À messire Jean de Beauvais/Édition Garnier

Garnier (tome 29p. 309-314).
AU RÉVÉREND PÈRE EN DIEU[1]


MESSIRE


JEAN DE BEAUVAIS[2]


CRÉÉ PAR LE FEU ROI, LOUIS XV, ÉVÊQUE DE SEXEZ.


(1774)




Mon révérend Père en Dieu
,

J’assistai ces jours passés au service que fit le curé de Neuilly. « Ouailles, dit-il, souhaitons la vie éternelle à notre bon roi, qui ne demanda que la paix après avoir gagné deux batailles en personne[3], qui fit l’aumône aux pauvres, qui aurait payé toutes ses dettes s’il avait eu de l’argent, qui fonda l’École militaire, qui a bâti le beau pont de Neuilly, sur lequel vous vous promenez ; et qui avait un valet de garde-robe auquel je dois ma cure. »

Cette oraison funèbre me plut beaucoup, parce qu’elle ne prétendait à rien, qu’elle partait du cœur, et surtout qu’elle était courte.

J’ai assisté depuis à la vôtre. Je ne vous dis point qu’elle parut longue ; mais l’assemblée ne trouva pas bon que vous commençassiez par parler de vous : « Quand j’annonçais, il y a peu de temps, la divine parole…[4] »

Tout le monde convint qu’il ne fallait pas débuter, dans l’éloge d’un roi, par celui de messire Jean de Beauvais. Nous aimons la parole divine ; l’égoïsme la profane.

Vous dites que Dieu seul possède l’immortalité[5] ; et nos âmes, mon révérend père, et nos âmes ! ne passent-elles pas pour être immortelles aussi ? On aurait souhaité que vous eussiez dit : « Dieu qui possède et qui donne l’immortalité. » Car enfin, le diable, comme vous savez ; le diable, qui nous inspire tant de passions ; le diable, qui est partout, a la réputation d’être immortel.

Vous vous comparez à Jérémie, mon révérend père : Jérémie vit d’abord à quatorze ans a une verge veillante et une marmite bouillante[6] ». Dans un âge plus mûr, il fut accusé d’avoir trahi son roi pour le roi de Babylone. Qu’avez-vous de commun avec Jérémie ? Auriez-vous manqué à votre roi comme ce Juif ? Avez-vous vu comme lui une verge veillante et une marmite bouillante ?

Vous comparez une auguste princesse[7], qui a quitté la cour pour un couvent, à la fille de Jephté[8] à qui son père coupa la tête ; vous comparez Louis XV à Joas, qu’Athalie fit poignarder[9] ; mais jamais le feu roi ne fut poignardé par sa grand’mère, et jamais il ne coupa le cou de sa fille. Il faut que les comparaisons soient justes, même dans une oraison funèbre.

Le cri public vous a obligé de changer l’endroit où vous reprochiez au feu roi d’avoir chassé les jésuites[10]. Vous avez cru adoucir cette satire en imprimant que la société de ces jésuites était une fausse société ; mais cela ne s’entend pas. On sait bien ce que c’est qu’un homme faux, un homme qui parle contre sa conscience ; une pensée fausse, un faux pas, un faux brillant ; on ne sait ce que c’est qu’une société fausse. Le R. P. Malagrida et le R. P. La Valette ont fait de fausses démarches, qui ont entraîné la ruine d’une société très-véritable et autrefois très-dangereuse.

Vous ne deviez pas comparer cette société à Jonas[11], que des idolâtres jetèrent dans la mer[12] pour apaiser une tempête. Les rois de France, d’Espagne, de Naples, de Portugal, le souverain de Rome, ne sont point des idolâtres. Les déclamateurs devraient, dans ce siècle de raison, se garder de toutes ces comparaisons puériles.

Vous dites[13] que « les anciens parlements se sont laissé entraîner par l’impulsion des circonstances au delà de leur premier but ». L’impulsion des bienséances et de votre génie ne devait pas vous entraîner dans de pareilles phrases.

Quelle impulsion étrange vous force à vous déchaîner contre le xviiie siècle de notre ère vulgaire ? « Il était donc réservé, dites-vous[14], au xviiie siècle, d’attaquer à la fois les principes de l’honneur, de la justice, de la vertu, de l’honnêteté naturelle ! » Et vous proclamez le successeur de Louis XV le restaurateur des mœurs[15] ! Vous auriez dû l’appeler le conservateur. Car enfin, monsieur de Beauvais, dans quel temps a-t-on vu plus de princesses renommées par des mœurs plus pures ? Dans quel pays a-t-on vu mourir tant de ministres des finances dans une pauvreté si respectée ? Avez-vous su quels hommes étaient MM. d’Argenson ? L’un, étant ministre, a écrit en faveur du peuple[16] ; l’autre a laissé une mémoire chère à tous les gens de guerre[17]. Vous avez lu l’histoire : y avez-vous rencontré beaucoup de personnages qui aient soutenu ce qu’on appelle si lâchement une disgrâce, avec plus de grandeur et d’honnêteté naturelle que certains ministres dont je ne vous dirai point le nom[18] ?

Dans quel temps les libéralités, cette pierre de touche de la vraie grandeur d’âme, ont-elles été plus anondantes ?

Mille actions généreuses, qui se multiplient tous les jours, auraient dû vous avertir de respecter un peu plus votre siècle, et le feu roi, votre bienfaiteur, dont vous avez fait (permettez-moi de vous le dire) une satire un peu grossière.

Vous vous écriez : « Il n’y aura plus d’hypocrites, parce qu’il n’y aura plus de vertu. » Il est vrai que le roi régnant n’a point d’hypocrites dans son conseil[19] ; mais vous en plaignez-vous ? L’infâme superstition est la mère de l’hypocrisie, et la vertu est la fille de la religion sage, éclairée et indulgente. Comment avez-vous la naïveté de regretter l’hypocrisie ?

Vous vous servez du mot de vice, en parlant des sentiments du dernier roi. Ah ! monsieur, employons le mot propre. L’amour est une faiblesse ; l’ingratitude envers son bienfaiteur est un vice : ce sont là les principes de l’honnêteté naturelle. Pour insulter ainsi son siècle et son maître, il faudrait être prodigieusement supérieur à l’un et à l’autre. Mais alors on ne les insulterait pas[20].

À propos, je n’ai lu ni dans Bossuet ni dans Fléchier que les âmes des rois palpitassent au jugement de Dieu. Ayez la complaisance de me dire comment une âme palpite. C’est apparemment comme une verge qui veille.

Votre très-humble serviteur,
B.,
Académicien.


FIN DE : AU REVEREND PERE EN DIEU.

    pages in-8°. L’ouvrage doit être du mois d’auguste 1774. (B.) — Après avoir, en 1748, fait le Panégyrique de Louis XV (voyez tome XXIII, page 263), Voltaire avait fait son Éloge funèbre en 1774 (voyez ci-dessus, page 291).

  1. Le titre de révérend père en Dieu se donnait aux évêques avant le cardinal de Richelieu ; voyez tome XVIII, page 114.
  2. Jean de Beauvais, après avoir insulté à la vérité et à la raison dans son Oraison funèbre, comme c’est l’usage, insulta de plus à la mémoire du roi son bienfaiteur. Il comptait avoir un meilleur évêché, et il se trompa. On voyait alors des hommes qui avaient flatté Louis XV pendant sa vie, et qu’il avait comblés de biens, déchirer sa mémoire, et témoigner de sa mort une joie indécente. Les gens qu’on appelle philosophes, et que ce prince, trompé par la calomnie, avait plus laissé persécuter qu’il ne les avait encouragés, furent alors les seuls qui lui rendissent quelque justice. On leur reproche d’oser juger les rois pendant qu’ils règnent, mais ils savent les respecter, et durant leur vie, et même lorsqu’ils ont cessé de régner : ils savent qu’il y a autant de bassesse à insulter un pouvoir qui n’est plus qu’à flatter la main qu’on craint, ou dont on espère. (K.)
    — Jean-Baptiste-Chaiies-Marie de Beauvais, né en 1731, après avoir été prédicateur du roi, nomme évêque de Senez en 1773, démissionnaire en 1783, mort en 1790, prêcha devant la cour le jeudi saint de l’année 1774, et dans son sermon paraphrasa les paroles de Jonas : Encore quarante jours, et Ninive sera détruite. Ces paroles semblèrent faire beaucoup d’impression sur Louis XV, et l’on trouva extraordinaire, dans le temps, que l’orateur, qui avait si violemment ému le monarque, fût chargé de faire son oraison funèbre. Elle fut prononcée dans l’église de l’abbaye de Saint-Denis le 27 juillet 1774, et imprimée dans les formats in-4° et in-8°.
    L’édition originale de la brochure de Voltaire sur cette oraison funèbre est on
  3. Celle de Fontenoy et celle de Laufeldt.
  4. Tel est, en effet, le début de l’Oraison funèbre de Louis XV, par l’évêque de Senez.
  5. Page 6 de l’édition in-4° de l’Oraison funèbre.
  6. Jérémie, ch. i, v. 11, 12 et 13. (Note de Voltaire.)
  7. La princesse Louise-Marie, quatrième fille de Louis XV, née le 15 juillet 1737, entrée en 1770 aux carmélites de Saint-Denis, y fit profession le 22 septembre 1771, et mourut le 23 décembre 1787. Dix-sept ans d’austérités monastiques n’avaient point effacé de son esprit l’idée des grandeurs humaines. Dans le délire qui précéda sa mort, elle croyait donner des ordres à son écuyer ; et Mme Campan, sur le témoignage de Louis XVI, raconte que les dernières paroles qu’elle prononça en mourant furent celles-ci : Au paradis, vite, vite, au grand galop ! (B.)
  8. Juges, xi, 39. C’est à la page 11 dans l’édition in-4° de l’Oraison funèbre que la princesse Louise est comparée à la fille de Jephté.
  9. IV. Rois, XI, 1. À la page 17 de l’édition in-4°, le cardinal de Fleury est comparé à Joad.
  10. La fin de cet alinéa ne se trouve ni dans l’édition originale, ni dans les éditions de Kehl. Rapporté par Grimm dans sa Correspondance littéraire, août 1774, ce passage a été rétabli en 1817 par M. Miger, dans le tome XIV de l’édition en quarante-deux volumes.

    Je n’ai, du reste, vu nulle part, dans l’édition in-4° de l’Oraison funèbre, l’expression de fausse société. (B.)

  11. Page 31 de l’édition in-4°.
  12. Jonas, i, 15.
  13. Page 32 de l’édition in-4°.
  14. Page 33 de l’édition in-4°.
  15. Page 35 de l’édition in-4°.
  16. Le marquis d’Argenson, auteur des Considérations sur le gouvernement de la France, 1764.
  17. Le comte d’Argenson, ministre de la guerre de 1742 à 1757.
  18. Le duc de Choiseul, et son cousin le duc de Praslin, disgraciés tous deux le 24 décembre 1770.
  19. Maurepas et Turgot venaient alors d’être nommés ministres par Louis XVI. Le premier était un peu trop facétieux pour un ministre ; Voltaire disait du second que, ayant été élevé pour être prêtre, il connaissait trop bien les prêtres pour être leur dupe ou leur ami. (CL.)
  20. Nous avons, depuis environ deux ans, un livre intitulé De la Félicité publique, livre qui répond à son titre, composé par un homme d’une grande naissance, et très-supérieur à cette naissance. L’auteur prouve invinciblement que les mœurs, ainsi que les arts, se sont perfectionnés dans ce siècle, depuis Pétersbourg jusqu’à Cadix ; et que jamais les hommes n’ont été plus instruits et plus heureux : cela n’empêche pas qu’il n’y ait quelques crimes. On a vu des Brinvilliers et des Voisin dans le grand siècle de Louis XIV ; nous avons vu dans le nôtre quelques injustices abominables commises avec le glaive de la justice. Ce sont des orages passagers au milieu des beaux jours. Jamais la société n’a été plus aimable et plus remplie de sentiments d’honneur ; jamais les belles-lettres n’ont plus influé sur les mœurs. S’il se trouve quelques misérables, comme un abbé Sabotier, qui commente Spinosa, et qui prêche la religion catholique, apostolique et romaine, qui recommande la chasteté dans un dictionnaire de trois siècles, et qui fasse des vers infâmes dans un b…, au sortir du cachot, qui écrive des libelles pour de l’argent, en attendant un bénéfice, etc., de telles horreurs ne sont pas comptées. Un crapaud qu’on rencontre dans les jardins de Versailles ou de Saint-Cloud ne diminue pas le prix de ces chefs-d’œuvre de l’art.

    Assemblez tous les sages de l’Europe, et demandez-leur quel temps ils préfèrent ; ils répondront : Celui-ci.

    Messieurs les Parisiens, je vous demande bien pardon de vous dire que vous êtes heureux.(Note de Voltaire.)

    — Voltaire a fait sur le livre De la Félicité publique (par le marquis de Chastellux) un article pour le Journal de politique et de littérature, article qu’on trouvera ci-après.