À la maison de Victor Hugo


À la maison de Victor Hugo
Le Figaro, 13 mars 1903


À la maison de Victor Hugo


Tout ce que touche un grand homme devient saint. Le moindre objet s’il l’a pressé de ses mains pures, le livre qu’il a lu un moment, la pâle rose flétrie qu’il a respirée, le feuillet de papier où sa plume a couru, nous les trouvons vénérables. À leur égard, le sentiment universel est un infini respect. Une fois mort, le poète, le philosophe, le sage apparaît soudain ce qu’il est vraiment, mais ce que d’ordinaire on oublie trop qu’il est : une exception dans ce monde.

Qui de nous, s’en allant un jour par Chambéry, n’a pas été aux Charmettes ? Et, à la vue de cette demeure d’aspect rustique, paysanne, bâtie à mi-côte d’un coteau de bois, de rochers et de vignes grises, et humblement flanquée d’un enclos caillouteux qui est-ce qui ne s’est pas senti le cœur tremblant de tendresse ?… À Francfort-sur-le-Mein, dans la Gross Hirschgraben, on vous montre une maison massive que rien évidemment n’indiquerait aux passants, mais qui appartint aux parents de Gœthe, et dont ce souvenir fait toute la beauté… De même, que l’on aille à Ferney, ou à Stratfford-sur-Avon ; que l’on se rende – comme je l’ai fait par un jour d’été diaphane et charmant – à ce frais hameau de Hollande, non loin de Leyde où, le long d’une route pavée avec ordre et d’une façon minutieuse, s’élève une maisonnette vernie dans laquelle Descartes s’abrita lorsqu’il méditait le Discours sur la Méthode ; que l’on visite à Nuremberg l’étrange habitation qu’est le musée Dürer et dont on admirera la grosse porte en bois noir, la façade antique, plâtreuse, et le toit de tuiles feutrés d’une mousse rouge : partout l’on éprouvera le même frisson secret de vénération et de nostalgie, de tristesse et de bonheur, d’attendrissement mélancolique et d’espérance mystérieuse.

La maison de Victor Hugo – dont l’inauguration est à présent si proche – ce sera dans Paris, pour les âmes délicates, l’un des plus précieux de tous ces endroits. Il faut louer et respecter, il faut applaudir d’une façon complète l’esprit de zèle, la dévotion, l’énergie patiente et sûre qui ont su inspirer à M. Paul Meurice, règle et exemple pour nous, ce projet de créer un musée de cette sorte, où non seulement l’on pourra voir ces mille choses, domestiques qui touchent les passionnés, mais encore un Hugo nouveau, extraordinaire.

Quand, tout à l’heure, en passant sous le porche de pierre du vieux bâtiment de la place des Vosges, où l’excellent maître voulait bien m’emmener, je pénétrai dans cette maison si encombrée de souvenirs, et qui par elle-même eût suffi à faire le sujet d’un pèlerinage, je ne m’attendais pas aux puissantes émotions que je devais y trouver. Car voilà le côté unique de ce musée : il nous montre un Hugo intime et populaire et, en outre, un Hugo que l’on ne soupçonne pas, qui utilisait ses moments perdus à l’on ne sait quel grand labeur de décorateur, de peintre, de sculpteur, de menuisier, d’architecte. Par les soins de M. Meurice, neuf cents portraits d’Hugo ont été réunis, plus de sept cents pièces, telles que des verres, des assiettes, des faïences se rapportant à lui, de ces objets usuels, familiers et naïfs qu’on vend au coin des carrefours et qu’on pend aux murs chez les ouvriers.

Enfin, dans la bibliothèque, toutes les éditions de ses œuvres, sans exception ! Et c’est là qu’on pourra rêver devant ce précieux exemplaire des premières Odes et Ballades, volume mince, pauvrement relié d’un grêle cartonnage rosâtre, et qui fut offert à Adèle Foucher avec les mots suaves d’un cœur de jeune homme.

Mais il y a plus encore.

Un homme comme Hugo était si vivace, si puissamment animé que, même dans sa vie ordinaire de tous les jours, il semblait agité d’un besoin despotique d’imprimer à toutes choses les traits de sa nature. C’est là, certainement, la raison de ses travaux. Levé à quatre heures du matin, Hugo s’enfermait dans son cabinet, et jusqu’à onze heures il demeurait là, jetant sur des feuilles de papier, de sa grosse écriture qui s’écrase et bondit, des strophes, des phrases, des discours. Ensuite, vous croyez qu’il se reposait ? Ce serait se tromper sur cet être impétueux et qui ne pouvait vivre en paix que dans l’action. Il ne s’apaisait d’un travail que par un autre. Après son labeur de poète, de romancier, d’historien, il se donnait à sa besogne de peintre ou de charpentier. Et ce qu’il a fait dans ce sens est formidable. À Hauteville House il a construit des salles entières, sculpté des meubles, des cheminées, tout façonné à sa guise. Vous verrez au Musée de grands panneaux de bois que Hugo a peints, taillés, coloriés dans les tons les plus aigus et selon sa fantaisie. Ce sont des images d’une beauté étrange : ici une princesse en robe verte contre un fond rouge, là une barque sur de l’eau bleue, plus loin des branches luisantes de gros fruits rubiconds, ailleurs des chimères d’or, des séraphins volants, une figure d’ange portant une lyre resplendissante, enfin toutes sortes de scènes d’un caprice délicieux, ingénu et compliqué.

Chacune de ces figures a une petite histoire. On m’a raconté celle-ci : une fois, la cuisinière d’Hugo servit à son maître un poisson exquis. Hugo, qui était fort gourmand, la complimente :

— Eh bien ! lui demanda-t-elle alors par plaisanterie, qu’est-ce que vous allez me donner comme récompense ?

— Le portrait de ton amoureux, répond Hugo.

Et, sur une planche enduite d’un vert qui est à grincer des dents, il représenta un bonhomme hilare qui, assis à sa table, pouffe d’un bonheur extrême à la vue d’un long poisson d’or servi sur un plat d’argent…

Ces imageries sur bois ne sont guère qu’amusantes. Mais ce qui touchera, ce qui passionnera, ce sont les dessins d’Hugo. Cinq cents dessins ! Des phares brillant dans du brouillard, des châteaux rocheux sur des pics, de sauvages crépuscules qui heurtent des nuages noirs, des vagues gonflées d’écume, des lunes pâles, des forêts, des montagnes, des marais étendus sous la nuit : telles sont ces évocations. Je ne veux pas en parler. Ce sera la tâche d’un autre. Il y a là une œuvre absolument unique. Elle révèle un Hugo qui égale un Rembrandt. Cela eût suffi pour faire un grand homme.

— La première fois que j’ai vu Victor Hugo, me disait Paul Meurice, tout heureux d’avoir pu encore grandir son Maître, la première fois que je l’ai vu, c’était ici, place des Vosges. Je me rappelle tous les détails de la visite que nous lui fîmes, Vacquerie et moi. Il y a environ soixante-dix ans de ça, ajoute-t-il dans un sourire. Nous étions encore en pension, et Les Feuilles d’automne, Hernani, les Orientales nous enthousiasmaient au plus haut degré. Vous pensez avec quel bonheur nous pénétrâmes dans ce logis, qu’il habitait. Il nous reçut fort cordialement et je me souviens qu’il était à table, en train de boire son café. Il nous fit asseoir, nous étions tout frémissants.

L’émotion qu’éprouvaient, vers 1834, ces deux enfants de seize ans, je crois bien qu’on la partagera lorsqu’on ira place des Vosges. Certes, c’est quelque chose, de voir l’homme vivant, le grand esprit en chair et en os, devant soi ; mais ses reliques, ses papiers, les meubles de sa maison désormais silencieuse, tout ce qu’il a connu et ce qu’il a quitté, les vestiges enfin de sa haute présence, comme on reste ému en les regardant !

À travers ces longues rues qui portent des noms exquis, dans ce quartier triste et vieux, bien souvent les rêveurs iront pleins de piété vers la maison de Hugo, car on y puise un réconfort qu’aucune parole n’égalerait. C’est une sorte de laboratoire qu’un tel endroit : un laboratoire de pensée et d’héroïsme. Aux Charmettes on comprend les beautés de l’amour et la douceur des songeries, à Voorburg on se sent une sainte résignation pour subir les médiocrités d’une destinée sans éclat, à Médan, la nature se révèle toute entière parmi les belles lignes scintillantes des eaux, des prairies et des collines fraîches ; mais, place des Vosges vous apprendrez qu’une existence n’a de grandeur que dans un travail perpétuel, audacieux et en tout sens.

Saint-Georges de Bouhélier.