À soi-même : Journal (1867-1915)/Schumann

Texte établi par Introduction de Jacques Morland, H. Floury, Éditeur (Notes sur la vie. L’Art et les Artistesp. 135-136).

SCHUMANN

« Soyez un noble artiste, a dit Schumann, et le reste vous sera donné par surcroît. » C’est qu’il fut noble lui-même, si l’on entend par noblesse l’absolu désintéressement, l’abandon, l’expansion, la vive exubérance d’une âme forte et pleine. Schumann a donné son fruit ; il l’a donné comme le pommier des pommes, sans pensers personnels et sans repentirs. Il a donné son cœur et sa pensée, ses œuvres, sa vie ainsi que l’ont faite ceux qui souffrent pour les autres, et c’est bien là la grâce suprême, le signe caractéristique du profond génie. On ne dirait pas cela de tous ; on ne le dirait pas de ceux qui, comme Berlioz, par exemple, ne s’épanchent qu’avec des récriminations continues. Suivez celui-ci dans sa vie inquiète, dans sa tourmente, et vous verrez que tout son malheur prend sa source dans ce désir de gloire qui le poursuit sans cesse dès ses premiers commencements.

Il se plaint, il appelle partout des lauriers avec passion, la véhémence de l’amertume : c’est un aristocrate. Il ne sera jamais aimé pleinement du peuple, qui a le tact très sûr, très fin pour reconnaître ceux qui l’aiment. On l’a vu parcourir l’Europe et recueillir partout des approbations enthousiastes ; jusqu’à Saint-Pétersbourg, il fut appelé, applaudi par des princes ; les succès qu’il obtient ne le fixent jamais hors de sa patrie qu’il aime parce qu’il est Français, essentiellement Français, et il revient constamment pour saisir des hommages qu’il mérite en effet, et qu’il attend vainement de son pays.

On cherche non moins vainement dans ses écrits une marque de soumission à sa destinée. Il parle dans une lettre d’une certaine vengeance « générale et particulière », comme si les applaudissements spontanés d’une assemblée de 2.000 personnes fussent l’acquittement d’une dette qui lui est due. « C’est beau, c’est sublime », s’écrie-t-il lorsqu’il entend pour la première fois son opéra des Troyens, et il fond en larmes, et les larmes versées ne l’apaisent point.

Berlioz fut un grand artiste, mais je lui préfère Schumann, Beethoven, parce qu’ils sont peuple. Celui-ci est presque un grand homme. La nature démocratique a sa noblesse aussi ; on chercherait inutilement dans Berlioz quelques points de ce genre. Il est partout lui-même, sarcastique, hautain et personnel, cela est vraiment incompréhensible en l’auteur du Requiem, et de tant d’œuvres où les sentiments tendres et passionnés de l’amour ont été exprimés si profondément. Il a souffert et grandement souffert sans nul doute et je me refuse à lui donner cette marque d’amour et de vénération que l’on donne si vivement au grand homme. Il fut martyr, Schumann poète.

(Décembre 1915.)