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Éditions de l’Épi (p. 211-224).


CHAPITRE IV

Duel


Il est certain que pourvu que notre âme ait toujours de quoi se contenter en son intérieur, tous les troubles qui lui viennent d’ailleurs n’ont aucun pouvoir de lui nuire, mais plutôt servent à augmenter sa joie.
Descartes, Traité des Passions (§ 148).


Jean Dué regarda autour de lui. Il avait l’impression de naître en ce lieu même à la minute où sa conscience le lui manifestait. Tout d’ailleurs lui était familier de cette demeure où, avec les siens, il avait passé tant d’heures paisibles en son enfance. Nul détail des aîtres qui ne lui rappelât mille souvenirs, fort indifférents au fond, et gravés en sa pensée par leur répétition seule.

Mais Lucienne venait de le baiser profondément sur la bouche. Durant les vingt secondes qu’avait duré ce contact, Jean crut entrer dans un domaine inconnu de fièvre cuisante et de voluptueuse douceur. Cet enfer paradisiaque torturait encore ses nerfs délicieusement. Durant une minute il comprit ces êtres qui pensent avoir vécu d’autres existences. Un trouble tel les hante. Une coupure brutale se fait dans leurs perceptions. S’ils manquent de sens critique, leur imagination flotte dès lors sur les limites du monde réel. Jean, en même temps, jugea avec épouvante la fragilité en lui des barrières morales. La tentation monstrueuse du corps de sa cousine prit devant sa pensée une importance définitive, et, le sentiment qu’elle fût hors d’atteinte parut aussitôt risible et minuscule…

Ce dédoublement — chose inattendue — était agréable et savoureux… Mais Jean n’était pas assez mûr pour accepter d’avoir tort devant sol, ni assez puéril pour consentir à l’impulsion égoïste que ne colore aucun désir de loyauté. De là son trouble et la stupeur qui le saisit un court instant. C’est qu’il avait très bien senti en quoi cette demi-minute de délire n’était point inerte, et qu’en s’y abandonnant il aurait commis sans le vouloir des actes dont quelque chose — il n’aurait su dire si de son esprit c’était le principal ou l’accessoire — avait horreur au fond de lui.

Lucienne recula mais resta debout. Son visage était dans l’ombre et elle suivait avec curiosité sur le masque tendu de son cousin les manifestations de son anxiété et de ses désirs. Elle-même cultivait dans son excitation érotique une confuse admiration pour Jean. Elle pressentait bien maintenant que ce ne fût point par timidité exclusive, par honte, ni par pudeur qu’il restait ainsi pantelant sous son baiser. Finement, elle lisait la lutte, en cette âme adolescente, des réflexes et de la volonté. Certes, elle méprisait un peu l’homme qui semble offusqué d’une familiarité féminine si simple, et dont elle avait, sans vouloir ni se prêter ni se donner, fait cent fois l’essai sur des jeunes gens de son âge et sur des fillettes. Mais toutefois elle sut que Jean n’éprouvait point devers elle les sentiments brutaux du petit galant affamé de la chair des femmes. Il s’était donc seulement commandé de ne pas toucher à sa cousine, et, malgré l’âpreté d’un contact qui enflamme toujours les mâles, il résistait à cette poussée sexuelle qu’elle avait devinée en lui aussi ardente pourtant que chez quiconque. Néanmoins, Lucienne était une jeune fille habituée, par l’instabilité de son passé et ce qu’elle prévoyait en son avenir, à prendre de la vie les plaisirs qu’elle offre, sans calculer si leur valeur morale les rend méprisables. D’ailleurs, pour elle, la moralité ne se trouvait point sur le même pian que le plaisir. Sans doute avait-elle pour partie raison, car une joie peut colorer bien des soucis et faire oublier la misère. Jouir de la minute d’abord, tel était son instinct. Elle avait assez souffert en son enfance pour refuser de sacrifier à quelque thèse une satisfaction offerte, qui était à sa portée.

Puisque Jean semblait se dérober, elle le conquerrait…

Autour des deux enfants qui se regardaient comme dans l’arène antique le rétiaire avec son filet et le mirmillon avec son armure, la nuit campagnarde déroulait son ciel velu d’astres. Des millions de folioles épuraient l’air, la vie minuscule d’innombrables bêtes se répandait violente et cruelle, dans le rut et la faim. Le silence enveloppait la maison comme une protection contre la société humaine, qui n’avait point ici à intervenir entre deux êtres jeunes, libres et ardents. Leur combat synthétisait seulement la lutte universelle, lutte de la jouissance contre le regret, lutte du corps contre l’esprit, lutte des sexes et des volontés.

Lucienne vint, comme par jeu, prendre Jean par les épaules et l’immobilisa sur sa chaise.

— Cousin, vous n’êtes qu’un enfant. Je ferai de vous ce qu’il me plaira.

Méfiant, il repartit :

— C’est beaucoup dire.

La jeune fille rit très haut :

— Voulez-vous parier ?

— Je parie, mais quoi ?

Elle dit :

— Le perdant sera battu par le gagnant.

— Battu, Lucienne ?

— Oui, battu. Vous ne l’avez jamais été ?

— Non, ma foi !

— Eh bien, ce sera un commencement. Moi je le fus souvent, et si vous voulez que ça m’émeuve ou me fasse peur, il faudra taper fort.

— Et si je tape trop fort ?

— Tant pis pour moi.

— Vous en avez des jeux, Lucienne !

— Oui ! j’aime les jeux violents. Y sommes-nous ?

— Mais je ne vois pas en quoi il faut y être.

— Hop !

Elle tira en arrière la chaise de Jean qui se trouva à demi chu. Il ne pouvait plus bouger. Si Lucienne le lâchait il tomberait sur les reins. De fait il était pris.

— Ah ! ah ! Vous ne pouvez pas le nier. Si je lâche vous ramassez une belle pelle. Si vous bougez, je lâche…

Jean allait dire : je vais me faire mal ; mais une honte virile le retint. Il sentit qu’il lui faudrait tout à l’heure prouver à Lucienne que lui aussi…

Car il allait devenir urgent de racheter cette aventure ridicule, et Lucienne le savait bien…

— Je lâche ?

— Lâchez, Lucienne !

Elle pencha la chaise un peu plus.

— Attention !

Brusque, elle l’amena au sol, et Jean se trouva couché sur le dos. Elle éclata de rire, puis, d’un geste moqueur, passa devant lui pour mieux le regarder.

Alors Jean, sans prendre idée que ce jeu fût une provocation à des contacts intimes et sans doute excessifs, attrapa la jeune fille par les jambes. Elle chancela.

— Ah ! ce n’est pas de jeu !

Il ne voulait que la faire trébucher, mais elle tenta violemment de se dégager et vacilla encore puis, juste comme elle libérait un de ses pieds de l’étreinte du jeune homme, elle tomba enfin.

La chute de Lucienne fut toutefois un lent écroulement, à l’occasion duquel elle ne pouvait se blesser. À demi-couchée sur lui, elle riait de toutes ses forces.

— On ne fait pas tomber une femme comme ça, voyons. Ce n’est pas correct !

Jean riposta :

— Qu’est-ce que la correction vient faire ici ?

Il étreignait Lucienne de ses bras nerveusement fermés.

— Lucienne, vous avez cru m’avoir et c’est moi qui vous ai.

— Oh ! je suis encore sur vous. Vous touchez des épaules comme dans la lutte.

— Eh bien ce sera à votre tour de toucher.

— Ah mais non !

Elle se défendit. Jean, qui croyait n’avoir qu’à pousser pour la faire rouler, sentit qu’il avait au-dessus de lui un corps aussi vigoureux, ou presque, que le sien. Frêle et légère, Lucienne n’en était pas moins très robuste. Genoux écartés, accotée aux épaules de son cousin étendu, elle annulait tous les efforts devinés. La chaise meurtrissait les reins du jeune homme.

D’abord il voulut vaincre sa cousine sans se déranger. Il s’arc-boutait en prenant bien précaution de ne le faire sur aucune partie du corps de Lucienne où le contact aurait été un attouchement. Elle en profita, l’immobilisant toujours sans cesser de rire, et cela mit le jeune homme en colère.

À certain moment il sentit sa maîtrise de volonté disparaître. Il devenait un vaincu qui veut se tirer par n’importe quelle traîtrise d’une situation d’autant plus humiliante que le vainqueur est une femme.

Il empoigna le torse de Lucienne pour la basculer. Fermement assise sur lui, elle se maintint. Il la prit aux aisselles sans plus de succès et tenta enfin de la soulever en plaçant une main dans le dos et l’autre sur la poitrine.

Il tint un des deux seins érigés et en sentit nettement la courbe, la ferme attache, la dureté et la pointe tendue. Ce contact lui fut à la fois odieux et irritant. Il y renonça, puis y revint. Mais il fallait se sortir de cette posture burlesque et ridicule, il fit un effort violent.

Le sein plia sous sa poussée et sa main épousa sans qu’il le voulût la voussure voluptueuse. Il sentit comme un frisson chez la jeune fille, mais elle ne céda point, et, pour mieux résister, se tassa encore, crispée comme un fauve qui ne veut pas renoncer à sa prise.

— Ah ! Lucienne, je vous renverserai bien, allez !

— En attendant, c’est moi qui vous tiens depuis cinq minutes.

Alors il ne sut quel instinct le poussa. Il ne sut et n’osa point s’interroger tant la honte l’étreignit en même temps que le geste s’accomplissait. Une force secrète, force de mâle dont cent mille générations ont inscrit dans le cerveau, avec les réflexes de défense, certains réflexes d’attaque, la volonté cachée qui ne connaît plus d’hésitation ni de doute ni d’inhibitions sitôt que le mouvement est commencé, tout dirigea mathématiquement les mains de Jean.

Une d’elles se vint poser sur les lombes, très bas, et l’autre attaque d’un contact précis et audacieux le poste de commandement physiologique de la féminité.

Lucienne eut un geste foudroyé. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun bruit en sortît. Jean vit les yeux de sa cousine se fermer, puis d’une détente, se rouvrir. On eût dit que la forme des iris eût changé en ce court moment. Une épouvante s’y mêlait à l’appel violent du désir. Alors les hanches de la jeune fille oscillèrent et un tremblement fit vibrer ses épaules molles.

— Non… Jean… non…

Elle articula ces trois mots avec une peine infinie et peut-être sans y croire. Puis elle abandonna son corps qui s’étendit comme un flot. Émerveillé et ahuri par le résultat puissant d’un acte sans calcul, lui se congestionna en une confusion allègre et douloureuse.

— Jean…

— Lucienne ? dit-il avec tendresse et sans bouger.

Alors elle se releva d’un geste ardent et convulsif. Son visage avait une telle expression de colère alanguie et illuminée qu’il la suivit, muet et plein de crainte devant une contingence sur laquelle il se sentait sans prise aucune désormais.

Elle l’accola avec une brutalité inconsciente.

— Jean, je t’aime !…

Le baiser revint à lui. Mais un baiser si prenant et féroce qu’il en connut d’un coup la répercussion locale, et toute la puissance d’un rut animal passa dans ses muscles brusquement tendus pour il ne sut quelle offensive, au besoin criminelle.

Poussé par un instinct profond et mécanique, il prit le torse mince et l’écrasa sur sa poitrine comme s’il eût voulu tuer.

Lucienne râla :

— Oui… oui…

En même temps, d’un fléchissement de l’arc vertébral, elle adhérait à lui avec une telle force qu’il crut percevoir son corps comme avec la main on perçoit la forme d’un fruit.

Ils se tenaient debout, étroitement enlacés. Jean sentit avec émotion que ses jambes tremblaient comme celles d’une bête épuisée.

— Jean, serre-moi !

Il serra le corps collé à son corps. Il lui parut qu’il s’y consubstanciait, qu’une force solaire compénétrait sa chair et celle de sa cousine.

Des hanches aux genoux, Lucienne, agitée d’un mouvement flexueux, le frôlait avec une lente douceur. Jean Dué sut enfin que quelque chose craquait de son être social, fruit de cinq cents ans d’hérédités éduquées. Un mâle brutal et despote affirmait en lui une exclusive volonté animale. Par un étrange phénomène de conscience, il aima subitement ce moi nouveau comme un frère chéri retrouvé après l’avoir cru perdu.

Les deux enfants reculèrent vers le lit que ni l’un ni l’autre ne voyait.

Lucienne avait cessé de tenir les lèvres de Jean entre les siennes. Elle le baisait sur les yeux à petits coups brefs et lancinants. Lui, le regard clos, avait perdu tout contact avec les étages supérieurs de sa pensée, mais il se reconnaissait en ce Jean Dué enflammé et ardent tenant un corps féminin comme une proie, et qui, en ce moment, aggravait de cette emprise une fièvre d’amour capable d’emplir le monde…

Ils touchaient le bord du lit. Lucienne, qui avait tourné sur soi en reculant heurta le bois de son genou gauche. Elle se laissa tomber et Jean accompagna sa chute sans desserrer son étreinte.

Alors comme un flot de sang efface une blessure, une violente poussée de son inconscient emporta chez le jeune homme le reste de sa force d’arrêt psychique. Il se sentit un jouet entre les mains de la déesse qui conjoint les êtres et à laquelle Titus Lucrecius Carus offrit, voici vingt siècles, son poème. Hors toute science volontaire et mû par un savoir brusquement révélé des mystères physiques de l’amour, Jean étendit la main vers un contact qui éréthisait tout son être. Tout à l’heure il l’avait connu à travers la jupe. Cette fois il fut sur la chair. Une horripilation douce et tragique le poignait. Il reste un instant comme un avare qui n’ose toucher à son trésor. Mais, avec des plaintes de tendresse affolée, Lucienne bégayait son désir. Au seul mouvement qu’il fit, il s’aperçut que la jeune fille était maintenant entre ses doigts comme un petit oisillon dont la vie et la mort dépendent d’une flexion des phalangines. Elle était devenue un vibrant appel, un vertige doux et attirant auquel on ne saurait résister. Jean, à son tour, posa sur les belles lèvres, sa bouche enflammée et gonflée dont il eût aimé que la chair turgide crevât pour désaltérer une soif ardente de sang chaud et épais. Elle gémit. Maintenant il la tenait presque sous lui, raide et tendue comme un arc.

— Jean !

La voix était lointaine et semblait un appel irrésistible de sirène.

— Jean !

Ce monosyllabe répété paraissait une litanie dont l’adolescente tirât une sorte de force sacrée et mystique. Elle le redit :

— Jean !

Elle eut un hoquet d’attente angoissée. Elle montrait les muqueuses de sa bouche ouverte. Lui s’abolissait en un délire inconnu et farouche. Un liquide insupportablement chaud, coulant dans ses artères, frottait de flamme les tuniques séreuses de son cœur.

— Lucienne !

Il sentait un besoin terrible d’immobilité. On eût dit que sa vie même se fit minérale. Et d’un coup un autre désir, plus véhément et plus désespéré, domina tout son être. Celui de s’efforcer comme s’il gravissait éperdument une pente roide. Son souffle s’alentit puis son cœur s’agita. Avec une souplesse féline, faite autant de savoir pressenti que d’intuition éduquée, Lucienne avait dérobé son bras droit comme un serpent mal dompté…

Jean sut à ce moment que leur étreinte devenait profonde et totale. Une détente galvanique brisa le rythme de sa vie. Une bête aux dents aiguës parut lui mordre la nuque. La douleur s’étendit, se transforma, devint une joie sirupeuse et amère. Il prit deux secondes connaissance d’un jeu complexe de contractions et de clapets, de valvules et de vaisseaux minces, qu’un miracle avait rendus, au fond de son corps, sensibles comme les chairs de la bouche. Cette sensation atteignit une acuité d’agonie puis s’atténua. Alors, une sorte de renoncement détendit tous ses muscles, et le sens d’une défaite atroce le conquit d’un coup.

Jean Dué venait d’apprendre l’Amour.