérables, de chances de famine, de froid intense et de bêtes féroces, ce serait un grand hasard qu’il eût pu survivre à tant de causes de destruction, surtout s’il était imbécile au point de ne pas connaître le moi et le non-moi, c’est-à-dire de ne pas se distinguer du précipice qui engloutit, du fleuve qui noie et du tigre qui dévore. Pour qu’il ait pu vivre et couvrir la terre de sa race, il faut absolument qu’il soit né intelligent et que son berceau ait été placé dans des contrées douces, aplanies, protégées contre les rigueurs des saisons par des circonstances géographiques particulières et dépourvues de ces animaux qui font la guerre à l’homme avec chance de succès.

C’est donc sur un de ces grands plateaux inclinés doucement, et fortifiés de toutes parts par des falaises de rochers, que je vois la famille et la tribu d’Évenor, à demi domiciliée, à demi errante, n’ayant pas à redouter les reptiles monstrueux et les carnassiers féroces des régions tropicales, ne connaissant pas les foudres des volcans et la fureur des mers, trouvant partout des fleurs et des fruits que les rigueurs de l’hiver ne venaient pas détruire en une nuit, et n’ayant pas besoin d’autre abri que celui de simples huttes de branches, sous un ciel clément.

Mais, quelque douces et charmantes que vous supposiez ces régions hospitalières à l’arrivée de l’hôte privilégié, je dis que ce n’était pas là le paradis terrestre.

Le paradis terrestre, c’est un lieu quelconque dont la beauté, fût-elle contestable, est sentie et possédée par le sentiment poétique. Il n’est nulle part, ou il est partout pour les animaux ; leur ravissement est dans une plénitude de vie qui ne compare point et n’a que faire d’analyser. L’homme, plus difficile, parce qu’il est plus exquis, n’est pas entièrement réjoui par des causes purement physiques. Dès qu’il se développe, et c’est là son premier éveil à la vie divine, il lui faut plus que du bien-être et du plaisir dans la nature : il lui faut de l’enthousiasme et de l’amour pour la nature.

La race humaine n’en était pas encore là. Elle jouissait doucement des bienfaits de la création ; mais son horizon borné et la monotonie de ses habitudes ne s’éclairaient pas d’un rayon supérieur. Elle n’était donc pas dans l’Éden, parce qu’elle ne désirait pas d’être mieux qu’elle n’était et ne comparait pas ce qu’elle possédait déjà avec ce qu’elle ne possédait pas encore.

Pourtant, il y avait déjà de la poésie chez ces premiers hommes, car leur imagination, sans être vive, était impressionnable, et leur ignorance n’expliquant rien, acceptait les choses merveilleuses de la nature par la faculté de la merveillosité, organe très-développé chez l’homme de tous les temps, et, pour le dire en passant, une de ses facultés les plus caractéristiques.

Et pourquoi ne dirions-nous pas une des plus belles ? La philosophie a raison d’en rejeter l’emploi dans nos temps de lumière. La science a raison de ne se guider que par le flambeau de la synthèse et de l’analyse. Mais l’induction poussée jusqu’à l’hallucination est, en attendant que la science se fasse, un des attributs précieux de l’intelligence humaine. C’est encore par là qu’elle se sépare de l’animalité et spiritualise les objets qui étonnent les sens. Ne sachant pas les définir par un examen raisonné, elle les constate et les décrit par leur côté fantastique.

Sans être poëtes, ou du moins sans se douter qu’ils le fussent, les habitants du Plateau avaient donc une certaine notion du Dieu monde, du Cosmos à la fois esprit et matière. Ils appelaient ce double pouvoir de noms équivalents à ceux de force et de volonté. Ils ne l’invoquaient point encore, mais ils sentaient sa présence, et, au premier malheur qui devait les frapper, ils devaient se demander ce qu’on pourrait faire pour rendre cette force inoffensive ou cette volonté secourable.

Du point du plateau où cette tribu se trouvait formée, la vue s’étendait vers le nord à une grande distance. Ce n’était que prairies naturelles, fertiles en arbres fruitiers et en plantes basses comestibles, fécondes en animaux éducables que l’on commençait non pas à soumettre, on n’en sentait pas le besoin, mais à apprivoiser. Le printemps n’était pas éternel au point que les pluies fraîches et les vives chaleurs ne se fissent sentir à quelques époques de l’année. On savait donc déjà qu’un vêtement est nécessaire, soit contre le froid, soit contre les grandes ardeurs du soleil, et l’on se préservait par des tissus de feuilles ou de roseaux, ou par des peaux d’animaux qu’une mort naturelle laissait à la disposition du premier venu. La domestication de certaines espèces n’était donc pas un fait accompli ; mais le plaisir inné dans l’homme de se familiariser avec les espèces différentes de la sienne, avait su vaincre la timidité naturelle des animaux intelligents. Les enfants surtout aimaient à se faire connaître et suivre par les brebis, les chèvres, les génisses et les chamelles. Ils avaient goûté leur lait, ils l’avaient trouvé bon, et les vieillards dont les dents n’attaquaient plus facilement les fruits et les racines, avaient souvent recours à ce lait des animaux, que les enfants leur apportaient dans des sébilles faites d’écorces et de feuilles, prenant tantôt à une femelle, tantôt à l’autre, la race animale étant trop répandue comparativement à l’homme, pour que ce faible larcin fît souffrir les petits.

Le miel aussi fut un des premiers mets qui tentèrent l’enfance ; car la mission de l’enfance était principalement dans ces récoltes, où la portaient naturellement la curiosité du goût et l’ardeur confiante des recherches. Les adultes s’employaient aux travaux de la force, à la fondation des villes et à l’ouverture des passages, création première des chemins, que certains animaux eux-mêmes leur eussent enseignée, s’ils ne s’en étaient pas avisés spontanément.

Tandis que les enfants du second âge inventaient les premiers ustensiles, les corbeilles, les tasses faites de coquilles ou de coques de fruits, les hommes, aidés des femmes, avaient bâti deux villes, une vers le nord et une vers le midi, où l’on se transportait à volonté, tantôt peu à peu et par groupes en se promenant, tantôt en masse, d’un commun accord, et s’aidant mutuellement avec de grands cris de joie et des chants de fête. C’étaient des villes bien fragiles, des huttes à jour pour la chaleur, ou garnies de mousse pour le froid, mais faites avec plus ou moins d’industrie et de goût, s’améliorant chaque fois qu’on les réparait ou qu’on les rebâtissait, car on n’y cherchait guère la durée. On n’avait rien de mieux à entreprendre que de faire et refaire les nids.

Le chagrin était aussi peu intense que les maladies et aussi rare que les accidents qui rendent la mort fréquente. La décrépitude n’avait pas de réelles infirmités, et l’affaiblissement des facultés n’était pas encore compris. Le respect en était d’autant plus grand pour ce que l’on supposait être une volonté austère de la vieillesse.

Le tien et le mien n’existaient que par une convention tacite. La douce habitude et des raisons de sentiment ramenaient chaque soir la famille dans la cabane que l’on avait bâtie soi-même, et que nul n’était assez malheureux pour songer à disputer. La justice régnait donc à l’état négatif ; car ce qui ne coûte aucun effort et aucun combat contre soi-même est bien l’innocence, mais non pas la vertu.

Par la même raison, on ne saurait dire que le véritable amour eût été révélé aux hommes, bien que toute leur vie fût un amour tranquille et soutenu. La douleur n’ayant encore visité aucune âme, la sainte flamme de l’amour n’était qu’une douce lueur, une aube indécise dans le ciel de la vie. Le grand rôle de la tendresse était dans les entrailles maternelles, et, sous ce rapport, les hommes, peu distraits du soin de la famille, ne connaissant ni jalousie ni doute sur leur paternité, avaient presque autant de sollicitude et de touchante puérilité que les femmes.

Le besoin instinctif de sortir de l’ignorance les sollicitait faiblement. Ils vivaient si bien dans leur immense verger, descendant ou remontant sans cesse sa douce inclinaison pour chercher l’ombre ou le soleil, causant, folâtrant ou travaillant avec une égale ardeur, que la soif du mieux ne pouvait pas se révéler encore.

Lorsque Évenor naquit, il y avait environ un siècle que la tribu était fixée dans ces lieux propices. Cette tribu se composait d’un millier d’individus, et voici comment le plus vieux de tous, tenant l’enfant sur ses genoux, lui expliquait l’histoire et le destin de la race humaine :

— Tu me demandes, ô mon enfant, ce que sont devenus mon père et ma mère, que tu ne vois point et que tu n’as jamais vus. Ils sont devenus ce que tu deviendras. Quand beaucoup de jours et de nuits auront passé sur toi, tu t’endormiras de la même manière que tu t’endors chaque soir, et tu ne te réveilleras plus. Et, après toi, vivront et mourront de même les enfants qui seront nés de toi.

— Et quoi, dit l’enfant, je deviendrai mort, comme j’ai vu devenir mort un grand buffle de la prairie ? Il était couché par terre et ne regardait plus. Les oiseaux venaient se poser sur ses cornes et il ne les sentait pas. Mon grand père, je ne veux pas mourir.

Le vieillard sourit tristement et lui dit :

— Tu as encore longtemps à vivre, mais moi je mourrai bientôt, comme j’ai vu mourir mon père et ma mère, et j’ai eu beau pleurer et crier après eux, ils ne l’ont pas entendu.

L’enfant se prit à pleurer, disant :

— Je ne veux pas que tu meures, et je ne veux pas mourir non plus.

Alors le vieillard, le consolant, reprit :

— Mon enfant, la mort est nécessaire, et voilà ce que je me suis dit, après avoir inutilement pleuré mes parents : les hommes augmentent toujours, et la terre ne serait jamais assez grande pour les nourrir s’ils restaient tous vivants.

— La terre, dit Évenor, n’est donc pas bien grande ?

— Cela, dit le vieillard, personne ne le sait. Quand j’étais jeune, j’ai été très-loin pour voir si j’en trouverais la fin, et je ne l’ai pas trouvée. Devant moi elle touchait le ciel et elle était bleue ; et à mesure que je marchais, ce que j’avais vu bleu de loin était vert autour de moi, tandis que plus loin, toujours plus loin, le bleu recommençait toujours. Mais la terre a une fin qui est l’eau. L’eau entoure la terre, voilà ce que mes parents m’ont dit.

Évenor demanda si les parents de l’aïeul qui lui parlait avaient vu cette eau qui finissait la terre.

— Je ne sais, répondit l’aïeul, mes parents parlaient bien peu. Ils ne savaient pas tous les mots que l’on a inventés depuis, et ils ne se souvenaient pas de tout ce qu’ils avaient vu. Ce que leurs parents avaient pu leur dire, ils ne pouvaient pas le raconter. Ils croyaient même n’avoir pas eu de parents, ce qui est une chose difficile à croire. Pour moi, je pense qu’ils les avaient perdus ou quittés si jeunes qu’ils ne s’en souvenaient pas, et qu’ils étaient venus ensuite tout seuls du bout de la terre qui est l’eau, jusqu’ici où est, comme l’on croit, le milieu de toute la terre.

Ce que je sais, poursuivit le vieillard, c’est que je suis né ici, ainsi que mes frères et mes sœurs, et qu’après avoir souvent marché très-loin nous avons voulu revenir ici, où nous nous trouvions bien. Toute la terre est bonne et il n’y a pas de raison de chercher autre chose que ce que nous avons.

Malgré la sage apathie du vieillard, volontiers partagée par sa nombreuse famille, l’enfant Évenor sentit sa curiosité éveillée et fit beaucoup de questions auxquelles l’aïeul ne put répondre que d’une manière vague. Il voulait surtout savoir ce qu’il y avait après les hautes montagnes qui bordaient l’horizon du côté du midi et qui s’élevaient si nues et si droites que jamais aucun homme ni aucun animal, à moins qu’il n’eût des ailes, n’avait pu les franchir. Personne ne le savait. Seulement l’aïeul avait une idée confuse des souvenirs, des traditions ou des imaginations confuses de ses parents. De ce côté-là, disait-il en montrant les montagnes, on pense qu’il y a du feu et des anges.

— Qu’est-ce que cela, des anges ? demanda Évenor.

— Je ne sais, répondit le vieillard. Je crois me rappeler que ce sont des hommes qui ont eu la terre avant nous, et qui ont gardé le feu et l’eau.

Évenor questionna encore et ne put rien obtenir de plus. Nul n’en savait davantage que l’aïeul, qui savait peu de chose. Et pourtant, que ne donnerait pas l’homme le plus érudit de nos jours pour ressaisir les pâles rudiments de souvenir ou les fugitifs éclairs d’imagination de ce vieillard naïf ? Le peu qu’il pouvait enseigner ou révéler eût mérité d’être fixé dans la mémoire des hommes avant d’être effacé de la sienne. Peut-être l’homme et la femme qui lui avaient donné le jour étaient-ils les premiers nés d’un groupe appelé à la vie dans ces bénignes régions. Peut-être ce couple primitif, qui ne se rappelait pas avoir eu des ascendants, avait-il surpris dans la nature quelque scène mystérieuse autour de son berceau ; mais il ne l’avait sans doute pas comprise, ou la science des mots ne lui était pas venue assez vite pour lui permettre de révéler clairement sa vision avant de mourir.

De tous les enfants de la tribu, Évenor n’était ni le plus robuste ni le plus grand pour son âge. La force musculaire était encore peu développée chez l’homme en général. On n’avait pas éprouvé assez de résistance de la part des êtres et des choses, pour s’exercer aux efforts des athlètes. Les luttes du cirque appartiennent aux temps de gloire ou de vanité. La vie était donc plutôt industrieuse que vigoureuse autour d’Évenor, et parmi ceux qui étaient ingénieux à obtenir un résultat sans vaine dépense de temps et de fatigue, il se faisait remarquer comme le plus chercheur et le plus attentif.

Je serais embarrassé de dire quelles idées on se faisait de la beauté dans cette peuplade ; mais, comme l’enfance est plus sensible à ce qui charme la vue qu’à ce qui éclaire la raison, il est probable que l’humanité enfant sentit vite l’attrait de la grâce, de la candeur et d’une certaine harmonie dans les formes. Évenor plaisait donc plus que tout autre, et sans qu’on s’en rendît compte, peut-être, on subissait une certaine domination de son regard ou une certaine persuasion de son accent.

Sa mère était plus fière de lui qu’il ne convenait peut-être dans une république fraternelle, car elle avait coutume de dire, sans vaine modestie : « Évenor est le meilleur des enfants des hommes. Il trouve des mots que l’on ne connaissait point, et il voit des choses que personne n’avait jamais regardées. » À quoi le père d’Évenor ajoutait : « Il aime à courir plus loin que les autres, et chaque jour il rapporte des choses que les autres ne trouvent pas, et auxquelles il donne des noms qui disent ce qu’elles sont. Ce que disent les autres enfants réjouit et passe ; ce que dit Évenor étonne et on ne l’oublie pas. »

On remarquait dès lors les aptitudes des enfants avec une sollicitude dont rien ne pourrait, de nos jours, donner l’idée. Dans les siècles qui suivirent, la vieillesse prit une grande autorité, et les pères de famille devinrent des chefs de nations ; mais sous ce règne d’Astrée que nous contemplons, la vieillesse était plus aimée que consultée ; la tendresse, la prévenance et les soins lui étaient prodigués, mais le respect et la déférence s’attachaient de préférence au jeune âge. C’était un instinct et comme une loi de la Providence qui veillait au rapide développement de la destinée. « Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles, ainsi que dans l’enfance de l’homme il est des jours qui valent des années[11]. » On sentait donc si bien le besoin de vivre intellectuellement le plus tôt possible, que sans le remarquer ni le témoigner par de vives inquiétudes, on allait comme irrésistiblement au devant de toute notion nouvelle et de tout être nouvellement apparu. Les vieillards usaient vite en eux-mêmes les notions qu’ils ne savaient pas bien formuler. La langue était si bornée et les notions si indécises ! Mais chaque naissance amenait dans cette société nouvelle une nouvelle émotion, un nouvel élément d’avenir, un nouvel étonnement curieux et naïf, une nouvelle sollicitude puérile et charmante. Quel homme serait ce nouveau-né ? Quels traits de ressemblance aurait-il avec ses parents, et surtout par quelles différences précieuses les surpasserait-il ? Car, loin de dégénérer, la race embellissait et se fortifiait à chaque miracle de la parturition, et chaque enfant, profitant des aises et des idées acquises autour de lui, devenait à son tour l’inventeur et le créateur d’un nouveau bien-être et d’une nouvelle appréciation de la vie.

Sans doute, il se mêlait à cette tendre impatience d’augmenter le nombre de ses affections et de ses intérêts de cœur, un peu de la tendance au merveilleux qui caractérisait l’espèce et qui la préparait au sentiment religieux. On croyait que les enfants arrivaient ici-bas les mains pleines de découvertes et l’âme remplie de mystérieux secrets. On les interrogeait avant qu’ils pussent répondre, et les premiers mots qu’ils balbutiaient étaient recueillis comme des oracles. On les écoutait exprimer entre eux leurs volontés et leurs fantaisies ; et comme ces enfants étaient déjà mieux organisés que leurs devanciers, grâce à une application plus compliquée et plus active de leurs organes ; comme leurs relations avec la famille sans cesse augmentée devenaient chaque jour plus saisissantes et plus significatives, leur vocabulaire arrivait à exprimer des développements d’activité et des nuances d’émotion qui enrichissaient le fonds commun.

Évenor fut dès ses premières années un de ceux qui contribuèrent le plus à dilater le sens du langage. Son cerveau procédait par analogies, et ses observations s’enchaînaient les unes aux autres. On rectifia, dans la langue adoptée, beaucoup de dénominations et de définitions élémentaires qui, en passant par sa bouche, étaient devenues plus faciles à retenir, à cause de l’ordre qui les liait entre elles. On s’avisa de ne rien qualifier au hasard de l’émotion, et quelques vieillards se firent doctes en réunissant ces locutions nouvelles et en les répandant avec une sorte de solennité riante et persuasive. Évenor, à douze ans, était donc considéré comme un enfant très-heureux et très-bon. C’était par des expressions de ce genre que l’on commençait à caractériser le génie de l’individu.

Les caresses et les louanges dont il était l’objet, modifièrent le naturel d’Évenor. La louange est douce à l’homme, et elle devait l’être d’autant plus en ce temps d’innocence, qu’elle était sincère et spontanée. Mais elle est dangereuse comme tous les biens de ce monde, et toute préférence trop marquée de nos semblables tend à faire naître en nous un orgueil susceptible et jaloux, si nous ne sommes pas assez instruits pour juger combien peu nous savons. Évenor ne pouvait établir ces comparaisons qui éclairent l’amour-propre. Roi des cœurs dans son petit monde, il tomba innocemment dans le péché d’orgueil, comme il est dit de ces anges du ciel qui furent précipités pour s’être comparés à Dieu.

Évenor ne se compara pas à Dieu, qu’il ne connaissait pas, mais aux enfants de son âge, compagnons de ses jeux, qu’il crut pouvoir dominer. Dans leurs courses folâtres à travers les bois et les steppes, ces enfants le suivaient volontiers, subissant son initiative, et les plus intelligents s’enorgueillissant d’être préférés. Mais, dans les nombreux différends qui s’élevaient entre eux pour d’aussi futiles objets que ceux qui animent à la dispute et au pugilat les enfants de nos jours, Évenor voulut trancher les questions en maître, et, ne se voyant pas écouté à son gré dans l’ardeur des luttes, il en prit du chagrin, dédaigna ses compagnons et méconnut ses amis. Ce furent les premiers troubles qui surgirent dans la jeune république de l’âge d’or.

Un jour qu’Évenor avait montré plus de hauteur que de coutume, il fut laissé seul. La troupe rieuse, oubliant le conflit déjà apaisé, s’en retourna sans lui vers les cabanes, comptant que bientôt, lassé de son dépit, il reviendrait de lui-même. Mais, Évenor ne revint pas. Sa mère le chercha avec son père jusqu’aux confins du monde, c’est-à-dire jusqu’aux rives de l’île ou presqu’île qui était réputée la totalité de la terre, et jusqu’aux inaccessibles montagnes qui bornaient l’horizon du midi. Pendant une demi-année, elle l’appela de tous les cris de son cœur et le chercha de toutes les angoisses de son regard ; la tribu envoya de tous côtés des groupes aventureux qui explorèrent tous les endroits praticables ; mais où la mère n’avait rien trouvé, nul ne pouvait être plus habile. L’enfant fut regretté et pleuré. La mère ne voulut point être consolée. Ce fut la première douleur générale qui fut ressentie, la première douleur particulière qui brisa une âme. On se perdit en conjectures sur la disparition de l’enfant, mais la superstition apaisa la curiosité lorsque l’aïeul dit en secouant la tête et sans vouloir ou pouvoir s’expliquer : Ceux qui avaient la terre avant nous seraient-ils devenus jaloux de nos enfants ?

— Hélas ! nous étions trop heureux, dit la mère désolée ; nous ne le savions pas assez, et à présent, nous le savons trop.


II

La Solitude.


Évenor, en quittant ses compagnons, s’était enfoncé dans les bois épais qui séparaient le plateau de la région des montagnes. Poussé par je ne sais quel attrait de la solitude, il avait marché longtemps sans regarder derrière lui, et la prudence avec laquelle l’homme se hasardait alors dans les sites inexplorés, ne l’avait pas averti, comme à l’ordinaire, de s’orienter et de s’assurer de la facilité du retour. Son âme était agitée plus profondément qu’elle ne l’avait jamais été. On avait méconnu son ascendant, on avait résisté à son vouloir. Le sujet était futile, mais le résultat était grand. Évenor s’était cru plus que les autres ; les autres lui avaient montré que leur volonté était une force libre, et, ne comprenant rien à leur droit, il souffrait d’un mal jusque-là inconnu aux hommes, la vanité blessée, peut-être pourrait-on dire l’ambition déçue.

Quand il eut marché longtemps, il sentit l’ennui de son mécontentement, châtiment naturel de toute injustice, et il voulut retourner sur ses pas ; mais il s’égara et marcha longtemps encore. Brisé de fatigue, il résolut de prendre un peu de repos, pensant que cette lassitude troublait son intelligence et que, reposé, il retrouverait la trace de ses pieds dans la forêt.

Il s’endormit au bord d’un ruisseau qui coulait furtif et mystérieux sous d’énormes touffes de datura au parfum délicieux et terrible. Des songes étranges furent suivis d’une langueur mortelle. Évenor, éveillé par la souffrance, voulut se relever et retomba accablé. La nuit avait étendu ses voiles, l’obscurité était effrayante.

Quand il s’éveilla au retour de l’aube, sa tête était encore si pesante qu’il ne se rendit compte de rien. Peu à peu ses yeux perçurent les objets environnants, sans que sa mémoire pût lui expliquer leur présence. C’étaient des choses inconnues, un pays qui ne ressemblait pas au plateau habité par les hommes, un lieu d’une beauté inénarrable, mais que l’enfant ne comprit pas tout de suite, absorbé qu’il était par l’étonnement de s’y trouver sans pouvoir se rappeler de quelle manière et par quels chemins il y était venu.

Sans doute, il n’y avait là aucun prodige. Il avait marché dans un état d’ivresse en croyant dormir, ou quelque bras secourable l’avait arraché à une mort certaine. Mais que pouvait-il chercher à s’expliquer ? Il était seul dans un vaste désert, et il ignorait la funeste influence du parfum de certaines plantes.

Nous voici dans un de ces édens que la nature a cachés longtemps dans les plis infranchissables des montagnes, et dont plusieurs sont, à coup sûr, encore vierges de pas humains, comme si cette nature, fière et jalouse de sa beauté primitive, eût voulu conserver intacts quelques-uns de ses sanctuaires. Il en est d’autres que la race humaine a découverts dans ses migrations primitives et qu’elle a pu occuper, grâce à des issues naturelles d’une formation mystérieuse ; je veux parler de ces défilés ou cols de montagnes qui s’ouvrent dans le flanc de certains massifs, comme par une intention mystérieuse de la Providence, et que l’on a appelés, dans l’antiquité, portes des nations. Mais certaines de ces oasis alpestres sont restées fermées durant des siècles, et quelques-unes le sont encore par des accidents géologiques que la suite de notre récit fera comprendre.

Celle qui s’étendait sous les yeux d’abord effrayés d’Évenor, était le cratère épuisé d’un de ces volcans terribles que la mer avait engloutis, puis abandonnés au sortir des premiers âges du monde. Les tièdes limons déposés sur les cendres avaient laissé là les germes d’une intarissable fécondité. Aussi la végétation était-elle prodigue de luxe sur cette terre triturée par les éléments à une grande profondeur, et engraissée du débris des plantes entassé et comme abrité depuis des siècles dans une sorte de vasque immense creusée dans le roc.

Protégé par les remparts gigantesques du massif granitique environnant, cette coupe, cette vallée, ce jardin n’avait plus reçu du climat, qu’il enfermait pour ainsi dire, que des influences à la fois énergiques et bénignes. Les eaux descendant des hauteurs et tombant limpides de roche en roche, s’étaient frayé un libre cours dans la terre docile et légère. Ce sol d’une teinte chaude, semé de parcelles brillantes, s’humectait convenablement et ne formait, en aucun endroit, de marécages croupissants. Il avait des zones variées de combinaisons géologiques et d’expositions, qui lui permettaient de recevoir et de féconder les germes épars des productions que les tièdes brises lui apportaient des contrées les plus diverses. On y voyait donc toutes les plantes et tous les fruits que l’homme des plateaux connaissait déjà, et une foule d’autres dont il ignorait encore l’existence, et dont la saveur ou la beauté devait un jour être recherchée par le luxe des nations lointaines.

La vallée parut immense aux yeux de l’enfant qui n’en avait pas compris d’abord la splendeur, mais qui se trouva peu à peu rassuré et comme réjoui intérieurement par l’effet puissant d’un tel spectacle. C’était un lieu dont les dimensions semblaient plus vastes qu’elles ne l’étaient réellement, tant les proportions étaient belles et harmonieuses ; car il en est d’un site comme d’un monument, et la nature tombe quelquefois, comme un artiste fatigué de produire, dans ces erreurs qui choquent la pensée avant que les yeux s’en rendent compte. Quelquefois la plaine aride manque de caractère : ses mouvements insensibles n’ont pas toujours l’harmonie qui corrige la nudité de l’étendue. Quelquefois les accidents primitifs du sol manquent de grandeur, ou sortent trop du cadre de la vision ; mais, quand les éléments de la beauté agreste se trouvent rassemblés et comme résumés avec une sobriété grandiose, dans un lieu circonscrit, cette beauté nous saisit et nous pénètre comme l’aspect de la beauté physique et morale dans l’être humain.

C’est que la terre est comme nous, esprit et matière. Ses éléments de beauté sont bien toujours les mêmes, mais leur combinaison les modifie sans cesse, et de cette modification naît la beauté plus ou moins complète de ses tableaux ; or, la beauté est une chose immatérielle, puisque c’est un mirage qui se fait dans l’âme de l’homme.

Décrirons-nous l’Éden ? qui ne l’a pas décrit ? « Tout peuple a une tradition dont le commencement se rapporte à un lieu symbolique[12]. » De même tout poëte a un type de paradis qu’il revêt des couleurs et des formes de son imagination. Milton a décrit l’Éden, et c’est le plus beau côté de son poëme ; mais il en a fait un lieu mystique ; et pour nous, qui voulons faire voir et toucher la réalité d’un idéal accessible, nous n’avons pas besoin d’autre artifice que de celui de nous souvenir.

Un petit lac limpide avait envahi le fond étroit de l’antique cratère. Sur ses rives embaumées croissaient les iris au cœur jaune entouré de trois langues d’un noir velouté, mêlées aux iris blanches, plus pures et plus suaves que les lis ; les glaïeuls roses, les jacinthes bleues, les blancs narcisses, les orchydées splendides, les anémones de toutes couleurs, les résédas, les cyclamens et les violettes embaumées couvraient littéralement la terre d’un tapis où le pied des biches et des buffles qui allaient boire aux eaux du lac avaient tracé d’étroits et capricieux sentiers. Autour de ce lac et de ce parterre naturel, rehaussé çà et là de buissons de myrtes et de lauriers fleuris, le terrain se relevait doucement comme du fond d’une coquille irisée, et ce premier exhaussement formait une bordure irrégulière d’arbustes sveltes ou touffus. L’arbre de Judée, plante charmante qui s’acclimate d’elle-même dans toutes les régions tempérées, étalait ses branches d’un rose doux, parmi celles des cytises blancs et jaunes, des lilas et des sorbiers. De sombres rameaux de cyprès, de buis et de citronniers s’échappaient vigoureux de toutes ces fleurs, comme pour en faire ressortir la fraîcheur et la délicatesse.

Au-dessus de cette région bocagère s’élevait celle des collines, où ces mêmes productions se mariaient à des arbres plus considérables, aux frais tilleuls, aux sveltes peupliers, aux hêtres élégants pressés sur les bords des ruisseaux, ou aux sombres chênes verts, aux pâles oliviers, aux orangers brillants et aux pins majestueux, jetés sur les pentes moins arrosées.

Cette haute végétation prenait encore plus de développement au sommet des collines et se dessinait coupée de larges ombres, ou éclairée de brillants effets du soleil matinal, sur le fond plus éloigné et plus vaporeux des montagnes. Entre ces deux régions, la forme circulaire du vallon inférieur était conservée en grand, mais brisée de mille accidents pittoresques. C’était là que l’enfant se trouvait, marchant sur un vaste gradin d’une ornementation naturelle plus sévère que celle du fond du bassin. Là, les eaux étaient plus bruyantes, les arbres plus austères, les plantes plus vagabondes ; mais partout, sur les rochers écroulés comme sur le tronc penché des vieux chênes, sur les parois de la montagne à vif comme sur les monticules formés à sa base, le lierre, le jasmin, la vigne sauvage, la clématite et les mille petites lianes rampantes des latitudes moyennes se suspendaient en festons d’une grâce inouïe, ou flottaient en vastes rideaux d’une fraîcheur incomparable. La vie était là plus désordonnée, mais plus puissante encore que dans le reste du paysage. Des bruyères arborescentes étendaient leurs branches couvertes de ces mignonnes petites coupes d’un blanc si doux qu’on peut prendre les pâles rameaux qu’elles inondent pour des flocons de brume endormis sur la croupe des bois sombres.

Enfin, au-dessus de cette région de crevasses humides et plantureuses, de torrents rapides et de débris gigantesques revêtus de verdure, se dressaient les inextricables flancs des montagnes abruptes, et les escarpements prodigieux de leurs inaccessibles sommets. Quelques-unes présentaient l’aspect d’un dôme couronné de verdure, bosquets entretenus sur une terre légère et sans profondeur par la fréquente humidité des nuages ; mais la plupart, dentelées de roches aiguës et menaçantes, formaient comme une couronne sublime, au centre de laquelle le petit lac avec ses collines fleuries brillait comme un saphir entouré de perles.

À ce spectacle, lentement interrogé et savouré, l’enfant, transporté d’une joie mystérieuse et profonde, ne sentit plus ni douleur, ni inquiétude, ni fièvre, ni fatigue. Il n’eût pas su décrire ce qu’il voyait, ni rendre compte des harmonies qui caressaient tous ses sens ; mais il les sentait si bien, qu’il en subit le vertige, et, oubliant tout du passé, oubliant même tout de la veille, sachant bien qu’il allait à la découverte, mais ne se souciant pas d’autre chose, il s’enfonça ardemment dans le paradis terrestre, à la recherche de cet inconnu qui est l’extase de l’enfance, l’enivrement de la puberté, la douleur de l’âge mûr et l’espoir de la vieillesse.

Il marcha jusqu’au lac, sans autre impression que celle qu’il recevait des choses immédiatement environnantes, ne regardant plus l’éclat du ciel et l’opale prestigieuse des hautes montagnes. Il était comme noyé dans le charme de leurs doux reflets sur la verdure que foulaient à peine ses pieds allégés. Les épais feuillages que fendait sa course le caressaient de rosée, et il brisait les jeunes rameaux qui se trouvaient à la portée de ses mains, cédant à cet instinct de l’enfance qui veut toucher, voir et prendre en même temps, comme pour s’identifier davantage, par la possession d’un instant, avec les objets extérieurs qui l’entraînent.

De temps en temps, il s’arrêtait cependant pour regarder fuir le lièvre surpris de son approche, ou voler, lourde et cependant rapide, la gelinotte ou la perdrix tapie sous les bruyères. Agile et souple, l’enfant de la nature connaissait peu d’obstacles à son vagabondage emporté. Il semblait voltiger plutôt que courir sur les hautes herbes et dans l’or des genêts embaumés. Les petits courants d’eau, frissonnant comme une gaze argentée sur les cailloux, jaillissaient en pluie fine et brillante sous ses pas, et, en le mouillant, augmentaient son ardeur et sa joie. Il riait, le beau garçon, et son rire était comme une musique dans ce concert de ruisseaux diligents, de feuillages doucement émus et d’allouettes montant vers le ciel.

Arrivé au bord du lac, il se reposa enfin, et quand il fut resté là étendu tout le reste de la matinée, il se sentit complétement ranimé. Il remonta alors vers la région des amandiers, où il se rassasia de ces fruits à peine formés, dont, aujourd’hui encore, les pâtres des contrées méridionales mangent la coque tendre et savoureuse.

Tant que le soleil brilla sur l’horizon, l’enfant se trouva sans appréhension et même sans beaucoup de réflexion, dans ce désert ; mais quand le ciel pâlit, quand les oiseaux s’appelèrent avec agitation pour se coucher par troupes dans les bosquets ; quand la grande montagne, encore rougie par le soleil couchant, projeta sa grande ombre sur le fond de la vallée, Évenor, comme enivré jusque-là, s’alarma de ne pas entendre le son de la voix humaine, à cette heure où la tribu se rassemblait, où les mères cherchaient leurs enfants, et où, couchés au seuil des cabanes, les hommes devisaient naïvement en regardant les étoiles s’allumer à la voûte des cieux.

L’inquiétude était une souffrance encore peu connue, parce qu’elle était rarement motivée chez les hommes primitifs ; mais au malaise intérieur qu’il éprouvait, l’enfant pressentit ce qui devait se passer dans l’esprit de ses parents, et il trouva un mot pour se l’exprimer à lui-même : — Ma mère, pensa-t-il, doit s’être ennuyée hier, et s’ennuyer encore plus aujourd’hui de ne pas me voir.

Les feux du soleil s’éteignaient déjà. Il n’y avait point à espérer de retrouver la route du plateau avant le lendemain. L’enfant eut peur ; il n’eût su dire de quoi, car la nuit était bleue et transparente sur la colline. Les rossignols chantèrent avec ivresse le lever de la lune, et les torrents firent une basse harmonieuse à cette mélodie inspirée.

La fièvre s’alluma dans le sang d’Évenor ; il dormit d’un sommeil agité, en proie à une langueur inquiète, à des étouffements subits, à des songes sans suite ni sens. Au milieu de la nuit, il lui sembla qu’une main puissante pressait son front et qu’un genou terrible écrasait sa poitrine. Il s’éveilla et regarda autour de lui. Il était seul, tout était calme. Il ne savait ce que c’était que la maladie ; il ne supposa donc pas que ces sensations pussent émaner de lui-même ; il se crut tourmenté par ces forces et ces volontés mystérieuses de la nature extérieure dont il avait entendu vaguement parler. « J’ai pénétré, se dit-il, dans le monde de ceux qui avaient la terre avant nous. La terre est en colère, et les montagnes voudraient m’écraser. » Mais une profonde indifférence s’empara de lui, et, se rendormant, il crut se sentir repoussé violemment par le sol, sur lequel aussitôt il lui sembla retomber durement, en même temps qu’un bruit formidable bouleversait tout son être. Les échos de la montagne répétaient encore ce bruit que l’enfant accablé était déjà retombé dans le sommeil de la fièvre.

Enfin, le jour reparut, et la bienfaisante rosée rendit un peu de fraîcheur aux membres brûlants et affaissés d’Évenor. Il se leva, rassembla ses idées, but à longs traits l’eau d’une source voisine, et, résolu de fuir ce lieu redoutable dont la beauté l’oppressait, il chercha la porte du paradis, c’est-à-dire une brèche, une brisure, une fente quelconque à ces géants de pierre qui enfermaient lac, collines et vallée dans leur implacable enceinte.

Cette porte avait existé, puisqu’elle avait pu être franchie par lui ; mais elle était à jamais fermée. Une secousse de tremblement de terre, accident assez fréquent et souvent inoffensif dans cette région volcanique, avait eu lieu dans la nuit, sous un ciel serein, et sans interrompre au delà de quelques instants le chant du rossignol. Une brusque oscillation avait couru comme un frisson sur le sein fleuri de l’Éden sans y déraciner un brin d’herbe ; mais, dans la région des hautes montagnes, un défaut d’équilibre avait détaché une masse énorme qui était venue tomber précisément à l’entrée du défilé, entraînant avec elle un torrent arraché de son lit et mugissant avec fureur sur cette ruine gigantesque.

L’enfant fut frappé de cet accident, qui portait la trace d’un désordre récent ; la fraîcheur des fractures du roc ne pouvait lui laisser aucun doute. Mais n’y avait-il pas d’autre issue ? Évenor en chercha une durant plusieurs jours, car la vallée, par les irrégularités de son contour, ne pouvait être explorée sans peine. Vingt fois, trouvant des aspérités abordables, il espéra pouvoir escalader les murailles de sa prison. Du haut d’un des escarpements qu’il put atteindre, il vit la mer, masse d’azur qu’il prit pour une muraille solide, et dont la grandeur le jeta dans l’épouvante. Dans cette ardente recherche pour se délivrer, toujours en proie à la fièvre, toujours altéré, toujours soutenu par une activité dévorante, comme l’oiseau qui s’épuise jusqu’à la mort contre les barreaux de la cage, il usa les forces de sa volonté et les ressorts de son intelligence. Puis à la fin, vaincu, inerte, indifférent, il se coucha sous un arbre et ne songea même plus à cueillir ses fruits pour assouvir la soif qui le dévorait. Il ne se rendit jamais compte du nombre d’heures ou de jours qu’il demeura ainsi sans espoir, comme sans regret et sans désir. Quand, pressé par la faim, faible, mais guéri, et invité par le soleil à rentrer dans l’activité animale, il se mit à marcher le long du lac, il souriait et pleurait sans cause, il murmurait des paroles qui n’avaient plus de sens, il ne se détournait de l’eau que par un instinct de conservation pour ainsi dire mécanique ; il avait perdu la mémoire, il n’avait plus cette notion de l’avenir et du passé qui fait comprendre le présent. Il n’était ni déchu ni avili ; mais il avait rétrogradé moralement de dix années.

Dans cette situation où l’avaient plongé des étonnements, des terreurs et des souffrances physiques et morales au-dessus des forces de l’enfance, il n’était pourtant pas dégradé. L’innocence avait épaissi ses voiles sur son âme sans tache. Il n’avait pas cessé d’être homme, puisqu’il n’avait pas enfreint volontairement les lois d’association de l’humanité. Il était simplement ce que durent devenir les transfuges de la société primitive, lorsque, suivant peut-être les chaînes de montagnes qui sont aujourd’hui les îles de la Sonde, ils s’égarèrent sur les continents déserts de l’Australie, où la rupture et l’immersion des continents intermédiaires les séparèrent, pour des milliers d’années, des hommes de leur race[13].

L’enfant des hommes, réduit à la fonction de vivre, put vivre au désert, grâce à la douceur du climat et à la fertilité du sol où le hasard l’avait jeté. L’absence d’animaux malfaisants fut aussi une condition essentielle, et l’on peut y joindre encore celle d’une première éducation robuste et agreste dans une société née de la veille.

Le ciel et la terre devaient donc grandir en beauté et en force, et son regard sauvage resta doux et fier comme la nature, qu’il reflétait. Il se fit même en lui une nature organique supérieure, à certains égards, à celle qu’une vie d’assistance et de relations lui eût permis d’acquérir. Sa vue devint plus perçante, son ouïe plus fine, ses membres plus agiles, son sommeil plus léger, sa respiration plus longue et son estomac moins exigeant. N’étant plus excité par l’exemple attrayant de la vie en commun, il ne connut plus les plaisirs de l’appétit, les saveurs du goût, les jouissances variées du repos et de l’animation ; la gaîté, la réflexion, la curiosité, s’éteignirent pour faire place à une gravité muette ou à une activité fougueuse. S’il sentait ses jambes le solliciter au mouvement, il bondissait dans les prairies comme le lièvre qu’il pouvait dès lors atteindre à la course ; mais il ne poursuivait pas le lièvre, il ne se souciait d’apprivoiser aucun être ou de posséder aucune chose. Quand son corps, assoupli par l’exercice, réclamait le repos, il se livrait à un repos absolu, sans compter les heures, sans observer la marche du soleil et sans connaître les terreurs de la nuit, ni le ravissement de l’éclat du jour. Il s’était identifié avec la nature extérieure autant qu’il est donné à l’homme de le faire, partageant ses recueillements et ses ivresses, mais ne faisant pas intervenir sa conscience dans l’appréciation de ses charmes brillants ou austères.

Qu’on ne s’imagine pourtant pas un abrutissement quelconque. Il conservait la sensibilité physique qui avertit l’homme, plus que les animaux, des causes de souffrance et de danger à éviter ; il jouissait de la plénitude de la vie plus qu’aucun animal n’eût pu le faire. Son imagination, loin d’être morte, peuplait la solitude de ses jours et de ses nuits d’une suite de rêves qui l’occupaient, sans qu’il songeât à en chercher le sens ni le lien. Il faisait plutôt des efforts pour s’y replonger quand il sentait son cerveau vide. Seulement, nulle lumière ne jaillissait pour lui de cette divagation tranquille, et s’il était heureux ainsi, il ne pouvait pas se dire à lui-même qu’il était heureux.

Que manquait-il donc à ce paisible infortuné ? Un cœur pour ranimer le sien, un esprit pour réveiller sa mémoire, une âme humaine pour lui rendre la notion de la vie humaine. Il n’était pas aimé et il n’aimait pas. Il ne pouvait pas s’élever à l’état d’ange ni descendre à celui de bête, et c’est alors que le Dieu de Moïse eût pu dire, en le voyant fleurir stérile dans le jardin du désert : Il n’est pas bon que l’homme soit seul.


III

Leucippe.


Jusqu’ici, nous avons suivi pas à pas l’existence d’un être primitif dans la limite du possible, et en y cherchant avec soin le probable. Si nous avons vu des yeux de l’optimisme le bonheur relatif dont purent jouir les premières associations humaines, nous n’avons préjugé, ce nous semble, aucun développement trop fantastique de l’état intellectuel et religieux où ces sociétés avaient pu atteindre. Nous avons attribué toute la moralité, toute la pureté et toute la douce félicité dont il leur fut donné de jouir, au sentiment de l’amour restreint au lien de famille. Nous avons dit et nous sommes persuadés que l’amour fut donné à l’homme comme essence de sa vie, et que toutes les fonctions de la volonté, de l’intelligence et du raisonnement eurent en lui, pour base, le premier mobile de l’affection, si puissant déjà chez les animaux, si magnifique dans l’humanité normale.

Nous avons cru ce mobile tellement essentiel, qu’en suivant l’enfant des hommes dans la solitude, il nous est apparu aussitôt épouvanté, désespéré, malade, et, en peu de jours, descendu de tous les échelons que la vie de famille lui avait fait déjà franchir ; enfin, ramené au point de départ de la vie humaine, état de virtualité pure que l’on pourrait comparer, non à celle des animaux, qui ont en eux tout leur développement possible accompli, mais à celle de l’enfant au berceau, qui vit encore dans le chaos des facultés latentes. Je dis le chaos et non le néant. Évenor pouvait être dégagé de l’état de rêve flottant, et initié de nouveau à la vie de relation et de sentiment réfléchi.

Ce n’est pas précisément le hasard qui avait conduit Évenor vers la solitude. Une sorte de fatalité, résultat de son orgueil naissant, l’avait poussé à s’isoler quelques instants. Si la destinée ne l’eût alors saisi et entraîné comme par surprise, il est à croire que, de plus en plus porté à la rêverie mélancolique, il se fût créé lui-même un monde intérieur particulier, peut-être meilleur, peut-être pire que celui du reste des hommes ; mais toutes les légendes veulent que la première faute ait entraîné le premier châtiment, et la raison le veut aussi. Nous ne brisons rien de bien en nous-mêmes, sans que quelque chose de nécessaire à notre vie ne se brise en même temps autour de nous, et les symboles dont l’imagination revêt l’accomplissement de cette loi naturelle ont toujours un fond de réalité frappante. C’est toujours la désobéissance, c’est-à-dire l’oubli d’une loi du cœur.

Légère pourtant dans la forme dut être cette première faute ; et paternel, c’est-à-dire utile, dut être le châtiment.

Évenor avait donc expié son trop grand amour pour lui-même en se trouvant tout à coup condamné à n’avoir plus de société que lui-même, et dès lors, n’aimant plus rien autour de lui, sa propre individualité lui était devenue indifférente et comme inconnue. L’Éden (l’Atlantide, si l’on veut) lui était devenu comme cet endroit mystérieux (les limbes) où l’on dit que les âmes sans baptême errent dans les ténèbres de l’attente, et il ne pouvait rentrer moralement dans ce doux sanctuaire, où son corps se développait à l’insu de son esprit, que par un acte d’amour et de soumission.

Deux ans s’étaient écoulés depuis qu’il possédait le sublime et terrible Éden, ou plutôt depuis qu’il était possédé et terrassé par la solennité du désert. De tous les instincts qui survivent à la perte de la mémoire, celui de la liberté est le plus tenace, le plus invincible. Évenor s’agitait donc sans but défini, mais sans relâche, pour sortir de sa prison. Il s’essayait sans cesse, non à gravir les escarpements à pic du rocher, pas plus que les animaux, il ne se sentait poussé à faire l’impossible, mais à chercher, dans les masses en désordre, un escalier naturel vers les brèches du cirque volcanique. Ses forces avaient doublé, elles augmentaient chaque jour, et, un jour enfin, il parvint à escalader un bloc contre lequel il s’était longtemps épuisé en vain.

Au sommet de cette plate-forme, l’écartement des blocs supérieurs offrait un passage anguleux et comme enfoui à dessein dans ces brisures de couches rocheuses que l’on nomme failles, et qui sont le résultat d’un soulèvement suivi d’un affaissement de l’écorce terrestre. Ce passage ne s’était pas encore comblé de graviers et de détritus de plantes. Il était donc, sinon facile, du moins praticable, et, coupant la roche à angle droit, il aboutissait à un massif d’aloës et de cactus entrelacés que l’enfant ne put traverser. Il s’arrêta donc là à respirer un peu d’air frais qui, après sa marche pénible dans cet espace resserré, lui arrivait enfin à travers les branches.

Un raisonnement sain lui eût fait trouver, dans cette circonstance, un indice certain du succès de sa recherche. Mais, à défaut du raisonnement, l’instinct le retint en ce lieu pendant quelques heures, demandant à l’ouïe et à la respiration ce que l’épaisseur du buisson dérobait au témoignage de la vue.

Le bruit des chutes d’eaux voisines était faible, et le chant des oiseaux se taisant par intervalles, Évenor était comme enchaîné par d’autres voix d’une nature indéfinissable. C’étaient des voix humaines, d’abord confuses et enfin distinctes. Et il y en avait deux qui s’appelaient et se répondaient : l’une était comme celle d’une femme, et pourtant elle avait un timbre particulier qui résonnait à l’oreille du fils des hommes sans résonner dans son âme.

L’autre, plus claire quoique plus faible, était plus vibrante, et chaque fois qu’elle s’élevait dans l’enceinte sonore de la gorge ou de la crevasse voisine, Évenor éprouvait comme une secousse électrique. Il se glissait alors le plus avant possible dans les broussailles pour se rapprocher de cette voix, qui, à chaque vibration, semblait enlever de son âme une pesanteur et un voile. La mémoire se réveillait en lui, pâle et délicieuse d’abord, et puis frappante et cruelle, à mesure qu’il s’efforçait de se soustraire d’un bond à l’engourdissement de ses facultés. Un combat inexprimable se livrait dans son sein entre l’habitude de l’apathie et le besoin de reprendre possession de lui-même. C’est ainsi qu’au milieu d’un lourd sommeil, surpris par quelque événement, nous flottons entre l’accablement et l’émotion, accablés et comme ivres.

Les voix se rapprochaient, et celle de l’enfant, toute féminine et toute naïve, sembla s’envoler vers le ciel en un rire brillant comme un rayon de lumière. La voix humaine, le rire de l’enfance, c’était là une musique qu’Évenor n’avait jamais cessé d’entendre dans ses rêveries, et dont il avait cherché en vain à s’expliquer le charme douloureux, lorsqu’il voulait en vain penser à se souvenir. Leur effet fut magnétique et, tout aussitôt, mille images distinctes se pressèrent dans son âme. Il revit le verger et la cabane où il avait vécu ses premiers ans ; il vit sa mère et ses sœurs, son père et ses frères, et son aïeul et tous ses jeunes compagnons. Il ressaisit en un instant toute son existence jusqu’au moment où elle avait disparu comme un miroir qui se brise. Alors une incommensurable douleur réveilla toutes les fibres de cette âme engourdie, et s’efforçant contre les obstacles qui s’opposaient à son passage, Évenor s’enfonça plus avant dans les buissons en poussant des cris inarticulés qui s’étouffaient dans des sanglots.

D’abord, ils ne furent pas entendus. La voix de l’autre enfant qui semblait très-rapprochée, continuait ses gammes folâtres et couvrait celle d’Évenor ; mais tout à coup les pleurs de l’un couvrirent le rire de l’autre ; les accents de détresse effrayèrent la petite rieuse qui se tut, s’arrêta un instant et s’enfuit. Évenor entendit le sable crier faiblement sous des pieds légers, et le souffle d’une poitrine haletante passer tout près de l’endroit où il était ; et même un frôlement de feuillage l’avertit qu’il n’avait plus qu’un pas à faire pour voir l’objet de son angoisse. D’un effort désespéré, s’arrachant aux épines qui semblaient vouloir le retenir comme une proie, il s’élança dans un espace libre, et ne vit plus rien devant lui que deux êtres humains vers lesquels il se mit à courir en gémissant et en étendant des bras désespérés.

Dans une gorge étroite et verdoyante, à vingt pas du massif épineux franchi par Évenor, une femme étrange était debout, incertaine, inquiète du mouvement d’effroi de la petite fille qui revenait vers elle et qui, en se jetant dans son sein, osa enfin tourner la tête et regarder l’objet de sa terreur. Celle qui semblait être sa mère la reçut avec amour dans ses bras, et s’avança vers Évenor avec un geste de menace ; car Évenor, ensanglanté par les ronces, les cheveux longs et comme hérissés, le corps à peine protégé par quelques haillons de la tunique de peau de chevreau blanc, autrefois préparée avec tant de luxe naïf par sa mère, n’était plus, au premier abord, semblable à lui-même ; on l’eût plutôt pris pour quelque noble animal ressemblant à l’homme, mais incapable de soigner et de préserver son corps et indifférent à la souffrance. Pourtant, lorsque cette femme vit son regard suppliant, son agitation et ses pleurs, elle approcha de lui sans crainte, écarta ses cheveux, regarda son front, et, saisie de compassion, lui dit : « D’où viens-tu, fils des prairies, et que peux-tu demander aux dives du rocher ? Les hommes abandonnent-ils donc leurs enfants, ou les chassent-ils de leurs demeures ? Ou bien es-tu né seul sur le sein nu de la terre, comme on croit que vous pouvez naître ? Réponds-moi donc, si tu peux répondre, si tu as le don de la parole, et si la langue que je te parle a un sens pour ton esprit. »

La dive troglodyte interrogeait vainement le fils des hommes. Il riait au milieu de ses larmes, satisfait d’entendre une voix compatissante et de regarder des traits qui ressemblaient aux traits humains. Mais les paroles étaient inintelligibles pour son esprit : ce n’était pas le langage de sa race.

La dive se retournant alors vers la petite fille qui s’était cachée derrière elle : « Enfant, ne crains rien, lui dit-elle ; celui-ci est ton frère et tu peux lui parler. Essaie de lui demander d’où il vient et ce que nous pouvons faire pour lui. »

Alors, des plis de la robe de la dive, Évenor vit sortir le visage de Leucippe. Leucippe avait sept ans. Elle était petite et mignonne pour son âge ; mais ses membres, souples et charmants, avaient la force de la grâce, car la grâce est une élégance et une solidité de l’organisation. Sa tête fine était inondée de cheveux ondés et brillants, la blancheur de sa peau était un peu dorée par le soleil, et ses yeux, doux et vifs, répandaient comme une lumière divine autour d’elle. Gaie comme un oiseau, souriante comme l’aurore, heureuse, épanouie, elle ne pouvait ressentir la méfiance que comme la surprise d’un instant : mais elle était si émerveillée de voir un enfant de sa race, qu’elle ne pouvait trouver un mot à lui dire et qu’elle le regardait avec une fixité intelligente, moitié charmée, moitié railleuse, que la dive étudiait avec une sorte de crainte. « Pourquoi ne lui parles-tu pas ? reprit cette mère adoptive de la fille des hommes. N’est-il pas semblable à toi, et ne vois-tu pas que ses yeux veulent répondre aux tiens ? »

Leucippe, comme absorbée dans un de ces problèmes dont l’enfance ne sait pas révéler la profondeur, prit doucement la main d’Évenor et regarda le sang dont elle était tachée. La dive, qui suivait ses mouvements d’un œil jaloux, soupira et lui dit : « Cet enfant est seul sur la terre, je le vois bien. Veux-tu l’avoir pour ton frère ? » Leucippe garda encore le silence et resta pensive à regarder Évenor qui bondissait autour d’elle avec une grâce sauvage, ivre de joie de voir un être de son espèce, et imitant les ébats d’un jeune faon qui en invite un autre à la course. Ces transports étranges l’étonnaient sans lui déplaire, mais je ne sais quelle hésitation, peut-être un grand instinct de fierté non raisonnée, l’empêchait d’y répondre, bien qu’elle fût vivement tentée de partager cette joie innocente et folle.

La dive Téleïa la prit alors dans ses bras et lui dit en l’emportant :

« Cet enfant des hommes n’a ni raison ni parole. Laissons-le s’en aller. Tu aimes bien mieux ne plus le voir. »

Et elle marcha vers une grotte qui était sa demeure et celle de Leucippe.

Mais Évenor les suivait en sautant et en riant toujours, et Leucippe le regardait par-dessus l’épaule de la dive.

Quand elles furent à l’entrée de la grotte, la dive n’ayant pu faire rompre le mystérieux silence de Leucippe, lui dit en la posant sur ses pieds :

« Cet être sans raison nous suit toujours, je vais le chasser. »

Et elle menaça Évenor, qui, sans faire attention à elle, cherchait toujours à se rapprocher de Leucippe. Alors Téleïa feignit de vouloir frapper le jeune garçon, qui cessa ses jeux et s’arrêta effrayé et comme désespéré, se coucha par terre et se remit à pleurer.

La dive, regardant Leucippe, vit de grosses larmes tomber sur ses joues rondes et fraîches ; c’étaient les premières de sa vie. Téleïa releva Évenor, et l’emmenant au fond de la grotte où coulait une source, elle le lava, lissa sa chevelure et le revêtit d’un tissu de feuilles de palmiers, ouvrage de ses mains, comme celui dont Leucippe et elle étaient protégées contre l’ardeur du soleil.

Évenor, surpris, cherchait à se rappeler tout ce qu’il avait ressaisi de son passé, rêve incertain qui, tour à tour, l’éclairait et le troublait de ses lueurs fugitives. Il s’abandonnait aux soins maternels de la dive, qui lui retraçaient vaguement ceux dont il avait été l’objet autrefois, et il regardait cette femme grande et pâle dans laquelle il se reprochait de ne pas reconnaître sa mère.

La dive, le ramenant à l’entrée de la grotte, chercha Leucippe qui était sortie sans rien dire et qui revint alors, cachant mal sous le voile de ses longs cheveux une couronne de sauge bleue qu’elle venait de tresser, et qu’après une timide hésitation, elle pria la dive de mettre sur les cheveux de son frère.

— Il est donc ton frère ? dit Téleïa en couronnant Évenor qui respirait le parfum des fleurs avec l’étonnement d’une découverte, toutes les sensations lui revenant à la fois. Leucippe était toujours muette et son furtif sourire était plus sérieux qu’enjoué. La dive, s’asseyant alors, prit Évenor entre ses genoux et lui ajustant sa couronne, l’examina avec un profond recueillement. Peu à peu son sein se gonfla, et des torrents de pleurs coulèrent sur la tête d’Évenor qu’elle couvrait de baisers.

« Dieu bon ! disait-elle dans cette langue étrangère aux oreilles du fils des hommes, c’est lui, c’est mon fils que tu me rends sous cette nouvelle apparence ! Ce ne sont plus ses traits, mais voilà son regard, et je vois bien que son âme est entrée dans ce beau corps pour revenir me consoler, comme l’âme de ma fille est passée dans le beau corps de Leucippe. Viens, Leucippe, et vois : Ne te souviens-tu pas ? Voici ton frère qui est mort le même jour que toi, et qui est revenu du ciel comme toi-même. »

Quoique Leucippe comprît le langage de la dive (elle n’en parlait point d’autre), ses paroles étaient pleines de mystères qu’elle ne saisissait qu’à travers le voile de l’enfance et celui de l’humanité. Sa nature, moins subtile que celle de Téléïa, ne se prêtait qu’à demi à l’initiation qu’elle commençait à recevoir : mais l’amour qu’elle lui portait était si absolu et si croyant, qu’elle interrogeait peu et acceptait sans chercher le doute. Elle répondit naïvement :

« Je tâcherai de me souvenir ; mais, puisque tu le dis, cela est. Faut-il que j’embrasse mon frère ? »

Téleïa mit Leucippe dans les bras d’Évenor, qui, recevant les caresses de ces deux êtres aimants, voulut crier avec ivresse les noms de sœur et de mère ; mais il ne put qu’exhaler une tendre plainte, et, retombant accablé sur lui-même, il se rendit enfin compte de l’oubli qui s’était fait en lui de tout langage.

Leucippe lui parla alors avec de charmantes prévenances, que la dive ne pouvait observer sans un sourire attendri. La petite fille, obéissant à un instinct profond de fierté maternelle, invitait cet autre enfant qui avait le double de son âge, à ne pas la craindre, à prendre confiance en elle, et à compter sur sa protection. Elle ne lui offrait pas l’abri et la nourriture, ne supposant pas qu’un être, quel qu’il fût, pût manquer du nécessaire ici-bas. Élevant plus haut ses idées et ses promesses, par la force naturelle d’une situation qui n’aurait point d’analogue aujourd’hui, elle lui offrait ce qu’elle concevait et ce qu’il y avait réellement alors de précieux sur la terre, l’amour et les caresses de la famille.

Évenor l’écoutait avec admiration. Les douces inflexions de sa voix le charmaient, l’angélique lucidité de son regard lui traduisait les sentiments naïfs qui lui étaient offerts. Il voulait répondre, mais ne savait former que des bégaiements sauvages, et se dépitant de ne pouvoir mieux dire, il sentait une sorte de honte et de douleur au milieu de sa joie.

« Ce fils des hommes, dit Téleïa à Leucippe, qui lui demandait la cause des réponses inintelligibles de son frère, est fâché de ne pouvoir te parler. Je t’ai dit que les hommes, tes frères, avaient une autre manière de s’entendre que celle que je t’ai donnée. Je ne sais pas si je pourrai la donner à celui-ci. Nous essaierons, et s’il s’y prête, bientôt, à nous trois, nous ne ferons plus qu’une âme. »

Dès ce moment, Évenor ne quitta plus Leucippe d’un instant. La dive veillait sur eux, absorbée en eux seuls et semblant ne vivre que de leur vie. Ce qu’elle enseignait à Évenor passait toujours par l’intermédiaire du langage et de la pantomime de Leucippe, et la dive s’étonnait de la promptitude des communications que le geste, le regard et l’inflexion de la voix établissaient entre ces deux enfants des hommes. Téleïa appartenait à une race qui, surtout dans les dernières phases de son existence, avait été plus préoccupée des choses intellectuelles que des relations de la vie pratique ; race d’anachorètes, forcément isolés par l’extinction rapide de leur type, et que l’antiquité confondit avec certaines peuplades sauvages, sous la dénomination de troglodytes, habitants des creux. La tendance de la nouvelle race humaine à s’emparer avidement et ingénieusement du monde réel, dédaigné ou redouté des premiers occupants depuis le nouvel aspect revêtu par la terre, était pour la dive un sujet d’étonnement et de méditation, Nous verrons bientôt combien Téleïa était transformée, eu égard à ceux qui l’avaient précédée dans la vie terrestre ; mais elle était encore loin de pouvoir se plier entièrement à l’esprit d’investigation et d’invention qui porte notre famille humaine à poursuivre le rêve du bonheur en ce monde. Élevée dans une admirable croyance qui, sous diverses formes, s’est répandue comme une céleste lueur sur toutes les religions naissantes de notre antiquité historique, elle pensait avoir retrouvé dans Évenor et Leucippe les âmes des deux enfants qu’elle avait tant pleurés. Mais cette consolation n’était pas sans mélange de douleur. Elle craignait que le rôle de l’humanité nouvelle ne fût une déchéance, et, tourmentée d’un doute secret, elle contemplait ces deux êtres tour à tour avec admiration et pitié, s’effrayant de leur ignorance naturelle à certains égards et jouissant de leur intelligence innée à certains autres.

Éducatrice inspirée de l’enfance de Leucippe, elle lui avait donné déjà des notions d’une sublimité qui faisaient de cet être primitif, comparé aux enfants de nos jours, une sorte d’intermédiaire entre la terre et le ciel. Pourtant Leucippe appartenait corporellement à l’humanité, et, par là, elle ne pouvait s’assimiler à la nature plus contemplative et plus austère de la dive. L’impérieux besoin de la joie, cette faculté sainte qui avait été, chez les dives, une aspiration intérieure vers l’idéal, et qui, chez les hommes, était comme une ivresse de l’âme et du corps suscitée par la possession du réel, avait été une condition d’existence pour Leucippe, et Téleïa avait respecté en elle ce besoin d’animation extérieure qui était l’expression, souvent bruyante et emportée, du ravissement intellectuel. Les chants folâtres, les monologues animés et les rires, sans motif apparent, de Leucippe, avaient donc réveillé, par leurs mystérieuses harmonies, les mornes échos des antres habités par la dive, tandis que les sables arides de la grève étaient sillonnés des folles spirales de sa course légère et fantasque au bord des flots. Peut-être les sons lointains de cette voix enivrée d’innocence avaient-ils vibré quelquefois faiblement dans l’air que, sur le revers de la montagne, respirait le solitaire Évenor. Il ne les avait pas distingués des autres souffles de l’universelle harmonie ; mais peut-être leur avait-il dû les rêves confus par lesquels son imagination avait préservé sa raison d’un complet anéantissement.

Depuis que cette voix parlait de plus près à son oreille, elle pénétrait pleinement dans son cœur. Une fascination non moins régénératrice, celle du regard de la face humaine, lui parlait aussi un langage dont l’âme humaine a besoin. Évenor ne voyait presque pas la dive, bien qu’il fût toujours à ses pieds ou dans ses bras, jouant, riant et essayant de parler avec Leucippe. Il avait besoin d’un effort de sa mémoire et de sa volonté pour se manifester à elle ; et pourtant, il s’habituait, comme Leucippe, à ne plus s’éloigner d’elle, ou à y revenir avec empressement, au moindre appel de sa voix. Un moment devait venir où Téleïa serait ardemment interrogée par son intelligence inquiète, mais il ne pouvait être initié au retour de la vie de sentiment que par la fille des hommes.

Les premiers jours qu’il passa dans la région des grottes habitées par sa nouvelle famille, furent agités de grands efforts pour comprendre ce qu’il voyait. Il s’était habitué à la beauté de l’Éden sans se la définir, et le nouveau séjour qui lui faisait déjà oublier les délices de la vallée voisine, l’impressionnait profondément. Il y était souvent dominé par de secrètes terreurs qu’il ne savait pas s’expliquer à lui-même, et qui le rendaient plus docile à réprimer les effervescences sauvages de son activité. L’austérité de cette nature lui fut intelligible plus tard. Nous devancerons sa lucidité et nous décrirons le désert terrible où, comme une fleur insouciante, Leucippe croissait au seuil des abîmes béants.

Pas plus que l’Éden, ce lieu n’offrait d’issue aux pas humains. C’était un cratère touchant à un autre cratère et dont l’enceinte basaltique s’était soudée à l’enceinte voisine comme deux anneaux d’une chaîne. Si l’on pouvait embrasser de l’œil le plan en relief de certains rivages maritimes, ou de certaines chaînes volcaniques, on se représenterait, par la pensée, l’époque où ces larges coupes creusées dans le roc, les unes qui sont aujourd’hui pleines de végétation, les autres de débris encore intacts, furent comme les pierreries ardentes d’un collier de feu jeté dans un certain ordre fatal sur la face de la terre, ou jaillissant du sein des mers. Ces explosions souterraines portent souvent la date de différents âges, l’incandescence des unes ayant succédé ou survécu de beaucoup à l’épuisement des autres. Quelques-unes, même dans les régions refroidies depuis de longs siècles, conservent encore un foyer de chaleur très-sensible, des sources bouillantes, des étangs bitumineux, des exhalaisons sulfureuses et un sol brûlant que rasent des lueurs sinistres. Ce sont les solfatares, qu’en divers lieux de la terre nos aïeux ont appelées Ténares, et où, à côté de zones d’une éternelle stérilité, s’élèvent des végétations luxuriantes qui semblent braver ces fureurs plus ou moins bien endormies.

C’était sur un de ces foyers mal éteints que la dive avait fixé son autel solitaire. Ignorant le voisinage de l’Éden, dont l’accès facile pouvait échapper à de longues explorations et n’être découvert que par une circonstance fortuite, elle avait préféré aux divers anneaux de la longue chaîne volcanique rivée depuis des siècles autour des débris de sa race infortunée, celui qui lui rappelait ses dernières affections et ses dernières joies. Plus tard elle révéla à Évenor comment ses pères avaient subi l’attrait de circonstances locales qui leur retraçaient l’aspect de la terre au temps d’une occupation plus générale et plus heureuse, et aussi comment le même ébranlement souterrain qui avait fermé pour lui le chemin de l’Éden vers sa terre natale avait détruit le passage de la solfatare aux autres vallées, le long de la plage maritime maintenant envahie par les flots.

C’était surtout le voisinage et l’aspect découvert de ces flots immenses brisant avec fureur contre des masses de rochers jetées çà et là comme des ruines gigantesques, qui frappaient Évenor d’une muette stupeur. Des collines de l’Éden, il avait aperçu la mer, mais séparée de la vallée par un vaste massif de rochers qui protégeait sa pensée et qui éloignait de sa vue et de son audition le mouvement et le bruit du formidable élément. Dans les jours d’orage, il avait confondu sa voix avec celle du tonnerre ; dans les jours paisibles, son murmure s’était perdu avec celui des cascades de la montagne. Vue et entendue de près, la mer lui semblait brutale et menaçante, et ce ne fut qu’au bout de quelques jours qu’il s’habitua à suivre Leucippe sans terreur jusqu’au bord des premières ondes, où la rieuse fille aimait à tremper ses petits pieds dans l’écume jaillissante et à ramasser les coquillages étincelants abandonnés par la vague.

La solfatare, plus inclinée vers la mer et plus rapprochée de la grève que l’Éden, n’offrait pas la même forme dans toute son enceinte ; c’était un hémicycle plutôt qu’un cirque. Le fond de l’excavation centrale n’était pas un beau lac bordé de fleurs, mais un gouffre où bouillonnaient d’invisibles eaux chaudes et d’où s’exhalait une chaleur suffocante. La dive seule approchait de ce lieu redoutable, dont de grandes masses de roches ponceuses, d’une forme bizarre, masquaient les abords effrayants. Elle en éloignait les enfants et se tenait habituellement avec eux au flanc de la montagne, que couvrait une épaisse forêt de pins énormes et de chênes séculaires. Là, dans une gorge étroite et ombragée où régnait une chaleur uniforme, elle avait gardé pour retraite une caverne où le travail des dives avait laissé ses traces à côté de celui de la nature. Les voûtes, creusées dans la roche friable, étaient revêtues de peaux d’animaux et de palmes séchées assujéties avec une solidité barbare, qui ne rappelait en rien l’élégante et fragile commodité des cabanes où Évenor avait passé son enfance. Plus durables et plus austères étaient les établissements dans le rocher. On y sentait l’amour du recueillement plus que celui du bien-être, et l’absence de ce besoin inné dans l’homme, de changer ses habitudes et de recommencer son ouvrage pour l’embellir autant que pour l’améliorer. Évenor voyait, dans cette grotte, la dépouille superbe d’animaux inconnus, des vases de métal, des armes et des outils dont il ignorait l’usage, des vêtements, des bandelettes, et, sur tous ces objets, des caractères hiéroglyphiques qu’il prenait pour des ornements, et qu’il se croyait capable d’imiter sans les comprendre. Il s’étonnait de voir Leucippe lire, avec l’aide de la dive, quelques-uns des caractères, et longtemps il crut qu’elle parlait à ces objets inanimés, et qu’elle attendait d’eux une réponse qu’il s’efforçait en vain d’entendre.

Cette étrange demeure était vaste et se composait de plusieurs salles communiquant par des galeries. Le soir, la dive allumait une torche de résine qu’elle avait recueillie elle-même aux pins de la forêt, et qu’elle laissait brûler toute la nuit à l’entrée principale des grottes. Avant de s’endormir sur sa natte, Évenor la voyait aller et venir mystérieusement à la lueur bleuâtre de ce flambeau, comme une ombre inquiète. Quelquefois, elle semblait irritée, menaçante, et alors elle sortait brusquement. Quand il s’éveillait, il la voyait revenir plus pâle que de coutume, l’œil éteint et la démarche brisée. Il commençait à s’interroger sur toutes choses et à connaître la peur ou la méfiance ; mais, dès que Leucippe ouvrait ses beaux yeux à l’aube nouvelle, son sourire éclairait, comme un rayon matinal, la sombre grotte, la sombre forêt et jusqu’au sombre visage de la dive, attendrie et comme vaincue. Évenor se sentait rassuré, et il lui tardait de savoir parler pour interroger Leucippe sur toutes ces choses mystérieuses de sa nouvelle existence.


IV

Le Verbe.


Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice de celui qu’elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les détours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu’elle connaissait comme un enfant de nos jours connaît les allées d’un bosquet et les terrasses d’un jardin. À chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le nom comme elle le disait elle-même ; mais cette langue des dives, plus étendue et plus abstraite que celle des hommes, n’en avait ni la précision, ni le réalisme. Évenor avait beaucoup de peine à en retenir les définitions souvent très-complexes, et lui qui avait été l’inventeur ou le redresseur ingénieux et logique d’une partie du langage de sa tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les objets et les actions qui s’y rapportent directement. Il arrivait ainsi à retrouver la plupart des mots et des constructions qu’il avait appris ou créés, et qu’il croyait créer et découvrir à l’instant même. « Sur notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l’homme est souvent obligé de recommencer l’œuvre de son avancement. Souvent il croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir. »

Il arriva que Leucippe, dont l’intelligence continuellement exercée par les enseignements de la dive, n’avait pas éprouvé, comme celle d’Évenor, une lacune et comme une fuite momentanée de sa source abondante, apprit plus vite la langue d’Évenor que celui-ci n’apprit la sienne. L’esprit de la petite fille était plus docile, plus prompt à s’assimiler les notions acquises, plus pénétrant et plus souple. Celui du jeune garçon était plus rebelle à l’action d’autrui, mais plus puissant à se dégager lui-même, plus fort de sa propre force, plus créateur, en un mot. L’initiative était sa vie, et quand une idée s’emparait de ces deux enfants, Évenor en était le foyer, Leucippe en était le rayonnement. Par le fait du long isolement et de l’espèce d’égarement que le jeune garçon avait subis, comme par le fait de l’initiation que la petite fille avait déjà reçue, leurs âmes avaient le même âge, et Évenor ne se disait pas que Leucippe était un enfant et lui un adolescent. Éclairée d’une lumière religieuse, elle lui était supérieure dans un certain ordre d’idées qu’il ne pouvait aborder encore ; mais, ignorante de la vie de relations et de progrès, si elle était plus propre à cultiver l’idéal poétique, elle devait bientôt trouver en lui une aptitude plus prononcée à la sagesse et à la science sociale.

Il arriva donc qu’en se jouant, Évenor et Leucippe retrouvèrent une langue qui leur était commune et que la dive n’entendait pas. Un jour, elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front soucieux trahit une jalousie et une inquiétude maternelles. Mais elle se recueillit et dit à Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse :

— Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t’a envoyé un frère, et il lui a donné une parole que tu as reçue. Je ne pouvais te donner que la mienne, et Dieu n’a pas voulu qu’elle pût te suffire. Ce que Dieu veut, je dois le vouloir.

Ce mot mystérieux de la Divinité, que la dive prononçait sans cesse, trop souvent peut-être pour des oreilles humaines, et dont elle faisait intervenir l’idée dans tous les événements de sa vie avec une certaine tendance au fatalisme, frappait l’attention d’Évenor. La soumission passive que Leucippe montrait devant cette parole lui en faisait pressentir la portée. Il devinait aisément tout ce que se disaient la mère et la fille dans leurs communes et légères préoccupations du monde réel ; mais lorsqu’elles semblaient s’occuper d’un être invisible, et que la dive, montrant les astres à Leucippe, paraissait lui révéler des merveilles qu’Évenor n’apercevait point, il regardait autour de lui avec crainte, comme s’il eût attendu quelque prodige.

Ce secret dont il semblait exclu vint à le tourmenter étrangement. Il se sentait comme humilié, comme jaloux de la dive, qui détournait quelquefois de lui, pendant quelques instants, l’attention et la sollicitude de Leucippe. Il se disait que la faute en était au peu d’efforts qu’il faisait pour apprendre leur langage, et il résolut de l’apprendre, dût-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il sut donc comprendre Téleïa et lui répondre ; mais son vocabulaire était encore borné à l’échange des idées les plus élémentaires, et lorsqu’il voulait exprimer autre chose que des faits immédiats, et désigner d’autres objets que les objets palpables, il était aussi inhabile dans une langue que dans l’autre. Son esprit et son cœur étaient plus avancés qu’il ne pouvait l’exprimer, et il se livrait à de naïfs dépits quand on ne devinait pas son émotion ou sa pensée.

Un soir, il se sentit si accablé de son impuissance, qu’il s’en alla seul dans l’Éden. Il avait déjà presque oublié que ce lieu d’abondance et de délices existait si près de l’austère et grandiose séjour de la dive. La vision de son royaume à lui, les charmes de son désert lui revinrent tout à coup à l’esprit, avec le souvenir des pleurs qu’il y avait versés et des vagues extases qui l’avaient calmé. Leucippe dormait dans la grotte auprès de la dive, et la lune montait dans les cieux, claire et sereine.

Ranimé à la vue de son paradis, Évenor se mit à chercher l’inconnu en lui-même. Que lui manquait-il donc, qu’il était quelquefois triste, confus et comme seul entre Téleïa et Leucippe ? Il savait, comme elles, le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu’elles pouvaient échanger des témoignages d’affection plus élevés et plus pénétrants que les baisers et les étreintes de l’amour filial et maternel. Elles savaient se dire leur mutuelle tendresse ; et lui, il n’avait que les caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe apprivoisait en savaient donc autant que lui. S’ils avaient un autre langage d’amour, elle ne l’entendait pas, et ce n’était qu’avec la dive qu’elle trouvait, dans la parole, une effusion complète et toujours nouvelle.

Il s’avisa donc de ceci : que les sentiments ont leur expression parlée comme les actions, et que le verbe peut caractériser des élans de l’âme et de l’esprit, aussi bien que des besoins et des curiosités de l’instinct. Il sentit, sans se le définir, comme nous le faisons à sa place, que le véritable verbe qui fait l’homme est là tout entier, et que l’âme a une voix qui peut et doit passer par les lèvres. Il s’épuisa à chercher dans son cerveau le mot suprême qui devait résumer son affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Téléïa, et, fatigué de ne trouver que des définitions correspondantes à celles-ci : « Je te vois, je t’entends, je te suis, je t’appelle, » il s’endormit sous un arbre, et continua de chercher dans le rêve ce que la veille ne lui avait pas donné.

C’est alors qu’il entendit une voix lui parler. C’était la voix même de Dieu qui résonnait dans son âme et qui tantôt semblait planer comme un chant sur sa tête, tantôt vibrer dans sa poitrine comme un souffle vivant. Et cette harmonie sacrée murmurait un seul mot, toujours le même, un mot nourrissant comme le miel et rafraîchissant comme la brise, chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la formule de l’être.

Quand Évenor s’éveilla, ce mot remplissait pour lui le ciel, et la terre, et lui-même. Il était ivre de joie : la beauté des choses lui parlait, et il la comprenait enfin en même temps qu’il la voyait. Il saisissait le sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive, envoyait aux étoiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.

Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil levant glissait comme furtivement sous le seuil ombragé. Pour la première fois, ce seuil festonné de lierre et les parois blanches et brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacré devant lequel il s’inclina en frissonnant de joie. Leucippe, surprise de le voir déjà levé, accourait à sa rencontre, gaie comme à l’ordinaire ; mais elle s’arrêta, saisie de l’émotion qu’exprimait la physionomie d’Évenor, et, sentant que quelque chose de nouveau se passait en lui, elle l’interrogea. Évenor l’entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rosée et la mer lointaine ; les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore penchées sur leur tige dans l’attitude d’un mystérieux sommeil ; et les cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit : J’aime !

Leucippe trouva cette parole si naturelle qu’elle n’y répondit que par un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Évenor, en lui disant : « Il a dit le mot qu’il ne pouvait pas comprendre, il a dit : J’aime. »

— Ô fils des hommes ! s’écria la dive après avoir fait répéter à Évenor ce mot qu’il prononçait pour la première fois de sa vie, tu as enfin trouvé la formule de ton adoption complète et de ton hyménée avec Leucippe. C’est là le mot profond, qui ne s’enseigne point et que Dieu seul peut révéler. Ô Dieu créateur ! tu es le père de cette race, je le vois bien, et tu as mis sur les lèvres de cet enfant le sceau de ton alliance. Voici la parole qui n’a point de sens pour quiconque n’est pas inspiré du ciel. La matière aspire, désire ou veut. Il n’y a que l’esprit qui bénisse et qui aime. Ce mot, qui ne répond qu’à des besoins supérieurs de l’être, est donc la clef de la vie supérieure. Ah ! cette race doit vivre et vivra. L’essence divine est en elle, et celle qui a revêtu la substance de cet enfant est de même nature que celle de Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits, plus ou moins subtils, que sa liberté soit plus ou moins complète, tu n’en as pas moins mis ton amour infini dans cette créature, et elle n’en est pas moins au premier rang sur l’échelle des êtres.


Le Verbe.
(Suite.)


Évenor et Leucippe ne comprirent que vaguement la bénédiction que la dive exaltée adressait au principe des choses, âme du monde. Mais la bénédiction particulière que ses caresses consacraient sur la tête d’Évenor répandit dans leurs âmes une joie instinctive. La formule d’hyménée que Téleïa prononçait sur eux ne leur fut qu’à demi intelligible. Ils y virent celle d’une égalité complète dans l’amour qu’ils inspiraient à la dive, et qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre.

À partir de ce jour, la langue d’Évenor fut comme déliée d’un empêchement fatal, et il fut rapidement initié à toutes les formes du langage dans l’ordre des idées aussi bien que dans celui des faits. Il retrouva en même temps, car toutes les forces de l’esprit se tiennent, le souvenir complet de la langue qu’il avait parlée dans sa famille, et il voulut l’enseigner à la dive ; mais elle s’y refusa. — Non, lui dit-elle, je ne dois pas converser avec les hommes. Il ne m’est pas donné de les instruire directement. Dieu m’a envoyé en vous deux des intermédiaires qui garderont l’idée que j’ai à leur transmettre, et ma mission n’est pas de changer, mais de modifier votre nature. Si je vous parlais la langue des hommes, vous négligeriez celle de Dieu. Conservez donc entre vous cette manifestation qui vous servira un jour avec vos semblables ; mais servez-vous de moi, pendant que vous m’avez avec vous, pour vous pénétrer d’une manifestation plus élevée qui ne s’adresse qu’à l’esprit.

Des mois et des années s’écoulèrent, et le désert vit grandir Évenor et Leucippe en force, en beauté, en intelligence, en amour et en science. Chaque jour la dive leur enseignait la grandeur et la sagesse divines. La première fois qu’elle communiqua cette notion à Évenor, elle fut ravie de la lui voir admettre sans surprise et sans résistance.

J’aurais cru, lui dit-elle, que, moins jeune et moins modifiable que Leucippe, tu me demanderais la preuve matérielle de ma révélation.

— Non, dit Évenor, je ne te la demande pas, parce que si tu me demandais pourquoi j’aime Leucippe, je ne pourrais te rien répondre, sinon que j’aime parce qu’elle est. À présent, tu me dis que Dieu est parce que j’aime : — je te comprends assez pour te croire.

Et quand la dive instruisait Évenor et Leucippe, elle leur disait : « Dieu est ce que vous ne pouvez pas aimer par l’instinct. Il faut toute l’étendue de vos aspirations, toute la force de vos esprits, toutes les facultés supérieures qui sont en vous dans vos plus doux moments de joie et de tendresse, pour vous pénétrer de sa présence et de son amour. Vos sens ne peuvent l’embrasser, votre mémoire ni votre imagination ne peuvent se le représenter, car il n’a pas une forme déterminée que vos organes puissent saisir. Sa forme, c’est l’univers infini, et vous ne vous représenterez jamais l’univers infini que par une puissance de l’âme dont l’organe particulier est distinct des autres organes humains. Cet organe est celui d’une vision intérieure qui rend l’être plus pur et plus fort, et qui l’élève, dès cette vie, dans l’ascension toujours plus large et plus rapide vers les cimes de l’immortalité.

Évenor méditait les leçons de la dive, et quand les mots dont elle se servait dépassaient sa portée, il se les traduisait à lui-même dans la forme qu’il lui était donné de concevoir. Quelquefois Leucippe faisait des questions ingénues :

Si toutes choses sont des présents de Dieu, disait-elle, le soleil et les étoiles sont Dieu là-haut, et toi, ma mère, tu es Dieu ici, ainsi que mon frère et moi.

— Toutes choses sont divines, répondait la dive ; mais Dieu n’étant contenu et limité dans aucune, aucune n’est Dieu. Le soleil est un des innombrables sanctuaires de sa munificence, et nos âmes aussi sont des sanctuaires que son amour habite. Lui seul est tout ce qui est. Il est celui qui donne et qui ne se montre à nos sens que par ses dons. La beauté de ces dons nous révèle la beauté de son amour. Mais après qu’il t’a donné la vue des cieux et les délices de la terre, il t’a bénie plus tendrement encore en te donnant la pensée qui est l’œil de ton âme pour voir tous les astres et toutes les fleurs du monde divin de l’infini. Entre ce monde de l’esprit et celui des sens, il y a un lien qui les unit et les révèle l’un à l’autre. Ce lien, c’est la puissance d’aimer. Quel autre te l’aurait donné, sinon celui qui est l’amour même ?

— Et si j’aime beaucoup, disait Leucippe, Dieu m’aimera-t-il encore mieux qu’il n’aime mon frère ?

— Désires-tu donc qu’il l’aime moins que toi ? reprenait la dive.

— Non ! s’écriait l’enfant effrayée ; il faudrait plutôt qu’il l’aimât davantage.

— Tu vois bien, disait alors Téléïa, que l’on ne doit pas être jaloux de Dieu, et ne pas s’embarrasser du plus ou moins de bonheur qu’il nous accorde. L’amour doit être désintéressé, et se trouver assez heureux de venir de lui et de pouvoir y retourner.

Et quelquefois, en parlant ainsi, Téleïa laissait tomber, à son insu, des larmes sur les beaux cheveux de Leucippe. La dive infortunée songeait à ses douleurs et bénissait encore Dieu dans le déchirement de ses entrailles.

Évenor, en la voyant pleurer, éprouvait aussi une douleur profonde sur laquelle il n’osait pas d’abord l’interroger. Il pensait à sa mère, et se la représentait pleurant son absence comme Téleïa pleurait la mort de ses enfants. Il avait demandé, aussitôt qu’il avait su parler, s’il pouvait sortir du Ténare, et Leucippe lui avait dit en riant :

— Non, puisque la terre a tremblé et qu’elle s’est noyée sous la mer. Mais qu’est-ce que cela fait, puisqu’il y a ici beaucoup de terre pour marcher, beaucoup de coquillages sur le sable et de graines dans la forêt pour notre nourriture, ainsi que beaucoup d’animaux et d’oiseaux pour nous tenir compagnie ?

Leucippe croyait être fille de Téleïa, et la différence que celle-ci établissait parfois dans ses paroles entre les dives et les hommes, ne présentait aucun sens à son esprit. Quand Évenor se hasardait à lui demander où était sa mère à elle, elle le regardait avec de grands yeux étonnés et, lui montrant la dive, elle répondait :

— Est-ce que tu ne la vois pas ?

— Et cependant, disait Évenor timidement, elle n’est pas comme nous. Elle est très-grande, très-pâle, et toujours triste ou sérieuse. Quand elle sourit, elle pleure en même temps, et quand elle pleure, elle sourit encore. Elle ne regarde pas comme nous, elle ne dort pas comme nous. Elle a froid quand nous avons chaud et chaud quand nous avons froid. Elle va sur la solfatare, et là où nos pieds brûleraient, elle marche tranquillement. Elle nous défend d’approcher des rochers où gronde l’eau fumante, et elle y descend et y reste quelquefois longtemps comme si elle s’y trouvait bien. Elle nous suit au bord de la mer et partout où il nous plaît d’aller, mais quelquefois on dirait qu’elle ne peut plus respirer, et que ce qui nous réjouit la fait souffrir, transir ou brûler.

Leucippe, qui n’avait encore rien remarqué de tout cela, s’inquiétait alors et devenait triste, et suivant les mouvements de la dive, elle s’arrêtait quelquefois au milieu de ses joies expansives et de l’emportement de son activité, pour lui demander ce qu’elle avait. Dans ces moments-là, les belles couleurs de Leucippe s’effaçaient tout à coup sans qu’elle pût s’expliquer à elle-même pourquoi elle avait peur et chagrin en même temps, car la dive ne lui avait encore parlé de la maladie et de la mort que comme de maux qui avaient affligé la terre autrefois, et dont elle ni Évenor n’avaient pas à se préoccuper.

En voyant pâlir Leucippe, Évenor se reprochait de l’avoir alarmée, et Téleïa s’empressait de la rassurer en lui disant qu’elle n’avait que sujet de remercier Dieu de toutes choses.

Mais Évenor, ayant vécu parmi les hommes, avait plus que Leucippe la notion de la vieillesse et de la mort. Il avait peu vu la souffrance, mais il se rappelait avoir éprouvé les frissons de la fièvre et l’accablement de la maladie. Il se retraçait la caducité de son aïeul, sa démarche traînante et son pas incertain. Quelquefois la dive lui paraissait arrivée à la décrépitude, et il lui demandait timidement, quand Leucippe ne pouvait pas l’entendre, si elle était vieille. Mais Téleïa n’avait bien souvent, sur les choses de fait, que des réponses obscures, ambiguës comme des oracles.

— Quand même je compterais des siècles, disait-elle, je serais encore bien jeune sur la terre.

Et il y avait des moments d’enthousiasme et de prière où elle semblait si forte, si belle et si vivante, qu’Évenor prenait d’elle une idée plus haute que celle qu’il avait gardée de son aïeul, de sa propre mère et de toute sa race. Il en exceptait pourtant Leucippe qu’il eût crue volontiers immortelle, et lui-même qu’il sentait libre et fier jusque dans son respect et sa soumission pour la dive.

À mesure qu’il avait su parler avec cette dernière, il lui avait raconté ce qu’il comprenait de sa propre histoire. Téleïa avait exigé qu’il lui fit ce récit pendant le sommeil de Leucippe. Elle n’avait pu lui expliquer par l’induction le côté mystérieux de son entrée dans l’Éden ; et comme elle n’était pas une intelligence parfaite ; comme, à côté de ses notions élevées sur l’œuvre divine et le rôle de la Providence, elle avait, dans l’âme, des défaillances de lumière, elle s’imagina que Dieu avait transporté Évenor, durant son sommeil, dans le lieu où il devait oublier sa première existence avant d’être initié à la science des dives et de devenir digne de Leucippe. Déjà, nous l’avons dit, elle tenait aux ténèbres de la terre par un penchant prononcé au fatalisme.

Elle n’osa pourtant faire partager cette pensée à Évenor, craignant peut-être de l’effrayer par la possession qu’elle voulait prendre de lui pendant un temps donné. Aussi quand il lui manifesta le désir de revoir sa mère :

— Cruel enfant, lui disait-elle, veux-tu donc faire mourir Leucippe ? Ne vois-tu pas que si elle a pu vivre de ma vie jusqu’au moment où tu es venu lui donner la tienne, elle ne pourrait plus maintenant se passer du souffle divin qui t’a été confié pour elle ?

Et comme Évenor lui disait :

— Je ne crois pas pouvoir sortir de l’Éden ; je l’ai essayé en vain, et tu m’as juré que je ne pouvais pas davantage sortir du Ténare. Cependant ne dois-je pas essayer encore de trouver un chemin, même quand je devrais risquer ma vie ?

— Elle répondait :

— Viens donc dire adieu à Leucippe ; car si tu perds la vie en voulant gravir ces terribles montagnes, elle mourra en même temps que toi, et si tu parviens à revoir tes parents, ils ne te laisseront pas revenir, et Leucippe mourra de langueur avant qu’il soit un an.

Évenor était frappé d’épouvante à l’idée de faire mourir Leucippe, et il vit bientôt que Téleïa lui disait la vérité, car, lorsqu’il la quittait pendant quelques heures pour chercher, sans le lui avouer, une issue dans la montagne, ou pour aller lui cueillir dans l’Éden certaines fleurs ou certains fruits que ne produisait point la solfatare, il la retrouvait morne, pâlie et languissamment couchée sur la mousse comme une fleur qui attend la pluie.

Un jour pourtant, il eut le courage de lui dire que s’il pouvait retrouver le chemin de la terre des hommes, il irait revoir cette terre pour revenir aussitôt. Leucippe fut étonnée. Elle savait l’existence des hommes et de la terre habitée par eux ; mais elle croyait encore son frère né du rocher, comme disait la dive dans ses obscurs symboles.

— Que veux-tu donc voir de plus beau sur l’autre terre, lui dit-elle, que ce que nous avons sur la nôtre ? Et comment vivras-tu un seul jour chez les hommes, puisque c’est ici que tu aimes ? Et tu vois comme la terre frissonne quelquefois, comme elle renverse ses rochers et perd ses rivages ! Si tu t’en vas et que tu ne trouves plus de chemin pour revenir !…

Leucippe, dont les idées étaient spontanées et d’autant plus vives qu’elle n’était sujette à aucune prévision, ne put exprimer celle qui s’offrait à elle. Elle pâlit et tomba dans les bras d’Évenor. Stupéfait de ce qu’il prit pour un sommeil subit, il voulut en vain l’éveiller. Puis il lui sembla qu’elle était morte. Ses cris appelèrent la dive, qui la ranima par ses soins ; mais Évenor ne reparla plus de revoir sa terre natale et résolut d’oublier sa mère.

Il n’osa même plus aller dans l’Éden. Leucippe l’avait suivi quelquefois jusqu’à l’entrée de ce sanctuaire dont la vue la jetait dans de grands transports de joie. Mais, quoique son frère eût arraché le buisson d’aloès et rendu le chemin facile dans la fente du rocher, elle ne pouvait descendre, et elle eût pu encore moins remonter, l’escarpement qui terminait ce passage du côté de l’Éden. Il n’était pas sans danger pour Évenor, et la peine qu’il avait à l’escalader pour revenir vers elle ramenait la pâleur sur les lèvres de Leucippe et la fixité de la mort dans ses yeux éteints.

Les deux adolescents étaient entrés dans la jeunesse. La dive, qui, durant les premières années, les avait laissés souvent seuls ensemble, ne les quittait plus depuis le jour où elle avait vu Évenor parler bas à Leucippe, pour lui dire son amour. Il le lui avait dit cependant avec la même candeur que le jour où il avait prononcé ce mot pour la première fois, et, bien qu’elle se fût refusée à apprendre la langue des hommes, qu’ils parlaient entre eux, la dive, à force de les entendre, en savait assez pour qu’ils n’eussent point de secrets pour elle. Mais un instinct mystérieux commençait à agir chez l’adolescent à son insu.

Il avait besoin de dire plus souvent à Leucippe, j’aime, et en le lui disant bas, il s’imaginait le mieux dire. Leucippe, plus enfant que lui, le disait tout haut, et Téleïa veillait à ce que le trouble qui commençait à s’emparer d’Évenor ne se communiquât point à sa compagne avant qu’elle pût le ressentir complet et divin.

Un jour, elle vit Leucippe rougir et détourner ses regards des siens, en écoutant ce mot qui l’avait toujours fait franchement rayonner et sourire. Elle jugea qu’il était temps d’instruire ses enfants dans la religion de l’hyménée, et, s’asseyant entre eux au bord de la mer harmonieuse et tranquille, elle prit leurs mains dans les siennes et leur parla ainsi :


V

Les Dives.


Le moment est venu, ô Leucippe, où tu dois savoir que je ne suis pas la mère qui t’a portée dans ses flancs, et cependant, ne t’afflige pas, enfant de mon âme : tu es la fille que Dieu m’a donnée pour me réconcilier avec la loi de la mort, comme Évenor est le frère et l’époux que Dieu te donne pour connaître et chérir la loi de la vie.

L’heure est venue, enfants des hommes, où vous devez aussi me connaître et savoir tout ce que je puis vous enseigner du monde auquel vous appartenez ainsi que moi. Évenor, l’aïeul dont tu m’as si souvent raconté les naïfs entretiens touchant l’origine des choses humaines, ne savait rien des choses de Dieu. Il eut cependant raison de te dire que, de toutes parts, l’eau entoure la terre des hommes, car les plus grandes terres de ce monde ne sont que de vastes îles.

Eh bien ! il n’en a pas été ainsi de tout temps. Jadis, ce monde fut une mer de flammes, et cette froide mer que tu vois, tomba du ciel pour l’éteindre. Je t’ai raconté comment, sur les rochers qui s’en dégagèrent peu à peu, les limons, les cendres, les poussières, les ruines, devinrent les champs féconds où germa la semence de la vie.

Je t’ai dit les grandes convulsions du feu primitif refoulé sous les pierres et les métaux sortis de son sein ; luttes mémorables que virent les anges et qui furent racontées aux dives.

Je t’ai montré ici, dans cet espace resserré que nous habitons, les traces du feu créateur et destructeur tour à tour, et, t’expliquant ces formes étranges de la montagne qui confondaient ton esprit et que tu aurais volontiers prises pour le travail de mes ancêtres, je t’ai fait suivre de l’œil les effets d’une cause naturelle. Tu as lu avec moi dans le livre de la création, et je t’ai enseigné, en même temps, à interpréter, à inventer et à tracer ces caractères que nos faibles mains peuvent laisser sur le roc et sur le métal, pour éterniser parmi les races futures le souvenir de notre existence, lié à celui des événements de la nature, dont elle a été le témoin.

Tu peux donc, en regardant non-seulement ces caractères, mais ceux plus grands, plus durables et plus expressifs dont la terre est sillonnée sous tes pieds, te faire une idée de l’ensemble de ce monde, peut-être si petit dans l’univers, mais, à coup sûr, immense en comparaison du point que peuvent embrasser tes regards.

Ce que je ne vous ai pas encore raconté, ô mes enfants, c’est l’histoire de la vie, passant du morne repos ou de la furieuse insensibilité de la matière au sein du chaos, à l’activité sereine ou à la sensibilité docile de l’esprit dans la création accomplie. Vous savez les lois qui régissent la vie dans notre monde actuel autant que je les sais moi-même ; mais vous ne les savez pas quant au monde qui n’est plus. Sachez donc aussi le passé comme je le sais moi-même.

Ma race ne croyait point être la première qui eût possédé le séjour terrestre ; mais il ne m’appartient pas de vous parler de mystères que j’ignore. Vous devez apprendre seulement l’histoire de la grande famille céleste à laquelle j’appartiens, et dont l’énergie s’est épuisée avec celle du milieu qui l’avait engendrée. Pendant longtemps, les hommes nés d’hier garderont le pâle souvenir de cette race antérieure, dont le nom se perdra bientôt dans la confusion des origines, et dont on cherchera vainement la trace effacée de la surface de la terre. Un nom prévaudra peut-être généralement dans la diversité des langues, pour exprimer plus ou moins bien que nous fûmes les premiers maîtres de cette terre, où le seul pouvoir durable devrait s’appeler vicissitude.

Je vous ai dit que ce monde-ci n’avait pas toujours été éclairé et réchauffé par le feu des astres supérieurs. Quand il était de beaucoup de siècles plus jeune, il tirait de lui-même sa chaleur et sa lumière. Ce ne fut pas en un jour que les amas de nuées produites par le feu primitif s’épanchèrent en eaux ruisselantes. Ce ne fut pas non plus en un jour qu’elles se retirèrent d’une partie de sa surface. Nul de nous ne vit ce déluge dont les déluges subséquents et partiels n’ont pu nous donner qu’une faible idée. Ceux que vous verrez peut-être n’en approcheront point, ou bien la race humaine y disparaîtra tout entière.

Il y eut donc ici-bas un âge, c’est-à-dire une incommensurable phase de temps, pendant lequel la terre jouissait d’un équilibre relatif qui n’est pas le vôtre, mais celui où d’autres êtres pouvaient et devaient être appelés à la vie. Ils le furent, et ils obéirent à ses lois, tant que leurs conditions d’existence furent maintenues. Les autres créations que vous voyez briller dans l’éther ont dû précéder l’existence de celle-ci. Du moins, c’était la croyance de nos derniers sages, que les astres sont des mondes et que l’amour universel ne pouvant rester oisif, c’est-à-dire exister sans être uni à la substance, l’ensemble des mondes ne pouvait pas avoir eu de commencement. Mais, que le soleil fût créé ou non quand nous fûmes appelés sur la terre, qu’il fût un globe ardent ou un monde semblable à celui-ci, nos premiers pères, enveloppés dans des nuages d’où l’atmosphère translucide ne s’était pas encore dégagée, ne connurent point cet astre ni les autres, et ne marchèrent qu’à la clarté phosphorescente qui rayonnait de la surface même de la terre.

Longtemps donc avant que ce cruel et splendide soleil vînt à percer les vapeurs qui nous enveloppaient et qui continuaient à s’exhaler du sol humide et suant, nous naquîmes sous le dôme impénétrable d’une forêt de palmiers, de chênes et de pins de différentes espèces, dont ceux que vous trouvez si grands dans votre Éden ne sont que l’image affaiblie. De même que les animaux que nous connaissons aujourd’hui sont moindres que ceux dont ma race se vit jadis entourée, votre taille n’atteint point la stature de mes ancêtres. La durée de votre vie est moindre aussi, et deviendra moindre encore, de même que la mienne est limitée à un temps plus court que ne le fut celle des dives qui ont vécu longtemps avant moi. La terre était plus grande jadis, parce qu’elle était plus dilatée. Les plantes et les êtres qu’elle produisait étaient proportionnés à la force d’expansion de sa vie. Tout se modifia et se réduisit, le monde et ses productions, durant les myriades d’années que nous avons dû y passer ; car nous avons toujours ignoré l’heure de notre apparition ici-bas, comme vous ignorerez probablement vous-mêmes l’heure de la vôtre, dans la suite des âges, comme vous l’ignorez peut-être déjà, depuis si peu de jours que vous vous sentez vivre.

Notre origine nous fut donc toujours voilée ; mais un solennel pressentiment nous fit envisager notre fin prochaine, alors que nous sentîmes la terre se refroidir brusquement sous nos pieds. Jusque-là, bien que sa chaleur intérieure diminuât sensiblement, nous existions sans trop d’efforts. Les sources qui jaillissaient de toutes parts étaient encore brûlantes et répandaient une douce vapeur qui, mêlée aux exhalaisons des solfatares et des lacs marécageux, contenait le rayonnement et la diffusion de la chaleur terrestre dans l’espace. Nos épaisses forêts nous dérobaient la vue des froides étoiles, et bien que le soleil commençât à répandre, sur nos brumes éclaircies, l’éclat d’un voile d’or verdâtre, nous ne comptions pas sur lui pour suffire à notre existence. Il était pour nous une pure magnificence de la création. Nos fruits tièdes et aqueux, nos arbres gigantesques, nos pâles et larges fleurs prospéraient sur le sol humide, où notre race blanche et douce, à l’allure imposante, n’avait rien à craindre des animaux paresseux et tranquilles.

Je vous raconte là, ô mes enfants, les âges que l’on m’a racontés ; car je n’ai pas vécu de longs jours, et, dans le temps où je suis née, l’âge des dives ne se prolongeait déjà plus guère au-delà de deux siècles. Il n’y a que la moitié d’un siècle que j’existe, et les choses que j’ai vues sont, à peu de chose près, celles que vous voyez en ce moment même. C’est ainsi que notre existence se soude à la vôtre, non par les liens du sang, vous êtes une création nouvelle, mais par la similitude des conditions vitales où notre race finit, tandis que la vôtre commence.

L’histoire ancienne des dives embrasse une période qui ne se racontait parmi nous qu’à l’aide de la tradition. Nous n’avions pas toujours eu besoin d’écrits et de monuments pour nous transmettre les récits des âges écoulés. D’après ce que j’ai appris des hommes et ce que j’étudie en vous-mêmes, nous n’étions point semblables à vous par l’activité et la curiosité. Nous nous ressemblions tous comme les flots de la mer se ressemblent ; nos instincts ne différaient que faiblement ; nos besoins étaient bornés, et la rêverie dominait notre esprit sans cesse plongé dans une molle quiétude, ou dans la contemplation d’un monde intérieur.

Dans notre état normal, nous ne songeâmes point aux arts de l’industrie. Les chants et les symboles étaient notre histoire. Nous n’étions point avides de découvertes. Les terres étaient plus qu’aujourd’hui séparées les unes des autres par des mers immenses, et celles que nous occupions se ressemblaient grâce à une température partout égale. Leur aspect ne frappait point l’imagination, les brouillards éternels ne découpant aucune forme lointaine, aucun horizon déterminé. Nos pensées étaient donc plus profondes que variées, et le ciel que nous pressentions sans le voir, nous intéressait plus que les inextricables réseaux de verdure où nos corps étaient comme emprisonnés. Nous cherchions notre certitude dans nos pensées plus que dans nos regards, et notre enthousiasme se portait vers les choses de l’esprit, nullement vers celles de la pratique. Nous ne songions point à nous élever des demeures. Tout nous était abri sous nos grands chênes, même le pavillon de brouillards magnifiquement diaprés qui pesait sur leurs cimes. La nuit ne nous apportait point de ténèbres et l’hiver point de frimas. La religieuse uniformité de nos voûtes de feuillages et la majesté de nos arbres séculaires faisaient de la nature entière un temple mystérieux où nous vivions recueillis, de l’enfance à la vieillesse.

Comment la Divinité s’était révélée à nos pères, je l’ignore. Nous ne la discutions jamais, et nos délices étaient de l’invoquer dans des chants dont la douceur se répandait en ondulations sonores dans le silence des forêts.

Nous avions des lois naturelles qui étaient gravées dès l’enfance dans le cœur de chacun de nous. L’amour en était la base. Aimer Dieu, nos semblables et notre famille, c’était là le triple but de la vie, et rien ne venait nous en distraire. Nous étions anges, et, certains de nous réunir à Dieu, quelque transformation qu’il lui plût de nous imposer, nous regardions la mort comme un bienfait. Il n’y avait point de larmes amères autour de nos bûchers, et nous nous aidions les uns les autres à envisager le sort des êtres chéris qui nous quittaient comme préférable au nôtre.

Mais une grande catastrophe vint, plusieurs centaines de siècles avant ma naissance, changer brusquement la destinée des dives. Des horribles profondeurs qui s’étaient ouvertes sur plusieurs points, sortes de gerçures produites par le desséchement de la croûte terrestre, montèrent de nouvelles chaînes de montagnes qui, après avoir comblé ces abîmes, portèrent, jusqu’au sein des nuées qu’elles refoulaient, leurs dômes arrondis, aujourd’hui cristallisés en dents aiguës couvertes de neige. C’est alors que l’aspect de la terre changea, et que la surface entière des contrées que nous habitons nous devint inhospitalière. Une grande partie des dives avait disparu dans ces cataclysmes, et nos belles forêts étaient déjà enfouies sous les bancs pressés d’une boue noire où elles s’étaient comme pétrifiées.

Nous quittâmes ces lieux dévastés pour occuper les plages nouvelles que la mer, déplacée par ces formidables oscillations du sol, nous abandonnait. Là nous attendaient l’éclat du jour, l’âpreté des roches, la froide sécheresse du sable, et les bises qui refoulent la respiration, et les brumes glacées qui paralysent le sang, et l’impuissant rayonnement des astres qui ne suffisait plus aux besoins de notre organisation. Formés sous d’autres influences, nous ne pouvions pas tous nous modifier assez vite pour appartenir à ces climats nouveaux. Les hommes nés du chêne devaient disparaître et ils disparurent, lentement d’abord, et puis dans une proportion de plus en plus rapide. Nos grands palmiers étaient devenus stériles, nos mères devinrent stériles aussi : ceux de nous qui naissaient n’avaient plus assez de force pour grandir, et ceux qui avaient déjà grandi ne pouvaient plus vieillir. Les animaux qui ne se reproduisent que sous l’action d’une forte chaleur, avaient fui vers des régions plus propices, où notre accablement ne nous permettait pas de les suivre. Si quelques-uns d’entre nous l’ont tenté et s’ils ont pu y réussir, c’est ce que nous n’avons point su. Notre volonté était morte. Disséminés dans les contrées où le sort nous rejetait, nous nous séparâmes les uns des autres sans adieux, parce que nous étions sans espoir de nous rencontrer ici-bas. Engourdies et résignées, chaque jour d’hiver des familles s’étendaient sur la neige pour ne plus se relever.

Une seule peuplade, du moins cette peuplade croyait être la seule, s’éloigna de la terre natale et vint se réfugier dans le voisinage des volcans qui bordaient ce rivage. Ces montagnes qui vomissaient le feu étaient plus terribles que les frimas, et c’est ce qui nous les fit préférer. De leurs flancs entrouverts s’échappaient ces chaudes exhalaisons qui nous faisaient sentir encore la vie, et, sur leurs étangs de bitume, planaient ces lueurs pâles qui jadis rayonnaient sur toute la terre. Ces vapeurs étaient pourtant devenues délétères ; il semblait que les entrailles du monde se fussent corrompues ; mais, insouciant du danger, supérieur à la crainte de mourir, le dive s’asseyait sur les bords fragiles des cratères, et dédaigneux des avertissements de la nature, il écoutait ces grandes voix qui rugissent au sein des abîmes, et qui chantaient pour lui les redoutables mystères de la vie et les sombres délices de la mort.

Mourir ainsi dans la plénitude de la vie et dans la possession entière de son âme lui semblait plus noble et plus doux que de s’atténuer, spectre errant et plaintif, sur le désert du froid ; mais ces volcans eux-mêmes se refroidirent, et ceux de nous qui n’avaient pas été surpris et dévorés par leurs éruptions, virent se rétrécir chaque jour l’espace favorable à l’épanouissement de leur vie.

Le dernier foyer qui s’éteignit est celui où nous voici enfermés par un dernier écroulement du roc. C’est là que mon père et ma mère, mes frères, mes sœurs et celui qui fut mon époux me virent naître. C’est eux qui achevèrent de creuser dans la roche déjà creuse la grotte que nous habitons. Je t’ai appris, mon fils, l’usage de ce métal qu’autrefois nous savions extraire et façonner, et au moyen duquel mes pères purent dompter la nature lorsqu’elle commença à leur devenir rebelle. Mais ils ne poussèrent pas loin leurs industries. La dispersion de leur race leur rendit précieux ces instruments qu’ils s’étaient donnés, en même temps que la convention des caractères tracés avec ce fer sur les rochers. C’était le seul moyen de se retrouver, ou tout au moins de faire connaître son sort à ceux dont on se séparait pour les migrations lointaines. On s’était avisé aussi de façonner des vases, des vêtements, et même des armes pour se défendre des animaux furieux que la faim chassait de leurs pâturages envahis par le froid. Les hommes auront peut-être besoin un jour de recourir à ces inventions, si la terre cesse de leur être clémente. C’est pourquoi je te les ai transmis. Peut-être les dédaigneront-ils : peut-être aussi, habiles et actifs comme ils me paraissent être, porteront-ils plus loin que nous leurs découvertes. Les nôtres, sans cesse interrompues par de funestes événements, cessèrent tout à fait quand la race expirante cessa de pouvoir vivre en sociétés sur la terre.

Comme la plupart des dives de ces derniers temps, je naquis à demi-aveugle. L’éclat du soleil était trop vif pour nos yeux, et, comme certains animaux, nous ne distinguions les objets que dans le crépuscule. Cependant nous nous efforcions d’acquérir et nous acquérions en effet la faculté de supporter la lumière vive, comme celle de respirer l’atmosphère nouvelle et de subir toutes les autres conditions de la nature modifiée en vue de l’existence des êtres nouveaux. La nôtre ne s’y pliait que pour se briser, et chacune de nos conquêtes nous était fatale, chacune de nos modifications nous coûtait une notable portion de notre vie.

On s’était facilement habitué à l’idée de vivre peu ici-bas. La croyance s’était élevée jusqu’à l’espérance de revivre dans les astres, dont la notion longtemps incertaine était enfin devenue évidente. Mes parents se souvenaient du temps où leurs aïeux racontaient les transports de surprise et de joie qui s’emparèrent des dives, lorsque les brumes terrestres, se séparant sous l’action des vents impétueux, leur permirent d’entrevoir un coin de l’azur céleste et les premières constellations. Depuis longtemps nos sages annonçaient l’apparition de cette merveille ; on l’attendait avec impatience ; on bénissait les orages qui balayaient le firmament, et pourtant ces vents terribles apportaient la mort ! Mais qu’importait la mort à ceux qui voyaient étinceler dans l’éther les demeures splendides de leur immense domaine !

Quand j’eus atteint l’âge qu’a aujourd’hui Leucippe, ma vue s’était fortifiée ; et moi aussi, je voyais les astres et toutes les beautés de la terre, enflammées des brillantes couleurs dont le soleil sait les revêtir. Élevée dans les plus pures notions de l’immortalité, je voyais ma famille s’éteindre rapidement, en même temps que celle des hommes commençait à naître. En suivant cette grève aujourd’hui couverte par les flots, nous pouvions approcher des prairies où, dans un air encore plus frais que celui-ci, quelques-uns de ces êtres délicats et vifs paraissaient s’essayer à la vie. Nous remarquions qu’ils avaient déjà le don de la parole ; et d’ailleurs leur ressemblance avec nous était si frappante, que nous étions tentés de les croire issus d’une portion émigrée et modifiée de notre race. Mais, à la frayeur que nous leur inspirions et à leur absence de culte, nous crûmes devoir penser qu’ils constituaient un type nouveau de la Divité. Nos sages avaient prédit que ce type apparaîtrait ici-bas pour nous remplacer, et qu’après avoir fait son temps, il serait remplacé à son tour par un type modifié en raison d’une nouvelle période de la création terrestre.

Comme ils redoutaient notre approche et abandonnaient leurs établissements naissants pour fuir vers des régions moins propices, nous nous fîmes un devoir de nous renfermer dans celles que nous avions choisies, et, séparés de nous par ces monts qu’ils ne savaient pas plus que nous gravir, repoussés par les flots qu’ils craignaient presque autant que notre présence, ils purent reprendre possession des contrées qui nous avoisinent.

Je ne puis me rappeler sans émotion les jours de mon enfance et les efforts de mes parents pour m’initier à toutes les connaissances si chèrement achetées par nos pères. Ah ! sans doute, c’était une grande race que la nôtre, et les jours de sa décadence physique furent glorieux pour son existence morale et intellectuelle. Il y avait quelque chose de sublime dans ce tranquille abandon de la vie, pressenti, accepté d’avance, et accompli avec le calme solennel d’une fonction religieuse. Hélas ! après avoir bu la science et la foi dans cette coupe céleste, devais-je donc connaître les regrets du cœur et les défaillances de l’âme ?

Il en fut ainsi pourtant ; je devais déchoir du rang auquel l’initiation m’avait élevée. Prêtresse du désert, je devais perdre la foi, tomber dans le désespoir et connaître le mal jusque-là inconnu dans les âmes émanées de Dieu.


VI

La Mère.


La dive continua :

« Oui, mes enfants, le mal existe. Vous savez que, dans l’ordre des choses matérielles, le langage qualifie de ce mot terrible les souffrances physiques de l’être ; mais vous ignorez que l’âme reçoit des blessures, traverse des fatigues et succombe à des maladies, aussi bien que le corps. Jusqu’à ce jour, je vous ai laissé ignorer que l’esprit pouvait être atteint par les accidents extérieurs qui menacent l’organisation. Je ne voulais pas vous faire perdre les délices de l’ignorance ; mais mon devoir est de vous donner la science complète et de vous avertir de la lutte où vous allez entrer fatalement.

» Tant que ce monde fut plongé dans des ténèbres qui l’isolaient pour ainsi dire du reste de l’univers, Dieu voulut qu’il fût éclairé, esprit et matière, d’une clarté puisée en lui-même. Aujourd’hui que l’infini s’est dévoilé aux regards du corps et à ceux de l’âme, les êtres doivent entrer dans la liberté de l’âme et du corps. La terre est livrée tout entière à ses nouveaux habitants. Elle s’est dégagée des dernières influences du chaos primitif, elle s’ouvre devant les pas humains. Les forêts s’éclaircissent, les plantes diminuent de vigueur, les animaux tendent à subir une autre domination que celle des éléments. Tout s’apprête à être possédé et modifié par l’homme. Tout, ici-bas, semble devoir être un instrument de sa vie, et rien de plus. Voici donc l’homme appelé à s’affranchir de Dieu même, dans l’apparence des choses, et là où commence la possibilité d’améliorer l’œuvre divine, commence aussi la possibilité de la détériorer. Tout ce qui sera détérioration de l’œuvre de la Providence sera donc le mal pour l’âme comme pour le corps, et tout ce qui sera développement sera le bien pour l’un et pour l’autre.

» Tu m’as dit, ô Évenor, que, chez vous autres, on connaissait déjà la différence du mal au bien, et que l’on instruisait les enfants dans le respect et l’amitié les uns des autres, pour les empêcher de se nuire mutuellement, ce qui serait le préjudice de la famille et le mal chez la race humaine. Cette notion est grande et vraie. Dans notre race angélique, elle était ignorée parce qu’elle était inutile. Nous étions sans travail et sans passions. Mais si nous eussions été investis d’une puissance complète ici-bas et d’une possession plus durable des choses de ce monde, nous eussions passé à votre état d’activité, de liberté et de moralité. Il n’en fut point ainsi. Destinés à disparaître, nous fûmes à la fois supérieurs à vous par la douceur naturelle, inférieurs par l’inaction relative. Mais moi, qui devais passer par une destinée particulière, unique peut-être dans cet âge de transition, j’ai dû connaître la liberté : le mal et le bien par conséquent.

» J’arrive, ô mes chers enfants, au récit de mes jours néfastes. Malgré les influences salutaires de leur dernière habitation près des exhalaisons volcaniques, les dives luttaient en vain contre l’alternative des saisons et contre celle des nuits et des jours. Accablés et languissants, ils ne désiraient pas se survivre les uns aux autres ; mais la croyance leur enjoignant d’attendre leur fin sans la hâter, ils se préservaient, autant qu’il leur était donné de le faire, des causes de la destruction. Mes frères et mes sœurs essayèrent encore de pâles hyménées qui ne furent point bénis ; ils s’endormirent dans le Seigneur sans laisser de postérité. Mon père et ma mère se sentant près de les suivre, joignirent la main d’Aria à la mienne. Nous étions leurs derniers enfants.

— Soyez époux, nous dirent-ils ; voici peut-être le dernier hyménée que les dives consacreront sur la terre. Si telle est la volonté de Dieu, mourez en vous aimant. Si, au contraire, vous êtes destinés à faire revivre une nouvelle famille, c’est que Dieu veut que la terre soit occupée encore par nos descendants, et que la race humaine soit une production éphémère comme tant d’autres qui n’ont peut-être fait que naître et mourir avant nous. Quoi qu’il en soit, vivez en paix avec les hommes, et s’ils viennent à vous, donnez-leur la lumière divine qu’ils ne paraissent point avoir au même degré que la lumière terrestre.

» Quand mon premier né vit le jour, nous étions seuls au monde, mon époux et moi. Nous avions enseveli les restes de nos parents dans ce gouffre qui gronde près de nous et où disparaissent les eaux bouillonnantes de la solfatare. Je ne vous dirai rien des formules de notre culte. Tout culte est fondé sur les origines qui doivent être celles de la race qui le pratique. Chaque race doit donc créer le sien en raison de la révélation qui lui est inspirée. Élevé dans le respect de nos coutumes, Aria n’avait point pleuré nos parents ; mais moi, chérie particulièrement de ma mère, je n’avais pu retenir mes larmes. J’avais senti, dès cet instant, que ma nature était modifiée, et que les affections terrestres avaient plus d’empire sur moi que sur mes semblables.

» Cette tendresse des entrailles se réveilla plus vive quand je fus mère pour la première fois, et à la seconde, voyant naître de moi une fille, je m’écriai, en embrassant mon époux : Voici la race des dives renouvelée. Nous avons pu vivre et donner la vie. Un couple béni nous survivra, destiné sans doute à repeupler le monde. Voici donc, non pas les derniers du passé, mais les premiers de l’avenir. Leur vie est plus précieuse qu’aucune autre, et nous devons tout faire pour la préserver.

» La vie n’est pas seulement ici, me répondait mon pieux compagnon ; elle est partout, et plus douce ailleurs pour ceux qui souffrent dans ce monde avec patience. Bénie soit l’arrivée de ces enfants dont nous ne serons jamais séparés, si nous leur enseignons la loi de l’amour divin.

» Aria parlait dignement ; mais moi, ivre d’orgueil, et en même temps accablée par ma faiblesse, je voulais le détourner du devoir d’initier nos enfants à cette sublime et terrible croyance qui, depuis longtemps portée jusqu’à l’enthousiasme chez les dives, leur inspirait le mépris de la vie et l’amour de la mort. Vois les enfants des hommes, lui disais-je, ils redoutent le mal, ils fuient le danger, ils ne savent rien de l’autre vie, ils ne connaissent pas Dieu. Et cependant Dieu les bénit et les protége ; ils vivent, ils sont joyeux, bruyants, pleins d’énergie. Leur vie semble une fête dont ils ne prévoient pas la fin. Si nous initions nos enfants, ils ne voudront plus, ils ne sauront pas vivre.

» Aria repoussait les suggestions de ma lâcheté, et moi, je lui reprochais avec amertume de ne pas aimer ses enfants pour eux-mêmes. Je l’accusais de fanatisme, et notre amour était troublé par une secrète préférence de mon cœur pour les enfants que le ciel m’avait donnés et que je ne voulais pas lui rendre. Aria s’en aperçut et me dit un jour : Je sens s’éteindre en moi le flambeau de la vie. Ton amour seul me soutenait encore ; mais depuis qu’il s’est refroidi, la volonté de vivre m’abandonne rapidement. Ô Téleïa, chasse ce vain désir de disputer la terre aux enfants des hommes. Ne vois-tu pas que les nôtres sont déjà frappés de l’esprit de langueur qui a dévoré tous ceux de notre race, et que notre seul rêve de bonheur doit être de nous réunir tous bientôt dans un autre asile, au sein du clément univers !

Je ne pouvais accepter cet ardent désir. Je ne sais quelle fibre humaine s’était développée en moi ; je me jetais aux pieds de mon époux, le suppliant de vivre et de laisser vivre nos enfants. Oublie le ciel, lui disais-je. Où puises-tu cette foi robuste ? Et si elle était une illusion ! Laisse du moins nos enfants l’ignorer. Ne vois-tu pas qu’ils sont trop jeunes pour la comprendre, et qu’entre l’attente sereine de cette vie future et la soif insensée de s’en emparer, il y a une sagesse que l’âge mûr peut seul acquérir ? Toi-même, ô mon cher Aria, tu n’as plus la patience d’attendre, je le vois bien. Tu me reproches de ne plus t’aimer, et c’est toi, cruel, qui dédaignes ma tendresse et qui parles de plier cette vie comme une tente et d’aller chercher sans moi les rivages de l’inconnu !

» Aria hésitait alors entre mon amour et sa conscience ; mais je voyais trop que la foi triomphait de l’amour. Il avouait que la solitude le détruisait. Tant que nous avions eu une famille, il s’était imaginé que nous avions encore une nation et une patrie, et il disait une chose vraie : L’amour de deux êtres seuls au sein de l’univers n’est plus l’amour. L’amour ne peut pas être un égoïsme, ce doit être une dilatation, un éclat rayonnant de l’âme, et tous les saints amours sont les aliments nécessaires de ce foyer puissant. Enlevez au dive, fils du ciel, la famille, le culte et le temple, son amour restreint à la contemplation d’un seul être semblable à lui dévore et consume cet être et lui-même.

» — Et nos enfants, m’écriais-je ; nos enfants ne sont-ils rien ? Ne remplacent-ils pas tout ce que nous avons perdu ? Pour moi, ils sont le pays, la race, la famille, le monde. — Aria souriait tristement ; il croyait que nos enfants n’étaient pas destinés à vivre. Hélas ! il voyait dans l’avenir. Mais sa prescience m’irritait, et quelquefois exaspérée, je hâtais sa fin par de véhéments reproches. Lui, angélique essence, me pardonnait mon délire et semblait me remercier de la douleur dont je l’avais abreuvé. Il mourut en me montrant le ciel, et les dernières paroles de sa voix éteinte furent celles-ci : Crois, afin de me rejoindre !

» Je m’efforçai faiblement de lui obéir. Le mal était entré dans mon âme, et mon courage épuisé se refusait désormais à la loi divine. Je ne me souvenais plus que j’étais une dive, c’est-à-dire une idée fatiguée envoyée dans un astre réparateur pour y attendre des destinées peut-être moins douces, mais plus hautes. Je ne sentais plus en moi qu’un esprit inquiet et des entrailles dévorées d’amour pour ces deux êtres dont je chérissais l’apparence terrestre et l’image passagère plus que l’âme céleste et l’indestructible essence. Plutôt que de les rendre au ciel jaloux qui me les réclamait, j’aurais sacrifié leur immortalité et la mienne. Insensée, je m’attachais à eux d’un amour bestial et farouche, et, transgressant la loi de mes pères, je ne leur enseignais rien des mystères de la vie éternelle. Je m’étais promis d’abord de ne pas les entretenir du regret des choses passées, et j’allais au-delà de ma propre résolution en ne leur insufflant aucun espoir des choses futures. Les dives se sont trop abandonnés au destin, me disais-je. Essences trop pures, ils ne tenaient point assez à leur manifestation dans cette phase du voyage à travers l’infini, et quand la terre s’est dérobée sous leurs pieds, ils se sont envolés comme des oiseaux qui savent leur route à travers les orages. Mais ces orages ne sont-ils pas terribles, et le but est-il assuré ? Qui sait si Dieu se soucie de nous conserver la mémoire, et si, dans une autre forêt du ciel, mes enfants bien-aimés reconnaîtront les bras qui les portent et le sein qui les réchauffe maintenant ?

» Ainsi je blasphémais dans ma solitude, nul conseil ne me soutenant plus, nulle tendresse ne veillant plus sur moi. Et, jalouse des bêtes sauvages qui élevaient leurs petits sans autre trouble que celui de les conserver, je m’efforçais de les imiter en n’apprenant à mes enfants qu’une vaine lutte contre la mort. Quelquefois, me glissant sous les épais buissons qui entourent vos vergers, je contemplais avidement les soins que les filles des hommes prodiguaient à leurs enfants. J’admirais l’industrie des hommes, leurs cabanes habilement construites, et les mille prévoyances qu’ils savent apporter dans la conservation de leurs jours rapides. J’écoutais leurs paroles et j’en devinais le sens à l’expression de leurs visages si mobiles et de leurs mouvements si déterminés. Je voyais chez eux un amour plus ardent et plus opiniâtre que celui dont j’avais été l’objet dans ma famille ; moins de discours, moins de méditations, un travail assidu, une volonté soutenue, aucune préoccupation de la vie en Dieu, une sorte d’identification avec la nature. Et je revenais vers mes enfants en songeant : Ces hommes, nés du rocher aride, sont supérieurs aux dives, issus du chêne luxuriant. Ils adhèrent de toute leur puissance à cet héritage terrestre, tandis que nous avons élevé follement nos branches vers le ciel qui les a brisées sans pitié. Et j’essayais de bâtir une cabane pour mes enfants ; je leur choisissais les aliments que préféraient les hommes. Aux glands amers et aux baies acides des bois, je substituais les figues et le miel que je rapportais de vos prairies. J’exposais ces pauvres créatures, élancées et faibles, aux rayons du soleil, espérant qu’il les adopterait pour ses fils et leur communiquerait les effluves de sa vie. Car, faut-il vous l’avouer, ô mes enfants ! j’étais tombée au-dessous de moi-même, et craignant le Dieu implacable des intelligences, je portais mon adoration vers ses œuvres secondaires. J’adorais le feu comme l’âme du monde, et je n’adressais plus d’hommages et de supplications qu’à l’astre du jour et aux flammes des volcans.

» Et malgré tous mes soins, tous mes efforts, tous mes travaux, mes enfants dépérissaient sous mes yeux ! Mes tentatives pour les assimiler à la race humaine ne servaient qu’à précipiter leur destinée. Si, trompée par l’aspect que prennent durant la nuit les flots de la mer, et me flattant de les baigner dans une onde embrasée, je les portais au rivage, je ne trouvais là que de froides ondes et le vent qui sèche la sueur sur le front. Si, me fiant à la vertu des choses que l’homme utilise, j’essayais d’étancher la soif de mon fils avec le suc de la vigne, ou celle de ma fille avec le lait des chèvres et des brebis, je voyais cette soif devenir plus ardente, et chaque jour rapprocher celui que l’arrêt irrévocable avait marqué pour l’extinction de ma race infortunée.

» Quand je sentis, au feu de la fièvre qui les rongeait, succéder le froid de la mort prochaine, j’imaginai de réchauffer l’atmosphère ou de l’assouplir par la fumée, en mettant le feu à la forêt qui couronne la première enceinte de ce cratère. J’avais vu mes parents essayer de ce dernier moyen, à l’exemple de leurs pères, pour prolonger de quelques jours, non pas leur existence physique dont ils avaient fait le sacrifice, mais la lucidité de leur esprit aux approches de la mort. Moi, j’aurais embrasé la terre entière pour conserver mes enfants quelques jours de plus. La forêt résista à mes efforts. La séve printanière, pleurant de toutes les branches, avait humecté les feuilles sèches étendues au pied des arbres, et les oiseaux, occupés à construire leurs nids, enlevaient ou dispersaient les mousses et les broussailles que j’y avais amoncelées. Enfin, après mille essais et mille fatigues, je vis monter la flamme sur quelques points, et, amenant mes enfants au centre de l’incendie, assez loin pour n’en rien craindre, je les vis, pâles et languissants, sourire à l’aspect des lueurs rougeâtres et au pétillement des arbres résineux. Mais le vent qui promettait de propager le feu tomba tout à coup, et une pluie abondante détruisit ma dernière espérance. Alors mon fils, se traînant jusqu’à moi :

« — C’est assez lutter contre les lois de la nature, me dit-il. Mère, parle-nous du ciel qui nous réclame et dont la vision m’apparaît.

» — Le ciel ! m’écriai-je, le ciel nous abandonne et nous repousse ; la terre nous rejette et nous maudit…

» — Non, dit l’enfant sublime en couvrant ma bouche de sa main défaillante, non, mère ! rappelle-toi que nous sommes des dives ; le ciel nous redemande et la terre nous délivre. Je vais t’attendre où j’ai mérité de te retrouver, car je n’ai jamais perdu la vue de l’infini dont mon père m’entretenait avant de mourir, et dont mon âme était le sanctuaire. » En parlant ainsi, mon fils bien-aimé s’arracha de mon sein, se prosterna… et ne se releva plus.

» J’étais égarée ; je ne pleurai point, je me pris à maudire le fils ingrat qui m’abandonnait. J’accablai de reproches l’ange qui ne m’entendait plus, et mon cher Aria qui l’avait initié aux mystères du ciel. — Va-t-en donc, lui disais-je, toi qui n’aimes point ta mère : que m’importe ? Ta sœur me reste. Celle-là n’est point une dive initiée ; elle deviendra semblable aux filles des hommes. Elle n’aura pas l’orgueil de s’élever à Dieu. Elle vivra pour sa mère, parce qu’elle sait bien que sa mère ne peut pas rester seule dans l’univers. Dis, ô ma fille, ô mon seul bien, mon unique amour, tu vivras de mon souffle, tu ne pleureras pas ton frère, tu ne songeras point à Dieu… Tu n’aimeras et ne connaîtras que moi…

» L’enfant ne me comprenait pas ; elle me rendait faiblement mes baisers et souriait d’une façon étrange. J’appelai cent fois mon fils ; je ne pouvais pas me persuader qu’il fût mort ; je voulais qu’il se relevât pour me suivre dans la grotte. Je le soulevai avec une sorte de colère, et, comme j’étais embarrassée de ma fille qui, depuis quelques jours, n’avait plus la force de marcher, je le lâchai un instant pour la poser près de moi. En ce moment, je le vis retomber inerte et lourd sur la terre retentissante. Oh ! je vivrais mille ans, que j’entendrais toujours le bruit de ce corps sur les graviers ! Alors, je poussai des cris horribles et j’emportai ma fille dans une course impétueuse. Je fuyais je ne sais quels fantômes qui me semblaient la poursuivre et vouloir me l’arracher. Enfin, je la déposai dans la caverne, et, songeant que ma démence avait dû l’effrayer, je me mis à genoux auprès d’elle comme pour lui demander grâce. Mais elle, d’une voix douce et tranquille, — Voici mon frère qui vient me chercher, dit-elle.

» Je me retournai pleine d’une joie délirante, n’ayant plus conscience d’aucune chose réelle et croyant qu’en effet mon fils avait pu s’arracher des bras de la mort. Mais hélas ! c’était une vision de sa sœur, une de ces visions qu’à l’heure de leur mort bénie les dives ont toujours reçue du ciel. — Adieu, mère, me dit l’enfant ; mon frère m’appelle dans la belle forêt du ciel, toute remplie de mousse et de lierre… — Ne va pas dans cette forêt, m’écriai-je ; reste, reste avec moi… Ma fille ne m’entendait plus : elle était morte aussi, j’étais seule sur la terre !

» Je ne sais rien des jours qui suivirent. Je donnai la sépulture à mes enfants sans savoir ce que je faisais. Ensuite… je ne me souviens que vaguement de mon mal. Je me calmai, car je crus que j’allais mourir aussi, et dans cette attente, je sentis renaître mon âme. Je me rappelai mon égarement et mes blasphèmes. Je me repentis, et, m’anéantissant devant Dieu, je lui offris, en expiation, le déchirement de mes entrailles et l’horreur de ma solitude.

» J’attendais, résignée, le moment qui devait me réunir à mes enfants, et je combattais mon impatience, sentant que chaque jour qui retardait notre réunion était un châtiment de ma révolte. Mais je n’avais pas mérité de mourir si vite, et je sentis avec effroi mes forces renaître et mon organisation se plier, jusqu’à un certain point, aux conditions de la vie du rocher. Mon épouvante fut horrible. Serais-je donc punie et maudite à ce point, me disais-je, que l’immortalité sur la terre m’eût été imposée ? Eh quoi, je survivrais à jamais à ma race, et je ne reverrais plus ni mes enfants, ni mon époux, ni aucun des êtres que j’ai aimés !

» Je retombai dans le désespoir, et j’eus la pensée de mettre fin à ma propre vie. Mais, après bien des jours et bien des nuits d’une lutte effroyable, je me soumis de nouveau, et je lavai ma faute dans mes larmes. »


VII

Le Devoir.


La dive oppressée garda le silence. Leucippe pleurait, dominée par une incommensurable pitié. Évenor était profondément ému aussi. Ni l’un ni l’autre n’osait troubler le recueillement de Téleïa.

Elle fit un effort pour reprendre le cours de ses idées ; mais comme elle leur annonçait que c’était d’eux-mêmes qu’elle allait leur parler :

— Attends, lui dit Évenor ; j’ai cru que tu avais encore quelque chose à nous dire de toi. Si c’est à nous que tu songes dans ta douleur, laisse-nous te dire que nous la respectons et la plaignons, et que ce désespoir, ces souffrances, ces amours, ces faiblesses du cœur, en un mot ce mal dont tu t’accuses devant nous, te rend pour nous mille fois plus chère et plus sacrée.

— Oh oui ! s’écria Leucippe, embrassant les genoux de la dive : voilà ce que moi aussi je veux te dire, mère adorée, seule mère que je connaisse et que je veuille connaître ! Loin d’être indignée des pleurs que tu as versés, je t’aime et te comprends mieux que je n’ai jamais fait.

Ô mes enfants, répondit Téleïa en les pressant tous deux contre son cœur, est-ce vous qui me parlez ainsi ? Vous qui, sous la forme de dives, m’avez quittée pour retourner à Dieu, et qui êtes revenus me consoler sous la forme humaine ? Ah ! racontez-moi, maintenant que vous savez qui vous êtes, ce qui s’est passé en vous durant les jours de notre séparation ! Dans quelles contrées de délices vous avez voyagé ; quelles maternelles amours ont veillé sur vous, et quelles célestes joies vous avez goûtées jusqu’au moment où vous avez obtenu de Dieu la permission de revenir dans ce triste monde absoudre et consoler votre mère !

— Nous ignorons ce que tu nous demandes, répondit Évenor. Ce que tu nous as enseigné de la bonté, de la toute-puissance et de la sagesse infinie de la Divinité, nous fait accepter comme possibles les douces espérances qui te soutiennent. Mais, que nous soyons des dives déchus ou des êtres nouveaux dans le monde des esprits, nous ne pouvons lire avec certitude dans les secrets de la providence des esprits. Nous connaissons mieux celle qui protége les substances ; car, tu l’as dit, nous sommes une famille liée au monde terrestre, et nos affections y sont vives en raison du peu de durée de notre existence. C’est pourquoi nous comprenons mieux tes pleurs que la sérénité de tes pères, et ton cœur brisé que le cœur invulnérable de ton époux. Tu nous sembles plus grande, toi qui as souffert, que tous ces dives étrangers à la souffrance ; et, s’il nous faut souffrir un jour, le souvenir de tes luttes cruelles nous sera un meilleur enseignement que celui de l’impassible courage de ta race. L’esprit de l’homme est peut-être à jamais ouvert au doute en face de l’inconnu, mais sans doute son cœur sera éternellement accessible à la tendresse, et c’est par là, du moins, que je sens ma pensée capable de s’élever avec la tienne de la créature au créateur, de l’amour terrestre à l’amour divin.

— Pour moi, dit Leucippe, je sens aussi quelquefois, non pas le doute, mais comme un oubli du ciel et une indifférence de l’avenir qui me font comprendre combien j’appartiens à la terre, c’est-à-dire à mon frère, à toi et à cette belle nature qui est comme l’asile de notre bonheur. Je ne sais pas si nous avons été des dives avant d’être des hommes. Je n’oserais pas dire non, car, depuis que tu nous entretiens de votre passage sur la terre, je me rappelle combien de fois j’ai rêvé des choses mystérieuses dont tes paroles me semblent une sorte d’explication. Oui, j’ai rêvé souvent que je quittais le rocher et que, me soutenant dans l’espace, je volais, non pas à la manière des oiseaux, mais plutôt à la manière des nuages, dans un air plus subtil, vers des rivages encore plus beaux que celui-ci. Mais ces doux songes devenaient peu à peu inquiets et pénibles, car je me souvenais toujours de vous deux, et je vous cherchais avec angoisse, vous apercevant, vous perdant, vous retrouvant pour vous perdre encore, et enfin, au moment où, par un élan de toute mon âme et de tout mon vol, j’abordais la plage du ciel d’où vous m’appeliez, je me réveillais sur la terre, plus heureuse encore de vous y retrouver près de moi et de ne vous avoir pas réellement quittés. Et toi, Évenor, dis, n’as-tu jamais rêvé ainsi ?

— Dans mes premiers ans, répondit Évenor, on me parlait de ceux qui ont eu la terre avant nous. Voilà tout ce qui, dans l’absence d’une parole sublime comme celle de notre mère Téleïa, ébranlait mon esprit et l’agitait dans le sommeil. Je me souviens que je me représentais ces premiers maîtres de notre séjour, tantôt comme des monstres, tantôt comme des anges. J’appelais monstres des êtres énormes, superbes, menaçants, que je m’efforçais de fuir, et que je n’osais pas bien regarder. J’appelais anges des êtres plus subtils, plus doux, dont l’éblouissante beauté était comme inappréciable à mes sens ; car je m’efforçais en vain de les atteindre et de les contempler à travers les vapeurs d’or et de feu qui me les dérobaient à chaque instant. Voilà toutes les images dont je peux rendre compte. Je sais qu’à mon réveil, j’étais bien certain de n’avoir jamais rencontré ces êtres sur la terre ; mais, dans le rêve, il me semblait les avoir connus, ou du moins pressentis de tout temps.

— Pour nous autres dives, reprit Téleïa, les songes étaient des apparitions certaines ; nous les regardions comme des voyages de l’esprit dégagé de la matière vers les mondes de l’avenir et du passé. Nous pensions que l’âme pouvait emporter avec elle, dans ces régions d’où le corps est exclu, l’exercice des organes de la substance, par le moyen d’une sorte de mirage que l’on pourrait appeler le souvenir. Voilà pourquoi ces voyages intellectuels étaient courts, et les visions qu’ils présentaient étaient interrompues à chaque instant par la nécessité où était l’esprit de venir retremper sa lucidité aux organes du corps. De là ces lacunes dans le rêve, ces réveils violents causés par une lutte intérieure, ou ces anéantissements paisibles d’où le rêve repartait plus clair et plus beau.

» Mais dois-je vous enseigner ces choses comme articles de croyance ? Votre nature s’y prête-t-elle, et cette faculté accordée à des créatures opprimées, comme nous l’étions, par une lourde atmosphère et de molles quiétudes physiques, ne serait-elle pas inutile à des êtres dégagés, comme vous l’êtes, du poids des orages et susceptibles d’un grand esprit d’investigation ? Sans doute Dieu mesure la révélation de ses bienfaits aux besoins et aux forces de l’esprit des races, et il établit de magnifiques compensations dans la secourable jouissance des aptitudes diverses.

» Je dois donc, sans doute, mesurer mon enseignement à la puissance qui vous est donnée de l’accepter, et, sans vous décrire l’idéal de nos espérances, vous initier seulement à la notion générale de l’immortalité, sans laquelle l’homme serait l’esclave du néant. Évenor, tu as connu la mort parmi les hommes. Ils reconnaissent son empire, puisque déjà plusieurs d’entre eux l’ont subie sans savoir qu’elle n’était qu’une apparence et une transformation. Quand tu es entré ici, tu étais donc un être mortel, et à présent, tu as vaincu la mort, si tu acceptes la révélation que je te donne.

— Celle-là, nous l’acceptons tout entière, répondit le jeune homme, et, pour nous l’avoir donnée, tu es devenue notre mère véritable. C’est par là que tu peux dire en nous voyant : J’ai retrouvé les enfants de mon amour, et ceux que j’avais perdus sont remplacés.

— Oui, oui ! dit vivement Leucippe, et si nous sommes les mêmes esprits que ton amour redemande au ciel, pardonne-nous d’avoir la mémoire faible et de ne pouvoir te l’affirmer. Et si nous sommes d’autres esprits, aime-nous autant que tu aimais les enfants de ton hyménée, car, tu le vois bien, nous t’aimons mieux qu’ils n’ont su le faire ! Nous chérissons ce monde à cause de toi, et tant que tu y vivras, nous n’en désirerons pas d’autre. En te disant cela, nous ne nous croyons pas coupables, et nous ne craignons pas de déchoir. C’est Dieu qui a dû mettre dans nos seins ce respect de la vie, à cause du grand amour qu’il nous commande d’avoir pour nos compagnons dans la vie. »

En parlant ainsi, Leucippe caressait de ses lèvres les mains débiles de la dive ; mais ses regards plongeaient à son insu dans les yeux ardents du fils des hommes. Téleïa vit la passion qui embrasait ces deux âmes. Elle la voyait, depuis longtemps, dans le redoublement de tendresse qu’ils lui exprimaient, et qui semblait être comme le trop plein de leurs cœurs déversé sur elle.

— Enfants, leur dit-elle, vous avez en vous une sagesse que je ne puis méconnaître, et, en même temps que je vous enseignais, je recevais de vous la lumière d’une révélation nouvelle. Je ne l’ai pas repoussée, et c’est sans doute pour cela que, seule parmi les dives, j’ai pu vivre jusqu’à ce jour. J’avais une mission à remplir et Dieu m’en a donné la force ; mais elle touche peut-être à sa fin, c’est pourquoi je dois me hâter de vous dire tout ce que vous devez savoir de vous-mêmes.

— Parle, dit Évenor ; apprends-nous comment Leucippe est venue dans cette solitude. Je savais de toi-même qu’elle n’était pas née de toi. En la voyant seule au monde avec nous deux, je me suis imaginé souvent qu’elle était née du plus suave parfum des fleurs et du plus pur rayon du soleil.

Téleïa répondit : « Je croirais plutôt, si j’acceptais ton symbole, que Leucippe est née de l’écume des flots et de la brise maritime. Mais, quel que soit le mystère de la naissance des premiers hommes, Leucippe eut des parents, et son arrivée ici m’a révélé, dans la race humaine, une puissance sur les éléments dont les dives n’ont jamais eu l’idée. Le récit que je vais vous faire vous délie de ma domination maternelle, ô mes bien-aimés, car il vous ouvre la porte du monde des hommes que, jusqu’à ce jour, ma sollicitude maternelle a dû vous tenir fermée.

» Un matin que, plaintive et brisée, mais résignée à l’épouvantable idée de l’immortalité sur la terre, j’errais le long de ce rivage, j’entendis, au milieu du clapotement des vagues et des cris des mouettes, le vagissement d’un petit enfant. Ce ne pouvait pas être la voix d’un enfant de ma race, les dives n’avaient ni larmes, ni plaintes dans leurs berceaux. C’était le timbre de la voix humaine que j’avais écouté souvent avec une inquiète avidité, lorsque j’errais, la nuit, autour de vos demeures fermées.

» L’aurore commençait à rougir le ciel, et les vagues, encore émues après une nuit d’orage, se teignaient de pourpre. Les mouettes tournoyaient avec obstination sur une petite anse dont les roches me cachaient le fond. J’avais observé le naturel curieux de ces oiseaux de la mer. Ils se rassemblent en troupes et poussent des cris d’une douceur triste et pénétrante, quand un objet inusité flottant sur les eaux éveille leur attention craintive. Je me décidai à pénétrer dans la petite baie en marchant dans l’eau, et, au milieu d’un essaim de ces blancs oiseaux que mon approche éloignait à peine, je trouvai, sur les varecs du rivage, un objet étrange et d’abord inexplicable. C’était comme un grand lit, capable de contenir plusieurs hommes, formé de troncs d’arbres creusés et assujétis ensemble avec des branches si solidement entrelacées que l’eau n’y pouvait pénétrer à moins d’y tomber en lames soulevées par le vent. C’est ce qui était arrivé ; car, bien que ce lit flottant ne fût point brisé et qu’il continuât à surnager sur les dernières ondes, il était à moitié rempli d’eau, et une femme était là, livide, insensible, morte, servant de lit à un enfant à peine âgé de quelques mois, qui gémissait froid et mouillé, étendu sur son cadavre. Et pourtant, dans cette horrible détresse, cet enfant sourit en me voyant. Il étendit vers moi ses petites mains roses, et jamais regard plus caressant et plus pur ne trouva le chemin de mon cœur. À quelques pas, sur la grève, gisait le corps d’un homme, brisé par les rochers.

» Sans prendre le temps d’examiner ces malheureuses créatures privées de vie, et l’étrange ouvrage auquel elles avaient confié leur existence sur les abîmes de la mer, j’emportai l’enfant et lui fis boire le lait de la première chèvre que je rencontrai. Puis je le réchauffai dans la grotte, et, le confiant à la garde de mes chiens apprivoisés, je revins au rivage pour voir si d’autres hommes ne viendraient pas s’enquérir de leurs infortunés compagnons ; mais je n’en revis jamais un seul, et, de ces montagnes bleuâtres que vous apercevez à l’horizon et qui doivent être des terres semblables à celles-ci, aucun ne tenta sans doute plus vers nos rivages la périlleuse traversée à laquelle je devais Leucippe. La mer me déroba les restes de ses parents. Ils étaient déjà entraînés au loin par un vent contraire quand je revins les chercher, et la machine flottante s’éloignait aussi. Elle revint pourtant s’échouer de nouveau ici près, le lendemain, et j’y pus poser les pieds et comprendre comment, par un temps calme, de simples mortels avaient osé faire ainsi un long trajet sur les eaux. J’y trouvai des débris de vases qui avaient pu servir à transporter de l’eau douce, vases grossiers qui semblaient être faits de terre durcie au feu, et des outils formés d’une pierre tranchante enchâssée dans du bois, comme les haches et les couteaux de métal dont se servaient les dives. Ce sont les rudes instruments de travail que je conserve dans ma grotte comme le seul indice qui puisse faire retrouver à Leucippe la trace de son peuple, si jamais son peuple envoie à sa recherche ou si elle-même… ô Dieu ! aidez-moi à supporter cette pensée ! se confie à la perfide mer qui l’a apportée ici.

« — Jamais ! s’écria Leucippe épouvantée, en regardant la mer qui était devenue houleuse et mugissante. Je me souviens du temps où, sur toute cette côte, les flots venaient mourir doucement. Mais, depuis qu’ils ont envahi nos rochers, et que la vague furieuse s’y engouffre… oh ! jamais, jure-le moi, Évenor, jamais tu n’essaieras de franchir sur des arbres flottants l’espace qui conduit à d’autres rivages ! »

Chaque premier mouvement de Leucippe trahissait son unique sollicitude. Elle qui n’avait jamais connu la crainte pour elle-même et qui avait ri du premier effroi d’Évenor à la vue des vagues, elle tremblait maintenant à l’idée qu’il pouvait être tenté de construire une barque pour aller revoir sa famille.

Mais Évenor avait si résolument renoncé à tout ce qui n’était pas Leucippe, il avait si bien étouffé en lui le souvenir de sa famille, qu’il sourit des terreurs de sa bien-aimée et dit, s’adressant à la dive :

« Pourquoi Leucippe ferait-elle cette chose insensée de vouloir marcher sur la mer ? Et comment peux-tu craindre que tes enfants aillent chercher un autre amour que le tien ? »

Leucippe, rassurée et reconnaissante, jeta ses bras autour du cou de son frère ; mais au moment de baiser ses cheveux avec la sauvage énergie d’une joie enfantine, elle s’arrêta tremblante, et, confuse d’elle-même, donna des lèvres à sa mère le baiser que, dans son cœur, elle donnait à Évenor.

— Hélas ! hélas ! dit Téleïa en lui rendant ses caresses, il faut que j’afflige ces cœurs si saintement unis. Écoutez-moi, enfants, et si mes paroles sont vraies, il faudra bien qu’elles persuadent vos esprits.

« Je vois et je sais l’ardeur de vos affections, ô enfants des hommes, et je me suis assez assimilée à vous, moi qui suis une dive transformée, pour comprendre qu’au lieu de combattre en vous cette ardeur comme une faiblesse, je dois la développer comme une puissance. Oui, tout me le prouve, et tout en vous le proclame. L’amour terrestre est la vie en vous-mêmes, et ce sentiment que les dives angéliques refoulaient dans leur sein pour l’offrir entier à Dieu seul, il est chez vous la source même de l’amour divin. L’homme est ainsi fait, je le vois, que, pour s’élever à l’idée de l’infini, il lui faut d’abord passer par les flammes saintes de l’amour conjugal, foyer brûlant de toutes les affections terrestres.

» C’est donc pour raviver votre amour et non pour l’éteindre, que je vais vous effrayer peut-être, ô mes enfants bénis ! en vous montrant l’hyménée comme la pratique de la perfection ici-bas. Ah ! s’il est le bien suprême, combien ne faut-il pas être pur pour l’atteindre !

» Examinons donc ensemble la nature et le but de ce sentiment sublime. Je l’ai porté et nourri sans défaillance dans mon sein, jusqu’au jour où ma tendresse exaltée pour mes enfants se sentit froissée par le calme stoïque de leur père. Je vis alors que nous étions dissemblables, lui et moi, et que la religion du devoir ne s’était pas identifiée, chez les dives, à la religion de l’amour tel qu’il doit être dans ces âges nouveaux. C’est par cette terrible découverte et par ces luttes amères de ma propre expérience que je suis devenue capable de vous comprendre et de vous instruire.

» Tout devoir, mes enfants, porte en lui-même sa récompense, et plus cette récompense est délicieuse, plus le devoir qu’elle implique est austère. Leucippe, l’amour est comme cette fleur de ciste que froissent tes doigts distraits tandis que tu m’écoutes. Cette charmante rose du désert est la plus délicate qui existe. Portée sur une tige solide, environnée de feuillages résistants, la plante se plaît aux ardeurs du soleil sur la roche brûlante. Sous les feux du jour, le bouton s’ouvre frais et riant, mais fragile. Un souffle d’air le dérange, le vol d’une mouche l’effeuille, le plus léger contact le macule ; et c’est en vain que tu as souvent essayé de placer ces fleurs dans ta chevelure. À peine cueillies, elles perdent leur couleur et leur forme. Telle est la foi dans l’amour. Un souffle l’altère, un doute la souille et la flétrit. Le cœur de la femme est un autel d’une exquise pureté, où ne doivent brûler que des parfums choisis. Tu vivras parmi les hommes, ô douce fleur du désert, et tu allumeras chez eux, je le prévois, des flammes dont ils n’ont pas encore senti les atteintes et qu’ils ne soupçonnent même pas. Ils vivent encore dans l’innocence tranquille, parce que leurs douces compagnes n’ayant été initiées à aucun idéal, ne sont pour eux que des femelles amies, de même qu’ils ne sont pour elles que des frères chargés de les rendre mères. Ils n’observent les lois de l’ordre dans la famille que parce que ces lois sont les plus faciles et les plus naturelles. À mesure que ces êtres purs, mais incomplets, se développeront dans la connaissance des choses de l’esprit, ils éprouveront le trouble des préférences, des jalousies et des passions ; et peut-être alors tomberont-ils dans le désordre et dans le mal, si la force de leur désir n’est pas dirigée vers le vrai bonheur. Peut-être, hélas ! confondront-ils la possession des sens avec celle de l’âme et réduiront-ils la femme en esclavage, croyant ainsi la posséder véritablement. Sache donc leur faire comprendre d’avance que l’hyménée qui n’engage pas l’âme n’est pas l’hyménée, et si ta parole inspirée les transporte dans de nouveaux rêves de délices, garde-toi de te glorifier dans le culte idolâtrique qu’ils voudraient te rendre. C’est Dieu, c’est l’amour que tu dois enseigner ; mais tu n’auras plus de véritable inspiration si l’orgueil t’aveugle et si tu te complais dans l’adoration de toi-même. Alors, loin d’être une divinité bienfaisante, tu deviendrais un sujet de scandale et de perdition parmi les fils des hommes ; et ce don de la beauté divinisée par l’intelligence serait une malédiction pour ta race et pour toi-même.

» Prépare donc ton esprit à être invulnérable à la louange des hommes. La femme idéale que tu dois être n’aime que la louange de celui qu’elle aime. Elle renvoie à Dieu toutes les autres et ne sent épanouir sa fierté que sous le regard de son bien-aimé.

Oui, Évenor, les hommes tes frères voudront te disputer l’amour de Leucippe. Elle sera la première Ève, c’est-à-dire la première science qui méritera dans leurs souvenirs le nom de femme. Elle te sera fidèle, elle se préservera sans trouble et sans colère de tout ce qui ne sera pas ton amour. Mais il lui faut ton aide, car l’amour est une vertu à deux, et quand une des deux âmes le méconnaît et le brise, l’autre n’est plus que la moitié d’un ange.

Toi aussi, mon fils, tu seras le premier homme que l’on nommera vie et force, car tu as reçu l’initiation, et ta beauté, comme celle de Leucippe, a pris un éclat supérieur qui n’avait point encore brillé sur la face humaine. Toi aussi, seras parmi les femmes de ta race un fils du ciel, un messager de l’inconnu : mais si tes désirs s’émeuvent dans une vaine curiosité, dans les tentations de l’orgueil et de la convoitise sensuelle, tu manqueras ta mission, et, indigne de la foi de Leucippe, là où tu n’auras semé que le trouble, tu ne recueilleras que le doute.


Le Devoir.
(Suite.)


« Prêtre révélateur de l’amour divin, traverse donc les agitations que tu vas susciter sans rien laisser perdre de la candeur de ton être. L’épouse que je te donne est la seule digne de toi ; c’est le seul esprit qui puisse converser avec le tien, la seule forme vivante ici-bas dont la beauté, éclairée d’en haut, ait une puissance réelle et une valeur particulière. Si tu la méconnaissais, ta propre beauté, ta propre valeur seraient aussitôt amoindries et souillées.

— Ô dive mélancolique ! ô âme méfiante ! que me dis-tu ? s’écria Évenor. Comment peux-tu croire que Leucippe ne soit pas à jamais mon unique souci, mon unique joie, mon unique gloire ?

— Mon fils, reprit la dive, Leucippe ne sera pas toujours aussi splendidement belle que la voici devant tes yeux ravis, parce qu’elle ne sera pas toujours jeune. Quand elle aura été mère plusieurs fois, sa beauté sera plus parfaite dans son âme, mais elle sera comme voilée sur ses traits. Et peut-être alors, te reportant par la pensée au moment où nous sommes, tu diras en toi-même : Qu’a-t-elle donc fait des roses qui fleurissaient sur son visage ? Que sont devenues sa taille de palmier et sa chevelure ondoyante, et pourquoi le sombre azur de ses yeux a-t-il perdu l’éclat des nuits constellées ? Plus robuste que la femme, assujéti à de moindres épreuves, et destiné sans doute par la prévision divine à la protéger dans les labeurs de la maternité, tu dois rester plus longtemps jeune et agile. Garde-toi donc de te croire un être mieux doué qu’elle et de vouloir dominer sa faiblesse par l’autorité du fait. Leucippe est ton égale, et ce qu’elle a en moins par la débilité de son être, elle l’a en plus par la science des entrailles maternelles, plus parfaites chez la femme, en vue des besoins de l’enfant dont elle est la providence sacrée. Si les âmes de vos enfants vous appartiennent au même titre, leurs corps sont plus immédiatement confiés aux sublimes instincts de la mère. Respecte donc en elle la gardienne et la nourrice passionnée de ces êtres qui seront le plus pur tribut de ton sang et le plus précieux trésor de ton esprit. Le jour où tu dirais : « Cette femme et ces enfants m’appartiennent, » sans ajouter : «  J’appartiens à ces enfants et à cette femme, » le lien céleste serait brisé, et, au lieu d’une famille, tu n’aurais plus que des esclaves, c’est-à-dire des êtres qui obéissent sans aimer et qui pratiquent sans croire.

« Voilà, mes enfants, vos devoirs réciproques. Une pensée constante doit les éclairer et les sanctifier, l’identification de vos deux âmes en une seule. Tout ce qui attribuerait à l’une plus de pouvoir et de liberté qu’à l’autre serait le blasphème et la mort. Dieu n’a pas créé deux races en une. Il n’a pas fait la femme pour l’homme plus que l’homme pour la femme. Il a créé un seul être en deux personnes qui se complètent l’une par l’autre, et dont la pensée divine, union qui saisit l’âme autant que les sens, est le lien indissoluble.

— Je voudrais te croire, dit Évenor ; mais j’ai un effort à faire pour ne pas m’imaginer que Leucippe est plus divine que moi-même, et que mon devoir est de la servir et de l’adorer humblement.

— Pour moi, lui répondit Leucippe, je me persuadais la même chose à ton égard, et je sens tellement que je te préfère à moi-même, qu’il m’en coûtera de me croire ton égale.

— Ceci est l’enthousiasme de l’amour, reprit la dive, et je vois bien que l’âme humaine est excessive dans la joie comme l’était la mienne dans les angoisses de l’amour maternel. Tous vos sentiments terrestres ont cette fièvre d’expansion que Dieu bénit sans doute et qu’il ne vous a donnée que comme un avant-goût des délices du ciel. Mais il vous a rendus capables aussi d’accepter les lois de la sagesse, car il sait que l’existence de toute créature mortelle doit être agitée et militante sur la terre. Gravez donc ma parole en vos cœurs ; un jour, vous reconnaîtrez qu’elle n’était pas inutile.

— Ô ma mère chérie, dit timidement Leucippe, tu nous parles de nos rapports avec le reste des hommes, comme si nous devions retourner parmi eux. Nous ne pouvons le tenter qu’au péril de nos jours, et pourquoi donc penses-tu que nous puissions le désirer quand le bonheur et l’amour sont ici pour nous ?

— Je ne vous ai encore rien dit, reprit Téleïa, de vos devoirs envers vos semblables ; mais vous avez dû pressentir qu’ils sont indissolublement liés à ceux que vous contractez l’un envers l’autre. Je vous ai dit que Dieu n’avait pas créé un homme et une femme constituant deux êtres parfaits, isolés l’un de l’autre, mais un seul être en deux personnes. Quel que soit le berceau du premier homme, qu’il ait été précieusement accaparé par un seul couple, ou magnifiquement rempli de plusieurs couples également précieux, la loi de reproduction et de multiplication imposée à l’espèce humaine règle par avance les rapports des hommes entre eux. C’est par elle que le couple humain n’est rien dans l’isolement, parce que ses vertus y sont nulles, ses exemples inféconds et sa postérité compromise. La vie solitaire est une vie anormale ; l’âme incomplète n’y peut donner qu’une vie incomplète : voilà pourquoi je m’imagine que beaucoup d’hommes et de femmes ont été appelés ensemble au bienfait de la vie dans ce monde, car, encore une fois, il n’est pas de bienfait sans obligation, et pas de puissance sans devoir. Vous ne seriez rien de plus que les animaux, s’il vous eût été permis de vous unir seulement en vue de la conservation de l’espèce physique. La vie morale vous ayant été accordée, vous ne pouviez la recevoir que dans les conditions où elle s’entretient, se développe et se transmet.

« Ce serait donc transgresser la loi qui préside à vos destinées, que de vous annihiler dans la possession d’un repos égoïste. Vous en perdriez vite la douceur, et le divin amour s’épuiserait pour vous comme une coupe vidée en deux matins. Pour sentir le prix durable du bonheur, il faut le mériter, et si le ciel se laisse entrevoir à l’innocence, il ne se laisse posséder que par la vertu. Un tel avenir mérite bien qu’on expose sa vie, et vous risquerez la vôtre pour retrouver vos frères. Vos lumières leur sont dues, et ne dites pas que vous pouvez les leur refuser ; leur ignorance, qu’elle soit docile ou rétive à vos enseignements, vous est nécessaire. C’est pour vous le champ de l’activité, le but du devoir, le prix de l’amour. Demain, au jour levant, vous devez recevoir la consécration divine du travail. Armés de ces outils précieux dont les dives ne connurent pas toutes les ressources, vous irez dans la forêt, et après avoir prié, vous choisirez les arbres les plus sains pour la construction de votre cabane flottante. Évenor coupera, creusera les ais solides. Leucippe choisira et préparera les lianes flexibles. Quant à la construction de cette machine, le génie humain doit seul en prévoir et en combiner l’agencement hardi et prudent. La science des faits ne m’a pas été donnée et j’ai foi aux instincts qui caractérisent votre pouvoir sur la terre.

— Nous ferons ce que tu veux que nous fassions, dit Évenor, car tu es notre lumière et nous n’avons pas le pouvoir de repousser la lumière après l’avoir comprise. Mais dis-nous donc si c’est pour un temps ou pour toujours que nous devons quitter cette terre bénie où il nous semblait devoir trouver le bonheur.

— Assure-toi d’abord la conquête de l’élément qui t’emprisonne, répondit Téleïa. Le voyage doit être court, car je sais que, non loin d’ici, s’étendait une plage qui rendait facile l’accès des établissements humains. Si cette plage a disparu sous les eaux comme celle-ci, ta maison flottante n’en trouvera pas moins des lieux propices pour aborder, car vers l’Est, les rives s’abaissent pour laisser sortir un fleuve qui se jette dans la mer. Vous achèverez ensuite votre voyage par terre, et, après un détour, vous gagnerez les prairies d’où votre race n’a pas dû s’éloigner. Maîtres de la distance, vous le serez du temps, et rien n’empêchera que vous reveniez ici consacrer votre hyménée, avant de vous fixer parmi les hommes.

— Tu nous parles de nous, dit Leucippe, et nous ne savons pas encore si tu dois nous suivre. Si ta pensée secrète est de rester ici sans nous, comment veux-tu que je me soumette à ta volonté ? »

Et comme la dive hésitait à répondre, Leucippe pleura amèrement, disant :

« Que t’ai-je fait, mère cruelle, pour que tu me chasses de ton sein ? Est-ce donc là le bonheur que tu voulais me donner ? Et comment veux-tu que mon hyménée ne soit pas mortellement flétri par ton absence ? Hélas ! j’étais si heureuse, il y a une heure, de songer que nous étions inséparables, et à présent, voilà qu’il me faut choisir entre Évenor et toi, et prévoir des jours où je pleurerai l’un ou l’autre ! Pourquoi nous as-tu révélé sitôt le mystère de notre existence ? Nous étions si jeunes ! Ne pouvions-nous savourer encore quelque temps la félicité qui nous était accordée !

— J’aurais pu me taire, en effet, répondit la dive, si je vous avais regardés comme des êtres secondaires dans la création. Il fut un temps où je ne prévoyais rien de ce que je viens de vous prescrire. C’est quand vous étiez des enfants pour ainsi dire étrangers aux plus hautes préoccupations de mon esprit. Oui, je l’avoue, en vous chérissant comme j’avais chéri mes propres enfants, j’avais pour vous, malgré moi, les mêmes faiblesses, inutiles, hélas ! que j’avais eues pour eux. Je redoutais, j’éloignais l’heure de l’initiation, et je soutenais contre moi-même un combat violent. Je craignais de vous tuer, et je me disais que si les dives, créatures plus parfaites selon moi, n’avaient pu, dans ces temps-ci, recevoir la lumière divine sans mourir, à plus forte raison, vous succomberiez dans la lutte du monde spirituel avec le monde positif, vous autres si peu portés, relativement, à sacrifier l’un à l’autre. Ah ! j’ai encore bien souffert à propos de vous, nobles êtres que je méconnaissais à force de sollicitude ! Combien de nuits j’ai passées à contempler votre doux sommeil et à me dire : ils sont beaux et forts, ils sont calmes et souriants ; je n’ai plus qu’eux sur la terre ; faut-il donc qu’en leur révélant l’immortalité de leurs âmes, je les précipite dans la lutte amère du devoir ? Pourquoi ne pas les laisser vivre dans l’innocence primitive comme vivent leurs semblables ? Pourquoi risquer sur eux ce terrible breuvage de la vérité qui leur donnera peut-être la mort en ce monde, sans leur assurer la vie dans l’autre ?

« Vous le voyez, je doutais encore alors que vous fussiez les enfants de Dieu au même titre que nous, vos devanciers sur la terre. S’ils n’ont pas reçu la notion de l’avenir infini, me disais-je, c’est qu’ils ne sont peut-être pas destinés à le posséder. Peut-être doivent-ils accomplir leur mission tout entière ici-bas, et revivre éternellement sous les mêmes formes, avec des organes imperfectibles, dans un milieu toujours imparfait. Ils n’ont pas mérité comme les dives, éprouvées par des siècles de souffrance, d’aller immédiatement prendre possession des astres supérieurs. Eh bien ! si leur royaume est de ce monde, qu’ils y vivent dans l’ignorance des mondes meilleurs !

« Mais je ne pouvais m’arrêter à une telle résolution. Outre que ma conscience la repoussait par d’énergiques appels et de cruels tourments, je vous voyais, non pas toujours, mais quelquefois, pressés d’une ardente curiosité des choses divines. J’avais déjà vu Leucippe sortir tout à coup de l’activité fiévreuse de ses joies enfantines pour me demander avec une sorte d’autorité obstinée à qui s’adressaient mes prières et qui était l’auteur des choses. Tantôt elle voulait que j’eusse creusé la mer et entassé les montagnes ; tantôt elle me remerciait d’avoir semé le ciel d’étoiles et la terre de fleuves ; et quand la foudre troublait son sommeil, elle me demandait de la faire taire ; elle pressentait, en dehors de nous, une puissance à laquelle elle me croyait capable de résister, et elle s’alarmait de mes réponses quand je lui disais ne rien pouvoir sur les éléments.

« Je l’avais donc initiée, d’abord malgré moi, et ensuite avec plus de confiance, en constatant que je dissipais ses terreurs en lui parlant du Père suprême. J’eus plus d’hésitation avec toi, mon fils. Ton esprit me semblait plus ardent et plus inégal encore que celui de Leucippe, et comme il y avait dans tes yeux et dans ton attitude je ne sais quelle anxiété, au commencement, je ne t’éclairais qu’avec méfiance et lenteur. Mais bientôt tu m’ouvris un esprit docile et un cœur aimant, sans que le principe de ta vie parût ébranlé par ce grand effort de la foi, et par ce brûlant éclat de la lumière d’en haut. Plus je t’ai enseigné, plus je t’ai trouvé accessible à l’enseignement, et dès lors j’ai compris l’étendue de mes devoirs envers vous deux. À présent, je sais qu’il ne m’est pas permis de vous laisser jouir de la vie à la manière des oiseaux ou des plantes, et que, pour vous élever à la vie des anges, je dois vous faire acheter leurs ravissements sublimes par les mérites du sacrifice… »

Évenor et Leucippe n’osèrent répliquer. Ils se sentaient courbés et comme brisés, pour la première fois, par l’ascendant de l’austère vérité. Le lendemain, dès l’aube, ils allèrent dans la forêt, et, avant de commencer leur travail, ils essayèrent de prier ; mais ils ne purent d’abord que se regarder avec tristesse et se jeter en pleurant dans les bras l’un de l’autre.

« Ah ! disait Évenor, j’avais fait de si doux projets ? Téleïa nous avait dit souvent : Quand vous aurez atteint l’âge de la liberté, je te confierai ces haches et ces massues de fer et de cuivre, et tu pourras alors entailler le rocher et faire à Leucippe un escalier pour descendre dans l’Éden. Je te permettrai d’y bâtir une cabane, et c’est dans ce riant séjour que Dieu consacrera votre hyménée. Et voilà que maintenant ces instruments de conquête sont des instruments de douleur et de servitude. Il nous faut construire, non plus un asile de paix, mais une maison de voyage et peut-être un tombeau !

— Et moi, répondit Leucippe, j’avais rêvé de te faire vivre dans un éternel sourire. Sa vie sera une fête, me disais-je, et que l’orage gronde ou que le soleil brille, il aura toujours la joie à ses côtés. Et maintenant, tu le vois, je pleure, et mes baisers vont devenir amers, car je crois que Téleïa veut que je me sépare d’elle, et je ne pourrai plus te donner un bonheur parfait, ne l’ayant plus en moi-même.

— Eh bien, dit Évenor, je ne veux pas que ton âme soit troublée, car tes larmes me sont un supplice. Je vais dire à Téleïa qu’elle s’est trompée et que nous ne sommes pas semblables aux dives qui aimaient la souffrance et la mort. Je lui dirai que je ne veux connaître d’autres devoirs que celui de te rendre heureuse, et que, puisque tu ne peux pas vivre contente sans elle, je ne veux pas revoir ma mère ni me soucier de la peine que lui cause mon absence. »

Leucippe, effrayée de ce que disait Évenor, le retint comme il se levait pour aller vers Téleïa.

— Ta mère ! ta pauvre mère ! dit-elle. Ah ! que j’ai pensé souvent à sa douleur, depuis que je sais qu’elle vit loin de toi ! Ta mère, je l’aime, car c’est encore toi, et si, dans ton souvenir, tu la chéris autant que je chéris la dive, je vois que tu n’as pas été heureux près de moi comme je l’étais moi-même. Non ! non ! tu ne peux pas renoncer à la revoir et à la consoler. Je n’aurais plus un jour de repos ni de joie si je t’en détournais. Il faut partir, Évenor, il faut prier et travailler.

— Eh bien, alors, toi qui ne peux vivre sans Téleïa, tu me laisseras donc partir seul, reprit Évenor, et il faut donc que je sois coupable ou désespéré !

— Non, s’écria Leucippe, tu ne seras ni désespéré, ni coupable, et le sacrifice que tu m’offrais, je saurai le faire.

Et, s’agenouillant, elle pria avec ferveur, demandant à Dieu le courage, c’est-à-dire la joie dans les pleurs et l’ivresse dans l’immolation de soi-même.

— Mon père invisible, disait-elle, aide-moi à comprendre la loi du devoir. Je sais maintenant que je ne dois jamais te demander ni la vie, ni la santé, ni un ciel pur, ni les fruits, ni les fleurs, ni même la vue de ceux que j’aime, s’il te plaît de sacrifier à tes secrets desseins tous les trésors de mon existence et toutes les splendeurs de la nature. Mais ce qu’il m’est permis d’implorer, c’est le perfectionnement de mon âme et la puissance de t’aimer assez pour accepter tout ce qui émane de toi, même les douleurs, les dangers et les regrets déchirants. Prends donc pitié de ma faiblesse et donne-moi la force qu’il me faut pour ne jamais douter de ton amour et de ta bonté, quelque épreuve que j’aie à subir sur la terre ou ailleurs.

Évenor prosterné auprès de Leucippe se sentit transporté et ranimé par sa foi naïve.

— Oh ! Leucippe, s’écria-t-il, c’est Dieu qui me parle par la voix de ta prière. Tu me fais comprendre ce que, moi aussi, je dois lui demander, et je sens déjà qu’il nous l’accorde ! Oui, je me sens inondé d’une secrète joie et comme investi d’une force nouvelle. J’apprends en cet instant qu’il est non-seulement possible, mais doux, de souffrir pour ce qu’on aime, et me voilà prêt à partir seul, sans faiblesse et sans désespoir, car je ne veux pas que tu me sacrifies ta mère ou que tu sois inquiète de moi. Je partirai et je reviendrai vite, sois en certaine ; rien n’est impossible à l’amour, je le savais, et à présent je sais que rien ne lui est difficile.

Il se releva, brandissant au soleil matinal sa coignée brillante, et, comme il s’approchait d’un arbre pour lui porter le premier coup, la dive sortit de derrière cet arbre comme les hamadryades que l’on a cru jadis habitantes du tronc sacré des chênes.

— Travaille, Évenor, dit-elle, travaille avec une joie sans mélange, car l’épreuve que je t’imposais a porté ses fruits. Te voilà digne d’être l’époux de Leucippe, et c’est pour construire votre cabane dans l’Éden que le fer sacré doit sortir de son inaction. Leucippe, aide ton fiancé, selon tes forces ; car, toi aussi, te voilà digne de lui. En vous sacrifiant l’un à l’autre, vous avez conquis la sainteté de l’amour, et au lieu d’une fougueuse et passagère ivresse, vous connaîtrez les joies ineffables des célestes ravissements. Jusqu’à ce jour, les larmes n’avaient consacré aucun hyménée parmi les enfants des hommes. Les larmes sont saintes, sachez-le, ô vous qui venez de répandre cette rosée du ciel sur le pacte du vrai bonheur !


VIII

L’Hyménée.


De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquiétude les chastes amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit à Évenor en lui montrant l’Éden : « Je te confie ta fiancée. Elle ne peut être ta femme sans qu’une prière suprême unisse notre triple amour en un seul. Construis ta demeure, et j’irai la consacrer par ma bénédiction, symbole de Dieu sur la terre. »

Téleïa savait que, dès lors, les transports de la nature seraient vaincus par l’esprit. Elle avait donné la vie céleste à ces deux êtres. Le trouble des sens ne pouvait plus les surprendre. La volonté était éclose en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destinée et de la majesté de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience d’elle-même ne menaçait donc plus d’appesantir leurs esprits et de dominer leurs résolutions. Ils avaient pleuré, ils étaient baptisés par ces larmes pieuses. Ils s’aimaient enfin, et par le cœur et par l’intelligence encore plus que par les sens. Ils étaient homme et femme, c’est-à-dire un désir plein de respect et une promesse pleine de fierté.

D’ailleurs la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarité avec leur race et de l’avenir qu’ils devaient consacrer à l’enseignement de leurs frères. Sans limiter le temps qu’ils devaient passer dans l’Éden, elle ne leur montra les délices de leur isolement que comme une préparation religieuse à l’accomplissement d’une mission plus étendue, et la construction de la maison flottante destinée au pèlerinage fut considérée comme la conséquence de celle de la tente plantée au désert en vue de l’hyménée.

Quand elle les eut fiancés par une première bénédiction, elle se retira mystérieusement dans les rochers du Ténare, ayant là quelque rite sacré à accomplir, et voulant aussi accoutumer Leucippe à son absence.

Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus sérieuse avec son fiancé. Le premier soin d’Évenor avait été d’entailler avec le pic des degrés égaux dans le bloc de roches qui rendaient l’accès de l’Éden difficile à sa compagne et périlleux pour lui-même. Les premiers pas du beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie, et d’abord ils s’y élancèrent en se tenant par la main et en témoignant leur naïve admiration par une course ardente et rapide. Évenor ne donnait pas à Leucippe le temps de voir et de comprendre. Il l’entraînait de la vallée des fleurs aux arbres des collines et des rives du lac aux rochers de l’enceinte. « Ah ! que ton jardin est beau, s’écriait Leucippe ; comme on y oublie les secousses et les ravages du volcan ! On dirait qu’ici la terre n’a jamais produit que des fleurs, et que la sauvage mer n’a jamais osé y pénétrer. Vois comme le sol est doux et l’air tranquille ! On marcherait ici toute la vie sans se lasser ! » Et Leucippe, détachant ses chaussures d’écorce, les jetait loin d’elle, joyeuse de sentir sous ses pieds délicats, au lieu des cendres vitrifiées et des rudes lichens de la solfatare, les sables fins et les mousses veloutées de l’Éden.

Mais quand, à force d’errer et d’explorer, elle se sentit vaincue par la fatigue, elle s’assit à l’ombre d’un épais berceau de myrtes, et dit à Évenor qui venait se reposer à ses côtés, de bénir Dieu avec elle et de lui parler de l’endroit où ils bâtiraient leur demeure. Un instinct de pudeur l’avertissait de distraire les regards et la pensée de son fiancé de l’ardente contemplation de sa beauté enivrante.

Alors, ils cherchèrent des yeux le site le plus attrayant pour l’établissement de cette villa primitive qui s’élevait dans leurs imaginations comme un temple, chef-d’œuvre de l’art relatif à l’aurore de la vie. Ils en eurent pour tout un jour à choisir l’emplacement de leur sanctuaire. Leucippe se faisait déjà l’idée d’une cabane, car, dans ses jeux enfantins, Évenor en avait bâti bon nombre avec de petites branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imitées. Ils tracèrent donc sur le sable les proportions de celle qu’ils rêvaient ensemble, et ce fut à mi-côte de la colline qu’ils décidèrent de la commencer, en vue du lac, et à l’abri des rochers qui pouvaient se détacher des montagnes en cas d’un nouveau tremblement de terre.

Leucippe chérissait les fleurs, et celles de l’Éden étaient si belles qu’elle regrettait de les voir foulées et broutées en quelques endroits par les sauvages troupeaux de la vallée. Ces troupeaux s’étaient beaucoup multipliés depuis l’encombrement du défilé, et Évenor, à qui la dive avait enseigné la chasse en lui confiant un arc et des flèches, résolut d’en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle voulait seulement qu’une palissade fût élevée autour de la partie du jardin où l’on placerait la cabane, pour préserver les plus belles plantes. Mais Évenor lui rappela les leçons de la dive.

— Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de l’animalité. Les animaux enfermés ici sont trop nombreux, et tu vois qu’ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Téleïa nous racontait la création terrestre, elle nous montrait chaque être apparaissant aussitôt que l’être, destiné à devenir l’aliment de son existence, commençait à tout envahir. À la plante ont succédé l’animal qui broute l’herbe et la feuille, et l’insecte qui suce la poussière fécondante des fleurs. D’autres animaux dévorent ceux-ci, et l’homme est sans doute destiné à manger les animaux quand sa race se sera multipliée au point de ne pouvoir plus leur laisser un trop grand parcours sur la terre. Les coquillages de la mer, les œufs des oiseaux, les grains et les fruits même que nous mangeons sont des êtres vivants ou destinés à vivre, que nous ne saurions nous reprocher de détruire, car nous avons droit sur la nature entière ; et si la chair et le sang nous inspirent encore une vive répugnance, Téleïa l’a dit, et je le crois, il n’en sera pas toujours ainsi.

« Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont devenus trop nombreux dans notre Éden, nous sera utile. Nous respecterons les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides augmente jusqu’à dépouiller tous les arbres. »

Leucippe devenait triste à l’idée des futurs besoins de l’humanité et de la persécution que les innocentes créatures de l’air et des bois devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les existences de ce monde, celle de l’homme étant la plus précieuse, toutes celles qui pouvaient lui devenir nuisibles, devaient être sacrifiées ; mais elle pleura lorsqu’elle vit tomber la première biche sous la flèche d’Évenor, et le jeune homme lui-même ne put accomplir cette sorte de meurtre sans une émotion profonde.

Pourtant il regarda comme un devoir de préserver l’Éden d’une dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles ou furieuses ; et quand il en eut diminué le nombre, il s’attacha à préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt, par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de Téleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans l’Éden, Évenor et Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.

La cabane s’éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante qu’aucune de celles dont Évenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans l’assemblage des pièces, et le choix des matériaux bien plus précieux. Il fit tous les montants en tige de jeunes cèdres déjà vigoureux, et, au lieu d’un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de fronton revêtu d’écorce et de palmes, qui facilitait l’écoulement des pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans une tanière, mais qu’elle pût y marcher et y respirer comme dans la vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain aux alentours et de réserver de longues vignes qui, enlacées au chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les parois extérieures et sur le toit de la cabane. Il inventa même des siéges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par Évenor, fut recouvert par elle d’une fine puzzolane qu’elle alla recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte firent un canal d’irrigation au milieu du palais rustique. Évenor y avait ménagé le passage d’un limpide ruisseau dont le continuel murmure résonnait à son oreille comme un chant d’hyménée.

Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur naïve. Quelquefois Évenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop longtemps. Et pourtant, chaque fois qu’elle insistait sur la perfection d’un détail, il s’y prêtait avec docilité, et l’achevait avec conscience. Négliger quelque chose dans l’embellissement du nid sacré, lui eût semblé injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour. Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée, mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur la pureté de ses préoccupations et eût craint de l’outrager par un doute.


L’Hyménée.
(Suite.)


Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La dive changeait visiblement d’aspect. Chaque jour elle était plus pâle et d’une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plus grande. Sa beauté, ravagée par la douleur, avait pourtant un type de noblesse indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu’ils avaient la fixité de la mort.

Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait quelque souffrance ou quelque redoublement de tristesse, elle répondait avec un sourire étrange qu’elle n’avait jamais été plus calme, et quand ses enfants adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir voir leurs travaux, elle répondait avec une douceur inexorable qu’elle irait le jour où Leucippe lui dirait que tout était prêt pour la prière solennelle.

Quand tout fut prêt, en effet, Leucippe hésita et trembla devant Évenor, plus tremblant qu’elle-même. Leucippe n’ignorait pas les lois de l’hyménée. L’ignorance absolue des vierges est un résultat factice de l’éducation, une nécessité toute relative de nos mœurs corrompues. Dans les temps d’innocence, la pudeur n’était menacée d’aucun souffle impur, et l’accomplissement des lois de la vie n’était pas envisagé comme un péril pour la dignité humaine.

Si Leucippe eût vécu dans la tribu d’Évenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion, avait de plus qu’elles un respect éclairé et enthousiaste pour l’époux qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modestie de l’amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d’une consécration qui, dans sa pensée, embrassait l’éternité tout entière.

De son côté, Évenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide vis-à-vis de lui-même, se sentait éperdu et troublé devant la crainte de déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peut-être moins exquise, car il s’inquiétait de l’émotion mystérieuse de sa fiancée sans en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d’impatience où il était tenté de lui reprocher de l’aimer faiblement ; mais la mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses pensées, et il n’osait même plus la questionner sur sa réserve.

Cependant un soir qu’ils revenaient vers la dive, il lui dit en s’agenouillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée : — « Écoute-moi, Leucippe, et réponds-moi : Il faut que tu me dises si j’ai perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j’ignore, j’ai mérité de te voir triste et pensive comme tu l’es depuis que la cabane est finie.

— Loin de là, répondit Leucippe ; ton silence, ton respect et ton courage me pénètrent d’un tel amour que je me demande à toute heure si je mérite d’être ta compagne pour toujours. Songe, Évenor, que nous allons jurer à Dieu, devant Téleïa et dans toute l’ardeur de nos volontés, de nous appartenir l’un à l’autre dans cette vie et dans toute la suite de nos existences futures. Eh bien ! sais-tu à quoi je songe ? C’est que si je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras troublé par moi et las de moi dans toute l’éternité. Voilà pourquoi j’hésite et me recueille ; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si je devais être, dans l’hyménée, l’éternelle cause de ta souffrance, j’aimerais mieux rester ta sœur, car, jusqu’à ce jour, je ne t’ai causé aucune peine, et tu m’as toujours bénie. J’ignore les joies de l’hyménée ; mais, quelles qu’elles soient, j’y renoncerais à jamais plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans fin.

— Ah ! je puis te jurer de moi la même chose, s’écria Évenor. Oui, j’aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix de ton bonheur et de ta tendresse. Mais, j’ai confiance en moi-même. J’ai l’orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t’en méfier. Je me sens en possession d’une flamme si ardente et si sainte que je peux répondre de moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais souffrir pour toi tout ce que l’humanité peut souffrir, des peines et des craintes que j’ignore… quelles qu’elles soient, je les accepte, sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi, et que je serai toujours assez heureux, puisque tu m’aimes. »

Leucippe releva Évenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès de la dive :

« Ma mère, lui dit-elle, veux-tu venir demain bénir la maison de l’Éden, qui est prête à te recevoir ?

— Soyez-y à l’aube naissante, répondit la dive. Moi, j’y entrerai avec le premier rayon du soleil. »

Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule bleuâtre quand les fiancés entrèrent dans le splendide bosquet de fleurs et de feuillages qui entourait la cabane ; mais ils n’osèrent pénétrer les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui s’y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un chant d’une douceur inexprimable. En d’autres temps, cet augure eût été commenté et interprété par les hommes. Les jeunes époux n’y virent qu’un sujet d’attendrissement qu’ils ne cherchèrent point à définir.

D’ailleurs, la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce jour-là, l’antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère tachetée (dépouille d’un animal depuis longtemps expatrié de cette région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une ceinture et des agrafes d’or d’un travail lourd et d’un goût austère comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux blonds. Elle portait un livre, c’est-à-dire une large tablette de métal qu’elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu’elle leur avait communiqués. La science des temps primitifs, loin de s’aider du développement de l’éloquence, consistait, pour la langue écrite, dans une symbolisation énergique et concise de l’idée. De là le mystère de ces formules, qui ne fut motivé d’abord que par la difficulté matérielle de résumer les codes religieux dans de courtes inscriptions ou sur des monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse application de la loi d’initiation, devint le principe des doctrines ésotériques. De ce que la parole, fugitive et facile à altérer, ne suffisait pas à l’enseignement religieux ; de ce que le dogme écrit exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études, l’erreur des initiations exclusives et secrètes prévalut longtemps dans les sociétés naissantes, jusqu’aux époques de lumière morale, où de sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la religion et de la vertu à tous les hommes.

Les tables de la loi, qu’apportait la dive aux premiers initiés de l’humanité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu’elles fussent pour Évenor et Leucippe d’une simplicité encore plus radicale. À travers les signes abréviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un mot, par moins qu’un mot, par un signe élémentaire, voici la traduction de ce qu’ils lurent.

« Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.

« L’homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes successivement.

« La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.

« La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes progressivement.

« L’esprit divin créateur, rénovateur et révélateur partout et toujours simultanément.

« L’esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et dans les temps progressivement.

« Dieu toute lumière, toute puissance, tout amour.

« L’homme toute aspiration à la lumière, à la liberté, à l’amour.

« À qui croit et observe les lois, le règne du bien et le perfectionnement soutenu de son être dans l’infini et dans l’éternité.

« À qui les nie et les méprise, le châtiment du mal et l’angoisse d’une lente amélioration dans les mondes et dans les temps. »

Les pensées élémentaires qu’aujourd’hui, à l’aide des mots propres et de l’écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la dive, forcée de créer à la fois les mots et les signes ; car on pense bien que, de tous les entretiens que nous avons prêtés aux trois anachorètes du Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la traduction directe des formes d’un langage primitif. Mais l’esprit de ces entretiens et le fond de ces doctrines, pour être modernes, n’en sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute antiquité.

Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel même, à l’aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourné dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s’enchaînent comme les spires d’une spirale, elle n’arrive qu’à confirmer, par ses travaux et ses recherches, la force de ces vérités proclamées à priori par l’inspiration divinatoire des premiers âges.

Quant à l’écriture mystérieuse de la dive, transmise à Évenor et à Leucippe, c’était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de leurs temples. On sait que, de même que le latin, langue morte et lettre close pour les illettrés, sert aujourd’hui de formule au culte catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité. C’était la langue sacrée, la langue mystérieuse qui, torturée par l’interprétation, comme l’est aujourd’hui l’hébraïque primitive, arriva à se perdre entièrement, peut-être à l’époque de l’événement inconnu symbolisé dans le récit de la tour de Babel.

Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur dit : « Je n’ai plus rien à vous apprendre ; vous savez tout ce que je sais, car tout ce qui est écrit là est écrit pour l’esprit. Vous savez que vous êtes esprit avant d’être corps et que l’esprit est lumière. Vous savez que l’esprit s’unit au corps, c’est-à-dire l’essence à la substance par la loi de l’amour, et que, comme la perfection divine est à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre à équilibrer les forces de l’esprit, du sentiment et de la substance.

« N’oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s’unissent, c’est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l’union des sens n’est qu’une manifestation passagère, et comme un sacrement ou mystère commémoratif de l’union spirituelle et permanente de vos êtres abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle le rendra divin et fera, d’un acte de la vie matérielle, un acte de la vie supérieure. Les vraies délices de l’amour sont à ce prix. Quiconque, dans les actes de l’amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de son corps que fureur, suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en même temps que son corps, les transports sont sacrés et les anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens, la dernière des manifestations de l’animalité sauvage, la première de celles de la spiritualité humaine. »

Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.

Elle n’avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque. Le serment n’était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être imaginé dans l’âge de l’innocence, et chez ces deux premiers initiés à l’idée d’amour et de vertu, la vertu inséparable de l’amour mise en doute par l’exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un blasphème.

La dive ne s’était pas préoccupée non plus d’une formalité qui, dans les temps ultérieurs eût semblé indispensable aux âmes pieuses ; je veux parler du consentement et de la bénédiction des parents d’Évenor. La raison de cet oubli était simple : L’hyménée d’Évenor et de Leucippe était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les hommes, l’amour n’était encore qu’un instinct tout ingénu, satisfait sans prévoyance et sans solennité. L’attrait de la jeunesse décidait du choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait à nier l’exellence et que les conditions sociales de la famille tendaient à conserver, en l’absence de lois et de préceptes. Mais qu’il y avait loin de ces inoffensives associations à l’union ardente, parce qu’elle était raisonnée, d’Évenor et de Leucippe !


L’Hyménée.
(Suite.)


Si Évenor eût vécu dans sa tribu, il eût rencontré fortuitement la compagne de sa vie, ou, s’il l’eût cherchée, ce n’eût été que sous l’influence magnétique d’un soleil de printemps. Appelée comme lui, par les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupté, eût consenti à être sa femme, sans prendre à témoin ni le ciel incompréhensible, ni la terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles parents : « Nous nous sommes unis l’un à l’autre, et nous allons bâtir notre demeure. » À quoi ceux-ci eussent répondu : « Allez, et nous vous aiderons à élever vos enfants. »

Évenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dans l’état d’ignorance et d’indifférence où il les avait laissés plongés ; mais il se réservait, ainsi que Leucippe, d’aller leur demander leur bénédiction, en même temps qu’il leur apprendrait, s’il était possible, quelles relations sociales et religieuses établit l’adoption particulière.

Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l’ivresse de leur bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s’aviver au foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit avec une satisfaction douloureuse qu’Évenor travaillait avec Leucippe au plan de sa maison flottante.

La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l’autel de l’amour divin. Elle avait connu de l’humanité cette excessive tendresse maternelle qui lui avait été envoyée d’abord dans la personne de ses enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d’Évenor et de Leucippe, comme une suprême consolation. Mais le temps était venu où elle avait compris et accepté l’immolation de ce dernier bonheur, comme une nécessité du bonheur de ces enfants adoptifs, puisque, dans ses idées rigides et saines, leur bonheur ne pouvait être séparé de la pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-même, tout en combattant la tendresse que lui témoignait Leucippe, et tous ses soins tendaient désormais à lui inculquer non-seulement l’idée, mais encore l’habitude de leur séparation.

Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer rapidement, en même temps que l’enthousiasme, fruit sacré de la douleur, exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au fond du cœur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.

Elle ne varia pourtant point dans sa résolution de ne pas les suivre. Quand Leucippe la suppliait :

« Non, répondait-elle, Dieu n’a point permis de cette façon l’alliance des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole étrangère ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C’est ici que je dois vous attendre pour ranimer en vous l’esprit d’amour et de foi, si, ébranlés comme je le fus moi-même par quelque grande douleur, vous revenez me demander l’assistance morale et religieuse. »

Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la retrouver ; mais Évenor lui rendait l’espoir et les idées riantes. « Aie confiance, lui disait-il ; Dieu a donné pouvoir à l’homme sur toute la terre et sur les eaux ; par conséquent, nous vaincrons cet élément terrible : le voyage est court ; nous le ferons souvent, et si, comme je le crois, nous détruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes, nous viendrons chercher Téleïa pour vivre parmi eux. Songe qu’elle est jeune encore, et que, selon la loi qui présidait encore naguère à l’existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous. »

Dès qu’Évenor eut entrepris la barque qu’il appelait sa maison flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. Il en choisit les matériaux avec un grand soin. Que n’eût-il pas donné pour retrouver les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage ! Un jour qu’il rêvait au bord du lac d’Éden, examinant diverses combinaisons de petits ais flottants qu’il y avait lancés comme des essais de la réalisation de sa pensée, Leucippe lui dit en lui montrant une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d’eux :

« Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science, grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes et tout son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque vent qui le pousse.

« J’ai déjà remarqué cela, dit Évenor, et je veux donner à mon ouvrage la forme du cygne qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur la mer ne me paraît pas difficile ; mais comment le dirigerons-nous ? Ces oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre les ondes. Cela n’est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente, c’est pourquoi l’homme lui-même ne nage pas comme les animaux, et il me semble que si j’essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m’a empêché jusqu’à ce jour d’affronter les endroits profonds. »

En parlant ainsi, tout plein de sa méditation, Évenor s’élança dans les ondes bleues du lac, et, s’abandonnant à son instinct, il trouva, en peu d’instants, le système de mouvements qui devait le maintenir à la surface et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans résistance absolue. Leucippe, effrayée d’abord, n’eût pas plutôt vu sa victoire, qu’elle s’élança à son tour et se mit à nager avec plus de souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et se livrant à l’instinct avec la confiance d’une âme heureuse.

Ce jour-là, ces époux ingénus s’imaginèrent qu’ils n’avaient plus besoin d’une barque, et qu’ils pouvaient traverser les mers comme les hirondelles. Il leur tardait d’être au lendemain pour essayer leurs forces au sein des vagues ; mais ils eurent bientôt reconnu le court trajet qu’ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu’ils n’avaient oublié qu’une chose, c’est qu’il leur eût fallu des ailes pour reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d’où le flot les repoussait avec fureur.

La construction de l’esquif fut donc reprise avec courage, et, après bien des essais, les rames furent mises en mouvement ; la pirogue, svelte et légère, fut lancée par Évenor à une certaine distance du rivage. Leucippe, penchée sur les flots, le suivait des yeux, pâle et frissonnante. La dive lui cacha d’abord sa propre angoisse, mais quand elle vit la hardiesse et l’habileté du jeune nautonnier, elle revint à sa confiance fataliste. « Cette race est faite pour tout soumettre, s’écria-t-elle avec transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle ! Va ! Leucippe, va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique qui peut faire à votre gré le tour du monde. »

Évenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la perfectionna bientôt d’une manière qu’il n’avait pas prévue. Comme il avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y faire une tente à Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets adaptés à l’esquif, la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitôt la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu’ils pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.

En peu de jours, Évenor observa les effets du vent combinés avec la résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s’était servi de la rame. Dès lors il n’eut plus de crainte pour sa compagne chérie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles étoiles il devait se diriger dans le cas où la nuit les surprendrait dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et les toiles de roseaux et d’écorces dont elle voulait que ses enfants pussent transmettre l’invention et l’usage aux hommes de leur race. Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l’Éden, Évenor lui ayant appris qu’ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même choisit la dépouille des animaux qu’il n’avait jamais vus paraître sur le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être acclimatée dans d’autres régions.

Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa qui partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage, mais qui leur cachait l’effroi et la douleur de l’isolement où elle allait retomber. Elle affectait même de leur dire qu’elle avait besoin de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de préoccupations dont ils avaient été l’objet.

Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l’esquif comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus élevé qu’elle avait pu atteindre, tant qu’elle distingua les baisers que lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs ; mais quand la barque eut tourné les écueils de la côte et qu’elle ne vit plus rien, elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du souffle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.

Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres. Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur et le chant des oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel ; elle n’y trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles ; c’était une voûte sans clarté. Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard : c’était un linceul uniforme. Elle chercha à voir ses chiens, qui hurlaient autour d’elle et la tiraient par son vêtement ; elle ne les distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et n’y sentit passer aucune ombre. « Cela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence ; elle en était le but et la cause. À présent, dive condamnée, me voici aveuglée comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta volonté soit faite ! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe, donne-moi la lumière d’un séjour plus propice ; mais si je puis encore lui être bonne à quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore dans l’horreur des ténèbres. »

Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.


IX

L’Orgueil.


Il nous faut revenir en arrière de quelques années et voir ce qui s’était passé chez les hommes du plateau jusqu’à la disparition d’Évenor.

L’aïeul était rentré dans le sein de Dieu après de longs jours dont l’innocence n’avait pas été tout à fait inféconde, puisqu’il avait encouragé les progrès relatifs de sa nombreuse postérité autant qu’il lui était donné de le faire. Après lui, ces progrès furent pourtant plus rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractère dangereux, faute de lumières suffisantes.

Parmi les compagnons d’enfance d’Évenor, Sath, fils d’une des sœurs de sa mère, avait montré une singulière indifférence, et même comme une secrète joie, devant l’événement qui avait jeté le deuil et l’effroi dans la famille. Tandis qu’on cherchait de tous côtés l’enfant disparu, et que la mère désolée faisait retentir les bois et les prairies de ses cris et de ses sanglots, l’adolescent farouche donnait des signes de dédain et affectait de ne pas se mêler aux recherches des autres membres de la tribu.

Sath était plus âgé de quelques années que les autres compagnons d’Évenor, et son développement robuste le faisait paraître plus avancé encore. Sa beauté déjà virile réjouissait les regards, mais son intelligence tardive l’avait longtemps effacé et comme subordonné à l’ascendant d’Évenor et de ses jeunes amis.

Évenor parti, la vanité de Sath se sentait plus à l’aise, car il était vain de sa taille, de sa force et de son habileté dans les exercices du corps. Le contentement de soi-même est une des premières misères humaines que l’on voit se développer dans l’enfance de l’individu, et presque toujours l’engouement prématuré dont il se sent l’objet le jette pour toute sa vie dans ce mal incurable. C’est à ce mal qu’Évenor lui-même eût peut-être succombé sans l’expiation de sa solitude dans l’Éden et sans les sages enseignements de la dive.

Ce que l’on peut observer dans l’enfance de l’individu se remarque aussi dans celle des peuples. L’orgueil et la vanité y suscitent les premiers troubles, et quand les temps d’innocence finissent avec l’abondance des biens de la terre, l’ambition et la cupidité se trouvent tout naturellement engendrées par ces premiers vices, jusque-là inoffensifs en apparence.

La vanité est contagieuse. Nul ne peut se particulariser sans éveiller aussitôt chez les autres le besoin de se particulariser aussi, et de savourer ces douceurs de l’approbation générale qui sont l’émulation des nobles âmes et l’enivrement des esprits faibles.


L’Orgueil.
(Suite.)


Évenor, en méritant les préférences de sa famille par de précoces tendances au bien général, avait fait naître l’émulation parmi ceux de son âge. Sath n’avait pas partagé ce sentiment parce qu’il ne l’avait pas compris. Porté à l’individualisme, il n’avait éprouvé que de la jalousie, et quand il se trouva seul doué de certains avantages qui attiraient l’attention sur lui, il les fit valoir avec âpreté. De là naquirent aussitôt chez ses compagnons des instincts de même nature, qui n’attendaient que l’étincelle de l’exemple et du succès pour s’enflammer.

En peu d’années la jeunesse se montra donc plus bruyante, plus active physiquement, plus aventureuse et moins soumise aux parents qu’elle ne l’avait été jusque-là, et les vieillards de la tribu voyant ou croyant que ce développement des forces et des volontés pouvait devenir dangereux, essayèrent de réclamer sous le nom d’autorité ce qui, jusqu’alors, avait été connu sous un nom équivalent à celui de confiance. Les adolescents supportèrent avec dépit ce premier frein ; mais, dès qu’ils furent en âge de se prononcer, ils le secouèrent, les uns soutenus, les autres blâmés par leurs ascendants au premier degré, qui voyaient éclore cette indépendance de l’esprit avec crainte ou avec plaisir, selon leurs tendances particulières. La vieillesse se trouva donc forcée de transiger, et, en l’absence de règles fixes dont on n’avait pas encore l’idée, on commença à vivre dans une sorte d’agitation et de méfiance.

Un instinct naturel ramenait cependant la plupart des jeunes gens à la soumission envers les parents ; mais cet instinct, à peu près nul chez Sath, s’affaiblissait devant les suggestions de l’amour-propre, et les natures irrésolues tendirent bientôt à se rapprocher de lui et à s’abriter sous le succès de son initiative.

Des luttes de force et d’adresse furent instituées sous le nom de jeux. Nées du hasard, ces luttes devinrent une passion aussi vive chez ceux qui en avaient le spectacle que chez ceux qui y prenaient part. D’abord on lutta contre des forces inertes, contre des objets résistants, contre des fardeaux ; mais on en vint à lutter contre des animaux, Sath ayant eu l’audace de dompter un cheval et la vigueur de terrasser et de lier un bœuf furieux. Les anciens virent avec plaisir cette conquête de l’homme sur l’animal destiné à son service ; et, bien que l’avantage de cette conquête ne fût pas encore démontré, ils se sentirent portés à y applaudir comme à une chose neuve et imposante.

Mais le développement de la force et du courage devait ébranler le règne de la douceur, et bientôt les jeunes gens, dédaignant de lutter contre la matière ou contre la brute, s’essayèrent à lutter les uns contre les autres. Ce furent les premiers combats, simulés, il est vrai, mais où s’essaya l’empire de la violence, et où s’allumèrent les premières étincelles de l’inimitié.

Tandis que les jeunes garçons marchaient ainsi vers un nouvel état de choses, la jeunesse de l’autre sexe, prise du même vertige, s’essayait aux luttes de la vanité féminine. Les belles filles de la tribu commençaient à se distinguer de leurs compagnes moins hardies ou moins favorisées de la nature. Elles imaginèrent de tresser leurs cheveux, de ceindre leur taille et d’orner leurs bras et leurs jambes de coquillages, de fleurs, de baies vermeilles ou de graines noires pour rehausser leur blancheur. Elles brodèrent de crins et de plumes leurs tuniques et leurs sandales, et, au lieu d’aider leurs mères dans le soin des jeunes enfants, on les vit courir de tous côtés pour chercher, parmi ces futiles objets de leur convoitise ingénue, les échantillons les plus beaux ou les plus rares. Ainsi parées, elles quêtaient les regards des hommes, et, dans le spectacle des jeux, auquel accouraient avec empressement leurs troupes bruyantes et folâtres, elles se disputaient les places en évidence et s’étudiaient avec une grâce sauvage à s’éclipser les unes les autres.

Ainsi naissaient chez les deux sexes des instincts de perfectionnement extérieur dont le but mal compris, la gloire pour l’un, le charme pour l’autre, menaçaient de faire fausse route et de devenir la brutalité du courage et l’effronterie de la séduction.

Avec ces instincts s’éveillait aussi celui d’une certaine âpreté à la possession de choses qui, jusque-là, n’avaient pas été prisées, il est vrai, mais qui, du moins, n’avaient jamais été disputées. Le bien et le mal arrivaient ensemble, car le progrès amenait fatalement le mal chez des êtres dont aucun idéal supérieur à leur propre milieu n’avait encore modifié les facultés. On commençait à se quereller pour une toison plus blanche qu’une autre, pour un rosier plus tôt fleuri, pour un cheval plus vigoureux, et même pour un emplacement plus favorable à la construction d’une cabane.

Cependant la terre était encore mille fois trop grande pour l’homme, et généreuse au delà de ses vrais besoins ; mais une inquiétude étrange la faisait déjà trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquéraient une valeur fictive parce que le goût, en s’éveillant, créait le sens du choix. Le discernement y gagnait sans doute, mais l’esprit de fraternité y perdait, et, en emportant la barbarie, la civilisation naissante emportait le bonheur.

Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que celui-ci avait prise au pâturage commun, et dont la laine fine et abondante le tentait.

« Je la voulais, dit Sath, et je l’avais marquée pour moi.

— Qu’importe ? répondit l’autre. Il y en a beaucoup d’aussi belles, que tu peux prendre sans que je m’y oppose.

— Mais celle-là, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la faut. Elle est à moi, puisque je l’ai marquée. Tu vois le nœud que j’ai fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien, et laisse-la-moi. »

Le jeune homme, qui était grand et fort presqu’autant que Sath, sourit de ce prétendu droit, et, haussant les épaules, voulut prendre la brebis pour l’emporter ; mais Sath le suivit avec des menaces.

« Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis ? dit le jeune homme.

— Non ! dit Sath en colère, car je te briserais ; mais je m’en repentirais ensuite, parce que tu m’as souvent cédé. Que la brebis ne nous fâche donc plus, et qu’elle ne soit à aucun de nous deux. » Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d’un coup de sa massue.


L’Orgueil.
(Suite.)


La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c’était là une mauvaise action, et il se retira, effrayé de se sentir violemment irrité lui-même contre son semblable. Sath resta ému et agité ; il regardait la brebis expirante, étonné de ce qu’il avait fait ; et d’abord, il songea à cacher la victime pour cacher sa faute. C’était le premier meurtre commis sur la terre, et tandis qu’Évenor, dans l’Éden, accomplissait un sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d’une nécessité qui lui coûtait presque des larmes, Sath avait à rougir d’une violence inutile et qu’il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur ses épaules, il l’emporta pour la dépouiller, disant à ceux qu’il rencontrait et qui s’étonnaient de son action : Ce qui est choisi par moi est à moi, et je le veux ainsi.

Tous le blâmèrent, mais il y en eut plusieurs qui ne tardèrent pas à l’imiter. Ainsi fut imposé et accepté le faux droit basé sur la force.

Alors les parents s’affligèrent et dirent :

« Ceci est la fin du monde. Voilà les hommes déjà vieux et corrompus. On ne verra plus jamais de gens heureux, et la méchanceté devient chaque jour si grande que bientôt nos enfants se tueront les uns les autres. Alors la terre retournera à ceux qui l’avaient avant nous et qui ne sont peut-être pas si loin qu’on le pense. »

Mais la jeunesse orgueilleuse répondait à ces menaces :

« S’il existe d’autres maîtres que nous sur la terre, il est bon que nous ayons appris à combattre, car cette terre nous plaît, et nous n’y voulons pas souffrir une autre race que la nôtre. »

Et comme ces désaccords allaient en augmentant, il se forma dans la tribu comme une tribu nouvelle qui se composait du plus grand nombre des vierges des deux sexes, et que Sath gouvernait par sa résolution et sa présomption expansive. Ce parti fut appelé les Nouveaux hommes, lesquels, s’étant réunis à diverses reprises dans les bois environnants, projetèrent de s’éloigner des parents qu’ils appelaient les Anciens hommes, et d’aller former un établissement à une assez grande distance pour n’être plus importunés de remontrances et de prédictions sinistres. Comme ils craignaient des reproches et des larmes, ils convinrent de partir dans la nuit, et, en effet, un matin, quand on s’éveilla dans la tribu, on vit au loin, dans les profondeurs de la plaine, une longue caravane qui se dessinait comme un serpent noir sur les ondulations de la prairie blanche de rosée. C’était la jeunesse qui s’en allait fonder une autre ville, et qui emmenait une grande partie des animaux dont elle avait appris à se faire obéir, et beaucoup de vases, de vêtements et d’ustensiles en vue d’une colonie indépendante de l’assistance des parents.

La douleur des parents fut grande ; mais que pouvaient-ils contre la liberté ? Il n’était encore jamais entré dans l’esprit d’aucun homme qu’on pût enchaîner par la force la volonté d’un autre homme.

Cependant les hommes nouveaux n’allèrent pas loin sans trouver des obstacles. Ils savaient qu’au delà des premières forêts, ils devaient rencontrer un large fleuve, et ils n’avaient pas songé à le franchir ; mais quand ils l’eurent atteint, ils trouvèrent ses bords dévastés sur une vaste étendue par des traces d’inondation périodique, et ils jugèrent qu’il fallait s’en éloigner beaucoup pour n’en avoir rien à craindre. Si l’on restait en deçà, on demeurait exposé aux invectives ou aux importunités de la tribu-mère, dont on n’était séparé que par deux jours de marche. On campa sur un terrain aride et sablonneux où les jeunes filles commencèrent à s’attrister. Le lendemain, on remonta le rivage, puis on le redescendit dans l’espoir de trouver un endroit guéable, et on ne trouva que des flots rapides sur un lit profond. Alors les filles vierges, effrayées de l’audace de Sath, qui voulait tenter le passage, parlèrent de retourner vers leurs familles et d’abandonner l’entreprise. Mais Sath, parlant en maître au nom de ses compagnons, leur déclara qu’elles n’étaient pas libres de s’en aller, et qu’ils s’y opposeraient.

Ce langage déplut aux plus fières, et comme on était à la fin de la troisième journée de voyage, et que l’on avait fixé le passage au lendemain, elles profitèrent du sommeil de leurs rudes compagnons pour s’enfuir et retourner dans leurs familles.

Mais beaucoup demeurèrent, se disant les unes aux autres : Ces garçons nos frères sont impérieux et méchants ; mais si nous les quittons, nous n’aurons point d’époux. Ceux qui sont restés avec les anciens sont en trop petit nombre, et il vaut encore mieux nous quereller avec ceux d’ici que de vivre seules et délaissées.

Le lendemain, on tenta le passage. Sath donna l’exemple et s’avança le premier dans les flots. Mais, au lieu de trouver, comme Évenor dans le lac de l’Éden, l’inspiration de la confiance et la révélation de l’instinct, Sath ne trouva aucun secours dans son audace et dans son amour-propre. Il n’avait rien raisonné d’avance et faillit être englouti. À force de se débattre avec rage, il regagna la rive ; mais, outre qu’il ne trouva personne disposé à le suivre, il n’osa tenter l’abîme une seconde fois. Honteux et mécontent d’avoir échoué, il guida sa troupe encore un jour le long du fleuve en le redescendant, et trouva enfin un endroit favorable ; néanmoins, quand on fut au milieu du courant, les jeunes filles eurent un moment de vertige et de terreur où elles se crurent perdues et faillirent entraîner leurs compagnons ; et lorsqu’elles furent apportées au rivage, elles ne purent s’empêcher d’admirer et d’aimer ces hardis protecteurs qui les avaient arrachées à la mort en s’y exposant eux-mêmes avec une énergie furieuse.


L’Orgueil.
(Suite.)


On marcha encore un peu, et, après qu’on eut passé une longue coulée de blocs granitiques qui s’arrondissaient en dômes énormes à fleur de terre, on découvrit la mer. Elle était couverte de brume, et on se crut arrivé aux confins du monde. Alors Sath s’écria : Il faut s’arrêter où la terre finit. Bâtissons ici une ville qui s’appellera Porte du Ciel, puisqu’il n’y a plus devant nous que des nuages.

Pourtant, lorsque le brouillard se dissipa, on comprit que c’était là l’abîme de l’eau, et une grande frayeur s’emparant de cette jeunesse sauvage, on s’éloigna de la rive avec de grands cris mêlés de rires convulsifs. On serait retourné jusqu’au fleuve, si Sath n’eût réussi à retenir son peuple par une ruse ingénue.

« Souvenez-vous, leur dit-il, que ce fleuve est perfide, et que ses bords, couverts de roches et de graviers, ne produisent que des joncs et des roseaux dont les animaux eux-mêmes ne se nourrissent point. Si vous voulez le franchir encore, je suis prêt à m’y jeter encore pour vous montrer que ce n’est pas la crainte qui me retient. Mais ces femmes nous suivront-elles, et quelques-uns d’entre nous, qui ont failli y périr, n’aimeront-ils pas mieux demeurer ici avec elles ? »

Les femmes ayant dit que rien ne les déciderait à repasser le fleuve, tous les hommes prirent le parti de rester dans cette région boisée, entre le fleuve et la mer, bien que la côte fût mal protégée contre le vent et que la terre s’y montrât médiocrement fertile. Mais il y avait des arbres pour bâtir et beaucoup de gibier, que l’on commença à chasser et à manger, car les fruits et les grains étaient rares. Les femmes eurent de la peine à s’y décider ; mais peu à peu elles devinrent aussi ardentes à la chasse et aussi avides de butin que les hommes, car la famine menaçait, et les privations du corps commençaient à endurcir le cœur.

Le climat étant plus inégal dans cette région que dans celle où l’on avait laissé la tribu-mère, on se hâta de bâtir les cabanes, et il résulta de cette hâte qu’elles furent grossièrement agencées, basses, étroites, et comme soudées les unes aux autres pour épargner du temps et du travail.

Or, quand cette colonie se fut assuré le vivre et le couvert, les hommes songèrent à l’amour, et ceux qui se hâtèrent de prendre femme se trouvèrent pourvus. Ce furent les plus avancés en âge, et il resta un grand nombre des plus jeunes qui se virent condamnés au célibat à cause de la fuite des filles retournées dans leurs familles avant le passage du fleuve.

Cela devint promptement une cause d’envie et de discorde. Les aînés dédaignèrent les plaintes des mécontents et leur dirent :

« Si vous voulez des femmes, allez-en chercher dans l’ancienne tribu, ou bien il vous faudra attendre que nous ayons des filles en âge de vous épouser. »

Une tentative de réconciliation avec les anciens, ou tout au moins avec les filles que l’on avait offensées, fut donc résolue ; mais de grandes pluies vinrent, et le fleuve fut tellement gonflé, que le passage devint impossible. Le mécontentement et la colère ne sont pas des circonstances favorables aux créations de l’industrie. On ne songea pas à inventer le moyen de dompter le fleuve, et les jours se passèrent en plaintes et en reproches. Au sein de la tribu nouvelle une division nouvelle s’établit donc de prime abord, et les mariés raillèrent et dédaignèrent les non-mariés qui étaient les moins forts et les moins nombreux.

Cette division d’intérêts et ce manque d’égalité dans les jouissances de la vie devaient amener promptement le mal sur la terre. En toutes choses, les aînés se crurent autorisés à opprimer leurs frères, et ceux-ci, frustrés et offensés en toutes choses, résolurent de se venger. Plusieurs femmes, mécontentes de la rudesse chagrine de leurs époux, se liguèrent contre eux. Ces hommes, nourris de viande et adonnés à la guerre contre les animaux, étaient devenus farouches et colériques. Le désordre s’introduisit dans les mœurs, des femmes trompèrent leurs époux, d’autres les quittèrent résolument et furent reconquises par eux après des combats partiels où coula le sang des hommes, versé pour la première fois par les hommes. Les plus jeunes furent vaincus. Cependant, on ne s’était pas encore donné la mort ; mais on ne tarda pas à se dire qu’il faudrait en venir là, et les plus faibles rêvèrent la trahison et l’assassinat, tandis que les plus forts s’habituaient à regarder la violence et le meurtre comme des droits acquis et des menaces légitimes.


X

Le Culte du mal.


Une nuit, saisis de terreur, les opprimés se séparèrent de la tribu nouvelle et s’enfuirent dans la forêt jusqu’au bord de la mer. Depuis ce jour, ils prirent le nom d’exilés.

Ils s’étaient imaginé que les libres, c’est ainsi qu’ils appelèrent leurs frères oppresseurs, voulaient les faire tous périr par surprise, et, que cette crainte fût fondée ou imaginaire, ils résolurent, de leur côté, de prévenir ce forfait par un forfait semblable. En proie à une grande exaltation, l’un d’eux, qui se nommait Mos, leur parla ainsi, dans la nouvelle retraite où ils s’étaient réfugiés :

« Il y a longtemps qu’on parle de puissances qui sont dans la terre et au-dessus de la terre, dans les flots en fureur, dans les roches stériles et menaçantes, dans les vents, dans les nuages et dans la foudre ; et nous voyons bien que ces puissances existent et sont redoutables ; mais il en est une plus méchante et plus perfide : c’est celle de certains hommes. Nos vrais ennemis, nos vrais fléaux sont là-haut dans ce village qu’ils appellent la porte du ciel, et qui a été pour nous la porte du malheur.

» Écoutez un rêve que j’ai fait plus d’une fois. Je voyais un être affreux qui ressemblait à un homme, mais qui courait comme une chèvre et mordait comme un loup. On ne pouvait le regarder sans frayeur, et il disait :

— C’est moi qui suis le cruel, le vindicatif, le feu, le tonnerre et la grêle ; c’est moi qui ai rendu méchants les hommes libres et qui rendrai malheureux leurs frères exilés. Je m’appelle le laid et le mal ; je suis plus fort que tous les hommes réunis et ils ne peuvent rien contre moi.

« Alors, moi, dans mon rêve, j’eus peur de lui et je lui demandai ce qu’il fallait faire pour l’apaiser.

— Il faut me servir, répondit-il ; il faut me rendre des honneurs plus grands que ceux que vous avez rendus à votre aïeul dans la tombe et à l’orgueilleux Sath, vainqueur dans les jeux. Il faut me nourrir, car j’ai toujours faim et soif, et les hommes ne m’ont encore presque rien donné.

— Et comme je lui demandais quelle nourriture il voulait… il m’a répondu un seul mot :

— « Du sang ! »

Le discours de Mos fit passer un frisson dans tous les cœurs, et son rêve prit à l’instant le caractère d’une réalité dans ces esprits en délire. Le méchant, cet être horrible et mystérieux qu’il avait cru voir et entendre, se dessina devant eux comme une hallucination contagieuse, et cette terreur fantastique les saisit tellement, qu’ils se jetèrent tous la face contre terre pour ne pas le voir.

Puis se relevant et s’interrogeant confusément les uns les autres, ils se demandèrent à quels moyens on aurait recours pour se rendre favorable cette puissance ennemie et pour la décider à tourner sa rage contre les libres.

Telle fut l’apparition de la première pensée religieuse chez les hommes réunis par la haine ; pensée sombre et délirante, qui ne pouvait faire éclore que la notion du péché et inaugurer que la croyance à un génie malfaisant, rival du Dieu bon. Plus tard, ce génie fut appelé Arimane, Satan ou le Diable. Quelle que soit l’origine de cette personnification, elle n’a pu apparaître qu’à des hommes privés de la notion du vrai Dieu.

Mos prit encore la parole :

« Il a demandé du sang, dit-il ; nous lui donnerons celui de nos méchants frères. Mais nous ne sommes pas encore prêts à marcher contre eux, et il faut apaiser la faim de ce vorace qui crie toujours après moi dans l’horreur des nuits. Donnons-lui ces animaux qui nous ont suivis et dont la docilité nous permet de faire une large hécatombe. Dressons une table aussi grande que la butte de pierres et de terre qui a été entassée sur la dépouille de notre aïeul, et couvrons-la de chairs sanglantes. Nous verrons peut-être arriver celui que nous invoquons, et nous pourrons lui parler et le décider à être pour nous. »

Aussitôt ces infortunés se mirent à rouler les rochers et à amonceler les terres, et ils bâtirent ainsi un autel monstrueux sur lequel, rassemblant le troupeau qui les avait suivis, ils l’égorgèrent avec leurs épieux, en poussant des cris frénétiques, comme pour couvrir les rugissements et les plaintes de ces bêtes innocentes qui se débattaient dans les affres de la mort.

Quand le sacrifice fut consommé, on attendit en vain l’apparition redoutable. Aucun monstre ne se présenta pour lécher le sang des victimes, et on commença à injurier et à menacer Mos en lui disant :

— Tu nous avais promis un appui, et il ne vient pas ; tu nous as fait sacrifier des animaux inoffensifs qui nous seraient devenus utiles dans ce désert, et nous ne retirons aucun bien de notre folie. Tu nous as trompés, et tu mériterais de périr pour que l’on vît si ton propre sang attire Celui que tu as annoncé.

Mos avait été de bonne foi dans son délire. Quand il vit ses jours en danger, il se fit imposteur et déclara que le Méchant viendrait pour lui seul. On le laissa seul, toute la nuit, au milieu des ténèbres, et couché sur les entrailles fumantes des victimes. Là, pénétré d’horreur et d’épouvante, il eut une vision sans sommeil, une vision qui acheva d’égarer son esprit et qu’il raconta le lendemain, augmentée de ce que son imagination, toujours plus troublée, lui faisait prendre pour un souvenir. Le Méchant était venu et il s’était repu de sang. Après quoi, il avait dit :

« Mangez ces chairs, elles sont à vous. Je suis content de ce que vous avez fait pour moi ; mais apprenez que je vis dans la foudre au-dessus des nuages ; c’est ce qui fait qu’à moins qu’il ne me plaise de me montrer, vous ne me voyez point. Apprenez aussi que je me nourris surtout de la fumée des sacrifices, et que je veux être appelé l’implacable, c’est-à-dire la force qui tue les forts, et la vengeance qui enivre les faibles. Vous apprendrez à vos enfants à me craindre, et, d’âge en âge, je resterai avec votre race, car je suis celui qui ne meurt point. »


Le Culte du mal.
(Suite.)


Et, à ce discours, qu’il croyait avoir entendu, Mos ajouta une imposture volontaire pour se préserver des dangers attachés à toute révélation bonne ou mauvaise.

L’Implacable a dit encore :

— Apprends que je suis Esprit, c’est-à-dire que je garde mon apparence et ma volonté quand je veux me dépouiller de mon corps, et que les hommes ne peuvent me détruire. Dis-leur que je t’ai choisi pour leur enseigner ma nature et ma science, et que celui qui te frappera sera frappé par mon invisible main, grande comme le monde et forte comme la mer.

— S’il en est ainsi, répondit la tribu errante, fixons notre séjour non loin de cet autel qui nous est propice ; mais ne bâtissons aucune demeure, car nos ennemis viendraient sans doute nous déposséder. Vivons à l’ombre de cette forêt jusqu’à ce que nous puissions fondre sur eux et, à notre tour, les déposséder de leurs maisons et de leurs femmes.

Le lieu où ils se trouvaient était d’une tristesse navrante. C’était à l’embouchure de ce même fleuve qu’ils avaient traversé pour s’éloigner et se séparer de l’ancienne tribu, et qui, aux approches de la mer, refoulé sur les sables accumulés par ses propres flots, se répandait en marais immenses sur la côte unie et plate comme un lac. Ces marais, sans profondeur, étaient couverts, en beaucoup d’endroits, d’une végétation abondante, mais inféconde pour l’homme. En compensation, de nombreux troupeaux de buffles erraient et se multipliaient dans les îlots de cette maremme. Enfoncés dans la vase jusqu’aux épaules, la tête cachée sous les roseaux, au milieu des arbres morts et des arbres vivants jetés pêle-mêle sur ces terrains sans cesse dévastés et sans cesse renouvelés, ils soutenaient de furieux combats contre les loups que leur présence attirait et parquait pour ainsi dire dans ce désert jusque-là vierge de pas humains.

Les exilés eurent donc à les poursuivre dans des lieux presque inaccessibles, pour s’approprier leur chair, leurs dépouilles, dont ils apprirent, sans le secours des femmes, à se faire des vêtements et des courroies, et leurs cornes dont ils se firent des armes et des outils. Mais, en ce lieu, la chasse devint périlleuse, car les buffles apprirent non-seulement à se défendre, mais à attaquer, et leurs cadavres n’étaient pas plus tôt au pouvoir de l’homme, qu’ils attiraient les animaux carnassiers, et qu’il fallait veiller sans cesse pour préserver non-seulement le butin, mais encore les hommes sans abri pour leur sommeil.

Ces dangers furent d’autant plus grands que l’on s’était dispersé sous l’empire d’un sentiment de farouche égoïsme, chacun voulant garder pour lui seul le rare butin des premiers jours. La crainte de manquer, la difficulté de vivre, la misère, en un mot, avait inauguré le règne du mal, plus encore que le sombre enthousiasme et les rêveries fanatiques de Mos.

Cependant, quelques-uns étaient restés autour de celui-ci, et, partageant sa croyance, ils ne cessaient d’offrir à l’esprit du mal leurs sacrifices et leurs invocations. La fièvre du merveilleux leur fit inventer diverses pratiques d’un culte lugubre. Faisant des instruments de la corne des animaux, ils remplissaient les échos de la forêt du gémissement de ces trompes funèbres, et, tout à coup transportés d’une fureur sans but, enivrés de la puanteur des viandes grillées, ils figuraient, par des bonds sauvages et convulsifs, des danses sacrées autour de leurs bûchers. Ces tristes fêtes attirèrent les autres exilés, et l’on se réunit de nouveau sous l’attrait d’un culte extatique, formé de cérémonies violentes et d’émotions forcenées.

Un jour qu’ils étaient ainsi rassemblés, Mos qui s’était institué, avec l’assentiment de ses partisans, sacrificateur suprême et oracle inspiré, leur parla ainsi :

— Le moment est venu où votre haine, votre audace et vos forces sont mûres pour le combat. C’est assez lutter contre les bêtes sauvages, contre la faim, l’horreur des bois et l’isolement. C’est contre nos frères ingrats qu’il faut lutter maintenant. Ils nous croient sans doute dévorés par la mer ou anéantis par la souffrance. Ils ne se méfient plus de nous, car ils n’ont point songé à nous poursuivre, et, depuis que nous sommes ici, les vents du ciel ont effacé la trace de nos pas. Soyons donc prêts à partir à l’aube prochaine. Armons-nous d’épieux et de massues. Nous marcherons tout le jour en nous tenant cachés dans cette zone de forêts dont le village des Libres marque la limite à la première élévation du plateau. Nous y arriverons à l’heure de la nuit où leur sommeil, appesanti par la nourriture et la volupté, nous en livrera plusieurs sans défense. Les autres, surpris et éperdus, se défendront mal. Cependant, soyons préparés à la résistance désespérée de quelques-uns. Je me charge, moi, du terrible Sath, car l’implacable esprit m’a parlé dans mon sommeil et il m’a dit : Marche, je te donne sa vie !

Des clameurs d’une joie furieuse accueillirent cette espérance. On se prépara, et, après avoir pris du repos, on se réunit au bord de la plus large bouche du fleuve, dont le cours traçait la route que l’on devait suivre. Mais aux approches du jour, ces hommes sans noble passion et sans véritable courage se sentirent faibles et demandèrent à leur chef le gage de ses promesses de victoires. Mos n’en avait pas d’autre à invoquer que l’exaltation soutenue qui faisait de lui un fanatique plus persévérant et plus dangereux que les autres. Pressé et menacé de nouveau, et ne sachant trouver de refuge contre le péril que dans sa croyance au mal, il rendit un oracle monstrueux :

— Offrez à l’esprit, dit-il, un sacrifice plus précieux que le sang des brutes ; donnez-lui du sang humain. C’est pour répandre celui de vos méchants frères que vous vous êtes armés, et l’esprit doute que vous ne reculiez pas devant une puérile horreur du sang fraternel. Répandez donc ici une offrande du vôtre pour vous aguerrir contre la lâcheté de votre nature et pour cimenter votre alliance avec l’esprit sans pitié.

En parlant ainsi, Mos se frappa lui-même légèrement de son arme, et quelques gouttes de sang rougirent sa poitrine.

Ce spectacle étonna et apaisa ses compagnons, et le préserva des coups qui le menaçaient. Ils hésitaient à suivre son exemple, lorsque le plus jeune de tous, qui s’appelait Ops, entraîné par un enthousiasme étrange, s’avança au milieu d’eux et dit :

— Ces jours sont ceux des choses nouvelles, et Mos nous a appris que ce que l’on voit et ce que l’on touche n’est pas tout ce qui est. Je le crois, car je sens en moi des transports de douleur et de joie qui ne me viennent pas de moi-même, ni d’aucun homme que je connaisse, ni d’aucune chose qui me trouble ou me charme. Je sens qu’il y a un esprit qui parle à quelque chose de moi qui n’est pas mon corps tout seul. Peut-être sommes-nous tous des esprits inférieurs, commandés par un esprit plus grand et plus fort que nous.

— Tu l’as dit, s’écria Mos, surpris d’une révélation qui ne lui était pas venue, ou qu’il n’eût pas su formuler. Nous avons tous un esprit inférieur qui entre et sort de notre corps, selon que l’esprit supérieur l’envoie ou le rappelle.

— Je ne sais rien de ce que tu expliques maintenant, reprit Ops avec candeur, car il me semblait que j’étais à la fois le corps et l’esprit tourmenté ou ranimé par le grand Esprit sans nom à toutes les heures de ma vie. Quoi qu’il en soit, cet esprit n’est pas ce que tu nous as dit. Il est bon et ne demande pas de sang, car sa forme est agréable à voir ; sa figure est celle d’une belle fille, et sa voix est une musique plus douce que le chant des oiseaux. Moi aussi, je l’ai vu en rêve, et il m’a dit :

« Donne-moi ton amour et ta volonté ; je ne veux pas d’autre sacrifice. »


Le Culte du mal.
(Suite.)


Et comme les exilés écoutaient et commentaient avec irrésolution en eux-mêmes les paroles du jeune homme, celui-ci, dont la physionomie était plus douce et l’œil plus rêveur qu’aucun des hommes nés depuis Évenor, regarda le premier sourire du crépuscule qui argentait le cours paresseux du fleuve, et, joignant les mains dans une sorte de ravissement extatique, il s’écria :

— J’ai bien parlé ! j’ai parlé comme il m’était commandé, car le voici, qui se montre à moi, et si vos yeux ne sont pas obscurcis par le mensonge, vous pouvez le voir aussi bien que je le vois ; là, sur les eaux, debout sur un cygne brun plus grand que tous ceux que produit la terre. Voyez ! voyez s’il n’est pas tel que je vous ai dit ! sa figure est celle d’une fille plus belle que toutes les filles qui naissent parmi nous, et sa voix chante mieux que le rossignol dans les nuits de printemps !

Ops s’élança vers le rivage ; tous le suivirent, tous regardèrent, tous virent et entendirent ce qu’il annonçait : un cygne brun gigantesque, aux ailes blanches doucement gonflées, portant sur son dos une femme d’une beauté angélique, vêtue d’un brillant tissu d’amyante et d’une chlamyde de peau de panthère tachetée. Sa longue chevelure flottait à la brise matinale avec les bandelettes étoilées d’or et d’argent qui en séparaient les longs anneaux naturellement bouclés, et sa douce voix murmurait un chant mystérieux dans une langue inconnue aux hommes.

Mais, à son tour, celle qu’ils prenaient pour une divinité et qui, relativement à eux, pouvait être appelée ainsi, les vit et les entendit. Elle cessa de chanter l’hymne sacré des dives qui lui avait été enseigné, et dont elle saluait l’heure matinale du départ, comme pour bénir ou consacrer chaque journée de son aventureux voyage. Effrayée à l’aspect de ces hommes farouches, hérissés, laids et souillés comme tous ceux qui vivent loin du regard des femmes, elle quitta la proue de la barque, et, se réfugiant auprès de son époux assis au gouvernail, et jusque-là caché aux exilés par le déploiement des voiles :

— Évenor, lui dit-elle, cesse de nous diriger sur ce rivage ; tu t’es trompé, cette rivière ne nous a pas donné l’entrée de la terre des hommes, car ceux que je viens de voir sont des êtres qui ne te ressemblent pas.

Évenor se pencha et vit les hommes de sa race ; il douta un instant, et, cessant de ramer :

— Ce ne sont point là les hommes de ma tribu, dit-il ; ils sont d’un aspect moins doux et ne paraissent point heureux. Pourtant, ce sont des hommes, ma chère Leucippe, et notre mission s’étend à tous ceux qui ont le don de la parole.

L’hésitation de ce qu’ils appelaient le cygne brun changea en cris de détresse la muette stupeur des exilés. Persuadés que des esprits sortis du sein de l’onde venaient à leur secours, ils les attendaient avec un mélange de crainte et d’admiration ; mais quand ils crurent que le cygne, arrêté sur les flots, allait s’envoler ou plonger sans toucher leur rivage, ils se jetèrent à genoux, étendirent les mains, et, suppliants, invoquèrent la protection des génies de l’eau.

— Tu le vois, dit Évenor à Leucippe, ils nous appellent et nous reconnaissent pour des êtres de leur espèce. Ils parlent, par conséquent, ils pensent, et, par là, ils sont nos frères. Cesse donc de les craindre, et permets-moi d’approcher pour les interroger sur mes parents.

— « Leurs cris m’épouvantent, dit Leucippe. Leur apparence me répugne. Je ne vois point de femmes parmi eux, à moins que ce ne soit celui-ci qui vient à nous en s’enfonçant dans l’eau jusqu’à la poitrine, et dont la figure paraît plus douce que celle des autres. Approchons-nous, car je vois qu’il ne sait point nager, non plus que les autres qui le suivent en tremblant. Laissons-le monter sur notre cygne (Leucippe elle-même appelait ainsi la barque ouvrage d’Évenor), et sachons ce qu’ils nous crient ; sachons ce que nous avons à craindre ou à espérer de leur rencontre.

Évenor céda au désir de Leucippe. Il tendit une de ses rames au jeune Ops, qui s’efforçait de l’atteindre et qui, aidé par lui, monta sur le cygne. Les autres, encouragés par son exemple, l’eussent suivi, au risque de faire sombrer la légère embarcation ; mais Évenor l’éloigna d’eux rapidement, tandis que Leucippe, se levant de nouveau à la proue et les repoussant tous d’un geste plein d’autorité, les remplit d’une terreur superstitieuse. Ils regagnèrent la rive, regardant et parlant tous avec agitation. De ce moment, Mos ne fut plus pour eux qu’un faux prêtre, adorateur d’un faux dieu. Le véritable esprit, c’était le cygne ; l’homme et la femme qu’il portait étaient ses oracles, et Ops qui l’avait annoncé et que l’on voyait seul accueilli par lui, était l’élu du ciel et le prophète de la tribu errante.

Ce n’était point par l’effet d’une divination supérieure que ce jeune homme avait révélé l’apparition qui tout-à-coup venait confirmer sa parole. La nuit précédente, couché seul sur le sable de la mer, il eût pu voir, à la clarté des étoiles, le cygne cingler sur les vagues et s’arrêter à l’embouchure de la rivière. Là, tandis qu’Évenor amarrait son esquif pour passer la nuit au rivage, avant de s’engager dans les eaux fluviales, Leucippe était descendue à terre, et hasardant quelques pas sur cette rive inconnue, elle avait passé, sans le voir, auprès d’Ops endormi. Le sommeil des sauvages est méfiant et léger. Ops avait été réveillé par les pas de Leucippe. Il avait vu ses traits éclairés par la lune, et, immobile de surprise et de ravissement, il avait pu la contempler un instant. Mais elle s’était éloignée et comme évanouie dans l’ombre, et, rejoignant son époux, elle avait chanté l’hymne du soir d’une voix lointaine, douce comme la brise.


Le Culte du mal.
(Suite.)


C’était ces paroles d’amour et de bénédiction qu’Ops avait recueillies comme un oracle ; c’était cette suave figure qu’il avait entrevue. Il s’était levé pour la chercher, pour la voir encore et l’entendre de plus près. Mais le chant ayant cessé, les époux s’étant endormis dans la barque cachée sous les saules, Ops avait cherché en vain, et, persuadé qu’il avait été visité en songe par une vision délicieuse, il était venu au rendez-vous des exilés, décidé à rendre compte de la révélation qu’il croyait posséder.

Évenor dirigea la barque vers la rive opposée à celle d’où Ops était venu vers lui, et, contemplant son visage doux et bouleversé d’émotion, il lui demanda son nom et celui de sa tribu.

Croyant parler à un dieu, Ops, qui, du moment où il était monté dans la barque, s’était tenu tremblant sans oser lever les yeux sur lui et encore moins sur Leucippe, lui répondit d’un ton suppliant et respectueux :

— « Mon nom, tu le sais, esprit des eaux, esprit secourable et bon ! Je suis Ops, le plus jeune des exilés de la tribu errante. Tu dois connaître nos infortunes à tous, et les miennes particulièrement, puisque tu daignes m’attirer jusqu’à toi sur le dos du cygne magique. Veuille me pardonner l’état misérable où tu me vois. Je devrais venir à toi les mains pleines d’offrandes ; mais je ne possède rien, et cette sombre forêt est inclémente pour les hommes. Considère, ô esprit des eaux, que je suis à peine sorti de l’adolescence, et que j’ai été entraîné par la crainte plus que par la méchanceté, à quitter ma famille et la tribu des hommes anciens. Nous avons été ingrats, mais nous ne leur avons point fait de mal ; tout le mal a été pour nous, puisque nous leur avons laissé les régions supérieures du plateau où la terre produit des fruits et nourrit des animaux doux en grande abondance, pour venir bâtir, à la limite des rochers, une ville pauvre, sur un sol maigre où il nous a fallu vivre de chair et de sang…

— Ainsi, dit Évenor, que le nom du jeune homme avait fait tressaillir, les hommes du plateau sont restés heureux et tranquilles du côté des biens de la terre ; mais ils ont vu partir tous leurs enfants mâles, et maintenant ils sont tristes et délaissés ? D’où vient donc, fils cruels, que vous avez abandonné ainsi vos mères et que vous vivez sans sœurs et sans épouses au fond des bois ? Et toi qui me parles, n’avais-tu pas une mère tendre entre toutes les autres, et ne crains-tu pas que ton absence ne lui donne la mort ? »

Ops, croyant que l’esprit irrité interrogeait sa faute dans son cœur, raconta toute l’histoire des trois tribus, en accusant sa propre faiblesse, mais en se défendant avec sincérité d’avoir jamais pris part aux fureurs de la tribu errante et au culte de l’esprit du mal.

Quand Évenor connut toutes ces choses, il interrogea plus particulièrement Ops sur ses parents ; puis, s’adressant à Leucippe dans la langue des dives, il lui dit :

— Tu as entendu, ô ma chère Leucippe, comme les hommes sont devenus insensés et malheureux. Regarde cet adolescent, que je n’ose encore presser dans mes bras ; plains-le, et aime-le comme ton frère, car il est le mien : il est le fils de mon père et de ma mère, et je ne puis me fier à lui ! Hélas ! pourrons-nous-ramener à Dieu le cœur de ces exilés qui errent misérables et privés d’amour ? C’est peut-être ainsi que je fusse devenu, même dans le beau jardin d’Éden, si Dieu ne m’eût permis de te rencontrer, ô ma bien-aimée ! L’absence de la femme est pour l’homme la mort de l’âme. Mais le malheur a développé chez ceux-ci le besoin d’invoquer la toute-puissance, et quoiqu’ils l’invoquent précisément sous les attributs qui lui sont contraires, la haine et la vengeance, ils sont peut-être plus faciles à ramener et à éclairer que ceux de la nouvelle tribu sédentaire. Je vois bien que Mos est un esprit troublé et qu’il s’est fait le prêtre de la folie ; mais Sath, qui s’est fait, par la violence envers ses semblables et le mépris des choses célestes, le prêtre de l’indifférence, sera peut-être plus fatal à sa race.

— Je le crois comme toi, dit Leucippe, mais je redoute les premiers moments que nous allons passer parmi ces hommes égarés. Puisqu’ils croient à un pouvoir supérieur à la force humaine, et que ton frère nous invoque comme des esprits secourables, ne te hâte pas de les détromper, et crains que s’ils me connaissent pour une mortelle semblable à eux, quelqu’un d’entre eux ne veuille m’arracher à toi. »

Cette crainte fit frémir Évenor.

— « Hélas ! dit-il, est-ce ainsi que je devais retrouver les hommes de ma race ? Et ces frères que je croyais pouvoir presser dans mes bras avec transport après une si longue absence, sont-ils donc des ennemis et des fléaux que je dois redouter plus que les flots de la mer et les monstres de l’abîme ! Ô Téleïa, si tu avais prévu de tels dangers pour ta fille adorée, l’aurais-tu poussée à les affronter avec moi ?

— Conduis-moi dans ta tribu auprès de tes parents, reprit Leucippe. Là, tu enseigneras aux hommes jeunes qui y sont restés, l’art de naviguer sur les eaux. Alors, nous repasserons ce fleuve avec eux, et nous viendrons chercher ceux-ci, pour ramener leurs âmes et leurs corps égarés dans le désespoir et la solitude.

— La prudence conseille ce parti, répondit Évenor, et pourtant le devoir me défend d’abandonner ces hommes qui se disposent à aller égorger leurs frères, si je ne réussis pas à les en détourner. Tiens, Leucippe, allons les trouver ; je descendrai sans toi sur le rivage avec Ops. Toi, tu te tiendras à portée de fuir s’il m’arrive malheur. Tu reprendras la mer, que tu sais maintenant affronter aussi bien que moi-même, et tu iras dire à la dive : Évenor nous attend maintenant dans un monde meilleur, car il a fait son devoir dans celui-ci.

— Non, je ne fuirai pas, dit Leucippe. Puisque tu abandonnes ta vie au devoir, j’abandonne la mienne aussi. Donne-moi un de ces dards avec lesquels tu as tué la première biche dans l’Éden. Je ne crains rien des hommes : je saurai me tuer avant de devenir leur proie. »


XI

La Famille.


Cependant, Évenor et Leucippe jugèrent prudent de remonter dans leur barque jusqu’à un îlot voisin, séparé de la tribu errante par un canal étroit et profond. De là ils pouvaient converser avec elle et fuir facilement en cas d’hostilité.

Ils abordèrent à cet îlot ombragé par le côté opposé aux regards des exilés, et la barque, cachée dans les roseaux, ne put être examinée de trop près. Ce fut une heureuse inspiration, et l’oiseau magique que ces hommes crédules n’avaient pas encore compris, conserva son prestige et assura l’autorité du couple divin parmi eux.

Quand les exilés, remontant aussi le rivage, furent en face de l’île, Évenor leur dit d’un ton sévère :

— « Lequel de vous est Mos, qui se prétend inspiré de l’esprit, et qui vous a révélé l’existence d’un pouvoir appelé le méchant, le cruel et l’implacable ? »

Mos s’avança, désigné et forcé par les autres à montrer son visage couvert de honte et de dépit.

— « C’est moi, dit-il, qui ai vu cet esprit en rêve et qui ai reçu de lui les ordres que j’ai transmis à mes frères ! Si tu es ce même esprit, revêtu d’une forme plus douce et porteur de paroles plus belles, je suis prêt à te rendre hommage. Je vois à tes armes brillantes, faites d’une matière inconnue, que tu nous apportes la guerre. Donne-nous donc à tous des armes comme celles-ci, et guide-nous au combat. Vous le voyez, ajouta-t-il en se tournant vers les exilés, vos sacrifices ont été accueillis, et voici qu’un Dieu vient à vous, non plus terrible et hideux comme il m’apparaissait dans sa colère, mais souriant et propice, tel qu’il est devenu depuis que, par nos hommages et l’offrande de mon sang, nous avons su l’apaiser.

— Mos, reprit Évenor, tu es plus rusé dans ton délire que je ne l’aurais imaginé. Mais détrompe-toi et hâte-toi de détromper ces hommes égarés par toi dans le rêve d’un culte impie. Ce n’est pas l’offrande du sang qui m’attire et me décide à venir à vous. »

Et il ajouta, en leur montrant Ops, qui était à ses côtés :

« C’est la parole douce de cet enfant, que je consens à instruire, afin qu’il devienne votre conseil et votre guide. Quant à toi, Mos, nous t’instruirons aussi pourvu que tu le désires sincèrement et que tu reconnaisses ton erreur, car tu as été la dupe de tes songes, et l’esprit méchant que tu as révélé n’a jamais existé qu’en toi-même. »

L’arrêt d’Évenor fut accepté au delà de ce qu’il avait souhaité, car les exilés, indignés contre Mos, voulurent le frapper et le chasser d’au milieu d’eux. Mais Évenor ne voulait pas inaugurer sa révélation par des actes de violence. Il commanda qu’on le laissât tranquille, et comme il avait peine à calmer leurs esprits, il leur dit :

— « Je vous abandonnerai, si vous ne respectez pas la vie et la liberté de cet homme, car je le mets sous la protection de la fille du Ciel. Écoutez, hommes de douleurs et de ténèbres : Cette femme est un être consacré par la parole divine. Elle a été élevée et instruite par un esprit supérieur, par une dive, héritière des secrets de la race illustre qui posséda la terre avant nous. J’ai été, comme elle, initié et consacré par la notion divine et par l’hyménée religieux, dans le beau jardin de l’Éden, un lieu splendide où la terre est toujours fleurie et l’air toujours pur, mais qui n’est accessible aujourd’hui qu’aux élus du ciel. Respectez donc cette femme comme un gage d’alliance entre le ciel et vous ; écoutez sa parole inspirée, et qu’elle-même vous dise pourquoi elle pardonne à ce coupable et vous commande de lui pardonner.

— Qu’elle parle, s’écrièrent les exilés, que la femme parle, et nous l’écouterons comme toi-même. »

Alors Leucippe, faisant un effort sur sa timidité méfiante, leur dit en désignant Mos vaincu et attéré :

— « Cet homme a subi le mal du désespoir, et s’il vous a trompés, c’est parce qu’il s’est trompé lui-même. Il a cru trouver votre salut dans sa pensée, et maintenant il voit qu’il vous eût conduits à votre perte et à la sienne ; car les libres sont plus forts et mieux défendus que vous, et à présent qu’ils ont épousé des femmes, c’est par eux seuls que ces femmes doivent être gardées et protégées. Ils n’ont eu, dans le principe, d’autres droits sur elles et sur vous que celui de la force. Vous avez reconnu que ce droit était inique. Comment pourrait-il devenir légitime entre vos mains plus qu’il ne l’est dans les leurs ? Est-ce par la violence que vous réparerez la violence et par le mal que vous détruirez le mal ? Cessez donc d’être jaloux de la possession de ces femmes qui sont devenues impures si elles ont cédé sans rougir à la brutalité de vos aînés, et qui le seraient encore plus si elles cédaient maintenant à la vôtre. Ce n’est pas dans le sang et dans la fureur que Dieu consent à bénir l’amour : c’est dans l’innocence et dans la liberté des âmes. Songez donc à retourner dans la tribu de vos pères et à leur demander le pardon de votre fuite et la bénédiction de vos mariages. Les vierges pures sont restées auprès d’eux, d’autres ont eu la sagesse et la fierté d’y retourner, aimant mieux vivre sans époux et sans enfants que sans respect et sans amour. Allez donc faire oublier votre folie. Lavez sur vos corps ce sang des animaux dont vous êtes couverts, et que vos mains se dessèchent plutôt que de jamais verser le sang humain. Renversez votre autel impie, ou consacrez-le par un nouveau culte avant de l’abandonner, afin que si vos enfants se répandent de nouveau quelque jour dans ces forêts sauvages, ils puissent dire : C’est là que nos pères ont été réconciliés avec le ciel. »

La parole d’Évenor avait été accueillie avec soumission ; celle de Leucippe le fut avec enthousiasme. Sa beauté exerçait un prestige irrésistible, et malgré l’égarement de ces hommes, elle dominait leurs instincts par la céleste chasteté qui émanait de son regard et de son attitude. Bien qu’Évenor, répugnant au mensonge, leur eût dit qu’elle appartenait à leur race, ils voyaient en elle un esprit si réellement supérieur à eux, qu’ils se sentaient forcés au respect et même à la crainte. Mos lui-même, quoique dépossédé de son influence, était ému, et son exaltation changeait de but et de nature.


La Famille.
(Suite.)


— « Fille du ciel, dit-il en se prosternant devant Leucippe, nous sommes prêts à t’obéir, car, pour que tu nous commandes de repasser le fleuve qui nous sépare de la tribu des anciens, il faut que tu aies le secret merveilleux de détourner ces eaux ou d’arrêter sa course ; à moins que le cygne divin ne consente à nous porter sur son dos jusqu’à l’autre rive !

— Le cygne obéit aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, répondit Évenor ; mais, avant que je lui commande de vous prêter son secours, je veux connaître davantage vos bonnes résolutions. Nous ne consentirons pas à conduire à la tribu de vos pères des fils indociles et grossiers, toujours prêts à croire aux prodiges et ne comprenant les lois de l’esprit que par des preuves matérielles. Recueillez-vous donc et priez. Priez celui que vous ne connaissez point de se faire connaître, non pas à vos yeux qui ne le contempleront jamais que dans ses œuvres, mais à vos cœurs qui peuvent devenir dignes de le comprendre. Nous descendrons demain parmi vous, et si nous vous retrouvons fidèles à nos enseignements, bientôt nous vous guiderons nous-mêmes vers vos familles délaissées. »

Les exilés étaient si consolés et si ravis qu’ils promirent tout ce qu’Évenor souhaitait. Il exigea d’eux qu’ils iraient sur l’heure renverser leur autel ou le préparer pour un nouveau culte. — « Faites, leur dit-il, ce que votre esprit vous conseillera pour une cérémonie agréable au vrai Dieu ; c’est à vos préparatifs que nous connaîtrons si votre régénération peut être accomplie par nous. »

La tribu errante s’éloigna donc du rivage. Évenor et Leucippe allèrent passer le reste du jour sur la rive opposée avec le jeune Ops qu’ils commencèrent à instruire et qu’ils trouvèrent docile à l’inspiration et porté à l’étude des choses divines. Le lendemain, avant le jour, ils abordèrent du côté de la tribu et, guidés par Ops, ils virent l’autel barbare où Mos avait institué son culte diabolique. Ils le trouvèrent paré de branches et de fleurs. Les ossements des victimes avaient disparu, et bientôt on entendit les fanfares des exilés qui s’essayaient sur leurs trompes à des accents joyeux, en s’appelant les uns les autres.

Leucippe dit alors à son époux :

— « Il faut à ces hommes des signes extérieurs et des cérémonies religieuses. La divine Téleïa n’a pas voulu nous enseigner son culte : elle nous a dit de demander à notre cœur les formules d’adoration qui conviennent à notre nature. Prions donc, pour que Dieu nous inspire celles qui nous mettront en rapport avec la simplicité de ces hommes avides de s’éclairer. Vois, comme ils ont déjà compris, par l’emploi de ces fleurs, que la grâce et la beauté de la nature sont les ornements du vêtement de l’éternel Créateur ! »

Évenor et Leucippe montèrent au faîte de l’autel pour l’examiner : mais bientôt ils se virent entourés par les exilés pleins de ferveur qui leur demandaient, en tendant les mains vers eux, d’offrir pour eux le sacrifice au Dieu inconnu dont ils devaient révéler le mystère.

Mos vint le dernier ; après quelques hésitations il avait résolu, autant par conviction que par un secret besoin de conserver son initiative, de profiter ardemment de la lumière nouvelle. Il s’adressa donc à Leucippe et lui dit :

— « Fille du ciel, tu ordonnes sans doute que je monte avec toi sur l’autel pour t’aider à le consacrer. Voici que je t’apporte les offrandes : deux colombes, symbole de douceur, et dont le sang pur ne peut qu’être agréable à la divinité que tu sers. »

Évenor se baissant, prit les colombes et les présenta en souriant à Leucippe, qui les tint dans ses blanches mains contre sa poitrine.

— « Moi, dit-elle, je vois que tu t’es efforcé de méditer nos paroles, mais tu ne les as pas encore comprises, et tu n’es pas encore assez purifié toi-même pour venir avec nous purifier l’autel. Tu persistes à croire que notre Dieu veut du sang et qu’il se plaît aux convulsions de l’agonie de ses créatures. Sache le contraire. La moindre de ces créatures lui est précieuse, et c’est un crime de l’immoler sans nécessité. Mais je ne méprise point ton offrande, et voici comment il faut la rendre agréable à Dieu : »

En parlant ainsi, Leucippe éleva ses mains vers le ciel, et, en les ouvrant, elle laissa envoler les deux colombes.

— « Comprenez le sens de cette action, dit Évenor aux exilés muets d’étonnement. Les animaux de la terre vous ont été donnés pour vos besoins et non pour des jeux cruels et des symboles meurtriers. Si vous croyez que le ciel exige de vous des sacrifices, vous avez raison. Il veut celui de vos instincts farouches, de votre orgueil et de vos ressentiments. Ce que vous représentez dans vos fêtes religieuses doit n’être que l’expression figurée de votre soumission et des instincts généreux qu’il réclame de vous. Offrez lui donc, non la mort et l’oppression d’aucun être, mais la liberté et la vie qui sont l’expression passagère de son action incessante dans l’univers. »

Évenor et Leucippe, se voyant écoutés avec émotion, commencèrent alors, tour à tour, à instruire leurs frères. Ils leur révélèrent ce qu’ils savaient de la nature de Dieu, de son unité et de sa loi d’amour et de bonté étendue à tous les mondes de l’infini, et à toutes les créatures selon la mesure de leurs besoins relatifs ; aux substances animées les conditions de la vie physique ; aux substances intelligentes les conditions de la vie morale ; aux plantes et aux animaux l’air, le soleil et la terre nourricière pour s’alimenter et se reproduire ; aux hommes, tous ces biens sentis et appréciés par une notion supérieure, pour s’alimenter et se reproduire dans le sens matériel et divin.

Ils leur révélèrent aussi, à mesure qu’ils se virent de mieux en mieux compris, la vie éternelle des âmes, les expiations et les récompenses dans le présent et dans l’avenir, l’amour des sexes, basé sur le dévouement, et incompatible avec l’oppression d’un sexe par l’autre ; l’amour fraternel, basé sur le respect du bonheur d’autrui et du dévouement à toute la race, considérée comme famille-mère de toutes les familles particulières ; enfin, tout ce que la dive leur avait enseigné, et qu’ils surent mettre à la portée de ces enfants adultes, par de poétiques symboles et d’ingénieux apologues.


La Famille.
(Suite.)


Après ces communications solennelles, les deux époux virent qu’ils n’avaient plus rien à craindre de ces hommes, et Évenor, voulant se faire connaître à eux, leur dit son nom ; alors le jeune Ops, se jetant dans ses bras :

— « Ô mon frère, s’écria-t-il, ne te souviens-tu donc pas de moi ? de moi qui, malgré mon jeune âge, avais gardé la mémoire de tes traits et m’imaginais te reconnaître sous ceux de quelque divinité bienfaisante ? Hélas ! j’ose à peine te regarder ; car, après les larmes que ta fuite a coûtées à notre mère, je suis cent fois plus coupable qu’un autre de l’avoir quittée aussi.

— Sois pardonné, ô mon frère, répondit Évenor en le serrant dans ses bras, puisque nous allons porter à ceux qui nous ont donné le jour la consolation et la joie. J’ai le droit de te promettre ce pardon de leur part, car ce n’est pas ma volonté qui m’a éloigné d’eux si longtemps. »

C’est alors qu’Évenor raconta son histoire et donna une nouvelle autorité à son enseignement en révélant l’histoire des dives. Il passa ensuite quelque temps avec Leucippe parmi les exilés ; car, malgré l’impatience qu’il éprouvait de revoir ses parents, il n’osait transporter ces fils coupables sur l’autre rive, avant de les avoir ramenés à la vie d’innocence, avec ces notions de morale et de religion sans lesquelles l’innocence ne pouvait plus suffire à la famille humaine. Les exilés acceptaient sa parole avec ardeur ; la beauté idéale du couple divin, sa douceur dans la supériorité et sa sagesse dans l’enthousiasme eussent suffi à dominer des âmes neuves, quand même la science, venue des dives, n’eût pas revêtu un caractère merveilleux et un attrait invincible pour l’imagination.

Enfin le moment vint où la barque put transporter par petits groupes les exilés à l’autre bord. Évenor leur ayant fait examiner et comprendre cette invention de l’industrie humaine, l’amarra fortement dans un endroit convenable ; puis on quitta le fleuve et on commença bientôt à remonter les versants du plateau, en évitant de s’approcher du village des libres, dont on craignait les insultes. Évenor, s’étant fait indiquer la position de cet établissement, dirigea sa troupe par le raisonnement et par l’orientation, et, en peu de jours, il revit les cabanes de sa tribu.

Le départ des hommes nouveaux avait changé l’existence des hommes anciens. Plus de la moitié des familles s’étant trouvées tout à coup privées de leurs membres les plus actifs et les plus énergiques, l’ancienne tendance à l’apathie avait repris son empire. À la douleur des mères avait succédé un redoublement d’amour pour les jeunes enfants ; mais en même temps, une vive crainte de les voir bientôt s’affranchir du joug de l’habitude pour se créer une existence à part, avait instinctivement contribué à entraver leur développement naturel. Les jeunes vierges qui avaient fui et qui étaient revenues, étaient punies et de leur départ et de leur retour. On les avait accueillies avec joie, mais on ne savait pas leur tenir assez de compte d’une faute rachetée par le repentir et fièrement expiée par le célibat, car les jeunes hommes restés dans la tribu leur avaient préféré celles de leurs compagnes qui ne l’avaient pas quittée, et leur existence était mélancolique, leur attitude chagrine et hautaine. Les jeunes parents se sentaient entraînés vers la nonchalance, lassitude de l’âme, qui s’empare d’autant plus aisément de l’homme qu’il a moins réfléchi et moins souffert. L’inexpérience a peu de force pour combattre. Les vieillards s’étaient sentis sollicités par l’égoïsme, du moment où une notable portion de leur famille, et par conséquent de leur âme, s’était séparée d’eux. Les nouveaux époux, comparant leur sort avec celui des filles vierges, privées d’avenir, et des absents privés de femmes, se disaient naïvement :

— « Nous avons bien fait de rester ici et de ne nous laisser aller à aucune nouveauté. Les autres sont à plaindre. » Et, en disant cela, ils ne songeaient pas à les plaindre réellement. Enfin, dans la tribu-mère, la virtualité humaine rétrogradait, par suite du trop rapide essor qu’elle avait voulu prendre dans les tribus nouvelles.

Une seule femme avait gardé l’énergie de son cœur : c’était Aïs, la mère d’Évenor. La première parmi celles de sa race, elle avait souffert et elle avait agi. Pendant des années, elle avait pleuré et cherché son enfant. La fuite de son second fils avait ravivé ses douleurs et elle avait essayé aussi de retrouver celui-là. Elle avait couru après lui, elle avait essayé de franchir le fleuve, elle avait failli y périr. Elle y était retournée déjà deux fois, et elle s’était promis d’y retourner jusqu’à ce qu’elle pût le traverser.

Quand la caravane des exilés parut dans la plaine, aux rouges clartés du soir, il y eut un cri de surprise dans la tribu. Ce fut une des filles vierges qui l’aperçut la première et qui s’écria :

— « Voici ceux qui ont voulu nous commander et qui, las de vivre sans nous, reviennent maintenant nous parler avec douceur. Mais, si vous m’en croyez, nous n’irons point avec eux une autre fois, et nous les obligerons de demeurer ici avec nous.

Quelques-unes se réjouirent, d’autres s’effrayèrent. Peut-être, disaient-elles, le méchant Sath est-il à leur tête, et ferions-nous bien de nous cacher, pour qu’on ne nous emmène pas malgré nous.

Mais il y en eut qui, ne pouvant tenir à leur curiosité ou à l’impatience d’assurer leur union retardée, coururent ingénûment, quoique tremblantes, à la rencontre des arrivants.

Cependant une femme les devança, une femme encore belle et agile, quoique ses cheveux eussent prématurément blanchi et qu’elle eût affronté de grandes fatigues. C’était Aïs, qui n’avait jamais passé un jour sans promener, par une douloureuse habitude mêlée d’espoir, ses regards inquiets sur la plaine, avant de rentrer dans sa cabane. Dès qu’elle avait vu paraître la tribu voyageuse, elle s’était élancée, et la voilà qui courait au devant d’Évenor, comme si elle eût été assurée de son approche.

Comme un berger qui ramène son troupeau vers le bercail, Évenor marchait le premier, prêtant l’appui de son épaule et de son bras à sa chère Leucippe, un peu fatiguée et penchée sur lui.

Dès qu’il vit accourir sa mère, il la reconnut, non pas à ses traits qui avaient changé et qu’il se rappelait faiblement, mais à l’émotion qu’elle laissait paraître et à celle qu’il éprouvait lui-même ; et avant qu’Ops, qui marchait à ses côtés, lui eût dit :

« C’est elle ! » il s’était écrié en entraînant Leucippe à sa rencontre : « La voilà ! »

Aïs cherchait des yeux son jeune fils, et dès qu’elle le vit, elle ne vit plus que lui. Elle croyait qu’Évenor n’était plus, et elle ne pouvait pas compter sur une double joie, mais dès qu’elle tint Ops serré contre sa poitrine, elle leva les yeux sur le beau couple qui réclamait ses caresses, et, saisie d’admiration et de respect, elle dit : « Voici deux envoyés du ciel qui me ramènent mon fils ; qu’ils soient bénis ! »

Aïs avait trouvé en elle-même la notion de Dieu, sans autre révélation que celle de la douleur.

— « Ô ma mère, dit Évenor, tu as deviné le ciel, et voilà qu’il nous réunit parce que tu n’as pas douté ! »

Aïs tomba sur ses genoux, et, dans une sorte de délire, elle embrassa la terre, disant :

« — Ô heureux ceux qui naissent et ceux qui meurent ici-bas, puisque des enfants leur sont donnés ! »

Puis, elle contempla Évenor avec ivresse et Leucippe avec adoration, et elle ne pouvait ni leur parler ni les écouter. Elle questionnait Ops sur leur compte, comme si elle les eût pris pour les images d’un rêve, et elle n’entendait aucune réponse. Elle parlait au hasard et disait des mots qu’elle n’entendait pas elle-même. Puis, tout à coup, elle les quitta pour aller chercher son mari et ses filles qui approchaient plus lentement, et, voulant leur dire quelle joie leur arrivait, elle ne put que pleurer.

Pendant qu’Évenor savourait les caresses et les transports de sa famille, les exilés n’étaient pas accueillis par les leurs avec une joie sans mélange. Leur maigreur et leur pâleur que l’on ne s’expliquait point, car, dans cette heureuse région, nul n’avait jamais souffert de la faim et de la fatigue, inspiraient une sorte de crainte, et leurs mères elles-mêmes hésitaient à les reconnaître. Les vieillards s’inquiétaient davantage de leur aspect et se disaient tout bas entre eux :

« Voici du trouble et des agitations qui nous avaient quittés et qui nous reviennent, quand on commençait à oublier le mal et la peine. »

Évenor vit bien que ces enfants prodigues ne savaient pas expliquer leur repentir, et qu’il fallait les aider à reconquérir l’amour de leurs parents. Il parla en leur nom ; il raconta non pas tous leurs égarements, mais toutes leurs douleurs, et Leucippe, parlant à son tour, acheva d’attendrir les cœurs et de ramener la confiance.

Dans sa propre tribu, malgré sa longue absence et les lumières qu’il y avait puisées, Évenor n’inspira cependant pas l’enthousiasme qui l’avait accueilli chez les exilés. Les imaginations étaient plus froides et l’abondance des biens de la vie ne prédispose pas aux affections exaltées. Excepté dans le cœur de son père et de sa mère, il ne rencontra chez personne une docilité aussi soudaine que celle qui s’était offerte à ses enseignements dans la forêt des sacrifices.

Sans Leucippe, il est à croire qu’il n’eût acquis aucune influence chez les anciens, enclins, comme tous les hommes sédentaires et satisfaits, à nier ce qu’ils n’avaient pas éprouvé. Mais Leucippe, d’origine inconnue, Leucippe, plus dive que femme par sa beauté particulière, par le don du chant et par le don du langage élevé et attendri, par son ignorance même des réalités de la vie pratique telle que les hommes l’entendaient, Leucippe enfin, traitée par Évenor avec une adoration respectueuse dont les hommes n’avaient aucune idée dans leurs faciles rapports avec leurs compagnes, revêtit subitement à leurs yeux un caractère exceptionnel, et quand, pour la première fois, Évenor leur parla des choses divines, ils voulurent adorer Leucippe comme une divinité : « Ne nous trompe pas, disaient-ils ; ta Leucippe n’est point de la même nature que nous. Elle connaît les secrets du ciel, et elle n’est pas née comme toi d’un homme et d’une femme, mais de cette écume des eaux où tu dis qu’une géante l’a trouvée. »

Il fallut bien des jours avant que la révélation de Téleïa fût acceptée et comprise d’une partie de la tribu sédentaire. Cette notion se répandit plus facilement dans la jeunesse que chez les esprits refroidis par l’âge. Elle était d’ailleurs présentée avec trop d’élévation et de candeur pour s’emparer d’une situation tranquille et d’une ignorance paresseuse. Si Leucippe eût voulu exploiter le prestige qu’elle exerçait, si elle eût consenti à personnifier la puissance suprême et à s’attribuer le don des miracles, elle eût pu en faire ; mais sa modestie repoussait toute imposture, et quand on vit qu’elle ne procédait que par la vérité, on retomba dans l’indifférence.


XII

Le Paradis retrouvé.


Évenor voulut en vain initier sa tribu aux découvertes des dives dans l’industrie, dans l’extraction et la mise en œuvre des métaux, et dans l’emploi du bois façonné par le fer aux divers usages de l’activité humaine. Ses proches parents et ses amis de la forêt maritime étaient les seuls qui cherchassent auprès de lui l’instruction morale et les arts de la pratique. Il eût fallu l’accord de toutes les volontés pour tenter des choses utiles, et ceux de la tribu sédentaire repoussaient généralement tout progrès et toute fatigue. Leucippe enseignait aux femmes et aux sœurs des exilés à broyer, à filer et à tisser les écorces et les tiges filamenteuses. Les autres femmes eussent voulu qu’au lieu de leur donner l’exemple du travail, elle trouvât une recette magique pour leur procurer des ornements semblables à ceux que la dive lui avait donnés et qu’elles s’obstinaient à croire tombés du ciel. Il ne fallut parler à aucun homme ni à aucune femme de la cité primitive, d’apprendre à tracer et à lire les caractères écrits. On demandait que les préceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, doué d’une fausse vertu magique, leur eût été plus précieux que les formules de la vertu praticable.

De son côté, Mos ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la vanité, bien qu’il eût reçu d’Évenor la notion divine, et que son intelligence l’eût admise dans une certaine mesure, s’efforça adroitement de ressaisir l’autorité. Il échoua auprès des exilés et de leurs femmes, car ils s’étaient mariés, et, sous l’inspiration d’Évenor et de Leucippe, ils commençaient à sentir les douceurs de l’amour vrai. Ils avaient changé leur nom d’exilés en celui de réconciliés.

Mos, ne pouvant rien sur eux, s’adressa aux anciens, et, en même temps qu’il leur parlait des puissances occultes, il flattait l’instinct superstitieux en expliquant les rêves et en inventant des pratiques secrètes d’invocation, consistant en actes extérieurs, et non en efforts de la conscience et de la volonté. Ce culte convenait mieux à leur paresse princière que le travail de la pensée, et il eut de nombreux adhérents. Mos, redevenu plus heureux, avait abjuré les rites sanguinaires. La religion douce apportée par les élèves de la dive lui ouvrait une nouvelle source d’enthousiasme, car il était de nature mystique ; et, ainsi qu’il arrive souvent chez les hommes de cette trempe, il savait allier une foi sincère à un grand orgueil et à de certaines hypocrisies.

Évenor vit donc que l’influence de la pure vérité ne pouvait s’étendre sur tous les hommes à la fois, et qu’il fallait aux uns des idées, aux autres des figures, à d’autres enfin des faits. Il se soumit d’abord avec douceur à la résistance des divers instincts, estimant sa tâche assez grande s’il pouvait faire quelques disciples parmi ses semblables ; mais, peu à peu, la guerre jalouse que Mos, tout en exploitant et en altérant les précieuses notions qu’il avait reçues de lui, faisait sourdement à son apostolat, attrista son âme, et il se retrouva vis-à-vis de lui-même comme au temps de son enfance où il avait souffert dans son orgueil et dans le sentiment de sa supériorité. Il était homme, et rien n’est plus difficile à l’homme que de distinguer l’amour ardent du prosélytisme de l’estime ardente de soi-même.

Il avoua son affliction à Leucippe, et, un jour qu’ils en parlaient ensemble, lui se livrant à quelque amertume de cœur, elle le plaignant avec la complaisance un peu aveugle de l’amour, leurs pas se dirigèrent assez loin des cabanes, vers un endroit où Évenor s’arrêta tout-à-coup, frappé d’un vif souvenir, et s’écria : « Ô ma chère Leucippe, c’est ici qu’il y a déjà bien des années je vins pleurer seul la résistance de mes jeunes compagnons à mon initiative. J’avais voulu, ma mémoire ressaisit à présent ce détail, établir l’égalité de droit dans nos jeux, et faire que les plus robustes n’eussent pas plus d’avantage que les plus faibles dans le partage des amusements. Je ne fus point écouté ; je restai seul, triste et irrité. Je m’absorbai dans ma souffrance intérieure ; je laissai passer les heures ; puis je voulus revenir et je m’égarai. Je n’ai jamais su comment j’étais entré dans l’Éden, ni le temps qu’il m’avait fallu pour en approcher ; car une fièvre et une ivresse s’étaient emparées de moi. Mais Téleïa nous l’a dit : Du côté des montagnes, l’Éden est bien près des établissements des premiers hommes, tandis que, par la mer, il nous a fallu plusieurs journées pour atteindre l’embouchure du fleuve, seul endroit accessible de la côte. Il me semble que si nous faisions quelques pas de plus, nous apercevrions les dernières élévations du plateau et les sommets bénis de nos montagnes de l’Éden.

— Oh ! si je le croyais, dit Leucippe, cette vue calmerait mon âme blessée de ta blessure, et la pensée que je suis plus près de ma mère chérie m’aiderait peut-être à supporter la longueur de notre séparation. »

Ils marchèrent tout le reste du jour ; ils dormirent sous les ombrages, et, le lendemain, ils reconnurent les cimes sublimes des montagnes d’Éden, dont ils suivaient la base abrupte et impénétrable, avec une émotion ardente et presque désolée. — Ah ! que ces oiseaux sont heureux ! disait Leucippe en regardant les aigles tournoyer comme des points noirs à peine saisissables au-dessus des crêtes blanchies par l’aube ; d’où ils sont, ils voient notre jardin des délices, notre belle et chère demeure, et peut-être notre divine Téleïa cultivant nos fleurs et faisant manger dans sa main nos biches favorites. »

Le bruit d’un torrent attirait leurs pas ; Évenor, devançant sa compagne, reconnut l’ancienne brèche fermée par le tremblement de terre. De ce côté, elle était facile à escalader. Il pria Leucippe de l’attendre, et bientôt elle entendit un cri de surprise et de joie. Évenor, caché dans les rochers, reparut et lui dit des paroles que l’éloignement ne lui permit pas de saisir. Impatiente, elle gravit hardiment jusqu’à lui et le vit occupé à entailler la montagne avec sa hache. La roche, tendre et friable en cet endroit, avait cédé à l’effort des eaux et s’était trouée ; Évenor élargissait l’ouverture avec ardeur, se disant que si le bloc était partout de même nature, quelques heures de travail lui suffiraient peut-être pour s’y creuser un passage.

Tandis qu’il s’y passionnait, Leucippe alla lui chercher des fruits pour étancher sa soif, et comme elle suivait avec précaution la corniche du rocher pour approcher d’une touffe de fraisiers, elle vit une ouverture plus large et antérieure au travail des eaux, d’où la terre et les graviers s’étaient détachés récemment. Elle y entra et, en peu d’instants, elle aperçut l’Éden. Alors elle revint, essoufflée et triomphante, vers son époux. Laisse-là ce travail, lui dit-elle ; une porte s’est ouverte d’elle-même depuis notre départ. Bénissons le ciel qui nous a permis de la trouver !


Le Paradis retrouvé.
(Suite.)


Plusieurs saisons s’étaient écoulées déjà depuis que les époux avaient quitté leur solitude, et il leur semblait que c’était des années, car le temps se mesure aux émotions plus qu’à la durée. Traverser l’Éden fut pour eux comme un rêve. Leucippe volait plus qu’elle ne marchait, et elle ne s’arrêta pas un instant pour regarder sa cabane. Elle cherchait sa dive bien-aimée, et quand elle arriva au Ténare, inquiète, haletante, elle se sentit faiblir, comme au pressentiment d’un grand malheur. Évenor la soutint pour entrer dans la grotte. La grotte était déserte. Le lit de peau d’ours était dérangé et traînant. La louve apprivoisée par Téleïa s’en était emparée et y nourrissait ses petits. Elle gronda d’abord, puis, reconnaissant Leucippe, elle vint ramper à ses pieds.

— « Oh ! ma mère n’est plus, s’écria Leucippe, et je n’ai pas recueilli son dernier souffle ! Malheur à moi ! malheur à notre exil sur la terre des hommes ! »

Elle se traîna jusqu’aux rochers de la solfatare et y pénétra, oubliant la défense que Téleïa lui avait faite autrefois d’en approcher, et, ne songeant plus qu’à retrouver les restes de cette mère chérie. Des vapeurs suffocantes sortaient de l’abîme, et Évenor arrêta sa femme avec effroi en la voyant pâlir et perdre la respiration.

— « J’irai, lui dit-il ; au nom du ciel, reste ici. »

En ce moment, des hurlements plaintifs se firent entendre, et les chiens de la dive, sortant du gouffre, vinrent, comme avait fait la louve, caresser tristement Leucippe.

— « Viens, dit Leucippe à son époux. Puisque ces animaux fidèles ont pu braver l’air embrasé de ces cavernes, nous le pouvons, nous qui avons la volonté, et s’ils sont là, c’est que, morte ou vivante, celle qu’ils aiment y est aussi. »

Ils pénétrèrent dans les cavernes et y trouvèrent la dive étendue sur une cendre blanchâtre, éclairée par les livides reflets d’un jour bleu dont le foyer ne semblait être nulle part. En approchant davantage, ils virent que ce pâle rayonnement émanait d’elle, et ils contemplèrent son visage immobile et ses yeux éteints. Leucippe la crut morte, et, sans éprouver ni terreur ni dégoût, elle s’agenouilla pour baiser son front glacé et poli comme celui d’une statue de marbre, tandis qu’Évenor interrogeait la raideur de ses mains, qui semblaient s’être pétrifiées.

La Dive respirait encore. Elle ne fut pas ranimée par le baiser de Leucippe, mais elle le sentit dans son cœur, car tout son corps était paralysé par l’action d’une mort qui se présentait avec des phénomènes particuliers, étrangers à la race humaine. Sans faire un mouvement et sans essayer seulement un regard, elle parla ; elle parla d’une voix qui n’avait plus de timbre et qui ressemblait au clapotement des eaux souterraines :

— « Que Dieu est bon ! dit-elle. Il permet que mes enfants bien-aimés viennent me bénir à ma dernière heure ! Leucippe, je ne te vois plus ; Évenor, je ne puis plus t’entendre ; ne me parlez pas, ne touchez pas à mon corps, il n’est plus : il est tout enseveli, car il est bien où il est. Mon âme seule vous parle, écoutez-la. Dans un instant elle sera dans un plus bel astre. Elle n’est encore ici que parce qu’elle vous attendait. Elle sait ce que vous avez fait depuis notre séparation, car, grâce au divin prodige de la mort, elle voit pour un instant dans le temps et dans l’espace. Votre mission n’est pas finie. Elle va se décider. Retournez d’où vous venez. Vous y êtes nécessaires, et vous devez y rester tant qu’il vous sera possible ; mais ne vous affligez pas : bientôt vous serez dans l’Éden avec une tribu docile et choisie que vous ne devez jamais abandonner. Oui, c’est là, dans l’Éden que Dieu récompensera votre soumission en bénissant votre hyménée ; c’est là que des enfants naîtront de vous. À présent, adieu !… Croyez ! je vois… Espérez ! je saisis… Aimez-vous ! Dieu nous aime… Je vous bénis… Ô liberté ! le lien se brise, la vie m’appelle, la mort me quitte… J’entends des voix lointaines… Mes enfants !… ah ! les âmes sont bien heureuses quand elles quittent cette prison du corps !… À présent, sortez et ne revenez plus, car un grand mystère va s’accomplir. Allez ! »

Elle cessa de se faire entendre. Évenor et Leucippe étaient frappés de stupeur, car elle avait parlé sans que ses lèvres fissent aucun mouvement, et même sa voix ne semblait pas sortir d’elle, mais planer au-dessus d’elle. Le rayonnement qui l’enveloppait pâlit et se dissipa. La caverne rentra dans les ténèbres. Les chiens, qui se tenaient à l’entrée, s’enfuirent en hurlant. Évenor emporta Leucippe, qui, dans cet air lourd et brûlant de la bouche volcanique, avait perdu connaissance. Il la porta jusque dans l’Éden, et c’est là seulement qu’elle put pleurer, sur le sein de son époux, la dive qui l’avait tant aimée.

Elle voulait retourner auprès de son cadavre, mais Évenor lui rappela qu’en d’autres temps Téleïa leur avait ordonné, dans le cas où elle serait surprise par la mort, de la porter dans la caverne du Ténare, où elle voulait être abandonnée à l’action dissolvante de cette étuve naturelle où s’était consumée la poussière de ses parents, de son époux et de ses deux enfants.

Évenor, à genoux près de sa chère Leucippe dans la cabane de l’Éden, lui rendit le courage par l’effusion de sa tendresse sans bornes. Il lui demanda pardon du mouvement de faiblesse et d’égoïsme qu’il avait eu la veille et qu’il sentait maintenant indigne d’elle, indigne de la sagesse enseignée par Téleïa, et indigne de lui-même.

— « Partons, lui dit-il, retournons vers nos frères, et, que la dive ait prophétisé ou rêvé le sort qui nous est promis, accomplissons jusqu’au bout, avec patience, la tâche qui nous est confiée. S’il m’arrive encore, homme faible et vain que je suis, de prendre la souffrance de mon orgueil pour la sainteté de ma mission, rappelle-moi, Leucippe, que j’ai été appelé du nom de fils par la plus céleste des dives, que j’ai reçu d’elle la lumière de l’amour et obtenu de toi l’amour de la plus céleste des femmes. Si, en songeant à tant de gloire et de bonheur, je manque de patience avec les hommes de ma race, menace-moi de la sévérité du ciel, car j’aurai mérité d’expier ma folie et mon ingratitude. Mais non ! ceci n’arrivera point, car je sens que je dois maintenant m’élever au-dessus de moi-même. Ma confiance dans la suprême sagesse de Téleïa me rendait peut-être paresseux à me combattre. Si je tarde à montrer de la force et de la vertu, me disais-je, elle en aura pour moi et réparera, dans le cœur de ma bien-aimée Leucippe, le tort que je m’y serai fait par ma faiblesse. À présent, Leucippe, si j’ébranlais ta foi par mes doutes, et ton courage par mes abattements, qui donc te consolerait dans cette détresse que partagerait ton amour ? quelle main essuyerait les pleurs que tu verserais en secret, en essuyant mes pleurs indiscrètes et lâches ? Il te faudrait donc à ton tour, comme Téleïa, avoir de la force pour deux ; et moi, je te laisserais porter un double fardeau ? Non, non ! Je veux et je dois être désormais plus que ton frère et plus que ton époux ; je veux être le père et la mère que les flots t’ont ravis, et si je ne puis te donner les trésors de science divine que possédait la dive adorée, je veux, du moins, te rendre sa tendresse délicate et son dévouement maternel.

— Ô le bien-aimé de mon âme, dit Leucippe, pardonne-moi, à ton tour, le déchirement de mon cœur. Tu le vois, c’est moi qui suis faible, puisque j’ai tant de larmes pour ma dive, quand je ne devrais songer qu’à consoler ta propre douleur, aussi grande, aussi profonde que la mienne. Est-ce donc ainsi qu’elle m’avait appris à t’aimer, elle qui me disait sans cesse : « Nos propres douleurs ne sont rien en comparaison du mal qu’elles font à ceux qui nous chérissent ! Tuons donc en silence nos propres peines et soyons-en consolés par la joie de les leur avoir épargnées ! À ton tour, Évenor, il faudra me rappeler l’exquise tendresse de la dive, quand je penserai trop à elle sans m’occuper des regrets que je réveillerai dans ton cœur. Ne m’a-t-elle pas dit en te donnant à moi : « Voici ton père et ta mère dans ton frère et dans ton époux ? »


Le Paradis retrouvé.
(Suite.)


Évenor et Leucippe quittèrent l’Éden, suivis des chiens de Téleïa, qui ne voulaient plus les quitter, et ils furent, dès le lendemain, de retour à la tribu.

Une grande agitation y régnait. Sath et une partie considérable des hommes forts de sa tribu y étaient revenus, non dans le désir de se réconcilier avec les anciens ni avec les exilés, mais avec la tentation de les déposséder de cette région, la plus fertile et la plus saine du plateau, à moins qu’ils ne voulussent subir tous les caprices de leur despotisme. Ces hommes, qui s’intitulaient les libres, ne comprenaient la liberté que pour eux-mêmes. Celle des autres ne leur était rien, et l’esprit de caste s’était emparé d’eux à ce point, qu’ils avaient cherché les exilés dans les forêts maritimes avec le projet de les employer à leur service, de les faire chasser pour eux, de les nourrir et de les loger à leur guise, en un mot, de les réduire en esclavage. Tel était le résultat de l’énergie sans cœur et de l’activité sans lumière de leur chef, le redoutable Sath.

Une raison plus personnelle encore avait déterminé celui-ci à venir poursuivre les exilés jusque dans la tribu des anciens. Il avait perdu sa femme ; elle était morte par suite de ses mauvais traitements. Il n’avait osé exiger d’aucun de ses hardis compagnons le sacrifice de son amour, et il comptait trouver dans la tribu une vierge encore libre, ou une épouse mal défendue.

La plupart des réconciliés, enseignés et inspirés par Évenor et Leucippe, s’étaient comportés avec tant de sagesse depuis leur retour, que les anciens crurent pouvoir accueillir les libres avec confiance. Mais depuis deux jours qu’ils étaient là, déjà les libres parlaient en maîtres, déjà Sath exigeait qu’on lui livrât la jeune Lith, la seule fille de la tribu qui attendît encore le jour de son union. Elle était naturellement fiancée à Ops, qui était le dernier des jeunes gens à marier, les convenances de l’âge ne comportant pas de meilleur choix réciproque, et les deux adolescents s’étant promis l’un à l’autre. Lith éprouvait en outre pour Sath une vive répugnance, et ses parents, effrayés, alléguèrent qu’elle n’était pas encore nubile. Mais Sath ne tenait point compte de leur refus et se préparait à enlever la jeune fille, lorsque Évenor, à peine rentré chez sa mère, fut adjuré par cette famille alarmée et par celle d’Ops, qui était la sienne propre, de leur venir en aide.

Évenor se rendit auprès de Sath, suivi de Leucippe, qui ne voyait pas sans terreur cette conférence, mais qui se tint dehors pendant que son époux entrait dans la cabane où, installé chez ses propres parents comme en pays conquis, le superbe chef des libres, presque nu, ceint d’un court sayon de peau de sanglier, beau d’une beauté rude et sauvage, toujours jouant avec sa massue comme prêt à frapper quiconque lui résisterait, se raillait des remontrances de son père et commandait à sa propre mère comme à une servante.

Évenor lui parla avec adresse et douceur, invoquant leur parenté, leurs souvenirs d’enfance, et s’efforçant de lui faire comprendre le respect dû à la liberté d’autrui. Sath répondit avec mépris, puis avec menace, et, comme il élevait sa voix rauque et tonnante, Leucippe, alarmée, entra avec Ops et s’approcha vivement de son mari.

À la vue de cette créature, alors sans égale sur la terre, le farouche Sath se sentit un moment vaincu et intimidé. Il parut même adouci, et promit de réfléchir.

Mais, à peine les époux se furent-ils retirés, que Sath alla retrouver ses compagnons :

— « J’ai vu la femme d’Évenor, leur dit-il ; elle ne ressemble à aucune autre et je la veux.

Tous lui promirent qu’il l’aurait. Contents de le voir épris de cette femme, ils pensaient, en l’aidant à s’en emparer, préserver les leurs à jamais de ses tentatives ; mais, le lendemain, quand ils eurent vu Leucippe, leurs propres compagnes ne leur inspirèrent plus que dédain, et plusieurs résolurent de l’enlever pour leur compte.

Leucippe fut épouvantée des regards audacieux et ardents qui se fixaient sur elle.

« — Que crains-tu, lui dit Évenor, ne suis-je pas là pour te défendre ?

— Que pourras-tu seul contre eux tous ? répondit Leucippe. La tribu voudra-t-elle s’engager dans une querelle sanglante pour une cause particulière ? Ce brutal Sath te hait, ses compagnons sont plus forts et plus nombreux que les nôtres, et d’ailleurs, attendrons-nous qu’un combat s’engage ? Ne vois-tu pas que ces hommes ne sont accessibles à aucune sagesse, à aucune raison ? Fuyons, mon cher Évenor, réfugions-nous dans l’Éden. Il nous sera facile de nous y fortifier contre leurs attaques, si jamais ils découvrent l’entrée mystérieuse que la Providence nous a fait trouver. »

Évenor, retenu par un reste d’orgueil, et aussi par un sentiment de juste fierté et de vrai courage, répugnait à la fuite. Il ne pouvait se persuader que Sath voulût en venir aux mains, et il pensait que son attitude énergique et celle de ses amis imposeraient aux libres ; mais il apprit avec douleur, dans la journée, que plusieurs des anciens et presque tous les jeunes gens des deux sexes de la tribu sédentaire s’étaient enfuis avec Mos. Mos avait plus de haine que de courage, et quand il n’était pas soutenu par l’exaltation fanatique, il était craintif et abattu. D’ailleurs, depuis longtemps, il méditait d’entraîner avec lui les adhérents qu’il avait su conquérir, et d’aller former avec eux un établissement où l’influence d’Évenor ne balancerait plus la sienne.

Évenor espéra encore que les anciens sauraient faire prévaloir leur autorité morale pour empêcher une iniquité. Il alla les trouver avec Leucippe, pendant que Sath, de son côté, animait ses compagnons. Évenor trouva des vieillards nonchalants qui aimaient mieux céder que lutter, et, comme il revenait affligé et pensif vers sa cabane, voulant cependant douter encore de la malice de Sath, il vit ses parents au milieu de ses amis qui se consultaient avec anxiété.

Ops vint au devant de lui et lui dit :

— « Sath est venu ici avec quelques-uns des siens ; il a exigé qu’on remît, ce soir, Leucippe entre ses mains. Sur notre refus de transmettre à Leucippe un pareil ordre, il s’est retiré en riant, et, à présent, il s’apprête certainement à employer la force. Nous nous sommes donc rassemblés autour de ta demeure, tandis que notre père s’efforce d’en réunir d’autres que nous pour la résistance ; mais nous ne pouvons espérer d’atteindre un nombre égal à celui des libres. Donne-nous donc confiance et courage, car il nous faudra peut-être mourir en défendant Lith et Leucippe, et il faut que, du moins, notre dévouement leur soit utile.

— Ô Dieu ! dit Leucippe, serai-je donc la cause de cette lutte fratricide ? Je te l’ai dit, Évenor, il faut fuir. »


Le Paradis retrouvé.
(Suite.)


Mais, la fuite ne semblait pas possible. Il était trop tard, car les libres surveillaient tous les mouvements des réconciliés et de leur chef. Le père d’Évenor revint avec quelques-uns des hommes mûrs de la tribu (de ce nombre était la famille de Lith), qui avaient reçu la parole d’Évenor et qui disaient :

— « La raison comme la justice nous commande de protéger Leucippe ; car si nous cédons aujourd’hui, demain de nouveaux libres, veufs ou fatigués de leurs femmes, qu’ils ne savent point aimer, viendront nous demander nos filles avant même qu’elles soient nubiles, ou contre le vœu de leur cœur, et ils les feront mourir de lassitude et de chagrin avant l’âge de mourir, comme la femme de Sath est morte à la fleur de ses ans. »

Les femmes de ces hommes mûrs et celles des réconciliés, qui avaient pour Leucippe une tendresse enthousiaste, et qui tremblaient du péril où s’engageaient leurs maris, voulurent aussi s’armer, et Leucippe, exaltée maintenant par le courage et le dévouement de la petite troupe, distribua les armes de métal, les flèches et les javelots qu’elle tenait de la dive, et s’arma elle-même, décidée à tuer, plutôt que de laisser tuer son époux ou souiller sa chasteté.

Cependant le jour s’écoulait, et les libres, que l’on attendait d’un moment à l’autre, ne se déclaraient pas. La division avait éclaté entre eux, ainsi qu’il arrive dans toute mauvaise entreprise, et plusieurs, enflammés d’amour pour Leucippe, voulaient, qu’après la victoire, la possession de la fille des dives fût décidée par le sort. Des enfants, s’étant glissés autour de leur conseil, vinrent rendre compte à Évenor de cet incident. Évenor en prenait d’autant plus de confiance dans le triomphe de sa cause ; mais Aïs, sa mère, voyant descendre les premières ombres de la nuit qui s’annonçait chargée d’orage, lui parla ainsi :

« — Voici que la fuite devient possible. Voici les libres rassemblés pour la dispute comme nous le sommes pour l’amitié. Dieu ne veut pas que le sang coule, et c’est lui qui a troublé l’accord des méchants pour favoriser notre départ. Que chaque mère prenne ses plus jeunes enfants, que chaque père veille sur les aînés, que chaque époux emmène sa femme, qu’Évenor et Leucippe soient nos guides, et qu’ils nous conduisent dans ce pays de l’Éden, où nous ferons une ville nouvelle et où nous adorerons le grand esprit protecteur des âmes justes. »

La nouvelle colonie partit donc furtivement, n’emportant ni vêtements ni vases, n’emmenant aucun animal, excepté les chiens de la dive, qui ne quittaient jamais les pas de Leucippe, et se rejoignant par petits groupes dans le bois où Évenor, parti le premier avec sa femme, les attendait pour ouvrir la marche.

À la lueur des éclairs et au bruit de la foudre, les fugitifs marchèrent une partie de la nuit, et, cette fois, le voyage ne dura que quelques heures, les chiens ayant ouvert une route plus directe et plus mystérieuse. Mais comme, aux approches de l’Éden, les enfants fatigués exigeaient que l’on prît une heure de repos, Évenor, qui veillait avec les hommes, s’aperçut qu’un des émigrants se tenait seul à quelque distance, et lorsqu’il voulut approcher pour le reconnaître, cet homme s’éloigna et disparut dans l’épaisseur des branches.

« — Nous avons été suivis, dit Évenor à son père, qui avait déjà cru remarquer l’espion, et il faut nous tenir sur nos gardes. »

Ils éveillèrent les femmes et l’on se remit en route sans rencontrer d’obstacles ; mais, comme on arrivait à la porte d’Éden, Sath, avec une petite bande déterminée qu’il avait réussi à rallier, s’y présenta. Le combat allait s’engager, lorsqu’ils crurent voir une femme, toute rayonnante de lumière, et d’une stature gigantesque, s’élancer à leur rencontre et leur présenter sa face enflammée. Leur terreur fut si grande qu’ils s’enfuirent en jetant leurs armes et en poussant des cris de détresse. Plusieurs tombaient en chemin comme terrassés par l’épouvante, d’autres ne s’arrêtèrent que sur les bords du fleuve qui les séparait du village des libres, et qu’ils repassèrent le lendemain en se jurant de ne jamais revenir sur leurs pas. Sath s’était éloigné sans exprimer sa frayeur par aucun signe trop apparent ; mais, revenu chez les anciens, il fut pris de délire et faillit mourir. Revenu à la santé, il montra, sinon plus de bonté, du moins plus de crainte quand ses compagnons lui rappelèrent l’apparition menaçante, et ses mœurs s’adoucirent au point qu’une réconciliation devint possible entre lui et ceux de l’ancienne tribu.

Quant à Évenor et à Leucippe, eux aussi avaient vu cette femme rayonnante qui les avait protégés ; mais ils la virent autrement, et sa stature ne leur parut pas excéder de beaucoup celle des hommes. L’apparition ne se révéla point à leurs compagnons, qui entrèrent dans l’Éden avec des transports de joie. Lorsque Évenor et Leucippe voulurent, avant de les y suivre, contempler la face de l’être mystérieux qui avait semblé jusque-là se dérober à leurs regards, il se retourna et ils reconnurent les traits adorés de la dive, resplendissants de jeunesse et de beauté.

Mais, avant qu’ils eussent pu s’élancer vers elle pour lui parler, elle avait disparu, et ils se demandèrent si ce qu’ils avaient vu était un rêve.

Leucippe, agitée et transportée, courut à la caverne du Ténare. Elle y trouva le cadavre de la dive déjà séché et noirci par la fumée volcanique, et gisant pour jamais sur la poussière de sa race.

Le reste de la vie d’Évenor et de Leucippe se perd dans la nuit des temps inconnus. Il est probable que l’établissement dans l’Éden fut prospère, et que l’âge d’or nouveau, éclairé des clartés de l’âge divin antérieur, y régna longtemps à l’insu des autres races. Cependant Évenor, fidèle aux préceptes de Téleïa, s’était juré, en rentrant dans la forteresse paradisiaque, de ne pas restreindre sa mission aux félicités morales de la famille et de la tribu. Il est à croire qu’il sortit plusieurs fois de l’Éden pour répandre la lumière dans les divers établissements que Sath, Mos, les anciens et les libres formèrent sur le plateau ; mais l’histoire des âges fabuleux, qui n’est qu’une tradition poétique, à force de varier dans ses légendes et dans ses symboles multiples, laisse dans une ombre impénétrable les événements des civilisations primitives.


fin.
  1. Jean Reynaud. Voyez Ciel et Terre.
  2. Un jeune poëte a résumé ces interrogations, que son espoir domine, par des vers simples et forts :

    Je cherche vainement le sein
    D’où découle notre origine.
    Je vois l’arbre, — mais la racine ?
    Mais la souche du genre humain ?

    Le singe fut-il notre ancêtre ?

    Rude coup frappé sur l’orgueil !
    Soit ! mais je trouve cet écueil :
    Homme ou singe, qui le fit naître ?
          (Le Banquet, poëme, par Henri Brissac.)

  3. Un historien très-savant arrive à de pareilles conclusions par une voie toute opposée. À force d’expliquer les mythes anciens, il voit la première postérité d’Adam, les peuples primitifs, violant leurs propres filles et mangeant leurs enfants. Ô Jean-Jacques, qu’aurais-tu pensé de cette forêt primitive !
  4. Personne ne croit à l’amour maternel de la femelle du papillon, qui doit mourir avant de voir éclore ses pontes. Pourquoi, dans certaines espèces, se dépouille-t-elle le ventre, pour que cette ouate protége ses œufs contre le froid ?
  5. Dom Calmet.
  6. En somme, le révérend Dom Calmet ayant rapporté le chapitre de la Genèse, dit : « Voilà tout ce que Moïse nous apprend de ce premier père ; mais les interprètes n’en sont pas demeurés là. Ils ont formé mille questions sur son sujet. Il est vrai qu’il n’y a aucune histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions sérieuses et intéressantes. »
  7. On trouve cependant des crânes fossiles de peaux rouges et de nègres éthiopiens.
  8. Le mythe des Hébreux que nous avons soudé au christianisme, ne fait pas non plus de ses géants, enfants de Dieu, des essences éthérées, puisqu’il les unit aux filles des hommes. Nous ne faisons cette remarque que pour les personnes qui prennent le mot de géant à la lettre dans les livres sacrés. Il est fort contestable que ce mot ait le sens matériel qu’on lui a longtemps attribué. L’apparition de ces géants dans la Bible est postérieure à la création de l’homme ; elle arrive, par voie de génération, entre l’ange et la femme ; elle constitue une légende tout à fait en dehors de notre sujet.
  9. Ce ne serait pas, à tout prendre, une preuve de barbarie bien concluante. Dans nos colonies, des gens très-civilisés mangent avec délices le ver palmiste.
  10. Je n’ai pas besoin, j’imagine, d’expliquer qu’en employant ici le mot cœur, je le prends dans une acception tout intellectuelle, qui équivaut à celle de sentiment.
  11. Ballanche. Notes d’Orphée.
  12. Ballanche, Orphée.
  13. Ceci n’est qu’une hypothèse entre mille. Au fond, si l’homme noir à cerveau déprimé est une variété du type asiatique, un frère de nos races blanches dans la paternité en Dieu, je ne peux guère admettre qu’il soit leur frère par le sang. C’est toujours la même question de succession dans la naissance des êtres, par voie de création divine, et non par voie de génération animale.