À la dure, roman (trad. H. Motheré)/6


À la dure, roman (trad. H. Motheré)
La Revue blancheTome XXVI (p. 577-591).
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À la dure  [1]
CHAPITRE XVI
La Bible marmonne. — Preuves de sa divinité. — Plagiat de ses auteurs. — Histoire de Néphi. — Merveilleuse bataille. — Enfoncés, les chats de gouttière

Tout le monde a entendu parler de la Bible mormonne, mais peu de gens excepté les « élus », l’ont vue, ou du moins, ont pris la peine de la lire. J’en emportai un exemplaire de Lac-Salé. Ce livre est une curiosité pour moi, c’est une œuvre si prétentieuse et pourtant si « bête », si endormante ; un fatras si insipide d’inspiration ! C’est du chloroforme imprimé. Si Joseph Smith a composé ce livre, ce fut un miracle, — ou plutôt c’en fut un qu’il restât réveillé pendant ce temps-là. Si, conformément à la tradition, il l’a simplement traduit d’après certaines anciennes tables de cuivre couvertes d’hiéroglyphes, qu’il déclare avoir trouvées sous une pierre, dans un lieu détourné, le travail de la traduction a été également un miracle, pour la même raison.

Le livre paraît n’être qu’un récit détaillé d’histoire imaginaire sur le modèle de l’Ancien Testament, suivi d’un plagiat ennuyeux du Nouveau Testament. L’auteur s’est efforcé de donner à ses mots et à ses phrases le ton et la tournure surannée et vieillotte de notre traduction des Écritures faite sous le roi Jacques ; et le résultat est un livre bâtard, moitié facilité moderne et moitié simplicité et gravité anciennes. Ces dernières sont maladroites et forcées ; la première est naturelle, mais grotesques par contraste. Toutes les fois qu’il trouvait que son discours devenait trop moderne, ce qui arrivait à chaque instant, il y versait une cuillerée d’expressions bibliques telles que « l’abomination de la désolation », « et il arriva que », etc., pour rétablir l’équilibre. « Et il arriva que » était sa tournure favorite. Sans elle, sa Bible ne serait qu’une brochure.

La page du titre est ainsi libellée :

« livre de mormon ; relation écrite par la main de mormon sur des tables extraites des tables de néphi.

« C’est pourquoi ceci est un abrégé de la chronique du peuple de Néphi et aussi de celle des Lamanites ; écrite pour les Lamanites qui sont un reste de la Maison d’Israël ; et aussi pour les Juifs et les Gentils ; écrite en vertu d’un commandement, et aussi d’un esprit de prophétie et de révélations. Écrite et scellée et cachée dans le giron du Seigneur afin qu’elle ne soit pas détruite, pour être révélée par le don et le pouvoir reçus du Seigneur à l’effet de l’interpréter ; scellée par la main de Maroni et cachée au sein du Seigneur pour être révélée en temps voulu par le moyen des Gentils ; l’interprétation de ladite par le don de Dieu. Abrégé extrait aussi du livre d’Éther ; qui est une chronique du peuple de Jared ; qui fut dispersé au moment où le Seigneur confondit le langage des peuples quand ils bâtirent une tour pour monter au ciel. »

« Cachée » est bon. « C’est pourquoi » aussi, bien que pourquoi ce « c’est pourquoi » ? N’importe quel autre mot aurait été aussi motivé, à vrai dire, encore qu’il pût ne pas avoir une allure aussi scripturale.

Ensuite vient :

« le témoignage des trois témoins

« Que toutes les nations, les races, les langues et les peuples qui verront ce livre sachent que nous, par la grâce de Dieu le Père et de Notre Seigneur Jésus-Christ, nous avons vu les tables qui contiennent cette chronique, qui est une chronique du peuple de Néphi, et aussi des Lamanites, leurs frères, et aussi du peuple de Jared, qui vinrent de la tour dont il a été parlé, et nous savons aussi qu’elles ont été traduites par le don et le pouvoir de Dieu, car sa voix nous l’a déclaré ; c’est pourquoi nous savons à bon escient que l’ouvrage est véridique. Et nous témoignons aussi que nous avons vu les caractères gravés sur les tables ; et qu’elles nous ont été montrées par le pouvoir de Dieu et non d’un homme. Et nous déclarons avec des paroles de modération qu’un ange de Dieu descendit du ciel, qu’il les apporta et les plaça sous nos yeux afin que nous voyions ces tables et les caractères gravés dessus ; et nous savons que c’est par la grâce de Dieu le Père et de Notre Seigneur Jésus-Christ que nous eûmes cette contemplation et que nous témoignons que ces choses sont vraies ; et cela paraît miraculeux à nos pauvres yeux ; cependant la voix du Seigneur nous ordonna d’en garder le souvenir ; c’est pourquoi, pour obéir aux commandements du Seigneur, nous témoignons de ces choses. Et nous savons que si nous sommes fidèles au Christ, nous purifierons nos vêtements du sang de tous les hommes et nous serons trouvés purs devant le tribunal du Christ et que nous demeurerons avec lui éternellement dans le ciel. Pour la gloire du Père et du Fils et du Saint-Esprit, un seul Dieu. Ainsi soit-il.

« Olivier Cowdery
« David Whitmer
« Martin Harris. »

Il y a des gens qui ont besoin d’un monde de preuves avant de pouvoir approcher de si peu que ce soit d’une conviction ; mais moi, quand un homme me dit qu’il a vu « les caractères gravés sur les tables » et non seulement ça, mais qu’un ange était présent à ce moment et qu’il l’a vu les voir et probablement lui en a demandé quittance, cela m’entraîne très loin sur le chemin de la persuasion ; peu importe que je n’aie jamais entendu parler de cet homme et même que j’ignore le nom de l’ange et sa nationalité.

Puis vient :

« et aussi le témoignage des huit témoins

« Que toutes les nations, les races, les langues et les peuples qui verront ce livre sachent que Joseph Smith, cadet, le traducteur de cet ouvrage nous a montré les tables dont il s’agit, qui ont l’apparence de l’or ; et autant de feuilles traduites par ledit Joseph Smith, autant de feuilles nous avons tenues dans nos propres mains ; et nous vîmes aussi les caractères gravés dessus qui tous ont l’apparence d’un travail antique curieusement ouvragé. Et nous rapportons en paroles sincères tout ce que ledit Smith nous a montré, car nous avons vu et manié, et nous savons assurément que ledit Smith a les tables dont nous parlons. Et nous livrons nos noms au monde pour témoigner au monde de ce que nous avons vu, et nous ne mentons pas, Dieu nous en soit témoin.

« Christian Whitmer Hiram Page
Jacob Whitmer Joseph Smith aîné
Pierre Whitmer cadet Hyram Smith
Jean Witmer Samuel H. Smith. »

Et lorsque je suis parvenu très loin sur le chemin de la persuasion, et que huit hommes viennent me dire, avec une syntaxe correcte ou non, qu’eux aussi ont vu les tables, qu’ils les ont non seulement vues, mais maniées, je suis convaincu. Je ne me sentirais pas plus satisfait et tranquillisé si toute la famille Whitmer au grand complet en était témoin.

La Bible mormonne consiste en quinze « livres » qui sont les livres de Jacob, Enos, Jarom, Omni, Mosias, Zéniff, Aima, Hélaman, Ether, Maroni, deux « livres » de Mormon et trois de Néphi.

Dans le premier livre de Néphi se trouve un plagiat de l’Ancien Testament, qui rend compte de l’exode des « Enfants de Léhi » hors de Jérusalem ; et qui continue par la description de leurs courses errantes dans le désert, pendant huit ans, et de la protection surnaturelle que leur fournit l’un d’entre eux, un individu nommé Néphi. Ils atteignirent enfin la terre « d’Abondance » et campèrent au bord de la mer. Après qu’ils y furent restés pendant « un grand nombre de jours », ce qui est plus biblique que précis, Néphi reçut l’ordre d’en haut de construire un navire pour y « transporter le peuple au delà des eaux. » Il parodia l’arche de Noé, mais il suivit ses instructions concernant le plan. Il termina le navire en un seul jour, au milieu de ses frères qui se moquaient de son œuvre et de lui-même, disant : « Notre frère est un imbécile, car il croit qu’il pourra construire un vaisseau. » Ils ne laissèrent pas sécher la charpente ; mais ils s’embarquèrent avec toute la tribu ou toute la nation le lendemain. Alors un côté ingénu de la nature humaine prit le dessus, à ce que nous révèle ce bavard de Néphi avec une franchise biblique : ils se mirent tous à tirer une bordée. Eux « et aussi leurs femmes, commencèrent à se réjouir, de telle sorte qu’ils commencèrent à danser, à chanter et à dire des paroles grossières ; oui, ils se portèrent à une extrême grossièreté. »

Néphi essaya d’arrêter le scandale ; mais ils l’enchaînèrent par le cou et les jambes et continuèrent leur noce. Mais remarquez comment le prophète Néphi en vint à bout à l’aide des puissances invisibles :

Et il arriva qu’après qu’ils m’eurent lié, au point que je ne pouvais bouger, le compas qui avait été préparé par le Seigneur, cessa de fonctionner ; de sorte qu’ils ne savaient plus de quel côté gouverner le bâtiment, d’autant plus qu’il s’éleva une grande tempête, oui, une grande et terrible tempête et nous fûmes repoussés à la dérive sur les eaux pendant l’espace de trois jours ; et ils commencèrent à être excessivement effrayés, de peur d’être noyés dans la mer. Et le quatrième jour depuis que nous étions à la dérive, la tempête se mit à sévir excessivement. »

« Et il arriva que nous étions sur le point d’être engloutis dans les profondeurs de la mer. »

Alors on le délia.

« Et il arriva que, après qu’ils m’eurent délié, voici que je pris le compas et il se mit à fonctionner à mon gré. Et il arriva que je priai le Seigneur, et en effet, après que j’eus prié, le vent cessa, et il y eut un grand calme. »

Munis de leur compas, ces vétérans paraissent avoir eu l’avantage sur Noé.

Leur traversée les conduisait à une « terre promise », le seul nom qu’ils lui donnent. Ils l’atteignirent sains et saufs.

La polygamie est un trait nouveau de la religion mormonne, et il y fut ajouté par Brigham Young après la mort de Joseph Smith. Auparavant, on la regardait comme une « abomination ». Le verset suivant de la Bible mormonne se trouve au chapitre II du livre de Jacob.

« Car voici, dit le Seigneur, que ce peuple commence à se livrer à l’iniquité : car ils cherchent à s’excuser eux-mêmes de commettre des prostitutions, à cause des choses qui sont écrites concernant David et Salomon, son fils. Voici, David et Salomon eurent en vérité beaucoup de femmes et de concubines, chose qui fut abominable à mes yeux, dit le Seigneur ; c’est pourquoi, dit le Seigneur, j’ai chassé ce peuple de la terre de Jérusalem, par la puissance de mon bras, afin de me susciter un rejeton vertueux du fruit des reins de Joseph. C’est pourquoi, moi, le Seigneur Dieu, je ne souffrirai pas que ce peuple retourne aux errements d’autrefois. »

Cependant ce projet a échoué, du moins chez les Mormons modernes, car Brigham Young le « souffre ». Voici un autre verset du même chapitre :

« Voici, les Lamanites vos frères, que vous haïssez à cause de l’ordure et des fléaux qui couvrent leur peau, sont plus justes que vous ; car ils n’ont pas oublié le Commandement du Seigneur qui a été donné à leurs pères de n’avoir rien qu’une seule femme ; et des concubines, de n’en point avoir. »

Le verset suivant (du chapitre IX de Néphi) semble contenir des informations qui ne sont pas familières à tout le monde :

« Et il arriva que lorsque Jésus fut monté au ciel, la multitude se dispersa, et chaque homme prit sa femme et ses enfants et retourna chez lui.

« Et il arriva que le lendemain, quand la multitude fut rassemblée, voici, Néphi et son frère qu’il avait ressuscité d’entre les morts, dont le nom était Timothée, et aussi son fils dont le nom était Jonas, et aussi Mathoni et Mathonias son frère, et Kumen et Kumenonhi, et Jérémie et Schemmon, et Jonas et Zédékias et Isaïe ; et ce furent là les noms des disciples que Jésus avait choisis. »

Afin que le lecteur puisse observer combien l’un des épisodes les plus touchant de la vie du Sauveur a gagné en grandeur et en pittoresque, tel que l’ont vu ces douze Mormons, sur ce que d’autres yeux paraissent avoir remarqué, je cite le passage suivant de ce même « livre » de Néphi.

« Et il arriva que Jésus leur parla et leur commanda de se lever. Et ils se levèrent de terre et Il leur dit : Bénis soyez-vous à cause de votre foi. Et maintenant, voyez, ma joie est complète. Et quand Il eut dit ces mots, Il pleura et la multitude en porte témoignage, et Il prit leurs petits enfants, un par un, et les bénit et pria son Père pour eux. Et après qu’il eut fait cela. Il pleura de nouveau et Il parla à la multitude et leur dit : Voyez vos petits. Et comme ils les regardaient pour les contempler, ils jetèrent les yeux vers le ciel, et ils virent les cieux ouverts et ils virent les anges descendant du ciel, pour ainsi dire, au milieu du feu, et ils descendirent et environnèrent ces petits enfants, et ils furent environnés de feu ; et les anges les servirent et la multitude le vit, l’entendit et s’en souvint ; ils savent que leur souvenir est vrai ; car, tous, ils virent et entendirent, chacun de son côté ; et ils étaient au nombre de 2 500 âmes ; et ils se composaient d’hommes, de femmes et d’enfants. »

Et de quoi encore auraient-ils pu se composer ?

Le livre d’Ether est un fouillis incompréhensible d’ « histoires », se rapportant en grande partie à des batailles et à des sièges entre des peuples dont il se pourrait bien que le lecteur n’ait jamais entendu parler, et qui habitaient un pays inconnu dans la géographie. Il y avait un roi, du nom remarquable de Coriantumr, et il guerroya avec Shared, Lib et Shiz et d’autres dans les « plaines d’Heslon », la « vallée de Galgal » et les « déserts d’Akish » et la « terre de Moran » et « les plaines d’Agoshi » et d’ « Ogath » et de « Ramah » et la « terre de Corihor », la « montagne de Conmor » auprès des « eaux de Ripliancum », etc…

« Et il arriva », après une masse de combats, que Coriantumr, en faisant le compte de ses pertes, trouva « qu’il avait été occis deux millions d’hommes puissants ainsi que leurs femmes et leurs enfants », disons cinq ou six millions en tout, « et il commença à se lamenter dans son cœur ». Sans conteste, il était temps. Il écrivit donc à Shiz pour lui demander la cessation des hostilités, en offrant de lui abandonner son royaume pour sauver son peuple. Shiz refusa, à moins que Coriantumr ne le laissât d’abord lui couper la tête, ce à quoi Coriantumr ne consentait point. Alors il y eut de nouveaux combats pendant une saison ; ensuite quatre années furent consacrées à rassembler les armées pour une lutte finale, d’où s’ensuivit une bataille, qui, à mon avis, est la plus remarquable que l’histoire ait décrite, excepté peut-être celle des chats de gouttières, à laquelle elle ressemble à plusieurs égards. Voici le compte rendu du rassemblement des armées et de la bataille :

« 7. — Et il arriva qu’ils réunirent tous les gens qui, sur la surface du pays, n’avaient pas été tués, à l’exception d’Ether. Et il arriva qu’Ether vit toutes les actions de ce peuple et il vit que les gens qui étaient pour Coriantumr se rassemblaient dans l’armée de Coriantumr ; et les gens qui étaient pour Shiz se rassemblaient dans l’armée de Shiz ; c’est pourquoi ils furent pendant l’espace de quatre ans à rassembler tout le peuple, afin de pouvoir s’assurer tous ceux qui vivaient sur la surface du pays, et qu’ils reçussent toute la force qu’il leur était possible de recevoir. Et il arriva que lorsqu’ils furent tous rassemblés, chacun dans l’armée qui lui plaisait, avec leurs femmes et leurs enfants, hommes, femmes et enfants étant armés avec des armes de guerre, ayant des boucliers, des cuirasses et des casques et étant équipés en guerriers, ils s’avancèrent pour la bataille ; et ils combattirent toute la journée et ne vainquirent pas.

« Et il arriva que, lorsqu’il fit nuit, ils furent fatigués et rentrèrent dans leurs camps ; et après être rentrés au camp ils élevèrent des hurlements et des lamentations à cause de la perte de leurs morts ; et si grands furent leurs cris, leurs hurlements et leurs lamentations, qu’ils déchirèrent l’air excessivement. Et il arriva que le lendemain ils retournèrent au combat, et cette journée fut grande et terrible, néanmoins ils ne vainquirent point et, lorsque la nuit revint, ils déchirèrent l’air de leurs cris, de leurs hurlements et de leur deuil pour la perte de leurs morts.

« 8. — Et il arriva que Coriantumr écrivit une nouvelle épître à Shiz, lui demandant de ne pas renouveler la bataille, mais de s’emparer du royaume et d’épargner la vie du peuple. Mais voici que l’Esprit du Seigneur avait cessé de les animer et que Satan eut plein pouvoir sur le cœur de ces hommes, car ils étaient livrés à la dureté de leur cœur, et à l’aveuglement de leurs esprits, afin qu’ils pussent être détruits ; c’est pourquoi ils retournèrent au combat. Et il arriva qu’ils combattirent toute cette journée et, lorsque la nuit vint, ils dormirent sur leurs épées ; et le lendemain ils se battirent jusqu’à la nuit même ; et, lorsque la nuit vint, ils étaient ivres de colère, comme un homme est ivre de vin ; et ils dormirent encore sur leurs épées, et le lendemain ils reprirent le combat ; et, lorsque la nuit vint, ils étaient tous tombés sous le sabre, si ce n’est cinquante-deux des gens de Coriantumr et soixante-neuf des gens de Shiz. Et il arriva qu’ils dormirent sur leurs épées cette nuit-là et, le lendemain, ils combattirent de nouveau et ils luttèrent de toute leur force avec l’épée et avec le bouclier, toute la journée, et, lorsque la nuit vint, ils étaient au nombre de trente-deux du côté de Shiz et de vingt-sept du côté de Coriantumr.

« 9. — Et il arriva qu’ils burent et mangèrent et se préparèrent à la mort pour le lendemain. Et c’étaient des hommes grands et puissants en ce qui regarde la force. Et il arriva qu’ils combattirent l’espace de trois heures et défaillirent par la perte de leur sang. Et il arriva que lorsque les gens de Coriantumr eurent recouvré assez de force pour pouvoir marcher, ils étaient sur le point de fuir pour sauver leurs vies, mais voici que Shiz se leva, ainsi que ses gens, et il jura dans son courroux qu’il tuerait Coriantumr ou périrait par le sabre ; c’est pourquoi il les poursuivit et, le lendemain, il les rattrapa : et ils combattirent de nouveau avec le sabre. Et il arriva que, lorsqu’ils furent tous tombés sous le sabre, excepté Coriantumr et Shiz, voici que Shiz défaillit, par la perte de son sang. Et il arriva que lorsque Coriantumr se fut appuyé sur son sabre pour se reposer un peu, il abattit la tête de Shiz. Et il arriva qu’après qu’il eut abattu la tête de Shiz, ce Shiz se souleva sur les mains et retomba, et, après avoir pantelé pour prendre haleine, il mourut. Et il arriva que Coriantumr tomba sur la terre et devint comme s’il n’eût plus eu de vie. Et le Seigneur parla à Ether et lui dit : Va. Et il alla et vit que les paroles du Seigneur étaient accomplies ; et il en termina le rapport ; et je n’en ai pas écrit la centième partie. »

Il semble que ce soit dommage qu’il n’ait pas terminé, car, après tous ses chapitres précédents de banalités ennuyeuses, il s’est arrêté juste comme il était en danger de devenir intéressant.

La Bible mormonne est plutôt stupide et fatigante à lire, mais il n’y a rien de vicieux dans ses enseignements. Son code de morale n’est pas répréhensible, il a été « chipé » au Nouveau Testament, et n’en a pas plus de mérite.

CHAPITRE XVII
Trois cotés à toutes les questions. — Tout à « un quartier ». — Ratatiné. — Les émigrants et les chemises blanches en défaveur. — « Ceux de Quarante-Neuf ». — Sans pair et sans égal. — Le vrai bonheur.

Au bout de notre halte de deux jours, nous quittâmes la ville du Grand Lac Salé, dispos, repus et heureux, physiquement superbes, mais guère plus édifiés, peut-être, concernant la « Question mormonne » que nous ne l’étions en arrivant. Nous possédions assurément une foule de « renseignements » nouveaux, mais sans savoir lesquels étaient fondés et lesquels ne l’étaient pas, car ils nous venaient tous de connaissances d’un jour, d’étrangers pour parler strictement. On nous dit, par exemple, que l’effroyable « Massacre des Mountains Meadows » était entièrement l’œuvre des Indiens, et que les Gentils avaient perfidement essayé de l’attribuer aux Mormons ; on nous dit également que les Indiens étaient à blâmer en partie et en partie les Mormons ; et on nous dit également, et tout aussi positivement, que les Mormons étaient presque, sinon entièrement et complètement, seuls responsables de cette boucherie traîtresse et féroce. Nous recueillîmes l’histoire sous toutes ces différentes formes ; mais ce ne fut que plusieurs années après que le livre de Mme Waite, le Prophète Mormon, parut, donnant le procès des accusés devant le juge Cradlebaugh, et révéla la vérité, à savoir que la dernière version était la correcte et que les Mormons étaient bien les assassins. Tous nos renseignements avaient trois faces. J’abandonnais donc l’idée que je pouvais résoudre la « Question mormonne » en deux jours. Pourtant j’ai vu des correspondants de journaux le faire en un seul jour.

Je quittai Grand Lac Salé fortement perplexe au sujet de l’état de choses qui y existait, et me demandant même par moments s’il y existait un état de choses quelconque. Mais tout de suite je me rappelai, avec une sensation fulgurante de soulagement, que nous avions appris là deux ou trois choses triviales dont nous pouvions être sûrs ; nos deux jours n’étaient donc pas entièrement perdus. Par exemple, nous avions appris que nous étions enfin dans un pays de pionniers, réalité absolue et tangible. Les prix élevés fixés pour des bagatelles disaient éloquemment les transports coûteux et les distances stupéfiantes de ces transports. Dans l’est, à cette époque, la plus petite appellation monétaire était le penny (0 fr. 10) et représentait la plus petite quantité achetable de toute denrée. À l’ouest de Cincinnati la plus petite monnaie en usage était la pièce d’argent de cinq cents (0 fr. 25) et on ne pouvait acheter de chaque article pour une valeur moindre de cinq cents (0 fr. 25). À Overland-Ville, la plus faible monnaie paraissait être la pièce de dix cents (0 fr. 50) ; mais à Lac Salé, il ne semblait rien y avoir dans la circulation au-dessous du quartier (1 fr. 25), ni de plus petite quantité de marchandise achetable que pour une valeur d’un quartier (1 fr. 25). Nous avions toujours été habitués aux demi-dîmes (0 fr. 25) et à la valeur de cinq cents comme minimum des négociations financières ; mais à Lac Salé, si on voulait un cigare, c’était un quartier : si on voulait une pipe en terre, c’était un quartier ; si on voulait une pêche, une chandelle ou un journal, ou se faire raser, ou un peu de whisky Gentil pour frotter ses corps aux pieds, pour arrêter l’indigestion et prévenir le mal de dents, cela coûtait vingt-cinq cents (1 fr. 25) chaque fois. Quand, de temps à autre, nous regardions notre sac de monnaie blanche, il semblait que nous gaspillions notre bien à faire bombance, mais en nous référant à notre livre de comptes, nous pouvions constater qu’il n’en était rien. Après un mois d’usage du minimum à vingt-cinq cents (1 fr. 25) l’être humain moyen est prêt à rougir chaque fois qu’il pense à sa misérable période à cinq cents (0 fr. 25). Quels coups de soleil j’attrapais à force de rougir, dans le fastueux Nevada, chaque fois que je me rappelais ma première aventure financière à Lac Salé. La voici. Un jeune métis avec un teint comme une veste de galérien me demanda à cirer mes bottes. C’était à la Maison du Lac Salé, le lendemain matin de notre arrivée. Je lui dis oui. Il les cira. Ensuite je lui tendis une pièce d’argent de cinq cents (0 fr. 25) avec l’air bienveillant de quelqu’un en train de conférer l’opulence et le bien-être à la pauvreté souffrante. La veste jaune la prit, avec ce que je jugeai être de l’émotion contenue, et la posa respectueusement au milieu de sa large paume. Puis il se mit à la contempler, ainsi qu’un savant contemple l’oreille d’un moucheron dans le vaste champ de son microscope. Plusieurs montagnards, charretiers, cochers de la poste, etc., s’approchèrent, s’adjoignirent à la figuration et se mirent à examiner la pièce d’argent, avec cette indifférence charmante pour la politesse qui est remarquable chez le hardi pionnier. Bientôt la veste jaune me rendit ma demi-dîme, en me disant que je devrais mettre mon argent dans mon porte-monnaie et non pas dans mon cœur, qu’alors il ne se ratatinerait pas de la sorte. Quel rugissement de rires vulgaires éclata ! Je détruisis ce reptile hybride sur le champ, mais je souris, et je souris en détachant son scalp, car la remarque était vraiment bonne, de la part d’un Indien.

Oui, nous avions appris à Lac Salé à payer de gros prix sans laisser notre frisson paraître à la surface, car là déjà nous avions écouté et noté la teneur de la conversation chez les cochers, les conducteurs, les palefreniers et en dernier lieu les habitants de Lac Salé, ce qui nous avait bien convaincus que ces êtres supérieurs méprisaient les « émigrants ». Nous ne nous permettions aucun frisson révélateur, aucune altération dans la physionomie, car nous voulions passer pour des pionniers, ou des Mormons, des métis, des routiers, des cochers de la poste, des assassins de Mountain Meadows, n’importe quoi de ce que les plaines de l’Utah respectaient et admiraient ; mais nous étions misérablement honteux d’être des émigrants, et assez fâchés de porter des chemises blanches et de ne pouvoir sacrer devant les dames sans détourner les yeux.

Et à maintes reprises, dans la suite, au Nevada, nous eûmes l’occasion de nous rappeler avec humiliation que nous n’étions que des « émigrants », et par conséquent une espèce d’êtres vile et inférieure. Peut-être que le lecteur a visité l’Utah, le Nevada ou la Californie, même de nos jours, et que pendant qu’il méditait en lui-même sur le déplorable isolement de ces pays, loin de ce qu’il considère comme « le monde », il a senti, en plein essor, ses ailes choir, en découvrant que c’était lui qui était à plaindre et qu’il y avait autour de lui des populations entières prêtes à lui rendre volontiers ce service ; oui, et qui le lui rendaient déjà avec complaisance, partout où il posait le pied. Pauvre homme ! on se moquait de son chapeau ; de la coupe de son habit de New York ; de ses phrases correctes ; de ses jurons discrets ; de son ignorance à mourir de rire en matière de minerais, de puits, de tunnels et autres choses qu’il n’avait jamais vues auparavant et dont il n’avait jamais eu la curiosité de s’enquérir. Tout le temps qu’il réfléchit au triste sort que c’est d’être exilé dans cette contrée lointaine, dans ce pays isolé, les habitants qui l’entourent le méprisent avec une compassion accablante, parce qu’il est un « émigrant » et non pas cet être, le plus fier et le plus heureux de tous : un « homme de 49 ».

Notre vie ordinaire de la malle-poste recommençait, maintenant, et vers minuit il nous sembla presque que nous n’avions jamais quitté notre retraite au milieu des sacs de dépêches. Nous y avions fait une modification pourtant. Nous nous étions pourvus de pain, de jambon cuit et d’œufs assez durs pour deux fois les neuf cents kilomètres qui nous restaient à faire.

Et c’était un bien-être, pendant les jours suivants, que de s’asseoir et de contempler le majestueux panorama des montagnes et des vallées étendues au-dessous de nous, en mangeant du jambon et des œufs durs, tandis que notre nature spirituelle se régalait alternativement d’arcs-en-ciel, d’orages et de couchers de soleils sans pareils. Rien n’accentue un paysage comme du jambon et des œufs. Du jambon et des œufs et, après, une pipe, une vieille pipe, rance, délicieuse, du jambon et des œufs, un paysage, une « descente », une voiture qui vole, et un cœur content, voilà le bonheur. C’est pour cela que les siècles ont lutté.

CHAPITRE XVIII
Le Désert d’alcali. — Le charme romanesque de sa traversée se dissipe. — La poussière d’alcali. — Son effet sur les mules. — Universelles actions de grâces.

À huit heures du matin, nous atteignîmes les restes ruinés de ce qui avait été le poste important du « Camp Floyd », à quelque 75 ou 80 kilomètres de la Ville du Lac Salé.

À quatre heures de l’après-midi, nous avions doublé cette distance et nous nous trouvions à 150 ou 160 kilomètres du Lac Salé. Nous entrâmes alors dans l’un de ces déserts dont la hideur concentrée fait honte aux horreurs diffuses et diluées du Sahara : un désert d’alcali. En 110 kilomètres il n’y avait qu’une seule interruption. Je ne me rappelle pas que ce fût là proprement une interruption ; il me semble même que ce n’était qu’un dépôt d’eau au milieu de cet espace de 110 kilomètres. Si ma mémoire me sert bien, il n’y avait en ce lieu ni puits ni source, mais on y charriait l’eau avec des attelages de mulets et de bœufs, depuis la limite du désert. C’était un relais de poste. Il était à 72 kilomètres 1/2 du commencement du désert et à 37 kilomètres de la fin.

Nous nous frayâmes un chemin laborieusement et à tâtons, pendant toute une mortelle nuit, et au bout de ces douze heures pénibles, nous achevâmes les 72 premiers kilomètres et nous atteignîmes la station où se trouvait l’eau importée. Le soleil était en train de se lever. C’était facile de traverser un désert, la nuit, en dormant ; et c’était agréable de penser, le matin, que nous avions rencontré en propre personne un désert absolu et que désormais nous pourrions toujours parler savamment des déserts en présence des ignorants. Et il n’était pas moins agréable de réfléchir que ce n’était pas un désert obscur, à l’écart, mais un très célèbre, la métropole même pour ainsi dire. Tout ceci était très bien, très confortable et très satisfaisant, mais à présent nous allions passer un désert en plein jour. Voilà qui était beau, nouveau, romantique, dramatiquement aventureux, voilà qui valait la peine de vivre et de voyager. Nous l’écririons à la maison.

Cet enthousiasme, cette soif austère d’aventures fondit sous le soleil étouffant d’août, et ne dura pas une heure. Une pauvre petite heure, après quoi nous fûmes honteux de notre « emballement ». La poésie de la chose est toute dans l’anticipation ; dans la réalité il n’y en a pas. Imaginez un vaste océan sans vagues, frappé de mort et réduit en cendres ; imaginez cette immensité solennelle duvetée de buissons de sauge couverts de cendres ; imaginez le silence de mort et la solitude qui caractérisent un pareil lieu ; imaginez une voiture rampant comme un limaçon au centre de cette plaine sans rivages et soulevant des amoncellements de poussière comme si c’était un limaçon à vapeur ; imaginez la monotonie douloureuse de cet effort et de ce labeur se soutenant heure après heure et le rivage restant en apparence toujours aussi éloigné ; imaginez l’attelage, le cocher, la voiture et les voyageurs revêtus d’une couche de cendres si épaisse qu’ils sont tous de la même couleur… incolore ; imaginez les flocons de cendres se perchant sur les moustaches et les sourcils comme de la neige accumulée sur des buissons et des branches. Voilà la réalité.

Le soleil darde ses rayons avec une malignité d’enfer cuisante et implacable ; la sueur sort de chaque pore chez les bêtes et les gens, mais à peine émerge-t-elle à la surface ; elle s’est évaporée avant d’y arriver ; il n’y a pas la moindre haleine d’air en mouvement ; il n’y a pas un seul lambeau miséricordieux de nuage dans tout le brillant firmament ; il n’y a pas une créature vivante visible, dans quelque direction que l’on scrute la plaine vide qui déroule ses kilomètres monotones de chaque côté de nous ; il n’y a pas un son, pas un soupir, pas un chuchotement, pas un bourdonnement, pas un frôlement d’ailes ou un pépiement lointain d’oiseau, pas même un sanglot des âmes défuntes qui sans doute peuplent cet air mort. Aussi l’ébrouement momentané des mules au repos et leur mordillement sur le mors éclatent-ils discordants dans l’immobilité lugubre, sans dissiper le maléfice, mais en l’accentuant plutôt et en rendant plus frappantes qu’auparavant la solitude et la désolation.

Les mules, à grand renfort de jurons, de caresses et de claquements de fouet faisaient à de lointains intervalles « un emballage » et tiraient la voiture pendant cent ou deux cents mètres, soulevant un nuage moutonneux de poussière, qui roulait en arrière, enveloppant le véhicule jusqu’au sommet des roues ou plus haut et lui donnant l’air d’être à flot sur un brouillard. Puis venait un repos, avec l’ébrouement et le rongement de freins habituels. Puis un autre « bond » d’une centaine de mètres et un autre repos. Pendant toute la journée nous maintînmes ce système, sans eau pour les mules et sans relayer l’attelage. Du moins nous le maintînmes pendant dix heures, ce qui, je compte, fait un jour, et un jour assez honnête dans un désert d’alcali. Il dura, de quatre heures du matin jusqu’à deux heures du soir. Et il faisait si chaud ! si étouffant ! et nos bidons d’eau se trouvèrent à sec au milieu du jour, et nous eûmes si soif ! C’était si bête, si fatigant, si ennuyeux ! et les heures assommantes se traînaient en s’attardant et en boitant avec une si cruelle délibération ! C’était si décourageant de donner à sa montre un long délai de repos bien tranquille, et puis de la tirer et de constater qu’elle n’avait fait que flâner sans essayer d’aller un peu de l’avant. La poussière d’alcali gerçait les lèvres, persécutait les yeux, corrodait les membranes délicates et nous faisait saigner du nez et cela sans interruption ; oui, sincèrement et sérieusement, le romanesque s’était évanoui et avait disparu bien loin, laissant notre trajet dans le désert à son amère réalité, une réalité assoiffée, torride, interminable, odieuse.

Cinq kilomètres à l’heure pendant dix heures, telle fut notre prouesse. Il nous était difficile d’arriver à la compréhension d’un pareil train d’escargot, nous qui avions l’habitude de faire de 13 à 16 kilomètres à l’heure. Quand nous atteignîmes la station à la limite extrême du désert, nous fûmes contents, pour la première fois, d’avoir le dictionnaire avec nous, parce que jamais nous n’aurions pu trouver de langage pour exprimer notre joie dans aucune espèce de dictionnaire, si ce n’est un dictionnaire complet avec des illustrations. Mais on n’aurait pu trouver, dans toute une bibliothèque de dictionnaires, de langage suffisant pour dire à quel point les mules étaient fatiguées après leur coup de collier de 37 kilomètres. Essayer de donner au lecteur une idée de leur soif ce serait « dorer l’or fin et peindre le lys ».

Tiens, maintenant qu’elle est là cette citation me paraît déplacée ; mais qu’elle y reste, tant pis ! Je la trouve gracieuse et séduisante ; aussi ai-je essayé maintes fois de la caser d’une manière appropriée : je n’y ai pas réussi. Ces efforts ont distrait et dérangé mon esprit et donné à mon récit un aspect incohérent et démembré, par endroits. Dans ces conditions, il me semble préférable de la laisser ci-dessus, puisqu’au moins cela me procurera un répit momentané à l’effort où je me harasse pour la caser à propos.

(À suivre.)
Mark Twain

Traduit de l’anglo-américain par Henri Motheré.


  1. Voir tous les numéros de La revue blanche depuis le 1er octobre 1901.