À un riche (Banville)

À un riche (Banville)
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 148-150).

 
      Ma foi, vous avez bien raison,
      Vous pour qui tout est floraison
           Et violettes
      Parfumant les pieds de vos lys,
      De ne pas célébrer Phyllis
           En odelettes.

      Vous qui pouvez chaque matin,
      Bercé par le flot de satin
           Qui vous arrose,
      Voir dans l’or de votre salon
      Tomber les flèches d’Apollon,
           Parlez en prose !

      Mais pour nous qui, jusqu’à présent,
      Soupons sous la treille en causant
           Avec la lune,
      (Et c’est notre meilleur repas !)
      Ami, ne nous enlevez pas
           Notre fortune.


      Dans les fleurs, près de frais bassins,
      Nous nous couchons sur des coussins
           Très prosaïques,
      La pourpre au dos, vous le savez !
      Et dans des bains de stuc pavés
           De mosaïques.

      Le col paré de nos présents,
      De belles filles de seize ans
           Nous versent même
      Avec le charme oriental,
      Le vin du Rhin dans ton cristal,
           Sainte Bohême !

      O nuit d’étoiles sous les cieux !
      Jardins, nectar délicieux,
           Voûte sublime !
      Nous les possédons en effet,
      Mais, hélas ! ce beau monde est fait
           Avec la rime.

      Sans elle et ses prismes fleuris,
      Pour pouvoir chercher hors Paris
           L’eau murmurante
      Qui court dans les gazons naissants,
      Il nous faudrait bien quatre cents
           Écus de rente !


      Ou, je frissonne d’y penser !
      Nous n’oserions pas nous passer
           La fantaisie
      De perdre un quart d’heure aux genoux
      De Cidalise. Ah ! laissez-nous
           La poésie !



Mai 1855.