Mercure de France (p. 11-99).


I


ORIGINES. — ENFANCE. — VIE DE FAMILLE. — DÉBUTS À PARIS. — ZOLA POÈTE.
(1840-1861)


Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les natifs de Marseille sont des Marseillais ? Oui et non. Réponse ambiguë, mais exacte.

Il convient d’abord de constater que la localité où s’est produit le fait de la naissance, lorsqu’il est accidentel, dû aux hasards d’un voyage ou d’un séjour professionnel et temporaire, n’a, pour la biographie d’un homme célèbre, qu’un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et leur œuvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits. Toutefois, la gloriole locale se mêle à l’investigation biographique, pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n’est pas nouvelle. Sept villes de l’Hellade se disputèrent l’honneur d’avoir abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d’ailleurs laissé l’immortel aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant qu’il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n’est qu’après la mort du poète, de l’artiste, de l’inventeur, dédaignés, parfois molestés, que les concitoyens de l’illustre enfant se préoccupent de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies, accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir d’apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est le motif vrai du zèle des organisateurs de l’apothéose.

L’endroit où l’on naît prend de l’importance, seulement quand l’enfant a grandi et s’est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le terroir n’a pas, sur la plante humaine, l’influence reconnue pour les végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l’enfant a pu réellement la connaître, la comprendre, l’aimer, autrement qu’à distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des éducateurs, des lectures, ou simplement de l’imagination. Quand l’enfant, être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de territoire où sa mère a fortuitement accouché, c’est ailleurs que dans le lieu même où se produisit cet événement qu’il faut rechercher son origine. L’hérédité physique et morale, la condition des parents, les premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses, la compréhension de l’espace, la mesure de la distance, les initiales perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes successives de l’univers progressivement élargi, les surprises, les enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage des frères et sœurs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images regardées, l’alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l’imitation des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable, des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments constitutifs de la personnalité, du caractère, de l’intellect et des sentiments de l’enfant : tout cela est indépendant du lieu où s’est produite la nativité.

Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris, à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu, par la suite, ce qu’on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation qu’il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire, l’abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien parisiennant eût mieux que lui compris l’énorme Ville, et, pour la postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si variés, le soir, quand l’orage balaie les nuées livides, le matin, quand la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs de gaz encore allumés ? Il a pu être qualifié comme l’auteur de Germinal, de la Terre ou de Lourdes, il est, avant tout, digne du nom de poète de Paris. Jamais la grande ville n’a eu plus grand artiste pour la peindre, plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace philosophe pour l’analyser.

Zola n’a, cependant, jamais possédé ce qu’on appelle le parisianisme. Il n’avait ni l’esprit gouailleur et sceptique du Parisien d’en bas, ni les goûts d’élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne fut jamais un « homme du monde », ni ne chercha à l’être. Il ne prétendit pas avoir de l’esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles ou rosses. Il avait l’horreur du persiflage. Il se montra, à diverses reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière, agitateur de foules et plus que tribun, sans qu’on puisse citer de lui ce qu’on appelle un « mot » ou une de ces plaisanteries qui blessent mortellement l’adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait l’opposé d’un autre polémiste, également remueur de foules, Henri Rochefort, avec qui il n’eut de commun que l’horreur des cohues et l’impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions, déclinant les invitations, s’abstenant des cérémonies, il se confina dans son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique dramatique, pendant deux années, au Bien Public, il se glissait, inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent, négligeait-il d’assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie littéraire du Bien Public, dont j’étais alors chargé. Il consacrait son feuilleton à l’examen de quelques thèses dramatiques, ou à l’exposé de ses théories sur l’art théâtral. À Batignolles, comme à Médan, son existence fut celle d’un savant provincial.

On put le croire indifférent à tout ce qui n’était pas la littérature, ou plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de l’épopée moderne qu’il avait conçue. En dehors des livres, des journaux, des documents, qu’il jugeait utiles à l’élaboration de son « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire », il ne lisait guère, et ne s’informait qu’en passant des événements et des ouvrages du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque toujours les mêmes, mais avec eux l’entretien se concentrait, revenait à l’unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du Grand-Œuvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires, d’après l’Assommoir, qui avait paru calomnieux à l’égard des travailleurs. Il témoignait ouvertement d’une indifférence apathique et dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental, électoral, et même littéraire. D’allures paisibles, grave, méditatif, myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun politicien, ayant l’effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir participer ni même s’intéresser à une agitation populaire. Il manifestait bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais, jusqu’en ses dernières années, il ne fût venu à l’idée de personne d’imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l’Ermite, et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée, une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu’il proclamait, et de ce qu’il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut comme l’explosion d’un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit, au milieu d’un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de J’Accuse ! coula sur la place publique.

Au milieu de l’effarement des uns, de l’acclamation des autres, des huées et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d’une mêlée et lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la houle des mers.

Ce n’était pas l’enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi, avec cette passion d’apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette témérité d’insurgé : c’était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des preneurs d’assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place, entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait tout entier dans l’un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux. Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l’a exactement dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde. Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours : « C’est un Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon, équilibré, solide et fier. » Il n’avait rien du Méridional bavard et turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l’histoire, à tenir des cours d’amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l’huile ou du vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l’Escorial et de Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan Coupe-Têtes, n’est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon, Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit, lors de la campagne des Gaules, c’étaient les hommes venus de l’Armorique, de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient, aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays septentrionaux, étaient d’une exubérance démonstrative et d’une intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre des légionnaires d’Italie, qui, lentement, posément, envahirent et gardèrent le sol gaulois. Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre, tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime, par le climat et les mœurs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône le Léman, l’énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses qualités de terroir, sans y diluer ce qu’il tenait de l’hérédité. C’est à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu’il acquit les premières initiations intellectuelles ; c’est dans cette ville qu’il subit cet ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d’origine. Il n’est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation est mixte. L’hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l’importance qu’on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d’après les doctrines du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l’auteur d’étudier les dispositions héréditaires d’un certain nombre d’individus, et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents et dans des conditions sociales antagonistes. J’estime qu’il y aurait de l’exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir appliquer le fatalisme de l’hérédité, d’une façon absolue, à ce qui est du domaine sentimental, intellectuel et moral. Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver trace forte de l’hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et bien constitué. C’était un homme de petite taille, trapu et brun, comme l’auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune, il est vrai, à cinquante et un ans, mais d’une affection accidentelle, à marche rapide : une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de même, interrompu l’existence d’Émile Zola. L’hérédité n’a rien à voir dans cette triste coïncidence. Comme son père, Émile Zola n’avait aucune maladie organique. Voici, d’après l’examen qu’a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin de l’asile Sainte-Anne, la description physique d’Émile Zola, à l’âge de cinquante-six ans, en 1896, par conséquent : C’est un homme d’une taille au-dessus de la moyenne, d’apparence robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et carrées ; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en certains endroits ; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la barbe étaient bruns ; ils grisonnent aujourd’hui. Les poils sont très fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués. Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la myopie. L’ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin, qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée ; mais les finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à peine appréciable, du trouble de prononciation de l’enfance. La taille est de 1m.705, c’est-à-dire au-dessus de la moyenne qui est, à Paris et en France, de 1m.655 environ. D’après les relevés de M. A. Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même que de 1m.622. On sait qu’elle s’abaisse au fur et à mesure qu’on se rapproche de la vieillesse. La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c’est-à-dire un peu inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille. L’envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la moyenne. Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0, 191. Le diamètre bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0, 146. Il ne semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que chez d’autres. Il y a donc des probabilités pour qu’il ait un volume cérébral supérieur à la moyenne. L’oreille droite à 0, 069, plus haute que large. Les cheveux sont droits, pleins d’épis, vaguement ondulés. Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et minces à leurs attaches avec le poignet. C’est dire que leur forme est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0, 112 de largeur sur 0, 110 de longueur ; elles sont donc larges. M. Zola gante du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur. Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola, dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l’étude anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et exempte de défectuosités notables. Les particularités qu’il a relevées ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l’on n’est pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n’indique pas un cœur hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises, plusieurs ont été arrachées ; les fonctions digestives ont été longtemps troublées ; la digestion se fait bien et l’appétit est bon, depuis que l’embonpoint a diminué. On sait que Zola avait une forte tendance à l’engraissement. Avec l’énergie dont il fut doué, il lutta contre l’obésité, par le régime. Les repas pris sans boire, l’alimentation légère, le thé et l’exercice physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené un amaigrissement qui étonnait ceux qui l’avaient perdu de vue pendant quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille, et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé ; il était bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine huit heures. Sa vue, comme nous l’avons dit, était faible : il avait été réformé, comme myope. Son odorat était fin, « c’est réellement un olfactif », a dit le docteur Toulouse ; les odeurs tiennent une grande place dans ses livres, et aussi dans sa vie. Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d’angoisse confinant à l’angine de poitrine. « Le serrement dans une foule de Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola, une crise d’angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves. » De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité exagérée, et qu’il était un névropathe, mais sans altération organique. Il a pris la névrose comme point de départ de son œuvre, et il n’était pas un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n’avait aucune caractéristique de l’épilepsie ou de l’hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez lui provenaient d’une source subjective, d’un surmenage intellectuel. Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n’ont fait que s’accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d’un travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même lorsqu’elle est d’origine congénitale, elle se développe avec l’exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système nerveux. Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et sain. Il était exempt d’infirmités. À noter, toutefois, un certain inconvénient : il était atteint de pollakiurie (abondance d’urine). Il urinait quinze à vingt fois par jour. Il n’avait ni sucre ni albumine. La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan, département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey : une contrée peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l’esprit terre à terre se montre légèrement narquois ; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute l’existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola mère était arthritique et était devenue cardiaque ; elle a succombé à une irrégularité dans la contraction du cœur, avec syncope et œdème, à l’âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c’est cet état neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste transmission morbide. Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la terre française : Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie de l’Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se rattache presque à l’Orient ; son grand-père paternel était né à Venise, mais il était fils d’un Dalmate. Le père d’Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme un aventureux, un migrateur, un homme d’action. Son tempérament était celui de l’explorateur et du chercheur d’or. Aucune tendance artistique, aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées cosmopolites qui marchaient sous l’aigle impériale : Napoléon étant protecteur et maître de l’Italie. François Zola devint officier d’artillerie dans l’armée du prince Eugène. À la chute de l’Empire, il démissionna et se mit en mesure d’exercer la profession d’ingénieur. Mathématicien distingué, l’ancien officier d’artillerie devait posséder une compétence spéciale assez complète, puisqu’on a de lui plusieurs ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l’Académie de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments. Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l’indolente et artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en Hollande, en Angleterre et en France. D’après son fils, François Zola « se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d’un décret de proscription » . Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie, que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d’air ne lui déplaisait pas. Il n’a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des événements qu’il connut l’Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser mousse, l’ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route, ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de l’Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son prolétariat, demandant de l’ouvrage, et n’en trouvant pas. Léger d’argent et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de la Méditerranée ; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait seul. Le territoire environnant Alger n’était qu’un camp. On réclamait des zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans les colonnes expéditionnaires. Il n’y avait que de rares colons, et vraisemblablement, l’on n’aurait pas besoin d’ingénieurs avant longtemps. Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des conseils d’administration. Las de cheminer, ne sachant même comment retourner en Europe, l’ancien artilleur des armées d’Italie prit le parti des désespérés : il s’enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de fameux lascars ! On n’y avait pas froid aux yeux, mais on ne s’y montrait pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la guerre d’Afrique d’alors, avec les razzias permanentes, les exécutions sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer aux négligences de l’intendance et aux insuffisances des rations, les scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu’on appelle « la probité courante » . Les exemples des chefs n’étaient pas très moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles, en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis dans une fâcheuse affaire, qui, à l’endroit, à l’époque et dans les circonstances où elle se produisit, n’avait nullement l’importance que la passion politique voulut lui attribuer par la suite. Aux polémiques violentes que suscita l’affaire Dreyfus, le nom du père de l’auteur de J’accuse fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre. On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents, pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n’est-elle pas la plus atroce et la plus cruelle ? Avoir non seulement aimé, mais estimé son père, l’avoir placé très haut sur un piédestal, et s’être ressenti très fier d’être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut d’autre héritage, recueillir la succession de renom et d’honorabilité, par lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d’infamie, n’est-ce pas là un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère, on martyrise le corps exsangue de l’enfant, attaché au poteau de douleurs ? Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l’héroïne biblique, le cadavre de l’être chéri contre les attaques furieuses des journalistes de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte. On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s’étant éteinte, l’acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages. Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages. Je les résume, d’après les documents du temps, et les pièces originales qui furent alors reproduites : Au mois d’avril 1898, un journal de Bruxelles, le Patriote, publiait, dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes : … On se demande ce qu’attend le général de Boisdeffre peur écraser d’un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de l’armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès aujourd’hui, une des nombreuses preuves que l’Etat-major possède de la culpabilité de Dreyfus, ou même de publier quelques-uns des nombreux dossiers qui existent, soit au service des renseignements, soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires apologistes du traître, ou sur leur parenté
Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement fondés à réclamer que l’État-major mît sous les yeux de la Chambre et du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que, comme dans d’autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et d’autre au perfide et méprisable procédé des « petits papiers » . Dans l’ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps, usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a lieu, d’ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et l’on répugne à les démaillotter. L’acharnement inouï de la lutte, entre accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d’une tombe éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père. La menace du Patriote de Bruxelles, reproduite par divers journaux parisiens, mit-elle sur la piste d’un scandale nouveau ? Suggéra-t-elle, à quelque personnage rude et impitoyable de l’État-major, l’idée de confier à la presse un document compromettant pour « la parenté » d’un des plus notoires dreyfusards ? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard, le Petit Journal publiait une lettre d’un colonel Combe, ayant eu sous ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était accusé d’avoir détourné l’argent de sa caisse d’habillement et d’avoir déserté, en laissant des dettes. Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola était atténuée par ce fait que, s’il y avait eu déficit dans les comptes du magasin d’habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite judiciaire n’avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé le déficit relevé, et il était inexact qu’il eût déserté. On pourrait s’étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de son inaction, car François Zola fut l’objet, non pas d’un renvoi devant la juridiction militaire, mais d’une simple enquête, au cours de laquelle les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d’habillement. Il n’est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui, sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la fusillade ou du boulet. C’est qu’en réalité il n’y avait, dans cette affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d’amour, une imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l’on veut, mais nullement le vol et l’intention de voler, que la passion politique a voulu, par la suite, établir. François Zola, et en cela, assurément, il avait tort, —mais qui donc, militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre ? —avait une intrigue avec la femme d’un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer. Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l’Algérie, emmenant sa femme. Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous n’avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester. La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la suivre en France. Ce n’était pas la désertion, si le lieutenant donnait, préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner l’épaulette, le couple Fischer, sans lui, s’embarqua. Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l’empêcha de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble, lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons s’éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l’une d’elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer durent expliquer la provenance. Ce qu’ils firent, non sans hésitation. Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation alors révélée : … On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles. Ils prétendirent d’abord qu’elle leur appartenait, puis ils avouèrent que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent débarqués et conduits en prison… Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et publiées par le Petit Journal, perdaient donc ainsi beaucoup de leur gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes celles pouvant servir à l’accusation avaient été laissées. Une mention, sur le bordereau, indiquait que « huit pièces, jointes à la lettre du colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire » . Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet, archiviste. Une autre mention, d’une autre main et au crayon, était ainsi libellée : « Il n’existe pas de dossier au bureau de la justice militaire. On s’en est assuré. » On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait ? expurgé le dossier. Émile Zola, qui fit, dans l’Aurore, une vigoureuse défense de la mémoire de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été fouillé et travaillé. Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha, en même temps, au Petit Journal d’avoir donné la lettre accusatrice du colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté : Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s’est offert à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas. Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le conseil d’administration a été couvert du déficit existant en magasin. Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé cette phrase si importante ? Elle explique nettement la situation : Fischer, assurément d’accord avec sa femme, avait emporté, en s’embarquant, l’argent de François Zola, l’argent de la caisse du magasin d’habillement. L’officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant s’éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l’intention coupable d’abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui l’aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s’ils sont condamnables, ont, du moins, l’excuse, presque toujours, de l’aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il laissait cette femme faire de lui un voleur ! Il réagit, et ne suivit pas à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait espérer rejoindre la fugitive et reprendre l’argent que cette drôlesse et son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse et de l’affolement qui lui avait fait dire qu’il les accompagnerait, qu’il déserterait. Ce fut alors qu’il chercha la mort dans les flots. Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué l’argent du magasin, et qu’il a même fourni le complément nécessaire au paiement intégral du déficit. N’est-ce pas là une preuve complète de la culpabilité des époux Fischer ? Eussent-ils payé les dettes et couvert le déficit de l’officier, s’ils ne lui avaient pas escroqué l’argent dont il était comptable, l’argent retrouvé dans leurs malles ? Il est plus que probable qu’usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu’il devait l’accompagner en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari, remboursant un détournement commis par l’amant de sa femme ? Fischer mettait ainsi sa compagne et lui-même à l’abri de toute recherche pour complicité de détournement : il n’a pas fait un cadeau, mais une restitution. Il s’agit donc ici d’une affaire d’entôlage et d’un égarement momentané dû à la passion, plutôt que d’une désertion accompagnée de détournement. Le lieutenant soupçonné, comme on l’a vu, ne passa même pas en jugement. Il fut seulement l’objet d’une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa démission d’officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance morale qu’il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il supportait la peine d’un entraînement passager. Il n’était, d’ailleurs, coupable que d’intention, et il n’avait accompli ni le vol, ni la désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir d’être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa cervelle affolée. Bien qu’absous, et ayant réparé l’irrégularité de ses comptes, il lui était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en quittant l’armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante. Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile. Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait été complète, et qu’il ne restait rien de défavorable pour lui de cette fâcheuse aventure d’amour et d’argent, a publié diverses pièces, puisées dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre, flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c’est-à-dire postérieure à l’aventure d’Afrique et à la démission. Elle était adressée à l’ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre, conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée : Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu’on veut suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de tours qui, sous le rapport de la défense, de l’économie, du temps nécessaire à l’exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un avantage incontestable.
J’ai chargé M. le président du comité des fortifications d’examiner attentivement votre mémoire, et j’ai reconnu, d’après le rapport détaillé qu’il m’a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière de fortifier Paris n’étaient pas susceptibles d’être accueillies. Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos études sur cet objet. Recevez, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération. Le ministre de la Guerre, SOULT. C’était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l’affaire du lieutenant magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier Zola. Une correspondance s’était engagée, à ce sujet, entre le ministère et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l’enquête, à raison de la galanterie qui s’y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir de jeunes officiers. Personne n’y fit allusion, lors de la requête de l’ingénieur. Les formules de politesse, au bas d’une lettre, et la façon courtoise d’évincer un solliciteur ne sont pas généralement significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement, la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un ingénieur s’offrant pour un travail considérable d’intérêt public, et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter honteusement l’armée, comme les adversaires politiques de son fils plus tard l’affirmèrent ? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le maréchal, qui venait d’avoir connaissance des circonstances ayant amené ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l’urbanité épistolaire jusqu’à « le remercier de la communication qu’il avait bien voulu faire au gouvernement » ? On l’eût, en même temps, consigné à la porte des antichambres officielles. En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks et d’un port nouveau qu’il présentait, les autorités départementales, toujours défiantes vis-à-vis des étrangers, et s’informant de la réputation, des antécédents d’un nouvel hôte, renseignées souvent par la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent nullement qu’elles considéraient l’ingénieur François Zola comme un malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage Fischer ne l’empêcha pas d’être fort bien accueilli à Marseille, mais, toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans, dont il avait eu l’idée, l’officier démissionnaire fut présenté, par le général d’Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d’un abord relativement facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient l’objet, sinon d’une enquête à fond, du moins d’une information préalable. Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer, eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l’un des princes d’Orléans ? Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale, d’ailleurs inutile. L’arme était mauvaise. Elle n’a pas atteint celui qu’elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l’honneur de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la défense de l’armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre un défunt, qui n’avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa justification. Il ne pouvait prévoir qu’il y aurait, un jour, près de cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. L’Éclair, entre autres, un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment : « On aurait pu mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son père. » Ce fut l’opinion des braves gens des deux camps. Arracher à la tombe le cadavre d’un père, et s’en servir pour assommer le fils, ce n’est ni très humain, ni très beau ; c’est, en même temps, tout ce qu’il y a de plus contraire à l’esprit républicain, à la justice démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas demeurer personnelles ? Quand bien même on eût prouvé qu’Émile Zola était le fils d’un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l’étranger ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité d’un militaire accusé de trahison ? Si Zola père eût été un mauvais soldat et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d’être l’un des premiers écrivains de son temps ? On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et recherchant les tares des parents ou des alliés d’un homme occupant les plus hautes situations politiques. Cela s’est vu, au détriment d’un président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la mémoire d’un membre de la famille de ce chef d’État. On pensait ainsi l’obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en quoi l’indignité, alléguée ou prouvée, d’un parent, peut-elle lui ôter son talent ou affaiblir les virulences de sa plume ? Les calomnieuses révélations faite sur le père de Zola n’ont, d’ailleurs, eu aucune influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé, dans le bon combat, comme disait l’Eclair, contre le Dreyfusisme, si, en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple bénéfice de l’abstention de la justice, de la prescription du temps et de l’amnistie de la mort. À la suite de l’enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne, François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta l’Algérie et revint en France. Ce fut à Marseille qu’il débarqua. Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s’y installa et ouvrit un cabinet d’ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était temps de faire choix définitivement d’une carrière, de s’établir, de ne plus être le nomade d’antan. Son esprit, actif comme son corps, trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une fortune, une famille ? L’ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime et commerçante l’intéressait. Il résolut d’y jouer un rôle. Il portait en lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l’importance du commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr. Diverses propositions étaient en l’air. François Zola prépara un projet complet. L’emplacement qu’il proposait était la baie des Catalans, abritée du mistral. La Joliette l’emporta, comme étant plus proche du centre de la ville. De l’avis de tout le monde, aujourd’hui, l’endroit désigné par l’ingénieur vénitien était préférable : la Joliette est exposée aux coups de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux. Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis confection et dépôt d’esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L’ingénieur, déçu, mais non abattu, se rejeta sur un autre projet. L’aristocratique et somnolente ville d’Aix l’attira, comme champ d’affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue, du moins la vitalité d’un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux, demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices publics trop vastes pour les services d’une simple sous-préfecture, l’ancienne capitale déchue de la Provence n’avait pas de chemin de fer, pas de communication facile pour les marchandises. L’industrie était absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et judiciaire, siège d’un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d’appel, Aix, malgré son nom, manquait d’eau. N’était-ce pas un grand et avantageux projet que celui de donner à boire à cette ville altérée ? Arroser cette très sèche région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix hésitait devant la dépense. L’ingénieur avait avisé une gorge voisine où capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s’amassaient dans ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il s’agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s’échappaient. La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n’y aurait plus qu’à distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve : Aix ne serait plus à sec. L’actif et jamais découragé chercheur crut, cette fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec espoir à l’œuvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit, ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut surtout envisager les multiples embarras de l’exécution. Les voies et moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la réalisation, est coupé de fossés, où l’affaire risque de rouler, avec son promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés par les barrières administratives et les verrous financiers. Il fallut à l’ingénieur une énergie persistante et une forte confiance en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues. Les capitaux ne se laissaient approcher qu’avec circonspection. Les riverains s’alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants, qui, par la suite, s’affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d’entre les créneaux de leurs cartons verts, l’assaut de leurs donjons administratifs. Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé l’intrus, venant les déranger. C’était presque un ennemi, cet intrigant qui voulait les forcer à s’occuper d’une affaire qu’ils n’avaient pas conçue, qu’ils considéraient comme provenant d’une initiative suspecte, née en dehors de l’administration, donc illégitime. Les ingénieurs officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet qui n’émanait pas de quelque « cher camarade » . Tout cela prit un temps considérable, et ce labeur usa les forces de l’ingénieur, sans épuiser sa volonté. C’est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et à Paris ! Il eut la bonne fortune d’intéresser M. Thiers à son idée. Le ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit, toutefois, avec bienveillance, l’ingénieur étranger, dont l’activité lui plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d’actualité, pour faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où devait s’élever l’enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent satisfaisants, et l’appareil fut agréé. Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l’appui de M. Thiers à l’inventeur, qui revint à Aix, ayant l’espoir d’être soutenu par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842. Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l’ordonnance royale décrétant le canal d’Aix d’utilité publique fut rendue. La victoire était acquise. François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et intellectuelle, marié à une jeune femme qu’il adorait. Heureux de vivre et de travailler, il était de plus en plus confiant dans son œuvre. Rassuré sur l’avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable. Il serait le créateur du canal d’Aix ! La fortune lui viendrait avec la gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà. Mais la destinée rarement permet à l’homme de le posséder, ce bonheur qu’il a rêvé, qu’il a été sur le point de conquérir. La vie fait banqueroute, et l’ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié. Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités courantes de la vie. Au cours d’une visite matinale à l’un de ses chantiers, dans la gorge où déjà s’élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février, quand soufflait le mistral, l’ingénieur fut atteint d’une pleurésie. Il s’alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête. Dans la vulgarité d’une chambre d’hôtel, à Marseille, l’hôtel Moulet, rue de l’Arbre, où il descendait d’habitude, car on n’avait pu le transporter à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant qui allait avoir sept ans, Émile Zola. Au cours de l’un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d’une église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n’apportait en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n’avait encore que ses talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux. L’union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d’Aix dans l’hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut, par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils, attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l’agonisant. Zola s’est souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit Une Page d’amour. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils, dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée. Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des travaux en cours, qu’il faudrait achever ou céder. Le canal était en bonne voie de construction, mais loin d’être terminé. Les créanciers se présentèrent, les débiteurs s’effacèrent. Il fallait prendre des arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts, ne pas abandonner le canal qui représentait tout l’avoir, tout l’héritage de l’ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme Zola avait autour d’elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de peinture, alors, retiré, sa mère, native d’Auneau, beauceronne avisée et qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la spéculation déjà, se disputaient. Les procès, soit qu’ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les procès perdus, la position de la jeune veuve, d’abord pénible, bientôt devint critique. L’ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir de fortune. Hardi, optimiste, l’ancien soldat du prince Eugène, le risque-tout de la légion étrangère, s’était jeté dans cette expédition, scientifique et financière, avec l’élan imprévoyant de sa jeunesse. Il allait de l’avant, comme un brave montant à l’assaut, sans regarder derrière soi. Il ne redoutait rien de l’avenir. N’était-il pas sûr de réussir ? Après lui, s’il succombait sans que le succès final fût assuré, les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des bénéfices de son génie. Un canal, c’est une mine d’or. Aussi vivait-il largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme jetons de présence aux assemblées, honoraires d’études, actions de fondateur, furent dépensées sans inquiétude ; les travaux étaient commencés, se poursuivaient ; de quoi s’inquiéter ? Le canal paierait tout, et au-delà. Nulle nécessité, quant à présent, d’économiser et de liarder. Plus tard, sur l’excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à garantir, pour la veuve et l’enfant, en cas de malheur. Une affaire si belle, si sûre, ne pouvait faire faillite. Le téméraire ingénieur n’avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune, dont les fondations n’étaient même pas assurées. Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les démarches pour l’obtention de l’ordonnance royale équivalant à notre décret d’utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux voyages à Paris, sans s’arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour. Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte. Au lieu de loger à l’hôtel, le jeune ménage, dans l’attente du bébé, acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 bis. La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des imprimeries et des marchands de journaux. C’est le quartier général des crieurs du « complet des courses », la bourse des « canards », c’est-à-dire des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales éphémères, des chansons populaires, des « testaments » et autres imprimés satiriques et tapageurs, dont Hayard, « l’empereur des camelots », fut longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola. Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi l’étourdissante criée des journaux ! Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola. Voici l’acte de naissance d’Émile Zola : PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris. L’an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de la Légion d’honneur, maire du troisième arrondissement de Paris, faisant fonctions d’officier de l’état-civil, a comparu le sieur François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 bis, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier, à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de Françoise-Émélie-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles, Antoine ; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul maternel de l’enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous, après lecture. Signé : F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix, avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille capitale provençale, impasse Sylvacanne. L’ingénieur dut bientôt faire un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint définitivement en Provence qu’à l’âge de cinq ans et demi. Il était trop jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n’a donc pu influer sur son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son talent futur, sur son génie. Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les perceptions oculaires et auditives, par l’air même respiré à Aix et dans ses environs. Il grandit dans la liberté d’un vaste jardin, dépendant de la maison de l’impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise ; elle avait été habitée par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d’entretien coûteux. Mais il n’est pas aisé, au lendemain d’une catastrophe qui bouleverse les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément d’agréments et d’engagements datant de l’époque heureuse. La veuve, liée par un bail, dut conserver l’élégante maison. Alors les meubles riches, les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle courait, accompagnée de sa mère, l’intelligente et pratique beauceronne, de l’avoué chez l’avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son enfant croître à l’aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de trois personnes et d’un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement robustes encore, de la grand’maman Aubert. La bonne ménagère qu’elle était suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne humeur ; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne, au personnel absent. Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent, n’avaient guère le temps de s’occuper du gamin. Le petit Émile poussait comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait, tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l’herbe, écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes, attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les alouettes, sifflait avec les merles ; sous les platanes et les micocouliers, il se développait avec la vigueur d’un jeune animal en liberté. On ne lui adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies ; il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour, l’un des produits supérieurs de l’espèce humaine, une influence plus déterminante que l’atavisme.
Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le bien-être de l’enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse, de maniérisme et de minauderie, qu’on s’efforce d’inculquer aux jeunes enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa à la contrainte de « se bien tenir » . Il n’eut pas à se préoccuper d’être très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite, ce qui est le fondement de l’enseignement élémentaire des sujets de la classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre l’Émile du philosophe comme le modèle de l’enfant à éduquer, grand’maman Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les études et les greffes, élevèrent, l’Émile de l’impasse Sylvacanne en véritable enfant de la nature. Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans cette catégorie, d’une part ceux qu’une prédisposition congénitale ou un état maladif empêchent de grandir intellectuellement ; d’autre part les adolescents qu’on a négligé d’instruire, de pousser, et qui se font reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile. À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition sociale dans laquelle il était né, de l’arracher à son éducation purement champêtre. Le fils d’un ingénieur, l’héritier, sinon des produits financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait, un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient peut-être l’accès d’une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François Zola ne devait pas demeurer dans l’état fruste d’un berger de la Camargue. Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques, débutant par « rosa, la rose », et aboutissant aux Conciones, aux dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c’était la filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici, on ne suivait plus du tout les préceptes d’éducation de Rousseau. L’Émile du philosophe apprenait l’état de menuisier, ce qui, d’ailleurs, à la veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier, bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme de lettres, grands dieux ! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un bureaucrate. Qui pouvait savoir ? Le diplôme mène à tout. Le parchemin de bachelier, c’est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet ! Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut que quelques heures sous-préfet.
On ne pouvait mettre, dans un collège de l’État, cet enfant de huit ans, pour qui l’alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes. Il fut décidé qu’on l’enverrait, d’abord, dans une petite pension. On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l’école communale, alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d’ouvriers. Dans cette institution à bon marché et à peu d’élèves, Zola apprit ses lettres et les premiers éléments. Sa famille s’était enfin débarrassée du coûteux loyer de l’impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d’Aix. Le jeune élève fit souvent l’école buissonnière : le nouveau logis et ses environs lui en fournissant la tentation. Il avait plus d’herbe à sa disposition, plus d’espace à parcourir, et, autour de lui, s’étendait un paysage dont la sévérité n’excluait pas la grâce. L’impression en demeura vive et persistante dans les prunelles de l’adolescent. Plus tard, les Contes à Ninon ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième année. Toute la vie en demeure embaumée, et l’homme fait s’en montre imprégné jusqu’aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera dans toute son œuvre. À treize ans, comme il n’avait plus rien à apprendre, dans les classes primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser vagabonder, tel qu’un chevreau, par les garrigues, on le présenta au collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire, en 1852, il fut placé en huitième. Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d’Aix. Sans se révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et pour leur lycée, il fut loin d’être un cancre. Il eut des récompenses nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d’honneur. Voici, d’ailleurs, un extrait de ses palmarès : En 1853, classe de septième.—1er prix de version latine, d’histoire et de géographie, de récitation ; 2e prix d’instruction religieuse, de thème latin ; 1er accessit d’excellence ; 2e accessit de grammaire française et calcul. En 1854, classe de sixième.—Tableau d’honneur, 1re mention ; 1er prix d’histoire et de géographie ; 1er accessit d’instruction religieuse ; 2e accessit d’excellence ; 3e accessit de récitation. En 1855, classe de cinquième.—1er prix de thème latin, de version latine ; 2e prix de version grecque ; 1er accessit d’excellence ; 2e accessit d’histoire et géographie ; 3e accessit de français et de récitation. En 1856, classe de quatrième.—1er prix d’excellence, de thème latin, de version latine, de vers latins ; 2e prix de version grecque, de grammaire générale, d’histoire et géographie. En 1857, classe de troisième.—Prix de tableau d’honneur ; 1er prix d’excellence, de narration française, d’arithmétique, de géométrie et application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation ; 2e prix d’instruction religieuse, de version latine ; 1er accessit d’histoire et géographie. On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif et opiniâtre, l’élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance au travail. Avec du vouloir, avec de l’énergie sécrétée régulièrement, patiemment, —ce fut la règle et la force de son existence—il était certain d’arriver au but proposé. Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation, établie par le ministre Fortoul, obligeait l’élève, avant de passer, des classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu’il choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles, pour lesquelles le futur auteur du Roman Expérimental, l’apologiste de Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un goût très vif, qu’il se montra l’un des meilleurs élèves de sa classe. Il témoigna d’une sorte d’aversion pour la littérature classique. Il eût dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre : « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? » Il est probable, il est certain même, qu’il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé, à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C’est un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance. Il la proclamait, comme une vanterie. C’est une tactique d’orgueil assez fréquente, que la fierté d’un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins, pour eux trop verts : titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux, décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages, villégiatures. Dans l’ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses scientifiques ou artistiques, qu’on n’a pu acquérir, est aussi répandu. Zola semblait tout heureux de « n’avoir entendu parler de Virgile que « par ouï-dire » . Ce n’est pas seulement la langue virgilienne qu’il reconnaissait ne pas savoir ; « Je suis ignorant de tout, de la grammaire comme de l’histoire », écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien posséder la grammaire ? Les candidates au brevet d’institutrice, et encore ! Pour l’histoire, Zola devait peu s’intéresser à cette résurrection de la vie passée. On ne trouve, dans son œuvre, aucune allusion, comparaison ou citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère, sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d’affinités descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. « J’aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres, » a-t-il dit, non sans quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit Brid’oison, fils de quelqu’un. Dans un « interview » que j’ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880, —le terme n’était pas bien connu, mais ce genre d’article anecdotique, et cette indiscrétion consentie existaient déjà, à cette époque, —mon collaborateur au Réveil, Fernand Xau, publia la réponse suivante de Zola à une question sur ses études : Je n’entrai en huitième qu’à l’âge de douze ans passés. C’était un peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j’en étais seulement à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris… Ici, une observation d’ordre général, qui a son intérêt pour le maintien des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris est un mauvais centre d’études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s’y trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au moyen âge, l’Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s’élaborait le grand œuvre du savoir. Mais la vie qu’on y menait, malgré ribaudes et tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et les us des escholiers de la rue du Fourre ; la discipline des couvents sévères y régnait, avec la ponctualité et l’isolement de la caserne. Dans les milieux modernes, l’étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de l’agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général des études y est au-dessous de la moyenne. L’apprentissage de l’étudiant ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l’air, trop de passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop de tentations à tous les carrefours, pour qu’on puisse étudier, avec application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités allemandes, pierres d’assises solides de la puissance germanique, sont toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg, Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés, fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu’on y jouisse du recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur des rues où l’herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique et des tumultes populaires, on a relégué l’assemblée nationale française, lorsqu’il s’agit de donner une constitution ou d’élire le chef de l’État, dans la ville morte du grand Roi. Il n’y a nulle utilité à ce que les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d’internes de l’Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait l’Oxford et l’Heidelberg français. L’écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat d’Aix, ville paisible, s’était mué en cancre parfait, à Paris, c’est que l’atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé. Ce n’était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais l’ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires ; il s’abandonnait à ses rêves de gloire littéraire ; il se livrait à des lectures en dehors des « matières » imposées pour le baccalauréat. Dans l’interview, que j’ai indiqué plus haut, et auquel j’aurai plusieurs fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus grande sincérité, l’écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d’assiduité et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis : … C’est que j’étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo… Ah ! Hugo ! j’étais fou de lui ! Cela vous explique que, contrairement à ce qu’on a affirmé, je ne sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n’est pas plus avancé que moi ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’il est assez étrange de voir deux romanciers notoires n’avoir même pas, dans les rangs de l’Université, l’épaulette de sous-lieutenant. Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu’il pût obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l’accès de certains emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n’a pas nui à la fortune littéraire de l’Assommoir. Nul ne se préoccupe, aujourd’hui, de savoir si l’auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de l’Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas servir d’exemple, ni d’encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui ne l’imiteraient qu’en cela. Ce n’est pas parce qu’il n’a pu passer son bachot que Zola s’est montré capable d’écrire Germinal. Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche sur le cou, durant ses années d’enfance, jours de grand air, d’escapades, de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues rêvasseries à l’ombre, au bord de la rivière de l’Arc. Mais nous leur en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et inspiratrice. Elle priva la France d’un bachelier de plus ; elle lui valut peut-être l’un des plus robustes ouvriers de la plume. C’est tout gain pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans, d’avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L’enfant a pu vagabonder, comme un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d’étudier comme un jeune bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l’on emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à l’intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées, qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné de deux camarades, qui devinrent ses inséparables : Baille, qui fut, par la suite, professeur à l’École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu’ils se récitaient avec conviction, et qu’ils louaient avec sincérité. Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec, quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples provençaux, il se mettait en route, par les matinées d’été, pour chasser les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel. La chasse n’était, le plus souvent, qu’un prétexte. N’allait-on pas en battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes ? Il s’agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille et Cézanne, gagner de l’appétit et faire honneur aux provisions préparées, la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute tranquillité, c’était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi passées à s’entretenir des livres, des pièces, des tableaux, œuvres récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s’écoulent rapides, grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d’artiste. Il n’est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de s’isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture. Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour Pégase l’auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils débutent, « gobés » des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles, et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers. Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus. Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes, en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin, Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans, dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société : car ils n’avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu importants qu’on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs. Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets, s’asseyaient sous bois, à l’heure où midi rôtissait les oliviers et les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l’on cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous l’ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos ; ils dissertaient sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres vers, et l’on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes, et le carnier léger. Mais nul n’était revenu bredouille d’idées et d’impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale, prosaïque et confinée. La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de bourgeoisie, où l’ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé à la vaste maison bourgeoise de l’impasse Sylvacanne, illustrée par le séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu’aux faubourgs, et prendre un appartement modeste, cours des Minimes. C’était trop cher encore. Un logement d’ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines, dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue. Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand’mère, maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables, assaillie par les réclamations d’avides avoués, ayant son mobilier en grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s’était rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari, conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix, comme elle l’avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de l’argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. « Avec l’argent du mobilier, disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t’attends ! » C’était la misère noire et le naufrage complet. Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables, Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors 18 ans. Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d’État, ancien ami de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu’il ne fut là qu’un lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française. Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu’on y enseignait ne l’intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement, le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute son intelligence. En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu’on se reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l’on revivrait un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées, on devait s’écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d’Aix, Marius Roux, qui viennent d’être publiées par l’éditeur Fasquelle. Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois qu’il tiendra son diplôme, il fera son droit. … C’est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré que l’oreille de l’écrivain se montrera sous la toge. Il s’informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires, de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n’abandonnerait pas l’obtention du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu’il serait reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d’exécution, l’écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à la fois : « Il n’est qu’un moyen d’arriver, et je l’ai toujours dit : c’est le travail ! » Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l’écrit, formant la première partie de l’examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d’une difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes « de discours latin » ou de « version latine », barbarismes, solécismes et contre-sens, tandis qu’à l’oral, il est possible de se rattraper et d’effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait, avec les blanches obtenues d’un autre, plus content ou moins sévère. Admis à l’écrit, l’examen oral devait être facile au candidat, selon toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique ; en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre, il ne récolta que des « blanches » . Le diplôme semblait acquis. Restaient les matières suivantes : histoire, langues vivantes, littérature. Pour un garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la plupart des autres candidats. Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l’anglais et l’allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut présenté, et il semblait même n’avoir jamais eu sous les yeux l’alphabet gothique. Il devait s’attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée. L’histoire n’était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C’était pure inadvertance, car, au moins par la Légende des Siècles de Victor Hugo, il était à même de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne, bien avant l’avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires, ni les Annales d’Eginhard. Il ne trouva rien à dire d’intéressant, ou même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu’il eût probablement fait preuve de la même insoucieuse ignorance. Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour l’histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine fut le sujet de l’interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être l’appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et sur la sottise qu’il y avait à donner aux enfants, comme premier livre, comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu’on s’obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l’anarchiste, qui avait osé dire sous Louis XIV : notre ennemi c’est notre maître, un bonhomme ! ). Il est probable que les explications du futur auteur de la Terre sur le génie et la philosophie de l’homme qui faisait parler les bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l’œil-de-Bœuf, des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes. L’examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l’emporta. L’élève Zola fut donc ajourné. Pour se remettre de cet insuccès, Émile s’en fut passer ses vacances dans le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère, en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l’ingénieur comme un noble passe-partout à l’aide duquel, dans la société officielle et bourgeoise, on ouvrait toutes les portes ? Toujours est-il qu’il demeura jusqu’en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de se représenter à Marseille, lors de la session d’automne. À cette date, il échoua derechef, mais, cette fois, l’insuccès ne fut imputable ni à l’allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine : le candidat solécisant ne put être admis à l’écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus au lycée. Il était mûr, d’ailleurs, pour la vie d’homme, et un collégien de vingt ans, cela devenait un peu ridicule. Mais l’existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre d’inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait logé, d’abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac, il s’installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche. Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l’endroit aérien manquait de charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation, par le titre, du moins : l’Aérienne. Ce conte lyrique était inspiré par une vision, peut-être par une amourette provençale.
Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses Études de la Nature. Là, peut-être, l’ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre, au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l’oubli et au sacrifice raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume, mais du crayon, car l’encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée. Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète miséreux, rêvait l’existence, incapable de se soumettre à un travail qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe guère sur le pavé des cités. Il n’en avait cure et semaillait à force. Il supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant d’avoir achevé son poème de Paolo, d’écrire un petit acte en prose pour « un nouveau théâtre » qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux Folies-Marigny. C’était amusant. Ce ne fut qu’une rêverie d’un instant, une illusion, comme lorsqu’il déclarait « songer à une position » . Il se reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. « Mon esprit ne se prête pas à ce genre », disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut vérifiée plus tard. Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu’on fait de soi-même, à l’heure où Baudelaire place l’examen de minuit qui vous fait disparaître confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres, le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n’est pas ce que les tribunaux classent parmi les moyens d’existence avouables. Il admettait donc qu’il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait ainsi doublement, d’abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme il disait, en son style mussettiste d’alors, nourrice trop sèche qui n’allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l’outil producteur, qu’il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre. Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait pas d’Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation cérébrale. Il ferait comme tant d’autres jeunes hommes, épris d’art, parvenant à vivre à l’aide d’une place, avec quelques loisirs pour se livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie. Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain, disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher de se créer un nom littéraire, c’est le rêve que j’ai fait. Malheureusement, ce but louable, qu’il déterminait ainsi : ne pas quitter la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source d’honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir aux besoins de la vie par un travail n’importe lequel, lui échappait. Depuis plus d’un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore !
Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu’on est désarmé, dans cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement, Rousseau voulait qu’on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et pourvu d’un patrimoine : un métier, un outil. Avec une netteté de jugement rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il s’offrait que du peu de titres qu’il avait à leur acceptation. « Tu ne saurais croire combien je suis difficile à placer ! » avouait-il à son confident d’Aix. Ce n’était pas qu’il eût des exigences grandes et des prétentions inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles. Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il ignorait précisément celles qu’il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l’enseignement universitaire ont usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout à quelque jeune privilégié, n’ayant pas à se préoccuper du salaire immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec l’autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de Zola n’est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n’est pas une apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c’est la clameur sincère de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu’il n’y a pas, dans ce fait, que de l’injustice sociale et que du mauvais vouloir patronal.
Rien n’est plus rare que de trouver une place nous convenant, à nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes apostrophes de Jules Vallès à l’enseignement classique, mais avec plus de force de raisonnement, et moins d’épithètes criardes. Inaptes dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein d’ennuis et vide de gain… Il raconte, à l’appui, l’une de ses démarches, entre mille, avec une verve âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et rébarbatifs. … J’adresse une demande à une administration. On me répond de passer chez le chef. J’entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue d’écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de travers, et d’une voix brusque : « Que voulez-vous ? » Je lui dis mon nom, la demande que j’ai faite, et l’invitation que j’ai reçue de me rendre auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci : si j’ai une belle écriture ? si je connais la tenue des livres ? dans quelle administration j’ai déjà servi ? à quoi je suis apte ? etc., etc., puis : qu’il est accablé de demandes, qu’il n’y a pas de vacances dans ses bureaux, que tout est plein, et qu’il faut se résigner à chercher autre part. Et moi, le cœur gros, je m’enfuis au plus vite, triste de n’avoir pu réussir, content de n’être pas dans cette infâme baraque. (Lettre à Baille, 1er mai 1861. Au fond, il n’était pas fâché d’être ainsi éconduit. Il cherchait « une position », par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se disculper du reproche de paresse et de vie désœuvrée, mais il se sentait presque heureux d’avoir échoué. Il s’évadait, d’un pied léger, comme d’un piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans la rue, le soulagement d’un homme qui s’est tiré d’un endroit dangereux. En règle avec sa conscience, puisqu’il avait cherché un emploi et n’en avait pas trouvé, l’Évangile a tort en matière de places, il remontait, presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui paraissait plus chaud. Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait fièrement qu’il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier. Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les aimait pour eux, pour ce qu’ils lui disaient. La versification devenait un culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes à ses yeux d’alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de l’autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une œuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que l’œuvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public. Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés, plus tard, dans son article fameux sur l’Argent dans la littérature. Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu’il ne deviendrait jamais millionnaire, que l’argent n’était pas son élément, et qu’il ne désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas le formidable champ de prose, qu’il devait si vigoureusement labourer, et d’où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d’argent. Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne multipliait pas les œuvres et n’abattait point les alexandrins, comme un bûcheron les branches. Sa plume frêle n’avait rien d’une cognée.
Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n’être poètes que pour eux, et pourtant c’est le seul moyen de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. Je hais l’écriture, écrivait-il à Baille. Mon rêve, une fois sur le papier, n’est plus à mes yeux qu’une rapsodie. Ah ! qu’il est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses situations, sans les peindre par tel ou tel mot ! Que le récit aux contours vagues, que l’esprit se fait à lui-même, l’emporte sur le récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs… ! La rêverie l’envahissait. La lassitude de l’action à entreprendre l’accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi quelques désirs d’épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux ! Il rappellerait sur la terre l’ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles. Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux malheureux mortels : « Dansez, mes amis, la vie est courte et l’on ne danse plus dans le cercueil !… » Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver et décrire, dans ses Évangiles, mais en les purifiant, en les idéalisant, ces chimériques visions de bonheur terrestre. Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de ses vingt ans, en des joies plus simples, d’une réalisation vulgaire et économique : Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n’écrivant jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps de produire… Il disait d’ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente rêvasserie : Ce que j’ai fait, jusqu’ici, n’est pour ainsi dire qu’un essai, un prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi… Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l’œuvre en prose de l’avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant à l’avance les dimensions du travail décidé, n’abandonnant rien à l’improvisation ni au hasard. J’ai terminé, depuis quelques jours, le poème de l’Aérienne, écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu’il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par l’idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l’avance, et me souciant assez peu de l’ensemble…, j’ai confiance dans l’inspiration du moment, j’ai même reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers… Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à l’imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son œuvre avec des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et signé ne varietur, avant le premier coup de pioche.
Pour avoir une idée de l’œuvre poétique, à peu près ignorée, de l’auteur de l’Aérienne, il est bon d’analyser son état cérébral, de faire pour ainsi dire l’inventaire de son intellect de la vingtième année. D’après ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son avoir de penseur et d’écrivain, vers 1860. Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l’enfant, puis l’adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le mélange des sangs, l’atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés, restreintes et exclusives, l’éducation classique incomplète, la pauvreté réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie. Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans ? À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où le corps se forme et grandit. L’alimentation intellectuelle n’a pas moins d’influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés, sur la vigueur de l’esprit, et aussi sur cette matière obscure et complexe : la conscience. L’enfant né aux champs, dans les taudis des cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les végétaux humains que nulle culture n’a perfectionnés et adoucis, puise la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a un, si rudimentaire qu’il apparaisse, uniquement dans les perceptions sensorielles, dans ce qu’il rêve, dans ce qu’il entend, dans ce qui se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de l’intelligence. Ils la développent, ils l’engraissent, ils la fortifient, souvent aussi ils l’anémient, ils la rendent maladive, parfois ils l’empoisonnent et la font redoutable et meurtrière. Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu’on met entre les mains de tous les enfants ? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs cérébraux du jeune provençal. Il n’eut pas du tout le goût local, ni l’esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu’il ait lu Mistral, dans sa jeunesse, et il n’eut quelque idée du félibrige que longtemps après sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir Plassans. Il ne témoigna jamais d’un grand enthousiasme pour l’idiome, ni pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d’écrire pour les pastours et les gens des mas. Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre, le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance. Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites, pouvaient l’embarrasser. N’importe ! À plusieurs reprises, Zola témoigna de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier, le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le « connais-toi toi-même ! » semblait donc à Zola la base de l’étude de l’homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages, il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif, objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une autobiographie déguisée. Il ne s’est mis en scène nulle part, pas même dans l’œuvre, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n’est que bien vaguement qu’il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d’après quelques traits se rapportant à lui-même : la ténacité, le goût du labeur opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour la domination morale et intellectuelle. Ce qu’il apprit du moraliste demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c’est la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a, sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation saine et un jugement mesuré, à la façon d’Horace et de Sénèque. Si l’on retrouve difficilement l’influence du sceptique analyste dans les descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle dans la méthode, dans l’élaboration de chaque œuvre, dans les faits recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d’être. Plusieurs des manières de voir le monde, de juger la société, d’apprécier l’éducation, qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l’a pas suivi comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi, comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne. George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. Fécondité date, comme inspiration, du temps où l’auteur du Compagnon du tour de France, sur l’oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des rêves de Salentes républicaines et d’Icaries démocratiques. Goujet, le sympathique compagnon à belle barbe d’or de l’Assommoir, est un héros de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48. Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce tolérance, un grand esprit de charité. Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au devant des maux, d’aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là, de lutter corps à corps avec la misère ; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour, d’où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république riche et forte. Hélas ! ce n’est peut-être qu’un rêve, et pourtant cela serait bien ! Les romans rustiques de l’auteur de la Petite Fadette sont remarquables par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l’auteur de la Terre, l’idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste, et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d’Angibault enrubannés, qui font l’amour comme des vicomtes et marivaudent comme des académiciens. Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur à qui nous donnons, faute d’une connaissance plus approfondie, ce nom illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola. Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l’école du génie, celui qu’il ne voulait comparer qu’à Eschyle, Shakespeare l’ancien, comme il dénommait le géant grec, c’est l’auteur de Macbeth qu’on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l’auteur des Rougon Macquart. Il faut noter qu’à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d’étonnant, sans doute, à l’admiration d’un jeune homme, épris de belle littérature, pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les héros de l’histoire. Mais n’étaient-ils pas déjà consacrés par l’ovation publique ? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n’a pas à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque imposé. A l’époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de nier Racine, ce qui était excessif et niais, d’ailleurs, mais il eût été impossible de toucher à Will. « Racine est un pieu, Will est un arbre ! » écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au monde son livre, comme des commandements descendus d’un Sinaï, ordonnant d’adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur William Shakespeare faisait loi. Il n’y avait nulle originalité à se prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique, où se célébrait la grand’messe en l’honneur du Dieu le Père des hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile, plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler. …Te répéter tout ce qu’on a dit sur Shakespeare, mandait-il à son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n’a mieux connu le cœur humain, pousser des oh ! et des ah ! avec force points d’exclamations, cela ne me soucie nullement. N’importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec d’autres critiques, je n’en puis mais. Tout ce que je te promets, c’est de parler d’après moi, et non d’après tel ou tel livre. Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet guère d’apprécier le style… J’avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d’être bégueule ! Tu sais combien je désire la liberté dans l’art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et j’aime l’harmonie des idées et des images… … Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n’a pas rejeté l’idéal ; de même que, dans la vie, l’idéal a une large place, de même, dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision… Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une matière à peindre la vie. Une action quelconque n’est pour lui qu’un prétexte à passions, non à caractères. Elle n’est que secondaire ; ce qui lui importe, c’est de peindre l’homme, et non les hommes. Chaque drame est comme un chapitre séparé d’une œuvre d’humanité ; il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello, ce n’est pas un homme jaloux, c’est la jalousie ; Roméo, c’est l’amour ; Macbeth, l’ambition et le vice ; Hamlet, le doute et la faiblesse ; Lear le désespoir… On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris. La plupart se contentent de l’admirer. Zola a reçu de cette lecture une sorte d’initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d’un lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s’apercevra guère de l’influence profonde de ce maître ; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais, lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l’expérimentation, sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu’il procède bien plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu’il vient de formuler sur Shakespeare, il l’exécutera quand il écrira ses Rougon-Macquart. Comme le grand Anglais, il peindra l’homme et non les hommes, et il poursuivra l’étude des passions, des vices, des névroses, et non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n’est pas l’Ivrogne, comme Othello est le Jaloux ? Nana, c’est la Courtisane, la femme dont la chair domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir, ce n’est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les personnages des Rougon-Macquart ; tous, sans exception, tournent au type. Là, se constate l’influence du Midi. Là, nous retrouvons l’influence du sol natal, le produit du terroir, l’hérédité italienne et l’éducation provençale. L’art méridional a créé des types, —les personnages de la Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine, —le Nord a plutôt cherché à peindre les caractères. C’est pour cela que Zola est bien plus proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut jamais qu’un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté. Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu’il cessait de vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique, il lui donnait son vol dans la prose. Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l’antiquité pastorale, mais ce Grec modernisant n’eut sur lui aucune action sensible. Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers, mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique. Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d’Homère, comme les ondines d’Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du collège d’Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d’une poésie qui n’imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et ne parlerait « ni de Phœbus ni de Phœbé » . Chénier est placé justement à un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers d’une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l’avant-garde du second. Il fut le poète de transition. L’antiquité charmait André. Il butinait tout le miel de l’Attique. C’était d’ailleurs le goût de son temps. Beaucoup d’hommes de la Révolution citaient les Grecs et les Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels, familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés formidablement neuves ! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d’exaltations, d’une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à narrer pour la postérité ! De là, le vers fameux, résumant la poétique révolutionnaire de l’auteur du poème de l’Invention : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » Zola réfute cette théorie, pour lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l’homme de génie, —il s’annonce peut-être, —qui se lèvera un jour, disant : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux. » Il souhaite, par exemple, pour exprimer l’amour, des expressions où le passé n’entrerait pour rien, des vers où l’âme seule parlerait, et n’irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, « en un mot, une poésie amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu’on oserait réciter aux pieds de celle que l’on aime, sans crainte qu’elle éclate de rire » . C’est déjà toute la formule de l’école naturaliste, suggérée par André Chénier. En même temps, se dressait, devant l’imagination en travail du débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque. Il concevait l’idée du poème synthétique. C’était la révélation de son tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant seulement, à cette époque, des contes rimés d’après Musset, Paolo, Rodolpho, l’Aérienne, il rêvait d’un vaste poème, cycle de l’humanité. Le titre était : la Chaîne des Êtres. Sous cette formule abstraite, vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico poétique, évoquant les œuvres nébuleuses d’Edgar Quinet ou de Pierre Leroux, qu’il n’avait d’ailleurs probablement jamais lues, il voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient l’œuvre, intitulés : le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé, il dépeignait le chaos, les convulsions de l’univers primitif, les bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second chant, le Présent, c’était l’histoire de l’homme, pris à l’état sauvage, et raconté jusqu’à l’actuelle civilisation. La physiologie et la psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il célébrait l’avenir meilleur et l’être plus parfait. Avec Charles Fourier, il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n’était pas possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût atteint son dernier échelon. La science, qui constate l’évolution et le transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il s’accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n’aurait pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette hypothèse pratique. C’était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante. Mais l’audace était intéressante. Probablement, s’il eût écrit ce poème gigantesque, l’auteur n’eût réalisé qu’une lourde et ennuyeuse conception, vouée à l’indifférence et à l’oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré, Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche d’ombre avec l’animation des pierres transformées en geôles d’âmes de scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres…) sont les morceaux les plus dédaignés de l’œuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se dissimulait pas la difficulté, l’impossibilité même de l’entreprise. Il ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, « qu’il reculait devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose pensée » . Mais le désir de faire grand, d’entasser des blocs géants pour la construction d’un édifice colossal, le hantait et l’animait. Il portait en lui le goût de l’œuvre touffue, synthétique, qu’il devait, par la suite, exécuter en prose. Les Rougon-Macquart ne sont pas nés, seulement, comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu puérile, et qui est loin d’avoir l’importance qu’a cru devoir lui attribuer l’auteur, l’œuvre de Zola n’a guère de rapports avec la Comédie Humaine. Balzac a combiné des caractères, et les types qu’il a magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des créatures de l’imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains observés. Les grandes dames et les grands coquins de la Comédie Humaine sont des produits du cerveau fécond de l’auteur, des inventions de génie. Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux, attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des contemporains qu’il ne voyait jamais ?… On a pu croire qu’il avait deviné certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola. Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay, ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques, dans les hommes du second Empire, inexistants à l’époque où l’auteur les annonçait et les faisait vivre d’une vie supposée ? Presque tous les personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans la moitié de ses ouvrages, —il est des exceptions comme le baron Hulot, le père Goriot, ce roi Lear de l’épicerie, le père Grandet, cet Harpagon saumurois, —sont des combinaisons de l’esprit. Othello, Cordélia, Juliette, Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci sans rabaisser le puissant metteur en scène de la Comédie Humaine, sont en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de l’année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers rôles fixes du drame variable de l’humanité. Voilà l’influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de l’œuvre de l’auteur des Rougon-Macquart n’a été encore indiquée que par lui-même. Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d’âme contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d’école. Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle, soleil d’un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu’il ne voulait marcher sur les traces de personne. Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique, j’entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre société n’est pas celle de 1830, comme notre société n’a pas sa poésie, l’homme qui la trouverait serait justement célèbre… Le tout est de trouver la forme nouvelle… il y a là quelque chose de sublime à trouver. Quoi, je l’ignore encore. Je sens confusément qu’une grande figure s’agite dans l’ombre, mais je ne puis saisir ses traits. N’importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour ; c’est alors que cette forme d’un nouveau poème épique, que j’entrevois vaguement, pourra me servir… Le Paradou, dans la Faute de l’abbé Mouret, était, dès cette époque, en germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de Milton, en s’éloignant de Balzac. Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi ses lectures, il faut mentionner les œuvres froides et imprécises d’un poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd’hui dans de profondes oubliettes littéraires : Victor de Laprade. Ni romantique, ni classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans l’éclat de la langue et la vigueur du coloris. C’était un peintre en grisailles. Barbey d’Aurevilly le comparait, pour l’ennui qu’il dégageait, à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes : « Avec M. de Laprade, disait-il, l’ennui tombe de plus haut. » Zola prisait cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations, pour sa recherche des hautes conceptions. « Il est peu d’auteurs qui m’aient troublé autant que M. Victor de Laprade », disait-il. Il ne conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l’école romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées, ses outrances, était morte, et qu’il fallait absolument réagir contre elle, il reprit son calme habituel ; « tenté un moment d’accepter la poésie de Victor de Laprade, dit-il, je l’ai ensuite repoussée. » Ce qu’il faut retenir de l’influence éphémère de l’auteur des Poèmes évangéliques, successeur d’Alfred de Musset à l’Académie Française, sur le poète raté de Paolo, c’est l’éloignement, plus apparent que réel, de Zola pour cette école romantique qu’il déclarait défunte. Il devait, pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l’accablant d’épithètes sévères et de dédaigneuses négations. Il n’a jamais laissé passer une occasion de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes moyennes, de l’armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani, des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa pensée, les mêmes passions outrancières ; il leur prêterait, dans un décor différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en s’appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux. Il resterait d’ailleurs ainsi dans la réalité : la Gazette des Tribunaux n’est-elle pas le dernier recueil romantique ? Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est curieuse à noter : Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de l’égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité physiologique fait toute l’originalité… On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s’indignant contre « la Muse de l’égout » qui, pour lui, était celle de Zola : Cette semaine, par corvée de métier, j’ai ouvert, pour la première fois, le soupirail qui mène à l’Assommoir. Voici le trou, voici l’échelle, descendez ! Je suis descendu. J’ai parcouru, à travers un ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des mœurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux, des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles brasseurs… Zola, à l’époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence d’Alfred de Musset. Celui-là, c’était son dieu, son maître, son idéal et son modèle ! Il devait, plus tard, renier sensiblement l’idole de la vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose raffolent d’Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses poèmes. Ils n’ont pas d’aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides, coulants, pour employer l’expression favorite des professeurs de littérature, ces vers qui semblent « écrits comme on parle », le plus bel éloge dans une bouche incompétente. N’étaient ses tableaux trop crus et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des institutions de jeunes demoiselles. L’Espoir en Dieu, les Stances à Malibran, et quelques autres pièces décentes figurent dans les anthologies ad usum puellarum. Il prêche aussi une philosophie facile, à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots passionnés, les beuglements désespérés, qu’il pousse avec l’élan d’un chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent, comme la plus sublime expression de l’amour déçu, de la jalousie inquiète, de la débauche et de l’ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune Zola admirait tout dans Musset. Il disait : « Quelle grande et belle figure que ce Rolla ! » Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit d’une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville : « J’ai une sainte horreur de la cheville. C’est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. » Il confondait volontiers la cheville avec l’épithète, qui est la parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n’ont ni force ni coloris. La cheville n’est que la mauvaise épithète, en toc, la monture mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile. L’influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola, chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de Paolo, de l’Aérienne, de Rodolpho, elle demeure invisible, complètement éteinte dans l’œuvre virile, dans l’œuvre véritable. Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme l’Hérédité du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme le Sublime de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son œuvre d’homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu’était l’auteur de Rodolpho, parvenu à la maturité de l’intelligence, en possession de toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au fond d’un tiroir, sans préoccupation d’éditeur, accrochant la lyre dans l’armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être de n’avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu’il avait souhaité d’être, il empoigna, afin de produire l’œuvre nouvelle, la prose, « mâle outil pour les fortes pensées » .
Il n’est pas rare qu’on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur ses aptitudes. Ceci se produit dans « le commerce des Muses », comme dans tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d’un travail productif, le défaut d’énergie, et la disposition qu’on a, surtout dans la jeunesse, à imiter, font que plus d’un écrivain, et plus d’un peintre, stagnent dans la médiocrité simiesque, tandis qu’en dirigeant autrement leurs efforts, en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et patients, c’est de ne pas reconnaître qu’ils se sont fourvoyés, et surtout, ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, vaincre comme Ajax, malgré les dieux ; il est impossible, en art, de triompher, si l’on n’a pas le don spécial au combat qu’on livre. Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la force de ne pas s’entêter à rimer des vers, qu’il reconnaissait sinon absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu’il fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d’Abraham, car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. De lui-même, il précipita dans le tombeau d’un tiroir, destiné à rester perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la joie partout. Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu’il se résigna à ne pas publier ses poèmes et qu’il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur bénévole. Au besoin, comme tant d’autres, il eût jeûné pour donner de la pâture à l’imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d’un contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit : mes vers demeureront éternellement inédits ! Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles de critique, et bientôt au roman ? Qui lui inspira son abjuration de la poésie ? Il ne l’a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s’accoutumant, d’après ce profond maître, à se regarder, à s’étudier, et « à se controller soy-même », pourvu d’un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme s’il se fût agi d’un autre, son œuvre : l’Amoureuse Comédie et aussi la Genèse, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, il n’avait pas trouvé que cela fût bon. Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources quotidiennes, sans se condamner à l’internement dans un bureau, ce qui lui paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises ! Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d’épitaphe à pas mal de ces « poètes morts jeunes en qui l’homme survit » .
Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son livre sur lui, Notes d’un Ami, Paul Alexis en a publié des fragments. Ils nous permettent de juger ces œuvres de jeunesse, et d’apprécier l’intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la résolution impitoyable de l’auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné d’une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces fleurs printanières séchées dans les pages d’un livre, que l’émotion ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand on les retrouve à l’automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n’a pu s’empêcher de dire : Je n’ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de mon âge qui s’obstinent à rimer. Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que beaucoup d’autres qui conduisirent leur auteur à l’Académie. L’Amoureuse Comédie, est divisée en trois poèmes : Rodolpho, l’Aérienne et Paolo. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes dans les Contes d’Espagne et d’Italie, comme fragments inédits retrouvés dans les papiers de l’auteur des Nuits, après sa mort, ou comme conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant été découverts parmi les carnets de ménage d’Annette Colin, sa vieille servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en versification, qui eussent diagnostiqué que c’était trop bien rimé, pas assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que Namouna, la majorité se fût pâmée en disant : « Voilà du bon Musset !… dans ce Rodolpho, qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla ! » Quelques exemples. Ce début n’était-il pas tout à fait dans la désinvolte manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé d'Albertus : Par ce long soir d’hiver, grande était l’assemblée Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. Des bancs mal assurés, des tables de sapin, Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée : Tel était le logis, près du clos Saint-Martin. C’était un bruit croissant de rires et de verres, De cris et de jurons, même de coups de poing. Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point. Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères ; Si par enchantement le nuage, soudain Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes, Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes, Deux visages d’enfants, bouche rose, œil mutin, À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée… Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu’elle le trompe avec son compagnon, il n’en croirait rien. Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, d’après la méthode du peintre de Rolla : Vous eussiez vainement cherché dans la cité, Un buveur plus solide, une plus fine lame, Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté, Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame, Amant de la folie et de la liberté. C’était le plus joyeux d’une bande joyeuse. Qui passait la jeunesse, attendant la raison, Ayant l’amour au cœur, aux lèvres la chanson. C’était un garnement à la mine rieuse. Tout rose, avec fierté portant un duvet noir, Qu’il cherchait à friser d’une main dédaigneuse. Aussi que de regards il attirait, le soir, Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes, En chantant, il sortait, l’œil en feu, des tavernes… À côté du portrait du cavalier, tout ce qu’il y a de plus 1830, et dont on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue Saint-Martin. C’est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que l’on connaît dans Barcelone, et ailleurs. … au matin d’une nuit D’ardente volupté, qu’une maîtresse est belle ! Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit ; Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle ; Un désir gonfle encor sa gorge de frissons, Et l’odeur de l’amour sort de la chevelure. Une cavale, jeune et fougueuse d’allure, Après un long combat, à la voix du clairon, Généreuse, oubliant sa récente blessure, Relève avec ardeur la tête, et, se calmant, Hennit, frappe le sol et bondit en avant. De même Rosita, délirante, éperdue, Corps que l’on peut abattre et non pas apaiser, Devant son Rodolpho se dressait demi-nue… La comparaison avec la « cavale » était indiquée, comme la trahison de cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans épargner le perfide Mario. Sous le nom de l’Aérienne, il évoquait une jeune personne qu’il avait rencontrée par les promenades d’Aix. Cette muse provençale glissait, légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, selon la poétique des Nuits. L’Aérienne est à la fois parente de la dame disant au poète de prendre son luth avant de l’embrasser, et de la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l’hommage à l’Italie, l’une des cavatines favorites de Musset :

… Ô Provence, des pleurs s’échappent de mes yeux,
Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.
Terre qu’un ciel d’azur et l’olivier d’Attique
Font sœur de l’Italie et de la Grèce antique,
Plage que vient bercer le murmure des flots,
Campagnes où le pin pleure sur les coteaux ;
Ô région d’amour, de parfum, de lumière,
Il me serait bien doux de l’appeler ma mère…
… Mais, si je suis enfant d’un ciel triste et brumeux,
Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,
Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,
Avide, je suçais le lait de tes mamelles.
Et toi, mère indulgente et le sourire au front,
Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.
Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,
Me bercèrent parmi ta céleste faucille,
Et ton regard d’amour fit glisser dans mon cœur
Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.
Ah ! c’est de ce regard, que moi, l’enfant de l’ombre,
Je vis un astre d’or remplacer ma nuit sombre.
Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux
S’échapper en cadence, et monter dans les cieux.
C’est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,
Mon amour des grands bois, des femmes et du rire…

Malgré la faiblesse de nombre d’expressions, les épithètes vagues et banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de rencontrer l’Aérienne, une demoiselle S… à l’état-civil :

… jusqu’aux derniers taillis, j’ai couru tes forêts,
Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets.
Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres,
Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.
J’ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris,
Que brins d’herbe et graviers me sont des vieux amis…

Dans Paolo, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L’apostrophe à Voltaire ne s’y rencontre pas, mais don Juan a la sienne :

… C’est maintenant, don Juan, à toi que je m’adresse !
Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,
Superbe et désolé, traîna derrière lui,
Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse ?…
Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d’honneur,
Le héros des balcons, de l’échelle de soie
Qui, s’il l’eût bien voulu, du trône du Seigneur,
Convoitant une vierge, eût arraché sa proie…

Le premier chant de la trilogie de l’Amoureuse Comédie contient aussi l’inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d’après le rituel de Musset. Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la franc-maçonnerie. Il s’est montré seulement peu respectueux du sacerdoce et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui a plu, dans Rome, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des passions, s’agitant dans les chambres du Vatican. Il n’est pas entré dans sa pensée de faire œuvre de militant de l’anti-papisme. Quand il a peint, un peu de seconde main, d’après les Courbezon et l’Abbé Tigrane de Ferdinand Fabre, ses prêtres de la Conquête de Plassans, de la Faute de l’abbé Mouret, il n’a pas cherché à faire de caricature. Il ne se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il donna son nom à un rustre facétieux et venteux. Il eut l’intention de consacrer un poème à Jeanne d’Arc. Évidemment, il n’eût point pris Voltaire comme modèle. Il n’eût même pas laïcisé la sainte de la Patrie, comme c’est la mode aujourd’hui, où l’on cherche à nous présenter la Bonne Lorraine, sous l’aspect brutal, et avec l’allure extravagante d’une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d’Arc son vrai caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l’intention de Zola. Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet : D’autant plus, disait-il, que je l’ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de points d’exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place : un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu’il veut dire. Ce n’est pas là une petite ambition… La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans et divisions du poème de Jeanne d’Arc se trouvaient-ils dans les projets et ébauches, que l’auteur détruisit.
Zola avait remporté des prix d’instruction religieuse, mais, à l’époque de l’Aérienne et de la fièvre poétique, il n’avait de religion que pour rimer. C’était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que le paradis, les anges et les démons. On a dit que l’idée de Dieu avait été fort utile aux tyrans. Elle n’a pas été sans rendre des services aux faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d’emploi facile. Hugo, malgré l’opulence de son lexique, si quelque décret sectaire l’eût privé du droit d’employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à l’indigence lyrique. C’est donc surtout par enthousiasme d’emprunt, par une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, s’empressent de recourir, que l’auteur de Paolo, dans un accès de littérature religieuse renouvelé du Musset de l’Espoir en Dieu, s’écriait :

… Oh ! Seigneur ! Dieu puissant, créateur des mondes
Qu’enflamma ton haleine, éclatantes lueurs ;
Toi qui, d’un simple geste, animes et fécondes
Nos ténébreux néants, nos poussières immondes,
Qui tiras du limon de saints adorateurs !

Toi, le sublime artiste, amant de l’harmonie
Créant des univers, qui les créas parfaits,
Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie,
Depuis le noir torrent à la goutte de pluie,
Dans un ordre divin répandis tes bienfaits !

Toi, le Seigneur d’amour, de vie et d’espérance…
Oui, je bénis ta droite, à genoux je t’adore.
Je me prosterne au sein de ta création.
Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore :
Le feu qui me dévore
Ne saurait s’échapper d’un infâme limon !

Cet amour qui me brûle est la flamme divine

Qui, depuis six mille ans, régit cet univers.
Sur les chants d’ici-bas, c’est le chant qui domine,
Et mon âme devine
Un puissant créateur dans des divins concerts !

Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être
Ce feu pur dont l’ardeur me rapproche de toi.
Je ne maudirai plus le jour qui m’a vu naître,
Et je veux, ô mon Maître,
Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.

Je m’incline devant ta sainte Providence.
Je comprends les parfums, les chants et la clarté,
Et je comprends en toi la suprême puissance,
L’éternelle clémence,
Pour verser à nos cœurs l’éternelle beauté !…

Quel lévite au cœur embrasé ! Voilà un hymne qui semble échappé à la pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose, d’analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la sentimentalité persiste. D’abord, il déclare qu’il n’est d’aucune secte religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, et qui l’entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole divine, la caste sacerdotale, l’homme qui sert d’intermédiaire entre son semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut pas, entre le ciel et lui, d’autre truchement que la prière. Il admet un créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L’écorce du préjugé qui tombe, et la sève de l’indifférence qui monte. Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, protestant ou mahométan.
Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je l’avoue, j’hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un législateur sublime, un divin moraliste… Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une divinité créatrice et providentielle, s’atténuèrent, sans disparaître complètement. Les lectures scientifiques et l’observation de la vie firent, cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations poétiques, et à l’opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée dans ses livres et ses relations d’alors, sur l’existence d’une divinité mêlée aux choses de la terre, d’une providence vigilante, et d’une âme pourvue d’une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de la vie même. La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n’eurent point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit ; elles ne déposèrent point un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, resté longtemps ignoré, n’existe pour ainsi dire pas pour le public. Une large trace de ce labeur des années d’apprentissage se retrouve, pourtant, comme un germe englouti, dans les œuvres de la maturité. De grands sillons poétiques s’allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent tout à coup à fleur d’œuvre réaliste. S’il n’avait connu les exaltations de Rodolpho, de l’Aérienne, de Paolo, s’il n’avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l’âge printanier, s’il ne s’était pas livré à l’exercice difficile, mais profitable, de la versification, peut-être n’aurions-nous pas à admirer dans ses pages les plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère et de Miette, les ciels de Paris, l’architecture des Halles, et tant d’autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont contribué à l’éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses principaux livres. Non ! Zola ne fut pas, comme tant d’autres, un poète mort jeune. Il fut un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même, traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n’allait pas à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même ! Pour achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu’il pensait alors de l’amour, de la femme, et aussi de la politique, et de diverses questions sociales à l’ordre du jour. Nous aurons ainsi le tableau de tout l’intellect et de toute la conscience du Zola première manière, du Zola d’avant la gloire, on peut presque dire d’avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l’écrivain mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares, comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui, agissant, sur leurs contemporains d’abord, sur les générations par la suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la poussière des morts inglorieux ne compte pas.